Alors que Yan Xishan était en train de poncer un énième rondin de bois abattu par le village et les volontaires des communautés environnantes, ses mains caleuses le faisant souffrir devant l’effort fourni depuis le petit matin, des débuts d’ampoules apparaissant sur celles ci, la sueur venant à plusieurs reprises lui gêner la vue ; il continuait néanmoins à poursuivre son effort, conscient d’être le seul à des lieux à la ronde d’avoir quelque savoir sur le traitement du bois, la fabrique d’encoches, et la science des charpentes. A lui, une fois le bois abattu par les courageux, mais peu expérimentés bûcherons improvisés, c’était à lui que revenait le travail de détail, puis la supervision du chantier, les tâches simples pouvant être déléguées sans trop de soucis, mais le gros œuvre, nécessitant de la douceur et de la précision, devait être effectué par lui même, ou au moins sous sa surveillance.
Et à côté de ça, il y avait sa pauvre fille, ayant perdue sa mère depuis peu, qui errait dans ses pattes, une poupée de chiffon en main, à l’observer dans un coin, sans mot dire, depuis des heures.
Se passant un torchon sur le front, il essuya la transpiration qui s’écoulait sur son corps, puis se dirigea hors de son atelier improvisé, marchant dans une mer de copeaux de bois, avant de pouvoir mettre un pied dehors.
Le soleil du midi vint l’aveugler un moment, avant que ses yeux ne se remettent de la soudaine lueur. Au loin, il pouvait apercevoir les ouvriers désignés volontaires s’assembler autour du lieux où ils avaient décidés de bâtir le grenier communal, où seraient stockées les récoltes survivantes pour l’hiver, dont une partie était déjà cuisinée par les femmes dans des chaudrons et casseroles, afin de servir à manger aux travailleurs.
A côté de ça, des terrassiers s’activaient pour établir les fondations d’un grand bâtiment. Celui ci servirait à loger et protéger du froid de l’hiver les locaux. Il serait commun à tous les habitants, les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Ce serait inconfortable, pas forcément facile pour tout le monde, mais c’était le mieux qu’ils puissent faire. Surtout que l’on installerait un système de chauffage par le plancher. C’était possible, des plans existaient pour ce genre d’installation. Le palais ancien du temps où leur village vivait sous le règne éclairé d’un prince, était doté d’une installation similaire, qui faisait la fierté de du potentat, au point que celui ci publie ce petit travail d’ingénierie dans les communautés alentours, et que ce système soit imité, afin de profiter au peuple ou quelque chose comme ça. La salle de réunion du conseil était doté d’un système similaire. En nettoyant les ruines de celle ci, incendiée, il lui avait été possible de comprendre et reproduire le machin, bien qu’à une plus grande échelle puisque ici ce ne serait pas dix ou vingt personnes qui en profiteraient, mais presque une centaine, durant toute une saison.
L’enfant lui emboîtant le pas, ils firent quelques pas en direction du jardin où les décédés étaient enterrés, lorsque la crémation n’était pas possible, avant de lever les yeux vers le ciel bleu, lorsqu’une détonation étrange attira leur attention. Quelque chose non loin d puissant soleil semblait avoir éclaté, et des morceaux retombaient vers le sol.
Mettant sa main en visière devant ses yeux, Yan Xishan parvint à percevoir comme des zébrures vertes retomber en leur direction.
Légèrement inquiet à la vue de ce phénomène météorologique inconnu, il se plaça instinctivement entre sa fillette et ces étranges volutes, pour voir ses craintes augmenter lorsque celles ci semblèrent altérer leur chute pour tomber dans sa direction cette fois ci.
Se retournant, il ordonna à son enfant de courir se réfugier dans la cabane, alors que lui même la suivrait….
Pour être frappé au dos pas ces étranges fumées vertes.
Au départ, inquiet, il se passa les mains sur le corps, pour découvrir que rien ne s’était passé.
Loué soit le dragon, pensa-t-il un instant, avant d’être soudainement prit par un malaise. Une envie de vomir, alors que rien ne passait ses lèvres.
Puis il fut brutalement renversé, ou en eut l’impression. Rien ne vint le percuter, mais ses yeux se mirent à tourner, comme s’il avait été prit dans le creux d’une vague, et entraîné par celle ci vers le plage, le roulis lui faisant perdre toute notion d’équilibre, de haut et de bas, et non pas pendant quelques courtes secondes, mais durant de longues minutes, où il n’eut devant lui que des visions sans aucun sens. Là des troglodytes hurlant à la lune dans le froid, ici d’étranges esprits des montagnes activant des machines de mort infernales, ailleurs des barbares fouettant de pauvres hères dans des champs, les faisant travailler jusqu’à ce que mort s’ensuivre, par ici des navires effilés taillés en pièce par de grosses barcasses maladroites crachant du feu….
Et enfin une cité de sable et de briques où sa vue se stabilisa, ses mains reprirent consistance, l’air était respirable… Et une alarme dans son esprit s’activa.
Il se passa les mains sur le corps. Une visage. Barbu ? Un torse. Des vêtements étranges. Une paire de braies. Aux couleurs différentes de siennes.
Puis le mal de tête qui vint le cogner, le forçant à s’agenouiller pour dégueuler sur la voie publique toute sa bile. Et d’avoir un aperçu de ses traits dans l’eau d’un abreuvoir.
Des traits étrangers. Il se retourna, espérant voir quelqu’un derrière lui dont l’image se refléterait à la place de la sienne, en vain. Ces traits étranges étaient les siens. Cette moustache ridicule, ce chapeau étrange qui le coiffait, cette arme inconnue lui battant le flanc… Tout ceci était sien… Mais lui était inconnu.
Cela ne faisait sens. Les proportions de son corps avaient changées également. Il se sentait mal à l’aise, étroit, désorienté. Se relevant avec difficulté, il parvint à avoir un nouvel aperçut de ses environs immédiats.
Un lieu exotique, sale, surpeuplé et misérable. Un cadavre traînait au sol, recouvert de mouches, se décomposant au soleil. Et les mutilations à son torse suggéraient que des chiens avaient prit leur part sur le malheureux, avant l’aube. Les passant ignoraient le cadavre, certains baissant parfois les yeux, et c’était là leur seule réaction visible. Le guet ou la milice n’allait elle pas faire quelque chose à propos de ça ?
Ah. Si. Un groupe de gamins ? Oui, un groupe de gamins vint le prendre et le traîner jusqu’à ce qui semblait être un canal, avant de se diriger vers un marchand pour récupérer quelques pièces. Et c’était tout ? On avait jeté le corps, sans aucuns rites, juste parce qu’il gênait le commerçant ?
À quelques pas de là, un homme vêtu de robes s’accroupit, ignorant les passants. Alors que Yan Xishan l’observait, il se relevait et disparaissait au milieu de la foule, laissait derrière lui la preuve toute fraiche qu’il ne s’était pas accroupit pour se recueillir pour l’âme du défunt, mais bien pour répondre à l’appel de la nature !
Dieux d’en haut ! Il n’y a donc pas de latrines publiques dans cette ville !?
Des latrines publiques ? lui répondit une voix sur le côté,
jamais entendu parler de quelque chose pareil. Qui les construirait. Et les nettoierait ? Pourquoi quelqu’un prendrait cette peine ?
Un gamin crasseux à ces côtés. Qui était il ? Que faisait il là ? Quel était son lieu avec lui ?
Allez signore. T’as récupéré de ta cuite ? On y va ?
Pas son fils au moins. Son valet ? À cet âge ?
Regardant à nouveau autour de lui, il signifia au petit de mener la voie, peu importe où ils iraient car il n’avait aucune idée de là où ils étaient, ni de ce qu’il faisait là.
Ils se glissèrent parmi la foule qui circulait entre les docks qu’ils découvrit, et la ville. Yan Xishan était surpris par l’incroyable diversité des gens qui l’entouraient. On pouvait y entendre tous les accents et y voir toutes sortes de tenues vestimentaires. Il n’avait jamais rien vu de tel auparavant, au fin fond de son village. Des femmes passèrent à côté de lui, voilées de la tête aux pieds et vêtues de robes bleues ou brunes, ne laissant apparaître que leurs yeux , alors qu’à quelques mètres de là, ce qui semblait être un groupe de chasseurs venus de plaines herbeuses examinaient des marchandises en exposant leur corps sombres et huilés. Ils étaient nus, à l’excpetion d’un simple pagne, mais laissaient apparaître leur vanité dans de nombreux bracelets, colliers et boucles d’oreilles en cuivre qu’ils portaient, ainsi qu’au travers du choix de leurs armes. Certains visages arboraient des tatouages claniques, tandis que d’autres affichaient leurs croyances à travers le port de robes étranges qui marquaient leur appartenance à quelque étrange temple païen. Des femmes à la peau cuivrée, ou encore plus foncée, portaient des tissus aux couleurs vives enroulés autour de leur corps, depuis la poitrine jusqu’au genou, et des chapeaux tout aussi colorés, de forme conique. Des bébés aux yeux sérieux semblaient monter la garde, portés dans leur dos dans des écharpes en bandoulière.
Des enfants, d’appartenance aussi diverses que possibles, passèrent en courant dans la rue, à la poursuite d’un chien qui frayait un chemin à travers la forêt de jambes humaines, faisant rire Yan Xishan.
Ce chien court comme si sa vie en dépendait.
Son accompagnateur haussa les épaules.
C’est le cas. Ces gamins des rues ont faim signore.
Yan Xishan avait du mal à tout intégrer. Il y avait tellement de nouveautés qu’il ne pouvait tout appréhender. Partout où il posait les yeux, des centaines de gens étaient présents. Ils allaient dans un sens et dans l’autre, flânant, se pressant… Mais sans jamais payer attention à la foule autour d’eux. Encore plus que la présence imposante de cette concentration d’âmes, la pression de celle ci, il y avait le brouhaha incessant de voix, l’odeur, des corps sales, des parfums exotiques, des excréments humains et animaux, des odeurs exotiques et des épices exotiques. Toute la puanteur de cette terre arriérée et étrangère lui assaillait les narines. La rue était si bombée que le fils du dragon avait du mal à se déplacer sans frôler l’un de ces étrangers, lui faisant prendre conscience du poids d’une bourse à l’intérieur de sa tunique. Étrange lieux pour la placer. N’était il pas plus pratique de la poser à sa hanche ? En tout cas, il avait besoin d’un répit.
Et heureusement pour lui, ils arrivèrent devant une taverne dont les portes étaient grandes ouvertes, Yan Xishan faisant signe au garçon d’ouvrir la voie.
Dans la pénombre relative, des hommes étaient assis à une table en coin et discutaient à voix basse. En dehors d’eux, la sale était vide. On leur servit une bière amère, qu’il régla avec quelques unes des pièces dans sa bourse. Cuivre, argent… Mais pas d’or. Il tendit une, puis deux puis trois pièces de cuivre, jusqu’à ce que le serveur semble satisfait.
Quelques dizaines de minutes plus tard, deux autres hommes entrèrent et vinrent s’asseoir à leur table.
L’un d’eux avait la quarantaine, une vilaine cicatrice à la joue et son armement bien diversifié signifiait qu’il s’agissait très certainement d’un vétéran ou d’un mercenaire. L’autre, en revanche, était d’un tout autre style. Une robe pêche ayant connu de meilleurs jours, puisque la couleur était délavée. Une taille moyenne, des jambes arquées et les traits d’un vautour. Sa tête asymétrique, presque carrée, était étrangement perchée suur un long cou, lui donnant un air comique. Un mince duvet de cheveux sur le crâne, la cinquantaine, et des yeux se réduisant à deux fentes étroites lorsqu’il sourit à celui aquel Yan Xishan avait prit la place. Sans parler de sa peau légèrement dorée.
Assis, ils se mirent à déblatérer, comme quoi la garde du palais avait été renforcée, et que Piero – c’était lui même apparemment – aurait peu de chances d’obtenir une audience à l’improviste. Leur affaire s’engageait encore moins bien. Quelle affaire, il n’aurait sut dire. Mais il était apparemment dans de gros ennuis, dont il ignorait les détails.
La seule chose qu’il savait était qu’ils allaient rencontrer des représentants de la « confrérie des loqueteux », un genre de groupe local peu fréquentable, pour que ceux ci les fassent passer à travers les mailles du filet.
Absolument aucune idée de ce dont ces gens parlaient non plus.
Ainsi, ils passèrent l’après midi à siroter de la bière et du jus de fruit. Le dragon soit loué, ses compagnons employaient cette version abâtardie du reikspeil si commune aux frontalières, ce qui donnait un indice à l’artisan sur sa location, bien que très vague, et lui permettait également de suivre les conversations. De plus, ses compagnons ne perçurent aucun changement suspect chez lui, mettant son silence inhabituel sur le compte du dégrisaillement de la veille. Enfin sauf pour l’étrange homme. Lui ne cessait de lui faire de sourires entendus au détour de quelques blagues et histoires improbables racontées à la tablée. Il devinait quelque chose ou bien, cet étrange « Nakor » ?
Finalement, ils finirent par enfin sortir peu avant le coucher du soleil, passant à travers une place de marché où Yan Xishan eut l’occasion, une fois de plus, de prendre pleinement conscience de l’altérité de son environnement.
Des hommes à la peau bronzée passèrent à côté de lui, une peau brillant même en cette fin d’après midi. Mais aussi des gens à la peau claire, ou légèrement dorée. Certains étaient vêtus de vestes de soie et de culottes s’arrêtant au genou, d’autres étaient en armure, ou bien portaient la chasuble de moines. Certaines femmes s’habillaient de manière très pudique, tandis que d’autres se promenaient nues ou presque, sans que personne n’y fasse attention, à moins que l’une d’entre elles ne soit particulièrement jolie.
Yan Xishan apprit que ces barbares étaient issues d’une large confédération de tribus des environs, peuplade féroce, dont les membres pouvaient vous traquer à l’autre bout du monde pourvu qu’il en estime avoir une raison. D’où le fait que leurs femelles puissent se déplacer sans être importunées dans ces lieux sales et dangereux.
Ailleurs, deux solides hommes en habits de cavaliers menaient chacun deux demoiselles enchaînées, qui passèrent à côté de lui. Les malheureuses, entièrement dévêtues, marchaient les yeux fixés au sol. Ailleurs, un groupe d’hommes musclés, aux cheveux blonds ou roux, portaient des fourrures et une armure, malgré la chaleur infernale du moment. Ils échangèrent des insultes avec les cavaliers, sans pour autant en venir aux mains.
Des sortes de « norses », mais différents. Essentiellement des bandits et commerçant parcourant les mers. Des hommes violents et fiers vénérant un esprit féminin. Et que des conflits pareils éclatent lors du « festival » était apparemment chose commune. C’est pourquoi l’armée était déployée en grand nombre dans les garnisons de la cité, pour réprimer toute bagarre dans le sang. Les conflits n’étaient pas tolérés lors du jubilé. Paix ultime oblige. Bien sûr ça ne durait que le temps des festivités….
Cette cité appartenait définitivement à une culture qui n’était pas la sienne.
Lorsque le guet sonna la deuxième heure de la nuit, le groupe s’engagea dans une ruelle que le garçon leur avait indiquée. Ils étaient sensés rencontrer la confrérie ici.
Une voie déserte, étroite et jonchée de détritus. La puanteur était insupportable, rendant la digestion de la viande trop grasse et du pain entamés plus tôt difficile. La fétidité lui donnait à nouveau envie de vomir. Et le fait de marcher sur le cadavre d’un chien n’améliora pas la situation.
« Nakor » lui annonça qu’un jour, un ami lui avait expliqué que les voleurs plaçaient souvent des ordures le long des rues qu’ils utilisaient pour s’échapper, afin de décourager toute inspection, expliqua-t-il au groupe.
Tout au bout de la ruelle se trouvait une porte en bois, avec un verrou en métal. En tournant la poignée, il s’aperçut que celle ci était verrouillée.
Une voix sortit alors de nulle part, leur souhaitant une bonne soirée.
Six hommes armés se dirigeaient vers eux.
Il avait un très mauvais sentiment.
Leur interlocuteur avait de nombreuses cicatrices au visage, sans doute causées par la variole, au point qu’il était défiguré. On pouvait clairement voir à quel point il était moche, malgré la faible lumière éclairant la ruelle. Les autres silhouettes derrière lui étaient avalées par l’obscurité.
À peine entamée, les négociations tournèrent à l’empoignade. Son compagnon mercenaire n’était pas parvenu à convaincre les voleurs de travailler avec eux. En fait, ceux ci semblaient plus intéressés par la prime sur sa tête qu’autre chose. Quelques mille pièces d’or apparemment. Quel genre d’enfoiré était il pour être aussi désiré ? Ou qui avait il énervé pour que l’on soit près à dépenser autant pour sa frimousse ?
Ranald soit loué, la ruelle était trop étroite pour permettre au compagnon de sortir son épée bâtarde, le forçant à devoir recourir à ses deux dagues, tandis que lui même dégainait une rapière, arme étrange qu’il avait avec lui, le gamin, lui, était armé d’une épée courte. S’avançant tous les trois, le dernier larron, lui annonça entreprendre d’ouvrir le verrou, les assurant que ça ne prendrait « qu’un moment ».
La lame de Yan Xishan atteint le premier voleur à la gorge par un magnifique coup d’estoc, où celui ci écarta les jambes au point de craindre de déchirer les coutures de son pantalon. Visiblement, la mémoire musculaire du corps qu’il ‘‘occupait’’ était habituée à ce genre d’acte… Le mercenaire, lui, devait utiliser ses deux dagues pour parer les attaques de son adversaire, alors que le gamin, qui n’avait visiblement jamais tenu d’épée auparavant, faisait des moulinets dans tous les sens avec tant de conviction que son adversaire reculait, ayant peur d’essayer de passer sous sa garde.
La mort d’un des brigands fit reculer le reste, qui n’avait vraiment pas envie de se tailler à la lame de Yan Xishan. La ruelle étant trop étroite pour donner l’avantage à quiconque, elle permettait aux deux camps de gagner du temps. Les bandits pouvaient se contenter de feindre, reculer encore et encore, pour laisser se fatiguer Yan Xishan et ses compagnons, avant de les finir.
Nakor, quand à lui, farfouillait dans son sac pour y chercher quelque chose. Un genre de fiole. Mais l’artisan n’eut pas le temps d’en voir plus, son attention étant rappelée ailleurs, pour protéger son bras gauche d’un coup de glaive, auquel il répliqua d’un nouvel estoc, porté au bras droit de l’adversaire. Un nouvel homme hors de combat.
L’étrange petit homme, lui, versait une petite quantité de poudre dans le creux de sa main avant de refermer le couvercle de sa fiole. S’agenouillant devant le verrou, il souffla sur la poudre et celle ci, au lieu de s’éparpiller sur la poignée, forma une mince ligne droite qui s’engouffra dans le trou de la serrure. Il y eut une série de cliquetis puis l’homme se releva, un sourire aux lèvres.
On peut y aller, annonça-t-il calmement au groupe.
Aussitôt dit, le mercenaire le poussa brusquement dans l’embrasure de la porte, tandis que Yan Xishan lançait une série de coups qui repoussa les brigands. Cela permit au gamin de rattraper le groupe, tandis que Yan fermait la marche, et que le mercenaire claqua violemment la porte derrière lui, et Nakor lui tendit une chaise pour bloquer la poignée. Ça leur ferait gagner un moment.
Le fils du dragon se retourna et prit alors conscience de deux choses. De l’une, c’est qu’une fille presque entièrement nue le dévisageait avec de grands yeux qui semblaient plus âgés que le reste de sa personne. Elle était assise devant une porte et attendait le bon vouloir de la personne qui se trouvait à l’intérieur de la pièce.
La deuxième était l’odeur suave qui planait dans l’air. Une odeur qu’il reconnaissait. Elle empestait dans la salle des anciens, lorsque l’écorcheur leur ‘‘rendait visite’’. C’était celle d’une drogue. L’opium, mêlé à d’autre flagrances et huiles parfumées.
Ils étaient dans un bordel.
Bordel.
Comme tout individu sensé devrait s’y attendre, trois solides gars apparurent dans le couloir. C’étaient les hommes chargés de surveiller et protéger l’établissement, et chacun était armé d’un gourdin et un couteau, et l’un portait une épée à la ceinture.
Hurlant, l’un d’eux exigea se savoir ce qui se passait, les yeux écarquillés à l’idée de bientôt pouvoir faire couler le sang.
Yan Xishan comprit dans la seconde que quoi qu’il dise, le gros bras avait l’intention de se battre. Se précipitant devant le mercenaire, il l’obligea à baisser sa dague pour bien faire comprendre le message : ils n’avaient pas l’intention de cuaser des ennuis. Puis jetant un coup d’œil à la porte derrière, il improvisa.
C’est le guet ! Ils essayent d’enfoncer la porte !
Au même moment, les brigands eurent la courtoisie, très obligeants qu’ils étaient, de donner un coup dans la porte, faisant ainsi bouger la chaise de quelques centimètres.
Ah les sales bâtards ! S’exclama le premier gros bras. On avait pourtant payés ce mois-ci !
Ces salauds sont gourmands et vont vous bousculer pour en avoir plus, continua Yan Xishan pour rajouter de l’huile sur le feu.
Le deuxième garde, un peu moins sanguin que son collègue, essaya d’arrêter l’escrimeur, mais ce dernier lui attrapa le coude pour le pousser das la direction du premier.
I
ls sont dix et ils sont armés ! Ils prétendent qu’il y a une taxe supplémentaire à payer à cause du jubilé et que vous ne l’avez pas fait.
Le bruit causé par le raffut poussa quelques clients à passer la tête dans l’entrebâillement des portes pour voir ce qui se passait. À la vue d’hommes armés, plusieurs portes se refermèrent violemment. Puis une fille se mit à crier et la panique se déclencha.
Attends un peu mon gars ! S’exclama le troisième garde.
L’artisan eu juste le temps de lever son bras pour parer le gourdin qui s’abattait sur lui. Réceptionnant le coup avec son bracelet en cuir, il protégea sa tempe, mais pas sans que son bras s’engourdisse au choc.
N’ayant pas grand-chose de mieux à faire, il eu juste l’idée de crier ‘‘C’est une attaque !!!’’. Et l’instant suivant toutes les portes de s’ouvrir à la volée. Le garde essaya à nouveau de lui frapper la tête, mais le mercenaire couvra Yan Xishan, portant un coup de la poignée de sa garde derrière l’oreille du gros bras.
Repoussant violemment le garde sonné dans les bras d’un gros marchand qui essayait de s’enfuir avec ses vêtements dans les mains, il improvisa à nouveau pour rajouter de la confusion au chaos ambiant.
C’est le père de la fille ! Il est venu pour te tuer l’ami !
Horrifié, le marchand écarquilla les yeux et sortit du bâtiment en courant nu comme un ver, sa robe chiffonnée dans les mains. Une femme à l’air endormi, qui devait avoir la quarantaine, s’avança sur le pas de la porte.
Mon père ?
Au même moment, le gamin cria aussi fort qu’il le put ‘‘
voilà le guet !’’. Puis la porte de derrière eut le charmante surprise de s’ouvrir et les voleurs firent irruption dans le couloir, où ils entrèrent en collision avec des jeunes filles et garçons dénudés, des hommes abrutis par la drogue et deux gardes très en colère. Le chaos ambiant redoubla lorsque deux gaillards apparurent au bout du couloir en exigeant de savoir ce qui se passait.
Ce sont des fanatiques religieux ! hurla l’artisan.
Ils essayent de libérer vos esclaves, garçons et filles ! Vos hommes se font attaquer là-bas ! Allez vite les aider !
Par miracle, le reste du groupe parvint à se tirer de la confusion cauchemardesque qui régnait dans le couloir et coururent vers l’entrée du bâtiment. Le marchand courant nu comme un ver avait attiré l’attention du guet, et deux gardiens de la ‘‘paix’’ se tenaient devant la porte lorsque Yan Xishan l’ouvrit.
Oh messieurs ! C’est horrible ! Les esclaves se sont révoltés et sont en train de tuer les clients ! La drogue les a rendus fous et ils ont une force surhumaine ! Je vous en prie, il faut appeler des renforts !
L’un des hommes d’armes tira son épée et se précipita à l’intérieur, tandis que le second prit un sifflet à sa ceinture.
Quelques secondes plus tard, après un strident coup de sifflet, une dizaine d’hommes du guet arrivèrent en courant sur les lieux de l’émeute et s’engouffrèrent dans le bâtiment.
Deux pâtés de maison plus loin, Yan Xishan et ses compagnons choisirent une table dans une auberge obscure. Le mercenaire jeta son casque sur la table, ruisselant de sueur.
Da Trantio, si je me faisait pas arrêter pour ça, je t’éclaterais la tête, débuta le mercenaire, avant d’être interrompu par le rire de Nakor qui montait.
Après une bonne tranche de marre, le petit homme se calma, pour servir à son auditoire un simple ‘
‘c’était rigolo’’, dans lequel était contenu tout le comique, le ridicule et le danger de la situation dont ils s’étaient tirés.
Pour la première fois de sa vie, Piero Da Trantio avait trouvé un homme plus taré que lui même. Et il n’était même pas là pour profiter du spectacle.