- Plus. Jamais. Ça !
Engagez-vous, engagez-vous, qu’ils disaient. Vous verrez du pays, qu’ils disaient. Hé bah ça pour en voir, il en avait vu. Pourquoi avait-il fallut qu’il rejoigne un des seuls collèges ayant l’habitude d’envoyer ses compagnons sorciers à l’autre bout du monde ? Bon… après, il devait bien avouer ne pas être tout à fait innocent dans cette décision. On le lui avait laissé, ce choix. Il avait été libre de se tourner vers une destination moins exotique que l’orient, mais sa curiosité avait encore une fois pris le dessus, l’emmenant dans un voyage sans fin qui devait le mener jusqu’à l’autre bout du monde. C’est qu’il suffisait d’un rien pour stimuler l’imagination du garçon. La promesse d’aventure, de pouvoir explorer en dehors des frontières de l’Empire, entrevoir de nouvelles cultures, de nouveaux domaines de magie… et il fallait l’avouer, elle avait été en partie tenue. Tant de rencontres, de découvertes, de dangers… tout ça pour atterrir dans un rocher paumé en plein milieu du désert rempli de nains aux goûts vestimentaires douteux. Il n’y avait pas à dire, Ranald devait prendre un grand plaisir à se foutre de lui. Enfin, sans doute que ça aurait pu être pire : d’une certaine manière, Faust était heureux de ne pas être le seul à avoir été emporté dans cette galère.
- Dis, j’en ai toujours sur le cou ?
Tout en reboutonnant sa chemise, le sorcier tendit la nuque vers son compagnon d’infortune, à la recherche d’une tache de noir à lèvre égaré. Le bretonnien hocha négativement la tête, lui-même occupé à reprendre ses esprits après cette ignoble escapade nocturne. Armand était un de ses pauvres hères à s’être retrouvé dans le même convoi que l’Altdorfer. Un chevalier venu de la Bretonnie voisine, et avec lequel il avait fini par sympathiser, un peu contre son gré : il fallait dire que les premières interactions avaient été… légèrement irritantes. L’habitude des bretonniens d’éliminer les mages de sexe masculin, sans doute, comblé à une personnalité qui pouvait par moment se montrer aussi arrogante que bornée. Mais de fil en aiguille, le courant avait fini par passé entre les deux vagabonds. Peut-être parce que leurs caractères opposés se complétaient d’une étrange manière, que leur envie de changer le monde pour le meilleur les réunissait autour d’un but commun, où que leurs 3 grammes d’alcool par litre de sang avaient de toute manière éliminé tous les défauts précédemment cités. Mais il n’en restait pas moins qu’Armand était un homme dont le magister appréciait sincèrement la compagnie. Puis le fait qu’il venait de le sauver d’une naine un peu trop entreprenante devait également aider.
- Merci encore pour… tout à l’heure.
- T’inquiètes, pas la peine. C’est pas comme si j’allais te laisser tout seul dans ce merdier. Mais du coup tu m’as pas répondu, ils sont passés où les autres ?
Si Armand était celui avec lequel Faust occupait le plus clair de son temps, il était loin d’être l'unique personne à s’être joint à lui dans cette aventure en direction de l’Est. En vérité, ils avaient même fini par former une solide petite équipe, bien que légèrement dysfonctionnelle… et qui s’était aussitôt séparé une fois le pied posé aux sentinelles. Au milieu des festivités que les Nains du chaos avaient mises en place peu avant leur arrivée, et malgré la petite taille de la « cité » (construite selon les standards de ses propriétaires dawi), il était facile de perdre la trace d’un aventurier un peu trop distrait. Main sous le menton, il baissa les yeux au sol. Honnêtement, il n’en était pas beaucoup plus informé que son ami, à ce niveau.
- Hum… Karil voulait jeter un coup d’œil du côté de l’arène, enfin, surtout pour tester les effets de l’alcoomancie sur les visions de spectre, mais Faust préféra garder ce détail pour lui, alors j’imagine qu’il est toujours dans le coin. Je n’ai pas vu Daine depuis une bonne journée, donc va savoir où il a bien pu disparaître. Même pour un homme aussi attentif que l’Umbramancien, l’assassin venu d’Estalie restait une énigme ambulante. Là ou la majorité des impériaux commençaient à allumer un bûcher rien qu’en entendant le mot « magie », c’était à peine si le Middenlander n’avait pas ouvert un fan-club en l’honneur de l’ordre gris, assommant Faust de question dés la seconde où il avait appris sa véritable affiliation. Bon, visiblement, il avait pris les quelques conseils du mage un peu trop au sérieux, puisque le nordique à la voix suave était introuvable depuis maintenant plusieurs heures… ne manquait plus qu’à espérer qu’ils n’allaient pas le retrouver en plein milieu d’un marché aux esclaves. Et pour Piero, hé bien…
- La maison de délices.
- Le bordel, oui.
Acquiesçant d’un mouvement commun, les deux hommes se regardèrent, avant qu’un rire léger ne s’échappe de leur gorge devant cette soudaine réalisation. Et dire que ce moustachu à chapeau était le chef informel de leur petite troupe… Un mal de crâne lancinant dans la tête, résultat de leur beuverie de la veille, le magister termina de se rhabiller, avant d’enclencher sa marche dans les rues bondées de la ville.
- On devrait aller à l’Arène dans ce cas, il finira bien par nous rejoindre : c’était son plan de parier là-bas. Puis j’imagine que les combats ne vont pas tarder à commencer.
Et c’est en effet vers l’attraction principale des lieux que le mage se serait dirigé si leur duo n’avait pas été une nouvelle fois interrompu par un appel soudain. Sans qu’il ne sache trop d’où elle pouvait bien être sortie, une jeune femme, à peine plus âgée qu’eux, se précipita sur le chevalier, jouant de ses atouts dans une tentative plus qu’évidente de s’attirer sa protection… et passant complètement à côté du mage par la même occasion. Pas que cela la dérangeait tant que ça, en soi. En tant que sorcier gris, être ignoré faisait désormais partit de son quotidien (ce qui était, certes, un peu pathétique énoncé comme ça) et la dernière fois qu’une femme l’avait accosté ici, autant dire que la rencontre s’était plutôt mal déroulé ! Plus encore, Faust s’était habitué à reconnaître un flatteur lorsqu’il en voyait un : il y avait une différence claire entre la politesse à laquelle il essayait lui-même d’avoir recourt et le ton absurdement mielleux dont se paraît la nouvelle arrivée. Comment pouvait-elle oser coller aux basques de son chevalier servant ?!
Aussi surpris que son acolyte par l’apparition soudaine de l’inconnue, le seigneur de derrevin balbutia pendant quelques secondes, cherchant ses mots, tout en laissant par la même occasion le temps à un autre protagoniste de faire irruption sur la place. Et celui-ci, le sorcier le vit bien arriver : il fallait dire que l’aura violette que Karil dégageait à ses yeux n’était pas franchement le summum de la discrétion. Et l’odeur de bière qui lui collait à la peau, aussi. Mais bref. Le compagnon tressaillit légèrement suite à la frappe de son collègue, avant qu’un rire nerveux ne s’échappe de ses lèvres à la mention de leur soirée.
- Disons qu’on a… expérimenté la culture locale. Mais tu tombes bien, on comptait partir.
En tout cas, le sorcier de shyish en était venu à la même conclusion qu’eux, et ce, pile au bon moment : il lui apportait l’excuse parfaite pour échapper à cette courtisane, toujours en train de minauder auprès du bretonnien. Attrapant son copain par le bras, il le tira légèrement vers lui, un regard clairement contrarié lancé en direction de la rousse.
- Désolé, mais il est déjà pris.
… ok, ce n’était peut-être pas la formulation la moins ambiguë.
- Enfin, pas de ce sen… bref ! Des amis nous attendent. Excusez-nous, mais nous ne pouvons pas courir le risque d’être en retard. L’arène est juste à côté, vous n’aurez aucun mal à vous y rendre toute seule.
Malheureusement, le bretonnien ne semblait pas l’entendre de la même oreille, et s’indigna immédiatement de ce manque de galanterie.
- Faust, c’est pas la peine de se presser comme ça. Elle va aussi à l’Arène de toute manière, c’est pas comme si ça allait nous retarder. Si quelqu’un a besoin d’aide, alors nous devons la lui apporter.
Son expression impassible sur le visage, le magister leva les yeux vers le chevalier, lâchant dans le même temps sa prise.
- Et on doit aussi retrouver Daine et Piero… une maigre excuse pour masquer le fait qu’il ne se sentait tout simplement pas à l’aise en compagnie de la nouvelle.
- Ils sont plus âgés que toi, tu sais ? Ils trouveront bien leur chemin tout seul !
Si l’argument ne le convainquit absolument pas, le Valdorf se résolut bien à plier devant l’entêtement du chevalier : il arborait ce regard des fois où sa volonté paraissait inflexible, et l’umbramancien savait bien qu’il était impossible de lui faire entendre raison dans cet état, lorsque son « honneur chevaleresque » en dépendait.
- Si tu y tiens.
Fichue boite de conserve. Sans plus de cérémonie, Faust tourna le dos à ses trois compères, invitant à contrecœur ses derniers à le suivre à travers les boyaux rocheux de la citadelle.
Le voyage vers l’Arène se révéla aussi court que bruyant. Le petit groupe ne tarda pas à se faire rejoindre par Piero, qui, armé de sa mandoline et d’une énergie renouvelées, emplissait les rues d’une chanson de son invention, que Karil semblait par ailleurs particulièrement apprécier. L’umbramancien aurait souhaité en dire autant, mais son goût pour les ambiances calmes, sa gueule de bois matinale et une ballade estalienne ne faisaient définitivement pas bon ménage. Et ça, c’était avant qu’ils n’entrent dans le stade à proprement parler.
Faust ne connaissait pas réellement de mots pour illustrer cet endroit. Nul ne saurait décrire le monstre, aucun langage ne saurait peindre cette vision de folie, ce chaos de cris inarticulés, cette hideuse contradiction de toutes les lois de la civilisation et de l’ordre cosmique. En somme, ce joyeux bordel. Partout dans les gradins, des habitants de tous les continents, qu’ils soient ogres, nains, humains, elfes ou peaux vertes, criaient, se battaient et s’injuriaient, les rapprochant ironiquement des monstres pour lesquels ils étaient venus parier. Réunis en camps reconnaissables aux couleurs qu’ils arboraient, les supporters des diverses créatures rivalisaient d’ingéniosités pour humilier leurs opposants, si bien que l’arène résonnait désormais sous les chants et les vagues de parieurs alcoolisés.
Une ambiance dans laquelle ses compagnons semblaient par ailleurs parfaitement se mêler. Toujours prit dans sa frénésie musicale, Piero continuait son solo au milieu de la foule, tandis que pour les 3 autres…
« - GRIFFOOOOOOOOOOOON ! » Voilà.
Signant l’arrêt de mort de ses tympans par la même occasion, Armand, Karil et Alicia s’étaient transformés en fiers représentants du vieux monde, recouverts de vêtements bleus et blancs, assermentés de talismans dorés à l’effigie d’un griffon qu’ils avaient subtilisés à l’entrée. La créature, véritable symbole du continent, allait bientôt s’avancer dans l’arène, et tous les expatriés avaient parié leurs maigres économies sur la victoire du noble monstre. Faust n’était pas différent de ce point de vue là, et avait lui aussi dépensé quelques piécettes en faveur de l’animal, même si son coup de cœur s’était plutôt porté sur une autre créature : l’incarnation élémentaire de Ghur. Un véritable concentré d'Aethyr et de sauvagerie, qui ne pouvait que séduire un jeune mage aventureux.
Mais en attendant de voir son bébé déboulé dans l’arène, l’adolescent se résolut à prendre place aux côtés des Hooligans du volatile, son ardeur à la tache tempérée par la moue boudeuse qu’il arborait depuis l’intrusion de la rouquine dans le groupe. Et un, deux, trois…
- GRIFFOOOOOOOOOOOON !
- Griffon.
- GRIFFOOOOOOOOOOOON !
- Griffon.






