Il faisait encore nuit, visiblement. Cette année, il avait réussi à éviter les millions de serments de Mama - Bon, il n'y en avait pas vraiment un million, mais selon lui "au-delà de 15, c'est beaucoup trop, donc c'est comme un million". Il était arrivé tôt, vu qu'il fallait - comme toujours - porter des choses lourdes. Ah c'est sûr, vu le comité d'accueil, c'était pas ces fillettes et ces pintades qui allaient déplacer le plancher... En plus, ils avaient essayé de trouver des excuses du style "Oui, mais moi j'fais de la magie", "j'ai une couverture à maintenir", "... Tsss, c'est bien des gens du Sud ça. Dès qu'il y a un peu neige ça fait les fragiles, ou ça fait les mignonnes à sortir les toques en renard, les corsets en cuir d'élan, etc. Mais d'un autre coté, vu la situation, il faudrait bien les retrouver, ces freluquets.
Mais où étaient-ils passés, d'ailleurs ? Tâchons de remettre de l'ordre dans cette caboche... Ça tombe bien, il y a de la place là-dedans.
***
Après avoir déroulé les guirlandes, enguirlandé les curieux, curé les latrines, latté les prétentieux, la fête avait enfin pu commencer. Ah, c'était pas mal comme fête, même pour lui. Il y avait tout un tas de trucs à manger, des trucs à regarder, à écouter... Déjà, y'avait eu ce plat là, qui sent le poisson mais qu'est tout rouge, soit-disant qu'il fallait partager ... Comme si une si petite chose allait se partager en autant de convives. En pensant que c'était un poisson, il l'avait gobé tout entier, même la tête... Sauf qu'un poisson, ça croustille pas, et pis celui-là n'avait pas eu la moindre arête. Une peu-frileuse avait tenté de lui expliquer que "faut pas manger la carapace" ou quelque chose du genre, comme quoi c'était "pas très distingué, un peu comme ces ours de là-bas". Elle n'avait pas eu le droit à un mot de plus : Bah oui, une personne qui n'arrive pas à apprécier la grâce et la délicatesse du Père Ours ne méritait pas conversation. En plus elle avait de sales dents blanches, longues comme des pointes à tatouer. Pendant un instant, il avait même cru qu'elle voulait le manger. Brrr.
En voyant cela, le lutteur comprit une chose : Déjà, qu'elle avait faim, et ensuite, qu'il faudrait se servir avant elle s'il ne voulait pas rester affamé. Il avait trouvé une belle affaire à la table d'à-coté, quand un espèce de gugusse pas très cossu l'agrippa par le bras - il avait sans doute essayé de le bousculer, mais avec le rapport de taille, ce moustachu avait éminemment échoué. L'énergumène, non content de s'être fait arrêté, s'enquit d'une tirade assez osée, remettant en place son feutre tout emplumé. Zangief n'avait rien compris, évidemment, jusqu'à ce que l'individu lâche un virulent :
"MA QUÉ ?", avant de se défaire de ses vêtements. Les boutons de chemise volèrent à l'unisson, l'un d'eux se coinçant même entre les dents d'un gugusse puant mais étonnamment propre, bien que peu reluisant. S'attendant à un combat, le lutteur fit de même, posant manteau et chemise sur le premier venu - un gringalet à l'ossature si frêle et aux cheveux si pâles qu'il ne l'avait même pas remarqué.
C'est alors qu'à sa plus grande surprise, l'énergumène tout débraillé l'agrippa par la moustache, et entonna un chant lyrique assez commun, de l'ordre du "Yo té tiens, tou ma tiens , por la barbiquétteuh, lo primo de nous dos qué rira...", la suite ayant été tout bonnement incompréhensible. Visiblement, soulever son interlocuteur et le poser sur son épaule tel un sac de sable n'avait pas été la réaction prévue. Qu'à cela ne tienne, Zangief avait autre chose à faire que s'épiler entre hommes.
A peine avait-il fait cinq pas qu'une autre rouquine l'accosta sans aucune raison, et pendant un long moment, sans dire le moindre mot. La donzelle était tout aussi pâle - visiblement, ils manquaient tous de soleil dans leur région de femmes -, et semblait juger le lutteur tout entier, lui et son colis. Après une seconde curieuse passée à fixer le rouge de ses maigres vêtements, la demoiselle tendit non pas une coupe, ni même un plat, ni même un autre gaillard présent dans la salle, mais une partie du mobilier des lieux. C'est alors qu'avec un grand sourire bien dentelé, elle lui hurla :
"ON ÉCHANGE ?". Zangief n'avait que faire d'une porte, mais de toute façon, il serait convié à la remonter après les festivités, alors... Pourquoi pas.
Ensuite - enfin ! -, armé de sa porte en chêne et de son appétit, il avait réussi à atteindre la table des victuailles. Oh oui, c'était une table très jolie, alors cela méritait un très joli mot. A peine avait-il commencé à agglomérer les bouchées et petits dé qu'une poignée de barbus, tous plus bas que ses côtes, avaient commencé à l'encercler et le réprimander : "Oui, il faut en laisser pour tout le monde, c'est pas ton repas, gnagnagna"... La moitié d'entre eux braillait de manière intelligible, tandis que l'autre marmonnait dans leur barbe. Zangief, peu mécontent de se rassasier, prétexta un "Oui, je sais, ce n'est pas mon repas, c'est notre repas, гном." Sans savoir pourquoi, il avait agité un tout petit fanion blanc-bleu-rouge en disant cela - petit fanion qui était à l'origine planté dans la décoration de la table.
Les nains allaient répliquer, quand l'un d'eux sortit en trombe des cuisines, armé d'un gros tube dégoulinant de mousse, tout en hurlant : " Ça y est ! A boire !". Visiblement, c'est ce que les demi-portions attendaient. Cependant, quelque chose - ou quelqu'un - déstabilisa l'un d'eux, si bien qu'il s'écroula au sol, et se mit à gambader sur le dos, les quatre pattes en l'air, comme un tortue. Du fautif, Zangief ne vit que le nez verdâtre, et rien de plus. De toute façon, le plat tout bombé qu'il avait en main était vide, et il avait encore faim. Il aurait aimé étancher sa soif, mais la masse de poils et de nez qui s'agitaient près du conduit à bière ne semblait pas prête de s'en séparer.
A défaut de mieux, il se dirigea vers la dernière tablée, où une sorte de grosse bassine translucide avait été posée. Et par les Crocs, quelle surprise que les convives agglutinés ! Il avait trouvé là trois individus franchement corrects, bien qu'un peu dépareillés. En vérité, plus que l'étrange individu casqué et l'étonnant bretteur aux cheveux enneigés, c'était le troisième qui l'avait véritablement intéressé. Déjà, le gaillard avait l'ultime hommage de pouvoir rivaliser avec le lutteur, vu sa carrure et ses tatouage entrelacés. Ensuite, bien que le bonhomme eut certainement raté quelques étapes prérogatives au déroulement de la soirée, Zangief n'en fut pas moins troublé par la musculature omniprésente de l’intéressé. Enfin, son 6e et 7e sens avaient visiblement été réveillé, vu la lueur étrange qui se dégageait de l'unique vêtement de l’intéressé, soit son pagne.
Pensant y trouver là quelque camarade de force et de combat, il lui fit l'hommage coutumier des hommes fort et aux gros bras : Il l'attrapa par le poignet, puis par le bras. Le musculeux interlocuteur avait été tout à fait interloqué, et n'avait visiblement pas su quoi répondre, laissant ainsi les courbures de ses biceps lâcher un "pouic" sous la pression.
Zangief, en tant qu'homme de bonne foi, n'avait d'abord pas compris la supercherie qu'il venait de dévoiler. C'est seulement lorsqu'il serra la main de son interlocuteur tatoué qu'il comprit : Malgré toutes les apparences, celui-là n'était pas vraiment musclé. Pire encore, l'autre moustachu déshabillé avait été plus fort que dernier ! Totalement affolé par la nouvelle, Zangief laissa aux deux autres convives le droit de s'en inquiéter, tandis qu'il plongea la tête dans la bassin de verre perlé.
Le pire, c'est qu'il avait pensé bien faire, noyant la honte sur son visage dans ce qu'il avait pensé être du bortsch très orangé... Mais après quelques gorgées, il se rendit compte que non, ce n'était aucune pitance, ni de la nourriture mariné. Le mélange était sirupeux, sucré, et diablement alcoolisé. Tant pis, le mal était fait, il se devait d'oublier l'affront qu'il venait d'observer. Empoignant le saladier des deux mains, il le vida d'une traite, frôlant l'asphyxie - mais il valait mieux s'étouffer que de constater des muscles dégonflés !
Les événements qui suivirent furent assez... Compliqués. D'abord, on lui prit les mains, et l'on voulu les lui lever. Quelque temps plus tard, un énorme colosse noir et vert lui hurla dessus, dans un dialecte paillard et égosillé. Ensuite, on l'invita dans un "anneau", pour s'y défendre et s'amuser. Il n'avait pas bien compris cette partie là, vu que d'anneau, il avait franchi un carré de cordages, et d'amusements, il n'avait fait que cogner.
Et ensuite... plus rien.
Visiblement, les convives étaient partis, tandis que d'autre gisaient, ronflant, bavant sur le coté. En se relevant, le lutteur piétina les restes d'une planche, d'une serrure, d'une poignée. Hm, cette porte-là n'allait pas se remonter si facilement...
Toujours au centre de cet "anneau" carré, Zangief surprit un individu drôlement vêtu avec un merveilleux bonnet. Le bonhomme n'était pas grand, assez sérieusement enveloppé, et se faufilait d'un air étrange entre les invités.
Sur le chemin qui le séparait de ce nabot, Zangief tomba sur l'autre freluquet tout frêle aux cheveux givrés. Le jeune sudiste avait visiblement trop bien mangé, vu son teint rosé et son sommeil très agité.
- " Tiens, petit homme, pour ta couverture", dit le gros ours, en le couvrant de son manteau.
- " Eh bah alors, mon grand, on est pas couché ? On a pas été très sage, c'est ça ?"rétorqua le nabot
- " Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Qu'est-ce que vous faites ? "
- "Eh bien, tu ne me reconnais pas ? Je distribue des cadeaux aux enfants sages, et aux grands garçons qui dorment à poings fermés."/color]
- " Mais... Vous êtes un invité ?"
- " Invité, moi ? Ho-ho-ho non, je ne suis invité nulle part, et pourtant je le suis partout en cette saison. Tu comprends ?"
La seule que Zangief avait compris, c'est que ce grassouillet n'avait rien à faire. Si l'on est pas invité à la fête, on est pas invité. Et si l'on est pas invité, on a pas à fureter entre les chaises pliantes et les tables cassées.
- " Mais qu'est-ce que vous faites ? Hé, allons, garçon, qu'est-ce que tu fais ? Tu crois que c'est une bonne manière d'agir avec les personnes âgées ?" s'enquit le nain, lorsqu'il sentit les pognes se serrer autour de son cou et de ses hanches.
- " Vous êtes pas invité, alors moi aussi j'ai un cadeau pour vous. Dasvidaniya, étranger !"

Et n'oubliez pas les bonnes manières, les enfants :







