Ulfrik, lui, veilla à côté du feu pendant de longues heures. Il se levait par moment pour aller surveiller les chevaux qui l’accueillaient en hennissant doucement, engourdis par le froid glacial. Le vent soufflait fort sur le plateau et faisant frissonner le mercenaire malgré son habitude des climats du Nord. Dans les fourrés proches, un rapace nocturne poussaient un cri par moment, auquel répondait une agitation paniquée dans les hautes herbes en périphérie du cercle éclairé par le foyer. Les tours de garde étaient une chose que la plupart des hommes de guerre détestaient ... Lassé par l'attente, Ulfrik se laissa aller à la contemplation des Deux Lunes, Manslieb et Morrslieb, ainsi que des étoiles et des différentes constellations qui s'étalaient dans le ciel noir et dégagé. Durant cette nuit calme, rien ne dérangea sa tâche et c'est après avoir évalué que son tour était terminé que le jeune homme se releva et monta l'échelle pour aller réveiller Ivan sur le toi du coche. Ce dernier ouvrit les yeux et se leva sans un mot, saisissant son arbalète et allant s’asseoir à son tour près du feu. Le cocher, lui, dormait en apparence à poings fermés et ronflait sans retenue, sa moustache se soulevant au rythme de sa respiration rauque. Ulfrik pu alors profiter des couvertures de fourrures déjà chauffées par l'autre guetteur, et d'un sommeil sans rêve. Mais dans l'Oblast du Nord, il était impossible de dormir sur ses deux oreilles, et le vent glacé se fit un devoir de le rappeler ...
Jekaterina et Ulfrik furent tous deux réveillés par le départ de la diligence. Le soleil s'était déjà levé à l'Est et le paysage commença lentement à défiler alors que le coche se mettait en marche. Ivan et le cocher s'étaient levés à l'aube pour atteler les chevaux et repartir le plus vite possible, décidant de laisser le jeune mercenaire dormir un peu. Quant au marchand, il était toujours couché sur le sol de la cabine, recouvert par une montagnes de fourrures animées par les mouvements respiratoires de sa bedaine. Le cocher siffla pour intimer aux chevaux d'avancer plus vite et fît claquer son fouet dans l'air matinal. Un escadron d'hirondelles passa au dessus de la diligence et Ivan les suivit du regard, assit à nouveau à son poste, sur le banc arrière, son arbalète entre les jambes.
Ainsi passèrent plusieurs heures durant lesquelles le soleil monta progressivement dans le ciel. Le paysage monotone était ponctué par un vol de lagopèdes sauvages ou le chant d'un ruisseau qui traversait la piste toujours boueuse. Comme la veille, les rayons de l'astre diurne avaient tôt fait de faire fondre la rosée givrée et la plaine semblait luire d'un éclat de cristal. Pendant le voyage, Ivan fit passer des rations - qui étaient les mêmes que la veille - et retourna à sa place sans un mot. Ni lui ni le cocher et encore moins le marchand hibernant ne firent allusion à l'impérial, comme il était de coutume à Kislev. En effet, dans ces terres gelées et régulièrement fauchées par Morr, on évitait de parler à propos des décédés. Or, pour eux, quiconque s'aventurait seul dans la taïga et qui plus est en pleine nuit, était forcément passé dans l'autre monde sans autre forme de procès. Le marchand par ailleurs s'était éveillé, alléché par l'odeur pourtant rance du repas, et avait commencé à discuter avec la noble. Discuter n'était pas le meilleur mot : c'était en fait un monologue entrecoupé de bruits de mastication traitant des taux d'imposition, des différents types de fourrures et de leur commerce. Rien de bien interessant pour la jeune femme, mais elle pu au moins remarqué que Youri était un passionné et qu'il était certainement un élément très productif de la Guilde des Marchands d'Erengard.
Le parcours se déroulait sans accrocs, monotone et soporifique, jusqu'à ce qu'un évènement vienne troubler la tranquillité des voyageurs. Ce fût Ivan qui, guettant les collines alentours, poussa un juron et pointa son doigt vers l'horizon.
- "Sang et foutre ... Regardez là bas." grogna-t-il. Ulfrik plissa les yeux pour discerner une dizaine de silhouette qui avançaient sur la crête de la colline. De la diligence, cela ressemblait à un bête troupeau de cervidés mais en y regardant de plus près, ce qu'il prit pour des ramures s'élevant vers le ciel était en vérité des lances ... et les cerfs n'étaient autre que des cavaliers montés sur des chevaux des steppes. "Ca me dit rien de bon ..." termina Ivan en saisissant son arbalète.
Le cocher jeta un coup d'oeil dans la direction des cavaliers mais ne répondit pas. Il se contenta de faire claquer son fouet à un rythme plus élevé et les passagers sentirent la diligence prendre de la vitesse. Le groupe monté était à plusieurs centaines de mètres et trottaient le long de la colline en parallèle au coche. Il regarda la piste et vit que cette dernière s'enfonçait dans un bosquet de feuillus dorés qui devrait cacher l'équipage à la vue des cavaliers ... et inversement.




