L'ambiance ne s'améliora pas durant la semaine qui suivie. Quelques arrêts forcés pour faire le plein de vivres apprirent à l'équipage que l'écho des événements se répandait à peu près à leur vitesse, car des boutiquiers de gros bourgs parlaient vaguement d'un "problème" dans l'ancienne capitale du Suddenland, mais sans pouvoir détailler explicitement ce qui s'était passé. La rumeur finirait pourtant par se préciser et au moment de lever l'ancre Gustavo levait toujours les yeux vers le Nord, anxieux. Heureusement, d'après Fernando, on arrivait à la dernière partie véritablement civilisée du Wissenland. Passé une journée de voyage encore la région serait tout simplement abandonnée sur cette partie du Reik. Bien sûr on trouverait encore quelques hameaux, notamment des pêcheurs et des paysans produisant du vin de basse qualité, mais il n'y aurait plus aucune force officielle d'importance. Cette pensée paraissait le soulager.
Trois autres journées s'écoulèrent dans l'ennui le plus absolu. Finies les chansons joyeuses sur le pont, terminées les parties de dés endiablées où on riait trop fort. Juste le silence et une fatigue qui ne partait pas des épaules. En milieu d'après-midi du septième jour depuis le départ de Pfeildorf, cependant, sur un Reik large et puissant, la vigie annonça:
-"Navire en vue! Il a l'air... Puissamment armé!"
En effet, à deux cent mètres environ une puissante barque "à la marienburgeoise" approchait en sens inverse, voiles grandes dressées car le vent allait du Sud vers le Nord. Sa particularité première, que n'importe qui remarquait, étaient les canons de petite taille répartis de part et d'autre sur le pont, pointant avec un air menaçant les berges. Ensuite le nombre de l'équipage: si une petite quinzaine de gardes pour le Hijo était un bon chiffre, là, sur un navire de taille pourtant proche même si un peu supérieure, on dénombrait une trentaine de combattants en plus des marins qui agrippèrent arcs, arbalètes et fusils. Autre sujet d'étonnement: les habits de ces gaillards! Loin de la mode impérial, les soldats affichaient des armures en fourrure très couvrantes, des bonnets colorés, des couleurs variées mais souvent ternes en ton que celles des impériaux ou des bretonniens. Quasiment tous portaient la barbe ou la moustache, dans des variations allant du roux au blond avec quelques teintes de noir. Une fois à cinquante mètres de distance, le bateau à la petite armée s'arrêta et un drapeau se hissa sur son mât principal, signifiant dans le langage maritime que le capitaine souhaitait une entrevue. Sans trop d'hésitation, Gustavo accepta, bien trop conscient de la différence dans le rapport de force. Une fois l'ancre levée et une passerelle de planche passée, un homme en tenue rouge et blanche de grande qualité s'avança sur le bateau dont le nom était, en reikspiel "La Mélopée d'Ursun". Il annonça avec un accent étonnant qui rappelait à Piero le Middenland:
-"Ma maîtresse, la duchesse Ludizinia Anna Promovski de Praag, comtesse de Vadalvich et grande-princesse honoraire de Marienburg, souhaiterait passer le temps en écoutant vos récits de voyages. Elle serait fort satisfaite si vous acceptiez de monter à bord pour prendre le thé."
Gustavo, en bon estalien, parut peser le pour et le contre concernant le retard que cette collation engendrerait. La face patibulaire des guerriers kislévites le convainquit rapidement qu'un seul choix était le bon. Il s'engagea sur le pont seul et rapidement le secrétaire fit signe à Piero qui était juste derrière lui ainsi qu'à Dalien qui paraissait le mieux habillé de tous d'y aller également. C'est donc médusés que les membres du Hijo observèrent ce trio improbable traverser la foule des moustaches hargneuses aux longues épées courbées pour rejoindre la cabine du capitaine.
Le lieu était d'un luxe exotique comme aucun de ces trois hommes n'en avait vu auparavant. Le bois de plancher était différent de celui du navire: plus souple sous les pieds et plus beaux dans ses teintes d'un brun sombre, rappelant les forêts du Nord. Une agréable odeur de pin et de résine fraîche s'en dégageait et on aurait pu l'humer juste pour le plaisir de la chose. Un grand lit à baldaquin trônait dans un coin de la pièce, recouvert d'une literie de soie rouge, or et argent recouverte d'une épaisse fourrure d'ours blanc entourée de quatre piliers spiralés taillés dans une essence typique de Kislev. Les murs étaient recouverts d'un papier peint délicat de couleur jaune aux motifs de fleurs travaillés où des plantes aux multiples teintes s'entrelaçaient, dans une composition sublime sans doute réalisée par un maître-artisan. Au plafond et accrochées aux murs, des lanterne en fer dégageaient une douce lumière suffisante pour y voir sans pour autant emplir la chambre d'une fumée âcre. Enfin, si on passait l'immense armoire nordlandaise qui contenait sans doute pêle-mêle service à vaisselle et la garde-robe de la duchesse on arrivait à l'opposé du lit sur une espèce de petit salon improvisé. Une jolie table de petite taille, simple, sur laquelle trônait une belle théière de céramique blanche entourée de bleu aux bordures et quatre petites tasses faisant partie du même service. Autour de la table quatre chaises possédant chacun un lourd coussin vert et jaune moelleux dans lequel on s'enfonçait presque.
Deux dames attendaient, une debout, servante en simple robe de lin teintée de rouge et aux cheveux blonds coupés courts qui affichait un air parfaitement neutre en regardant le mur droit devant elle et, assise sur une chaise, une belle femme d'un certain âge à la tenue élaborée, très recherché dans ses tons rouge et or, pourtant sur ses épaules un lourd manteau de fourrure assorti, parée de bijoux et au maintien impeccable. Une large couronne dorée cernait sa tête, relevant ses yeux noirs très finement maquillés.
Quand ils entrèrent, la noble femme leur offrit un sourire sincère et les invita à s'asseoir. Elle parlait avec un accent sauvage du Nord lointain, roulant les "r" sans vergogne.
-"Bienvenue sur mon navire, mes amis. Si vous saviez comme je suis heureuse que vous ayez accepté mon invitation! Je suis la duchesse Ludizinia Anna Promovski, mais vous pouvez m'appelez "Votre Grâce". Oh, comme je pouvais m'ennuyer avant votre arrivée! Je reviens tout juste de Tilée et le voyage commençait à être long! Ivanka? Hалей им чаю."
La bonne s'inclina et versa un peu du liquide contenu dans la théière à chacun. C'était un thé parfumé, aux arômes de sapin, de miel, de bergamote ainsi que de pomme! Une véritable merveille, même pour les gorges éreintées par des années d'alcoolisme. Evidemment, la politesse indiquait qu'elle devait boire d'abord puis que chacun suivrait à son rythme, ce qui manqua de ne pas se faire quand Félix partit pour boire en premier. Le regard noir d'Ivanka lui fit comprendre que non. Gustavo se lança alors:
-"En Tilée, Votre Grâce? C'est bien loin du Kislev! Nous permettrez-vous de savoir pourquoi vous y voyagiez?"
Instinct commercial en marche ou pure politesse? En tout cas, malgré son accent chantant, Gustavo maîtrisait parfaitement le beau langage de l'Empire.
-"Mon mari le duc Dimitri Vadim Promovski a vaillamment défendu Praag il y a cinq ans et y a laissé sa vie. Après une période de deuil j'ai mis à profit mon veuvage et la fortune qu'il m'a laissé pour m'engager dans un tour du Vieux Monde. J'arrive à la fin mais je me passionne toujours pour les histoires qu'on raconte sur notre continent..."
Elle embrassa du regard l'assemblée, se tournant finalement vers Piero.
-"Vous, messire, vous avez le visage d'un homme auquel Ulric a donné mille vies. Pouvez-vous m'en compter quelques unes?"
Ses yeux pétillaient d'intérêt et elle n'était pas mesquine en proposant au tiléen de raconter des aventures et des histoires. Encore faudrait-il trouver de bons souvenirs...


