J’ai eu envie de tomber à terre. J’ai eu envie de disparaître. À nouveau, j’entends tout ce que la Prophétesse et le Duc racontent. Et je le comprend bien. Je n’ai pas besoin qu’ils me le répètent. Je comprend avec latence, certes, il faut un moment pour que tout dans ma tête rentre correctement – mais je comprend parfaitement ce qu’ils disent. J’en expire tout l’air de mes poumons.
Tout, à partir de là, n’est plus que le fruit de l’automatisme. Tout n’est que pur instinct. J’agis sans émotions, sans recul, sans arrêt. Je me lève du sol, monte les marches de l’estrade pour aller juste devant le Duc, et m’agenouiller devant lui. Je récite la phrase de l’hommage, il me tend sa main, et je lui embrasse une bague portant le sceau de l’Aquitanie, ces ailes héritées de l’Oiseau de Proie, son ancêtre.
Et que voulez vous que je fasse, à partir de là ?
Vous avez envie que je vous décrire tout le cérémonial, la tradition, les gestes, le côté pimpant ?
Allez trouver un autre chevalier Bretonnien pour ça, n’importe quel autre. Il pourra vous le décrire mieux que moi. Il pourra vous raconter comment c’était le plus beau jour de sa vie, comment sa famille était toute présente. Il vous racontera comment chaque gestuelle était mesurée, ses paroles basses, solennelles. Il vous racontera un rituel de purification et d’élévation, comment il s’est senti transcendé, comment il est passé de damoiseau à sire, comment il a enfin gagné en maturité.
Moi c’est pas ce que j’ai vécu.
Il y avait quasiment personne dans la chapelle du Graal du palais. Il n’y avait pas la moitié du duché qui était présente. Il n’y avait personne de ma famille – pas de papa pour me faire revêtir les éperons, pas de tonton pour me faire revêtir le heaume. Quentin de Beauziac n’était pas là, avec, pour la première fois de sa vie, un sourire de fierté à mon intention. Il n’y avait ni sire de Maisne pour hocher la tête, heureux de me voir ainsi m’élever, ni d’aristocrates prompts à m’accueillir dans cette fraternité chevaleresque. Personne. Personne à part moi, et mes pensées, et le fait que je broie du noir. J’ai combattu l’anxiété, l’angoisse. Je l’aie bannie dans un coin de mon cerveau, et malgré le cœur qui bat trop vite, et la sueur qui perle dans mes aisselles, et la démangeaison qui empire, je suis arrivé juste devant l’autel de la Dame, j’ai embrassé à tour de bras des reliques, des os de chevaliers du Graal mort et des aciers froids d’épées, et puis j’ai dis la phrase que j’étais censé prononcer, que j’aie apprise par cœur en attendant ce jour :
« Je jure mon service et ma loyauté, corps et âme à mon Seigneur. Lorsque le tocsin retentira, je chevaucherai pour combattre au nom de mon Seigneur et de la Dame. Tant qu’un souffle m’animera, les terres qui sont miennes seront préservées du mal. Pour l’Honneur et la Chevalerie. »
J’aurais imaginé une telle cérémonie différente.
Quand je suis sorti de la chapelle du Graal, j’étais devenu tellement rouge que maintenant même mon visage était atteint. Mon regard vide. Mon corps tremblant. Triboulet m’attendait devant les portes, il se redressa avec un grand sourire, qui se mit à s’estomper pour former une grimace affreuse lorsqu’il découvrit l’état atroce de ma trogne. Je l’ignorais royalement et continuait mon chemin, hagard. Alors même que la nuit d’hiver était tombée, et qu’il commençait à faire froid, je ressentais le besoin de défaire les boutons de mon doublet, pour mieux respirer.
« Messire ? Ça va, vous-
– Lâche moi.
Lâche moi, putain. Arrête de me coller aux putains de basques ! »
Je me suis éloigné du palais en marchant d’un pas bien vif, bien déterminé. Pas longtemps. Juste le temps de dépasser le corps de garde aux herses relevées. Jusqu’à tant que je puisse descendre dans la ville, croiser les flâneurs du soir, les jeunes gens qui font du charivari, et les grotesques sergents à matraque qui s’assurent que l’ensemble ne fasse pas trop de bordel. Je me suis tourné dans une ruelle, j’ai trouvé une cour de maison bourgeoise, je me suis accroupi sur mes deux pieds, et j’ai vomi. J’ai vomis mon frugal déjeuner, j’ai tout dégobillé par terre. Lentement, je me suis assis sur les fesses. Frigorifié. Un mal de tête atroce. La mâchoire si tremblante que je pouvais sentir mes dents claquer. J’ai pris mes cheveux trop gras et trop longs dans mes mains, et j’ai commencé à me les arracher. J’ai senti des larmes dégouliner le long de l’arrête de mon nez, mais pas de pleurs. C’est pas de la tristesse, qui s’est emparée de moi : juste une sorte de… De flippe. De terreur insoutenable, et incompréhensible. Une angoisse alors que je ne suis pas en danger. Mal à respirer, envie de me chier dessus. Je me sentais en danger, et y avait pas besoin que je sois entouré de lames pour ça.
J’aimais ma mère.
J’aime ma mère.
Je l’appelais « maman ». Pas « mère ». Beaucoup de Bretonniens font ça, vouvoyer la femme qui leur a donné la vie, garder cette espèce de distance, froide, dure, autoritaire : Souvent c’est plutôt envers leur nourrice qu’ils sont plus doux. Pas moi. Je l’appelais bien « mère » en public, devant tout le monde, mais pas quand nous étions que tous les deux – et nous étions souvent seuls tous les deux.
J’étais un enfant maladif. Dans mes premières années, trop loin pour que je puisse m’en rappeler, il paraît que je toussais beaucoup trop, que j’avais souvent de la fièvre. Tout le monde s’inquiétait tout le temps pour moi – le fait qu’aucun de mes frères et sœurs n’ait dépassé l’âge de un an a été assez marquant pour mes parents, je vous l’avais raconté ça, qu’à chaque fois qu’ils perdaient un enfant ils devenaient tous les deux un peu plus noirs dans leurs cœurs, et de l’autre côté, beaucoup plus débauchés dans leurs mœurs. Eh bien, ma maman, elle ne m’a jamais quitté. Elle avait déserté le lit conjugal pour passer ses nuits avec moi. Elle m’avait nourri de son sein, je me souviens qu’elle insistait lourdement sur ce détail, souvent pour me faire culpabiliser lorsqu’elle prétendait que j’étais un fils ingrat. Elle était toujours douce avec moi. Elle aimait beaucoup m’appeler « mon trésor ». C’est bête mais c’est le surnom qu’elle avait pour moi, « mon trésor », elle le sortait tout le temps. Elle adorait m’offrir des jouets, et elle y jouait avec moi. Elle en a beaucoup voulu à mon père, quand le paladin Quentin de Beauziac est arrivé au château ; de Beauziac comptait m’élever à la dure, me filer une vraie trempe. Il souhaitait que je devienne un vrai chevalier, pas que je devienne flasque et mou en profitant trop de mon parent maternel. Il a plutôt bien fait, si je peux me battre aujourd’hui, si je sais manier une épée, c’est uniquement grâce à ce paladin. Mais peu importe, ça a assombrit ma mère.
Et puis ensuite y a eu Margot, que j’ai souvent eu l’occasion de voir au château. Ça vous êtes au courant. Ma mère n’aimait pas du tout Margot – elle passait beaucoup de temps enfermée avec ses parents, mais elle ne supportait pas la petite. Maintenant que j’y pense, c’est… C’est à peu près à cet âge qu’elle a commencé à me rendre visite certains soirs. Dans mon bain, ou dans mon lit. Elle m’appelait toujours « mon trésor », même quand ça devenait peu convenable. Même quand ça devenait clairement illicite. J’ai eu du mal à m’en rendre compte. Elle ne m’agressait pas, elle ne se forçait pas sur moi : elle posait ses mains où elle souhaitait, et attrapait les miennes pour les poser là où elle le voulait. Si je résistais, elle se mettait à pleurer. À dire que j’étais ingrat, qu’elle avait tant fait pour moi, qu’elle m’aimait, qu’elle ne comprenait pas pourquoi je la rejetais ainsi. Alors, honteux, je cédais à chaque fois. Elle faisait ce qu’elle souhaitait, et, les Dieux me pardonnent pour la chose immonde que je vais dire – mais ça me faisait plaisir. Ça ne me dégoûtait pas. C’est avec le recul qu’aujourd’hui je peux prétendre être mal à l’aise, révulsé par ces attentions qu’une mère ne devrait pas avoir envers son enfant. Mais à cette époque… À cette époque, le dégoût d’instinct vaincu, je ne parvenais pas à conceptualiser la débauche dont j’étais victime.
Et donc, étais-je vraiment victime, ou complice ? Si j’avais vraiment voulu résister, j’aurais pu, non ? J’aurais pu vraiment lutter, au lieu de me laisser passivement faire, et en tirer du plaisir. Vous croyez pas ? L’excuse d’être enfant, ça dure qu’un temps. Il faut dire que je faisais pas d’efforts, non plus. Je crois que je l’allumais. Pour ça que je me parfumais, alors que j’avais douze ans. Vous en connaissez beaucoup vous des garçons de douze ans qui se parfument ? Tous ces bains que je prenais. J’étais immonde. J’étais à vomir. Une salope, invertie.
Ma maman est encore en vie. C’est un spectre qui hante la Lyrie. Les Dieux me pardonnent – j’ai aucune idée de comment je réagirais si je la voyais à nouveau. Si toute ma haine envers elle me forcerait à la décapiter, de rage, ou si je m’effondrerais. Ça me hante. Ça me fait du mal. J’en arrive pas à respirer. À présent que je n’ai plus l’œil d’un chevalier du Graal sur moi, je peux disparaître dans l’angoisse. Je peux faire ma crise tout seul, assis sur du pavé, à côté de mon vomi. Je peux étouffer comme je veux. Je peux me recroqueviller en boule.
J’ignore combien de temps je reste ainsi. Quand ça va mieux, je me contente de me relever. De me déplacer dans la ville, un peu hagard. Je marche en sachant où je dois aller, mais plus par pur réflexe qu’autre chose. Je marche comme un zombie, je marche là où j’ai la nécessité d’aller. Je redescends dans les ruelles pourries, je dépasse le magasin tout neuf de maître FitzDaniel. Je m’engage dans une ruelle et je vais trouver le Cul-de-Sac. Y a de l’ambiance à l’intérieur, des gens qui crient, qui rient, qui s’amusent. Je trouve un coin un peu éloigné, et m’assois, sans me faire remarquer. Je broie du noir. J’attends. Je m’enferme dans ma bulle, je sais pas combien de temps, en pensant à rien. Je crois que si, en fait, je pense à des souvenirs. Je repense à ma Lyrie. Papa. Maman. Quentin. Tous. Tous ces moments que j’ai vécu.
Je parviens pas à trouver beaucoup de mauvais moments.
J’étais heureux.
La Dame me pardonne, j’étais heureux d’être un petit fils de seigneur de Lyrie. Moi je voyais pas l’horreur que devaient vivre les sujets de mon père. Je ne percevais la débauche que par des interstices dans le mur, et je choisissais sciemment de les ignorer. Personne a jamais dit que faire ce qui était juste était agréable. Mais l’idée de retrouver ma terre natale me donne envie de crier. L’idée de revoir ma mère me terrifie.
« Hé, Armand ? »
Je lève ma tête. Oranne a un pas de recul, les yeux écarquillés.
« Woh ! Ça va, y t’es arrivé quoi ?! »
Et là, vous savez ce que je fais ?
Je souris.
Je banni la tristesse et l’angoisse.
Je prend le ton le plus calme et le plus nonchalant que je puisse imiter.
Je fais ce que j’ai l’habitude de faire depuis que j’ai dix piges.
Je fais comme si tout allait bien. Je mens, aux autres et, surtout, à moi-même.
« Ouais, t’as vu ma gueule ? Je fais une allergie. Sur la table du duc, y avait ces espèces de fruits qui venaient d’Arabie, je n’avais jamais essayé… Je n’aurais pas dû.
– C’est… Woh, c’t’impressionnant, par Shallya…
Je…
...Tu vas bien, t’veux quelque chose ?
– Un petit verre, s’il te plaît.
– J’vais t’chercher ça de suite. »
Elle va me chercher un petit schnaps. Je lui fais un grand sourire, qui disparaît sitôt que je lui tourne le dos. Je bois trop, ça va faire des jours que je bois à tous les repas, mais c’est comme ça la Bretonnie. Je me déglingue le cerveau. Je m’apaise à l’alcool. J’ai de la chance de n’être que dans ma vingtaine. Peut-être que je vais crever de trop boire quand j’aurai quarante piges.
« Je… J’vais p’têt rentrer dans une petite heure, laisser mon serveur gérer tout seul. Si t’as b’soin. De…
– Oui, bien sûr. Je vais te raccompagner Oranne. »
Elle rougit, et hoche la tête en simple guise d’approbation.
Elle m’a apporté un schnaps que j’ai pu siroter tout seul, en ignorant tout le monde, coincé dans ma bulle. Y a un type qui est venu me tenir la jambe à un moment, m’a donné un coup dans les côtes et m’a parlé de sa vie. C’est souvent ce qui arrive quand vous buvez tout seul dans votre coin. J’ai souris, fait semblant de m’intéresser à sa vie, lui ai donné la réplique pour pas qu’il ait l’impression que j’en ai rien à foutre de lui, mais c’est… Je crois qu’il m’a raconté être boucher, ça m’a un peu révulsé, je comprends mieux pourquoi il parle à des inconnus. Les bouchers c’est comme les bourreaux, on est un peu superstitieux envers eux, on aime pas trop s’approcher d’eux. Type sympa sous tous rapports, sinon. Il est parti de lui-même, j’ai même pas eu à le congédier, donc j’étais bien heureux.
Oranne est venue me voir un peu plus tard, donc. Elle s’est excusée parce qu’apparemment ça a été un peu plus d’une heure – j’avais même pas remarqué, tant je crevais tout seul dans mon coin. Elle portait un gros manteau en laine, trop grand pour elle, mauvaise qualité. Je lui ai souris et j’ai décollé de la chaise. On a discrètement dépassé le bar, puis on est sortis dehors, dans le froid. On a discuté en route, un petit peu. Je la sentais un peu gênée, derrière les petits rires. On avait déjà pas mal discuté pendant une heure, alors du coup, on a surtout parlé de Bastien, histoire de briser la glace. Apparemment Bastien c’est un brave gars, le SDF le plus sympa de la ville. Il adore les animaux, gentil avec tout le monde, riches comme pauvres, une vraie crème. Maître FitzDaniel aussi il a l’air gentil, à entendre Oranne, j’ai enfin compris comment il gagnait du pognon : C’est un forgeron qui est devenu assez riche pour faire bosser des forgerons à sa place au lieu d’être dans l’enfer de la fournaise lui-même. Verse beaucoup de dons au culte de Shallya, a offert des heaumes à plusieurs chevaliers du Royaume pour se faire bien voir. Hé, si ça se trouve, c’est lui qui a fait fabriquer l’armure que le Duc a promit de m’offrir. Moi je suis un peu plus cynique, je soutiens que FitzDaniel est sympa juste pour obtenir une place bien au chaud où il souhaite. Oranne partage pas mon opinion, elle est moins froide et pragmatique que moi. Soit. Je continue pas sur le sujet. C’est simple, si vous voulez rester en bons augures avec des gens, y a deux sujets à ne jamais aborder : la politique et la religion.
On est allés jusqu’à chez elle. Elle vit dans une de ces grosses maisons séparés en appartement cloisonnés les uns les autres. Elle m’a avoué pas aimer le quartier, et être plutôt contente que je l’accompagne avec une épée à ma ceinture. Apparemment les sergents de ville patrouillent pas trop ce coin là. Elle m’a intimé de pas faire de bruit parce que sa voisine est une grosse conne, mais comme la porte était vieille et branlante, elle a dû bien forcer dedans pour l’ouvrir. On a franchit un couloir où nos pas ont fait plein de bruits, et on a grimpé jusqu’à chez elle.
Ça paye pas trop de mine. Elle vit que dans une seule pièce. C’est pas sale, il faut l’admettre. La première chose qu’elle a fait en m’ouvrant, après m’avoir bien sûr dit que je devais faire comme chez moi – les gens ADORENT dire qu’il faut faire comme chez soi quand on arrive chez eux, c’est complètement con – c’est arroser des plantes vertes à la fenêtre. J’ai trouvé ça momentanément un peu adorable, que la mégère de quarante kilos qui crie comme une poissonnière entretient des petits bosquets, mais j’ai rien dis. Je me suis juste assis sur un canapé dans un coin.
« C’est coquet chez toi.
– Oué ! C’t’un mot gentil pour dire qu’c’est p’tit, hein ?
Allez, vas-y, j’m’en fous qu’on m’complimente sur ma baraque. Le loyer est trop cher et c’est pourri, rien à foutre.
– Bon bah, elle est nulle ta maison, Oranne.
– Rah ferme la.
Tu veux boire quelque chose ? »
Je fais non de la tête, je suis trop chargé.
« Moi faut qu’je boive un truc. »
Elle a ouvert un tiroir pour sortir de la cire, et un briquet en amadou. Elle a allumé quelques bougies, et c’est tant mieux, parce qu’on voit strictement rien, uniquement grâce à des torches soigneusement allumées dehors – contrairement à Derrevin où il fait quasi nuit-noire dès que le soleil se couche, ici, la municipalité de Castel-Aquitanie paye des veilleurs de nuit pour entretenir des foyers à tous les coins de rue tout en s’assurant qu’il n’y ait pas de départ d’incendie. Pour moi c’est vraiment le détail qui montre qu’on est dans une grande ville, plus que les murailles épaisses ou les magasins flambants neufs en construction.
Elle est revenue s’asseoir avec une bouteille de vin, Cuvée Piquette/Premier Prix 2527, et deux verres, quand bien même j’ai décliné de boire. Elle s’en est servie un, et a bu sans me regarder, en soupirant. Elle m’a demandé à quoi ressemblait le duc. Je lui ai dis que j’avais été fait chevalier du Royaume, elle m’a pas cru.
« Pourquoi tu doutes tant de moi, Oranne ?
Demain, va sur la place publique. Tu entendras un écuyer du Duc proclamer à voix haute ma promotion.
– J’ai juste du mal à y croire, c’tout. Qu’est-ce tu fous là ? T’as pas d’meilleur endroit à être ? »
Je pinçais mes lèvres. Bien sûr que si, j’avais de bien meilleurs endroits à être, ça se voyait pas ?
« Franchement ?
La moitié de la noblesse de ce pays doit me haïr. Nan, plus que ça, les trois-quart. On est rempli de faux-chevaliers ici.
– J’sais pas trop… Il était sympa mon sire. Pis le duc aussi, l’est un bon gars.
– Je suis pas sûr que le duc influence beaucoup ta vie, Oranne. Ici c’est une ville, y a des sergents, des maîtres de métiers, des types qui savent faire quelque chose de leur vie. Ailleurs dans l’Aquitanie c’est pas pareil.
– Si tu l’dis. »
J’aime trop cette phrase, « si tu le dis ». C’est vraiment la phrase qui veut dire « je suis absolument pas d’accord avec ce que tu racontes, mais j’ai vraiment la flemme de m’engueuler avec toi à ce sujet, alors on va faire comme si t’as gagné, mais pas trop quand même parce que j’ai un minimum d’ego. » « Si tu le dis », quoi. Tant pis, je me contente de souffler en souriant.
« Sers moi un verre, finalement. »
Elle s’empresse de me verser du vin. Ça déglingue moins la gueule que le schnaps, c’est sûr, même si c’est loin d’être un grand cru. J’ai pas mangé et ce qui était dans mon estomac de ce midi je l’ai dégobillé, alors forcément, ça a fait effet vite. Je me suis senti envahi par une espèce de chaleur. On a continué de parler un peu, de tout et de rien, progressivement de plus en plus gênés.
Je suis pas ingénu. Elle elle a quarante piges et a quitté son mari, je pense pas qu’elle le soit beaucoup plus que moi. C’est cette situation assez… Assez spéciale, où on sait tous les deux ce qu’on veut, mais on ose pas encore l’exprimer, dans nos paroles ou nos actes. L’inhibition de la société, je pense. La peur pour soi-même, aussi. D’être rejeté, un peu. D’être blessé.
C’est Oranne qui a agit la première, au final. Elle s’est levée et est venue s’asseoir à côté de moi. Elle a passé une main dans mon cou, a regardé assez longuement mes grosses plaques rouges, visiblement inquiète. Je lui ai caressé la main, et le poignet. Et comme ça, on s’est un peu touchés, petit à petit. Je me suis senti bouillir. Plus de salive dans la bouche. Le cœur qui bat bien, je le sens jusqu’à mes oreilles. C’est moi qui ait décidé de sauter le pas, et qui a approché mes lèvres d’elle. On s’est embrassés, maladroitement. À un moment, elle m’a tiré la tête en arrière, en se plaignant que je bavais, alors j’ai décidé de la laisser me bécoter les joues et la bouche.
On s’est déshabillés, sans vraiment s’empresser. On est allés s’installer dans un lit une-place qui a craqué sous notre poids, les lattes visiblement pas fraîches. Tendrement, on s’est caressés un peu partout en collant nos peaux nues l’un l’autre. Moi avec mon corps endolori, plein de courbatures, puant la sueur et parcouru d’impressionnantes plaques rouges. Le sien mince, creux, mal proportionné. Oui, ça fait pas rêver, dit comme ça, hein ? Mais j’étais bien, avec elle. C’était une tendresse que je n’avais…
Que je suis pas sûr d’avoir déjà eu, maintenant que j’y pense. Hormis la tendresse dégoûtante de ma mère, je veux dire. Je couche hors des liens du mariage avec une épouse fuyarde, mais c’est franchement pas le sexe le plus illicite que j’ai pu avoir. C’est tendre, et doux. On s’embrasse pas d’amour, d’un coup de foudre absolu – mais ça fait juste du bien d’avoir un corps contre soi, de sentir des bras s’enrouler. De s’abandonner, de faire confiance, moi qui suit constamment à attendre la première lame qui voudra bien planter mon dos, ou qui découvrira des péchés atroces en grattant à travers la peau de quelqu’un. Oranne est une femme peu intéressante, elle n’a pas vécu mille intrigues et complots. Mais à ce moment là, c’est bien ce que je cherchais.
Elle s’est mise sur moi. A roulé des hanches tout en m’embrassant. Je l’aie tenue très fort contre moi, j’ai senti sa chair de poule granuler sa peau. Elle n’est partie que pour me laisser jouir sur mon propre ventre, mieux pour éviter une grossesse, vous comprendrez. Quand on en a eu fini, on s’est collés l’un l’autre en s’embrassant. Je lui caressais le visage et ses cheveux secs. On est restés muets un long moment, avant qu’elle se mette enfin à ricaner.
« ‘tain, j’ai mal aux jambes. Ça f’sait un moment qu’j’l’avais pas fait.
– Je t’ai pas fais mal ?
– Nan, t’inquiète mon chat.
J’vais pisser et ensuite j’vais dormir. Tu reste bien, hein ?
– Bien sûr. Le duc attend juste de me voir demain.
– D’ac. D’ac ok. »
Elle est allée dans une pièce à côté pour pisser dans un pot de chambre. Je l’aie suivie peu après. Je me suis rapidement débarbouillé avec de l’eau stagnante qu’elle est allée ramassée dans le puits de la cour. Puis, je suis allé la rejoindre sous les couettes, pour m’endormir contre elle d’un sommeil bien lourd.
Je la reverrai probablement jamais après demain matin.