Genou à terre. Yeux humides. J’avale ses paroles. J’en baisse même les yeux un moment, son regard devenant trop difficile à supporter ; cela n’arrête pas ses mots. La douceur de la voix qui les prononces peine à cacher la véhémence de leur fond. Je suis traité de lâche. Ce mot il est fort. Ce mot, dans la société militaire Bretonnienne, il peut provoquer des vendettas générationnelles atroces ; Mais je l’accepte. Je prend tout sur moi, je reçois le prêche de Sœur Alys, quand bien même ses propos sont plus durs que des coups de poings, peut-être même plus douloureux encore que les estafilades que le Gardien du tombeau m’a infligé.
Il y a pourtant bien quelques passages qui pourraient me faire tiquer. Quelques questions qui pourraient naître, des doutes que j’ai très envie d’adresser à ma confesseure. Mais à quoi bon ? Je passerais pour un enfant qui répond à sa mère. Je n’ai ni l’éducation, ni la sagesse pour parler théologie avec sœur Alys, j’en suis intimement persuadé. Alors je prends tout. J’accepte tout. J’entends bien toutes ses paroles et elles se gravent quelque part en moi – elles se placent juste à côté des mots fermes et preux de mon mentor, Quentin de Beauziac, qui était très fort pour dire des choses honorables à défaut de savoir les appliquer à lui-même.
Je suis faible. Eh bien, j’irai me battre, avec toute ma faiblesse. Sale, pied-nu, ensanglanté, tourmenté, avec le cœur noir et l’âme lourde, les fantômes du passé et mes envies d’errer : Mais j’irai me battre. C’est pas ça, la leçon principale que la Dame du Lac souhaite nous inculquer ? Pas pour la gloire, pas pour les fiefs, mais au service de ceux qui ne peuvent pas lutter ?
De quel droit oserais-je quitter le chemin que les Déesses tracent pour moi ? Morr m’attendra à la fin du sentier de toute manière. Moi je n’ai rien à exiger de la vie. Je vis pour les autres.
Moi je n’ai pas à exiger Margot.
J’ignore si c’est la conclusion qu’Alys souhaitait que je tire. Mais c’est celle qui revient à mon esprit. Lorsque la prêtresse s'éloigne, même si je suis sur mes deux jambes, je ne peux faire rien d’autre que de m’incliner. Je suis vide. Je ne ressens plus rien, sinon une lourde torpeur mélancolique – mais c’est une bonne chose. Je n’entends plus d’étranges voix me parasiter, et cette main qui était dans mon crâne, elle a cessé de gratter mon cerveau. Je suis triste, mais d’une bonne tristesse, pas de la tristesse qui vous donne envie de pleurer et de vous rouler en boule. Une triste plus modérée, plus poétique. Un spleen.
Je suis encore moi-même. Je suis encore le même.
Ou alors je suis un gros abruti. Depuis mon réveil, depuis que j’ai quitté ce lit, je n’arrête pas de basculer d’une minute à l’autre d’un état à un autre. De la rage à la tristesse, de l’excitation à la mélancolie. Depuis combien de temps ai-je revu Margot ? Cela faisait des années que je ne l’avais pas croisée. Si on décompte tous les instants où je lui ai reparlé depuis, on atteindrait à peine une demi-heure passée tous les deux. Et pourtant, j’exigerais de la revoir ? De sauter dans ses bras ?
Ce ne sont pas les Déesses qui ont voulu que je la recroise. C’est à peine ce fieffé taquin de Ranald. C’est très probablement un démon.
Qu’importe au fond que tout le monde te mente et te manipule. Cesse ainsi de penser, de te torturer à chercher des conjectures, à deviner des complots et de mauvaises intentions. Tu es un chevalier. Tu vas là où on a besoin de toi, et rien de plus, et rien de moins.
J’attends qu’Alys parte pour relever la tête. Et alors, je m’avance. Margot est dans ce temple. Est-ce qu’elle m’observe ? Est-ce qu’elle a été enfermée quelque part pour avoir osé frapper Alys durant ce que les sœurs de Shallya imagineraient être une crise d’hystérie ? Je me sens triste parce que j’ai l’impression d’abandonner Margot une nouvelle fois. C’est pas rationnel pourtant. En quoi je l’abandonne ? C’est une hors-la-loi. Je suis un chevalier errant sans fief. Le Serpent l’a marquée. S'il y a un seul endroit dans toute la Bretonnie où elle peut espérer être en sécurité, c’est ici, et certainement pas avec moi.
Mais j’aurais juste aimé pouvoir lui dire au revoir. Pourtant, je n’ose pas héler Alys, lui crier de s’arrêter pour lui implorer d’accéder à cette requête. Tout ce qu’elle ferait, c’est m’expliquer pourquoi ce n’est pas raisonnable, pourquoi c’est inutile, pourquoi je ne devrais pas. Je n’ai plus qu’à l’accepter.
Alors, je cesse mon avancée juste devant la fontaine où se dresse une statue de Shallya. Je voûte mon dos devant. Les yeux de marbre de la sculpture sont moins difficiles à contempler que les pupilles de sa servante.
« Veille sur Margot. Je t’en supplie. Soigne-la. Garde-la. Protège-la. Fait tout ce que ta miséricorde peut pour elle. Et en échange, je jure… Je jure, j’en fais le serment sur tout ce que je porte, et sur tous mes organes et tous les pores de ma peau : Je ferai tout, et plus encore, pour protéger Derrevin, ton temple, et tes fidèles. »
Il suffit pas de le dire. Maintenant, il s’agit de le faire.
Je tourne mes talons et quitte le temple aussitôt. Je le quitte d’un pas très vif, quasiment du trot, et sans même jeter un regard derrière-moi. Je ne sais pas ce que je vais m’imaginer : Mais je suis persuadé, au fond de mon être, que si mon regard croisait celui de Margot, mon serment serait violé aussitôt.
***
Derrevin s’endort. Elle a prit sa couverture et elle s’est retournée dans son sommeil. Ça devient difficile de naviguer sur ses chemins, parce que seule la lueur de Mannslieb dans le ciel m’éclaire encore un peu. Les gens sont retournés dans leurs chaumières, ou dans leurs tentes pour ceux qui n’ont pas encore la chance d’avoir un toit au-dessus de leur tête – il est clair qu’il y a plus de monde ici que Derrevin en a l’habitude.
Je croise bien quelques âmes, alors que je retrace le chemin que j’ai accompli avec Carlomax tout à l’heure, mais je n’ai pas tellement envie de leur parler. Des hommes armés sont rassemblés autour d’un brasero, et portent des torches : ce doit être des veilleurs de nuit. Ils discutent gaiement à voix haute, et ils retournent leurs têtes lorsqu’ils m’aperçoivent. L’un d’eux m'adresse un seul mot d'un ton sec.
« Bonsoir.
– Bonne soirée à vous. »
Je trace en plaçant mes mains dans mon mantel, que je recouvre au-dessus de ma chemise recousue. Je me demande un instant quel genre de personne fournit la milice de Carlomax. Il doit y avoir les anciens hommes d’armes de Binet, n’est-ce pas ? Mon père recrutait ses hommes d’armes parmi sa populace, il dépensait tellement dans des banquets extravagants et dans le mécénat d’artistes dénués de tout tabou, que je pense pas qu’il lui restait assez pour employer des bandes de mercenaires Tiléens. En plus des herrimaults de Carlomax, ils ont dû grossir leurs effectifs en enrôlant les locaux, ça doit expliquer pourquoi ils arrêtent pas de s’entraîner.
Je doute quand même vraiment que ce soit une armée qui sera capable de faire face à la maison de Maisne. Ce ne sont pas des bandes d’infanterie de l’Empire, ce ne sont même pas des milices bourgeoises bien payées et disciplinées comme Albéric de Bordeleaux est capable d’aligner. En face de Maisne a des vassaux, des hordes de preux chevaliers, il peut opposer les hommes d’armes de ses fiefs, et n’allez pas croire que par solidarité paysanne, ceux-là vont refuser de se battre : Si le monde ignore que Derrevin est un grand rêve ambitieux de manants ayant brisé leurs chaînes, alors il sera facile de convaincre la soldatesque de sire de Maisne qu’ils affrontent une bande de vilains-brigands violeurs et pillards qui n’hésiteraient pas à faire un rapt de leurs jeunes filles s’ils en avaient l’occasion. Et puis, il y a tout ce que l’argent peut rapporter. Maisne est riche, le marché du mercenariat est varié. Il a plus qu’à faire son choix. Il peut ramener de cupides arbalétriers Tiléens, ou des affreux Estaliens avec leurs grosses arquebuses bruyantes.
Franchement, à moins que Carlomax ait un plan, ou des soutiens secrets que j’ignore, ça me semble compromis pour lui. Je crois que mon ambassade auprès du duc va vraiment décider de la vie de beaucoup de gens.
La pression me fait vraiment pas du bien, oh non.
Bon. Où est-ce que vous allez quand vous avez un spleen ? C’est bon. J’ai les idées claires. Claires, mais encore noires. Encore trop vives et douloureuses. J’ai réussi à faire taire les voix en moi, mais du coup j’ai peur qu’elles reviennent. J’ai peur de trop penser, et de trop ruminer. Vous avez peut-être un conseil pour moi ? Méditer. Sortir faire une promenade. Aller voir des gens que vous aimez – oh mince, cette dernière option est un peu foutue pour moi. Tant pis. Je vais prendre le choix commun, celui de base qu’adorent pratiquer la majorité des individus sur Terre.
Je vais me mettre une putain de grosse race.
Je vous ai dis que Derrevin était en train de s’endormir et qu’il y avait plus personne dans les rues à part des gens en armes sur les sentiers et les murs de garde ? Pardon, j’avais pas tout à fait raison. Il y a un endroit qui vit encore, qui est encore très bien éclairé et d’où émane de la vie : La taverne, bien sûr. Quoi d’autre ? Je dois pas être le seul à penser qu’après une dure journée, le meilleur remède c’est encore de se flinguer la gueule avec de l’alcool.
C’est pas un beau bâtiment. On dirait une chaumière, sauf qu’elle est plus grande que les autres et qu’il y a un étage, ce qui est assez incroyable pour une construction de paysan. Ça menace pas de s’effondrer parce que c’est bien charpenté en bois, mais je donne pas cher de l’ensemble en cas d’incendie – ça a l’air bon à flamber d’un coup comme une torche. Par contre, il y a une grande vitre, et ça c’est déjà un sacré signe de richesse – dans une grande ville comme Bordeleaux, toutes les maisons et tous les commerces ont des fenêtres, mais dans un patelin paumé comme celui-ci ça relève vraiment plus du luxe, vu comment le verre coûte cher et que la chaleur s’en échappe ce qui est pas pratique en hiver. Mais que voulez-vous ? Dans une bourgade paysanne, les deux endroits de marque c’est le coin religieux (Généralement un autel à Taal et Rhya), et le coin où on se bourre la gueule. De l’extérieur, je peux donc voir qu’il y a bien de la lumière, alors que la cire de bougie ça coûte cher, et que ça rie beaucoup. Sur la devanture se trouve un joli petit panneau en bois sur lequel quelqu’un a gravé le dessin d’un verre de vin, avec le nom de l’auberge : « Chez Jacquot ». On fait pas dans l’originalité ici. Faut dire 80 % des gueux Bretonniens s’appellent « Jacques » ou « Pierre » alors j’en ai croisé des dizaines des échoppes qui s’appellent « Chez Jacquot » ou « Chez Pierrot ». Hey, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Dans certaines seigneuries y a des barons qui vont jusqu’à interdire aux parents de paysans de donner à leurs enfants de trop jolis prénoms, donc Jacquot aurait pu tomber pire.
Quand j’ouvre la porte une petite clochette au-dessus du battant retentit pour annoncer ma présence. Je ferme vite derrière-moi et jette un œil dans la taverne. Y a un tas de regards qui se posent sur moi. La plupart ne durent qu’une fraction de seconde avant de retourner vers ce qu’ils sont en train de faire. La taverne est assez grande, mais disons que ça dépend ce que vous appelez être grand : En tout cas assez pour permettre à plusieurs personnes d’être réunies autour de plusieurs tables. J’aperçois dans un coin des gens en train de jouer aux cartes. Je tourne mon regard vers eux alors que je m’avance en avant, puis je tourne ma tête dans tous les sens pour scruter un peu. Ouais. Du monde. Je croise que des bonhommes. La plupart portent des tuniques, comme il commence à faire un peu froid certains ont sorti les bonnets et des pardessus en toile pour se réchauffer. Ils ont des souliers sales, je remarque qu’un, ou deux sont pieds-nus. Ils ont tous des godets en terre cuite à portée de main – la taverne est pas assez riche pour avoir une vraie vaisselle en verrerie, mais bon, du moment qu’ils ont à boire.
D’ailleurs je m’approche d’un petit pas vers le comptoir. Je remarque que quelqu’un passe derrière pour ouvrir une porte, et à l’intérieur, je vois une pièce dans l’obscurité, soudainement illuminée par toute la lumière de la grande salle : il y a des paillasses là-dedans, et des gens assis dessus qui sont réunis ensemble. Des gens qui dorment à même le sol. Le bruit doit peut-être les déranger s’ils veulent se reposer, mais je pense pas qu’ils soient du genre à se plaindre, vu qu’ils sont quand même mieux ici que dans les tentes dehors. Il doit faire sacrément froid la nuit.
Un monsieur s’approche de moi de derrière le comptoir. Un type grassouillet, moustachu, avec une petite calvitie qui commence à attaquer ses cheveux noirs. Il me fait un grand sourire très agréable, alors je le juge sympathique de prime à bord. Parce qu’il y a beaucoup de gens qui parlent ou qui rient fort, à se raconter des anecdotes idiotes sur untel ou untel que j’écoute à peine, le mec du comptoir est obligé d’un peu hausser la voix : Elle rugit, c’est évident que c’est le tenancier de l’auberge et qu’il est habitué à hausser le ton pour se faire entendre au milieu du brouhaha.
« Salut messire ! Si vous voulez dormir ici je suis désolé, toutes les chambres sont remplies !
– Salut mon brave », je répond avec un petit sourire chaleureux : je suis content d’enfin entendre un gueux me vouvoyer, ça change de Carlomax on va pas se mentir.
« Cela ira, ne te fais pas de soucis. Je vais juste prendre à boire.
– ‘ben je vais pas avoir beaucoup de choix je vous avoue.
– Je cherche pas du kvas ; Mets-moi un verre de vin.
– Vous voulez manger un truc avec sire ?
– Mais enfin mon brave, le vin c’est pas de l’alcool, c’est un aliment. »
Ma plaisanterie fait rire l’aubergiste, mais je me demande si c’est pas un rire forcé comme les commerçants adorent faire – le client est toujours drôle, si ça peut lui faire plaisir. Maintenant qu’il le dit en revanche, c’est vrai que j’ai un peu la dalle. Mais on va ouvrir avec un peu d’alcool avant de se remplir l’estomac.
Et puis, quand on a le ventre vide, l’alcool fait effet plus vite. Ça permet donc d’en économiser. Malin, hein ?
Le temps qu’il me serve, je me retourne et pose mes mains sur le comptoir pour mieux observer les clients. Je regarde de table en table. Que des hommes. Que des gueux. Pas la moindre trace de preux chevaliers, que ce soit en harnois ou en doublet. Tout le monde a les pieds sales de terre, ou bien semble revenir du Gilleau avec leurs pieds-nus. Pas de femme, non plus. Ah si. Y en a une qui est sur les genoux de quelqu’un. Vu comment le bonhomme sur lequel elle est assise se permet, en public, de tirer sur son corsage pour mieux voir dedans, je devine qu’il s’agit pas de son épouse. Ah, et une autre tiens : Une gosse chétive, toute petite, avec les joues creuses et des tâches de rousseur, qui vient attraper des pintes de bière que l’aubergiste a posé sur le comptoir. La scène me choque affreusement – comment autant de gens peuvent ainsi sciemment demander à boire de la bière ? Ce manque de goût me répugne.
Tiens, je croise le regard de quelqu’un. Sur une des tables, des types m’observent. Plutôt que de s’occuper de leurs discutes ou d’un bon jeu de dès, ils choisissent de me regarder. Et ils parlent à voix basse, entre eux. Quand je croise leurs mirettes, ils font le choix conscient de bien tout les quatre me regarder alors qu’ils continuent de conspirer. Hm. Ils ont des sales gueules. Enfin, en vrai, leurs gueules sont pas si différentes de Jacquot l’aubergiste – mais la différence c’est que Jacquot lui en arrivant il m’a fait un sourire, il s’est pas mit à me regarder bizarrement. Je crois que je reconnais l’un d’eux. Il était à la messe, enfin, non, il était au service avant la messe, là où j’ai prié avec Margot. J’ai très envie de le provoquer. De le mettre à l’index en criant à voix haute
« Qu’est-ce que tu regardes ? » avec une sale grimace. Mais Jacquot pose gentiment un godet de vin à côté de moi et il est trop gentil pour que j’aie envie de foutre le bordel.
« Hésitez pas si vous avez besoin d’autre chose, messire.
– Oui, bien sûr, ça ira pour l’instant. Merci. »
Tu m’étonnes qu’il ait pas envie que j’hésite. Il doit croire que j’ai du pognon. Et c’est vrai que j’en ai, j’ai peut-être dans ma bourse plus que ce que gagneraient ces paysans en une année de boulot, voire deux. Paysan c’est un métier difficile en Bretonnie, et avec les droits seigneuriaux ça rapporte pas beaucoup – certes, quand le seigneur est juste et qu’il s’attache à la prospérité de son fief, ça permet d’entretenir les fours, les moulins, les routes et les chaumières, mais c’est pas pour autant que du jour au lendemain ils vont avoir assez d’argent pour vraiment faire quelque chose de leur sort.
Mais qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? C’est pas mon problème.
Merde, à m’interrompre du coup j’ai arrêté de regarder les types qui me… ah oui. Qu’est-ce qu’ils ont à me regarder ? J’ai bien envie d’aller leur mettre la tête au carré. Ils m’ont prit pour qui ? Franchement, des sous-races comme ça, des gueux immondes de leur genre, ça me donne envie de les discipliner par le fouet. Ça me donne envie de leur faire bouffer leurs dents avec-
-OH ! TRIBOULET !
Je l’avais même pas remarqué en arrivant ! Il est là ! Un peu au fond de la taverne, le pif rouge et en train de rigoler aux éclats. Rien que de croiser sa gueule d’ivrogne attardé, j’ai un énorme sourire aux lèvres. En voilà un qui va enfin me remonter le moral après tout ce que j’ai vécu aujourd’hui. J’attrape mon godet de vin et je m’élance tout droit vers sa table. Je remarque qu’il parle avec Félix, le troubadour de tout à l’heure, qui est aussi en train de rire – mais d’un rire quand même plus poli et moins sonore que le braillement insupportable de Triboulet. Je remarque aussi que Maussade est là. Elle, contrairement à ses deux compagnons de table, n’a pas de verre à la main. Et elle me regarde aussi, tout droit.
Mais c’est quoi le problème des gens ici, à me regarder ?
« Bah alors Triboulet ? » Je crie très fort pour avoir l’attention de mon valet qui se retourne sur son tabouret.
« Me dis pas que tu bois sans moi ?
– Eh ! S-sieur Armand ! Comment va ?! »
Merde, il est déjà complètement pété. Il se lève et se gamelle presque de son tabouret, ce qui fait que je me crispe un peu ; heureusement il retrouve son équilibre tout seul et ne m’oblige pas à m’élancer pour le rattraper et l’empêcher de se faire mal. Tout pataud comme un chien, il s’approche de moi pour me tendre sa main. Ça se voit qu’il hésite à la manière d’être affectueux envers moi. D’ordinaire, j’ai horreur qu’il me touche ou qu’il paraisse trop aimable en public.
Mais d’ordinaire je n’ai pas échappé à la mort, été convalescent pendant des jours, retrouvé une personne de mon passé que j’aimais, observé une marque immonde sur son dos, puis été condamné à être séparé brutalement de cette personne après avoir été traité de lâche par une prêtresse du culte de Shallya. Oui dit comme ça j’ai quand même eu une longue semaine. Alors du coup, j’étends mes bras et attrape Triboulet pour le serrer très, très fort contre moi. Il passe ses mains dans mon dos et le tapote. On se fait une courte étreinte, qu’on brise vite pour faire semblant de lutter : On pose nos fronts l’un contre l’autre, on se fait un tête-à-tête violent dans lequel on mesure nos forces respectives. Comme on est tous les deux de bons garçons pas chétifs, même si c’est vrai que j’ai des épaules un peu courtes, ça fait que j’ai pas l’ascendant sur lui, et inversement.
Bon allez, faisons pas trop les zouaves quand même. Je met fin à la fausse lutte en donnant un coup du plat de ma main sur son torse et en pivotant mon corps, sinon il était parti pour essayer de me faire une clé de bras. Tout sourire, je fais un hochement de tête à Félix et Maussade.
« Bonsoir à vous deux. J’espère que Triboulet vous embête pas trop ! »
Je regarde un peu derrière moi pour voir s’il y a de quoi m’asseoir. Triboulet me tapote sur l’épaule et trottine – ce qui m’inquiète, parce qu’il est ivre et risque de se gameler magistralement – pour aller me chercher une chaise. Moi, ça me permet de faire face à Félix.
« Est-ce que je peux vous payer à boire ?
La belle jeune fille à côté de vous ne prend vraiment rien, même pas un verre de lait ? »
Je me sens taquin tiens. Je vais lui commander un verre de lait à la Maussade. Si on peut pas communiquer en parlant on peut toujours trouver d'autres moyens.