Ainsi, Reinhard allait laisser des sbires quelconques tuer sa plus grande rivale. C’était peut-être de bonne guerre — elle lui avait après tout fait risquer la même chose plusieurs fois…
« De l’argent ?! Ah ! On est là pour l’honneur !
C’est ton gros porc de mari qui a ruiné la famille Sansovino ! Avec tes racailles de bateliers !
On s'en prend pas à la famille, pas impunément…
– Tuez-moi… Mais ne faites pas de mal à ma femme.
– Non ! NON, PITIÉ ! »
Assmus ferma les yeux, leva la gorge, et se prépara à accepter son sort.
Le mafieux Tiléen attrapa le journaliste par le collet, le força à s’approcher de lui, et se prépara à lui déchirer la carotide avec le tranchant de son sabre.
Tout s’enchaîna alors terriblement vite.
En un instant, Irène Kassel cessa de pleurer. Ses yeux se mirent à briller d’une lueur bleutée, et elle leva ses doigts, dont les ongles devinrent griffues et crochues comme des serres. Et devant un Tiléen sidéré, elle hurla comme une Banshee des mots qui vibraient dans l’air :
« T’chaaar arko’nek tzaa ! »
Le Tiléen recula, en hurlant de douleur. Il lâcha son sabre, qui rebondit sur le sol. Il se tourna, et partit en courant, alors que des flammes rouges sans chaleur recouvraient son corps et commençaient à faire fondre sa peau.
Le collègue remonté avait bondi, et dégaina son arbalète à main qui faillit lui échapper des doigts. En trois soubresauts, Valitch s’était relevée, avait glissé de côté, et la voilà qui, sans un seul bruit, pas même un gémissement, subtilisait l’arbalète des mains du Tiléen, et la prenait entre ses propres doigts griffus.
Le Tiléen se contorsionnait, sortit une petite dague, poignarda devant lui ; Valitch glissa de côté comme un oiseau, se colla à lui, et glissa l’arbalète sous son menton avant de tirer à bout extrêmement portant. Le carreau vola à travers la mâchoire, et ressorti de l’autre côté du crâne, une toute petite pointe dépassant au sommet de sa tête.
Le Tiléen en train de brûler hurla, hurla, avant de passer par-dessus bord et de faire plouf. Et pourtant, même à l’eau, le feu continuait de le brûler…
Assmus, totalement apeuré, était en train de s’échapper en rampant sur le dos. Il regardait son épouse avec de grands yeux, en hyperventilant. Valitch s’approcha de lui, son visage couvert de larmes ayant maintenant une expression quelconque, presque ennuyée. Dans son dos, des ailes commençaient à sortir de ses omoplates, et dépassaient de sa robe.
Et le pauvre Assmus assistait à tout ça, sidéré :
« I-I… Irène ?! »
Elle s’agenouilla devant lui, posa une main devant son visage, et chuchota une berceuse en langue noire. Alors, le visage d’Assmus se pacifia, et il ferma tranquillement ses yeux avant de tomber au sol, endormi.
« Merci pour tout, Grand Coësre. Franchement, on peut compter sur toi. »
Sigrid quitta sa cachette, et tint la sorcière en joue. Reinhard n’avait plus de raisons de se cacher. Loin d’être hostile, Valitch attendait patiemment sur le pont, les mains dans le dos.
« Il faut qu’on se casse, maintenant ! »
Coup de feu. Très proche. Sigrid et Heidemarie sursaute, mais pas Valitch — elle se contenta de lever un sourcil et de regarder en l’air — le tir venait du pont supérieur. Et tout de suite après, on n’entendait plus du tout la musique de l’orchestre de Praag.
« Mauvaise idée. C’est un détournement organisé. Les mafieux Sansovino ont pris le contrôle des deux Loups Impériaux qui entourent le navire. Ils vont tuer quiconque essaye de s’enfuir. »
Elle s’approcha de la rambarde, et pointa du doigt une des petites galères un peu éloignées, qui était bizarrement en train de chavirer de côté.
Cela concordait avec ce que Reinhard avait vu : sur le bateau de devant.
« Vous pouvez plonger à l’eau et tenter de nager sous la surface pour regagner la frondaison sans vous faire voir… Enfin. Si vous savez nager, bien sûr, fit-elle avec un petit sourire.
– Mais vous êtes qui, bordel ?!
– C’est vrai que tu ne me l’as jamais présentée, elle ! »
Elle chassa l’air en direction de Sigrid, et s’approcha tout droite de Reinhard, malgré la menace du couteau de l’umbramancienne.
« Allons, pourquoi veux-tu t’enfuir ? Il n’y a plus de gardes, les truands sont en train de prendre en otage la gravine et tous les invités en haut… Les cabines vont être bien vides.
Toute l’élite de Nuln est ici. Avec leur argent, leurs documents, tellement de choses importantes. On pourrait en profiter pour faire nos courses, non ?
Tu ne vas pas laisser ta belle-famille et ton meilleur allié marchand mourir, quand même ! Ça ferait vraiment pas beau dans les sondages, ça ? »
Heidemarie se recroquevilla en boule, en prenant sa tête dans ses mains.
« Mon mari et ton épouse peuvent être cachés dans un canot de sauvetage, en sécurité — ils pourront s’enfuir quand les renforts du Héron Bleu débarqueront. En attendant, ce que je te propose, Grand Coësre, c’est de renouveler un peu le paysage politique de Nuln…
Alleeeez, s’il te plaît. J’ai toujours rêvé de ça, moi ! Toi et moi, on peut faire un magnifique duo, non ? »




