Ces monstres à tête de taureau avaient toutes les peines du monde à refréner leurs appétits monstrueux. L'indiscipline au combat était un fléau, mais elle atteignait chez ces créatures de telles proportions que la faiblesse en devenait presque une force...
Pendant un moment la guerrière douta de son choix d'avoir fait face à la meute. Qui n'aurait pas éprouvé de doute en voyant leurs ennemis surgir des fourrés, menés par un tel mastodonte ? Pouvait-elle vraiment se reposer sur le seul écho d'un cor et la présence d'un autel déserté ? Certains y auraient vu des signes de foi, mais l'elfe n'était pas une telle mystique. Elle croyait à bien des choses qu'on ne pouvait voir, du moins pas avec les yeux : sauf quand sa vie était en danger.
Alors pourquoi ne parvenait-elle pas à tourner les talons ? Ce n'était pas la terreur qui l'en empêchait.
Plutôt la colère.
Elle avait déjà fait le bon choix, elle en était persuadée. Il ne lui restait qu'à s'y tenir. Cela voulait dire dompter l'effroi qui menaçait d'obscurcir ses pensées, laisser son coeur pomper jusqu'à la moindre goutte de son sang soudain brûlant. Son corps, malgré la faiblesse qui l'affligeait depuis la fin de la Tempête, était prêt à se battre : elle n'avait qu'à mettre son esprit au diapason.
Morwen remonta sa prise sur son arme, l'empoignant presque comme un épieu avant de passer vivement le tranchant de son fer le long de sa main gauche. Elle grimaça d'une douleur mâtinée de rage lorsque le sang coula entre ses lignes de vie, et ses yeux se rivèrent à ceux, plus petits et bestiaux, du minotaure fulminant.
« Viens te battre ! Viens chercher ton dû » cria-t-elle d'un ton rendu rauque de haine, projetant d'un geste de la main des perles d'un rouge cristallin dans sa direction. Elles tombèrent sur la neige en formant une constellation purpurine et fumante.
À ses côtés se dressait un Piero qui venait d'ajuster son accoutrement, bien qu'elle se doutât que celui-ci n'allait pas tarder à se retrouver dans un piteux état. Elle avait remarqué chez l'humain une manie presque obsessionnelle de se présenter sous son meilleur jour - sinon le plus coquet - et se demanda s'il y puisait un surcroît de confiance. Elle espérait que ce fût le cas : il en aurait besoin.
« J'espère que ces armes ne sont pas là pour l'apparat. » lui glissa-t-elle un ton plus bas.
Sa manœuvre était désespérée. L'Asrai ne se faisait pas d'illusions sur les capacités de leur petit groupe à faire face à une telle menace, et leurs chances étaient nulles sans le prompt secours qu'elle espérait proche. Mais dans le cas contraire, il leur restait un mince espoir : celui d'enrager le minotaure, en attisant sa gloutonnerie par l'odeur du sang. Les récits de son peuple faisaient parfois état de telles bêtes rendues folles en humant le carnage et qui s'élançaient au combat en laissant les leurs à l'arrière, au mépris de toute considération autre que celle d'avoir leurs proies pour elles toutes seules.
Qualifier d'espoir, même ténu, l'éventualité de faire face à un pareil adversaire sans le concours de ses serviteurs résumait assez bien à quel point leur situation se présentait mal, mais l'idée n'était pas dénuée de fondement. Trancher la tête et le reste tombera. Ou en l'occurrence, vaincre le plus gros pour effrayer les autres...
Elle se campa solidement dans la neige, faisant de son mieux pour ignorer le baiser glacé qui lui mordait les chevilles ; ses paumes reprirent leur position bien connue sur la hampe de la lance, et rien que retrouver cette posture familière lui apporta un peu de réconfort. Elle ne maniait cette arme que depuis quelques années à peine mais il y avait eu tant de combats avec, et avec tant de violence, que ç'aurait aussi bien pu être toute sa vie.
Sous la rage qui sourdait régulièrement dans la poitrine de l'Asrai résidait l'âme d'une chasseresse. Elle se tempérait par l'expérience et la volonté implacable de vaincre, or Morwen ne comptait pas commettre la même erreur qu'elle attendait de ses ennemis : l'emportement aveugle.
Elle attendait l'adversaire de pied ferme, prête à exécuter le premier pas d'une danse qui s'annonçait éprouvante et de longue haleine. Il lui faudrait déployer des trésors de vivacité et de concentration pour espérer survivre au minotaure qu'elle venait de provoquer. Elle les trouverait parce qu'elle n'avait pas d'autre choix. Il lui faudrait guetter l'ouverture, patienter entre chacun des coups qui lui serait asséné, et frapper au moment opportun. Plaie après plaie même les colosses finissaient par tomber. La patience et l'adresse étaient les armes de son peuple.
Quant à la fureur qui lui dévorait le cœur... c'était plutôt la touche personnelle de son tempérament. Elle était la messagère d'une autre époque, et il était temps qu'elle partage son message...
À son cou pendait une amulette taillée dans une essence de bois ténébreux, tranchant sur la couleur bien plus pâle de sa peau. Elle représentait un oiseau nocturne, un rapace, et les minuscules yeux incrustés de jade étincelèrent discrètement. Son pouvoir venait de ce qu'il abritait abritait un farfadet de la Vieille Loren, un petit être magique et teigneux qui avait pris en affection les elfes belliqueux du clan Nidariel. « TALU ! » vociféra-t-elle en pointant le fer argenté vers les hommes-bêtes, se servant du mot qu'utilisaient les Asrai avec de féroces accents pour exprimer leur idée de la haine. « Tu auras une mort misérable, et je te sacrifierai à la gloire de mes dieux ! »










