Les bois étaient calmes et paisibles, tandis que Lucrétia y discutait à voix douces lors d'une courte halte. La troupe des enfants était toujours quelque peu désorientée, et inquiète, mais avoir ainsi été sortie de sa cage dorée et rassurée par tant de gens foncièrement bénéfiques l'avait apaisée peu à peu...
La plupart des elfes se montrèrent heureux de l'acceptation finale de Lucrétia de les accompagner. Seuls la tatouée et l'archer anonyme et fougueux restaient relativement neutres à ce sujet, sans s'y déclarer pour autant néfaste...
-"Almiedé", Lucretia von Shwitzerhaüm, la salua en premier l'épéiste après que la lahmiane se fût présentée. Et les autres de répéter, souriant,
"Almiedé"...
-Cela signifie en ta langue, "le bonheur pour toi", expliqua la douce Wanatcha,
c'est une de nos façons amicales de nous saluer.
-En cet endroit que tu nommes Bratian, les baronnes sont bigrement douées l'on dirait, commenta la tatouée,
si toutes sont magiciennes et puissantes comme toi... C'était un peu ironique, pour montrer que Lucrétia n'avait point tout dit sur elle et ses pouvoirs, mais sans méchanceté.
Après quelques grimaces à la mention du Comte - et peut-être aussi un brin de désapprobation du fait que leur invitée eût des une affaire en cours avec lui - les elfes opinèrent à la sagesse de Lucrétia à n'avoir point donné son nom avant... c'était plus sage, en effet.
L'explication qui s'en suivit quant à cette fameuse "affaire" en plongea quelques uns dans la perplexité.
Diaz hyando, l'épéiste, manifestement la plus au fait des choses des principautés proches (et plus volontiers loquace que la tatouée?) fut la première à répondre:
- L'on dit que la maladie qui ronge Daubaine est le fruit d'une très ancienne malédiction, tout comme l'empoisonnement des eaux depuis la citadelle naine Hirn, qui touche le grand fleuve d'Hvargir à leur confluence, et donne sur Daubaine... Ce qu'ils nomment là-bas "Vicietang", une zone putride et malsaine, en est une conséquence selon moi... Qu'un mortel mette un terme à cela me paraît hélas bien improbable, Lucrétia.
-Foutus nains, vitupéra l'archer anonyme,
'leur faute que tout ça, sûrement!
-Les nains sont stupides certes, mais s'ils étaient capables de telles malédictions, cela se saurait, le remballa gentiment Hyando, avant de se réintéresser à la lahmiane:
Ce doit être un reliquat séculaire d'une action Chaotique... ou de l'Empire éteint de Nekhrahara...
-"Nehekhara", corrigea la tatouée.
Hyando haussa les épaules et poursuivit:
- Pour ce qui est du nécromancien de Daubaine, je croyais qu'il fabriquait juste des remèdes malsains à base de cadavres, et de sales expériences pour se façonner des espèces de géants ignobles faits de corps morts... Je ne savais pas, pour cette armée de morts dont tu parles... Quant à la "menace chaotique de l'Est", cela n'est pas nouveau: les Bois de Kharnos ont toujours été infestés d'hommes bêtes... Mais il est vrai que pendant que nous étions en la cité, les humains parlaient beaucoup de "la Horde du Buveur de sang"... Le Chaos a peut-être pris de l'ampleur sous le joug d'un nouveau chef?...
La tatouée commenta d'un air détaché:
-Un Buveur de Sang est un abominable Démon de Khorne. Si ce "nouveau chef" est bien cela, alors les Principautés du Dragon ont effectivement du soucis à se faire. Bien rares seraient les moyens de vaincre une telle créature.
-Bah! qu'ils s'entretuent tous, tant mieux! Humains comme nains et chaotiques! cracha l'archer anonyme.
L'ignorant, la tatouée enchaîna:
-Du reste, le Dragon était déjà là, et tribut lui était déjà versé, du temps où la détestable cité proche se nommait encore Mortensholm, avant que L'Empire ne vienne la baptiser Reissen, puis que cette ordure de Comte ne lui donne son propre patronyme...
-Pfiou! Cela doit lui faire un sacré trésor maintenant! sourit l'épéiste Hyando. Celle là avait décidément des réactions d'aventurières, et plus Lucrétia la voyait, plus elle était certaine que c'était en vérité une Haute Elfe, non une pure Sylvaine...
Nouvelle ignorance de la Tatouée. Elle clôtura le sujet:
- Nous autres sylvains d'Hvargir ne nous mêlons point de tout cela. Nous n'aspirons qu'à vivre en paix entre nous... De plus, nous avons déjà des tripotées d'orques et de gobelins à nous occuper... Quand il ne s'agit pas de damnés humains qui nous enlèvent nos enfants!... Tu n'auras aucune aide de notre part pour agir dans la politique et les guerres des Principautés du Dragon. Comme l'a dit Fenelas - c'était le nom de l'ex archer anonyme -
qu'ils s'entretuent donc tous, cela ne nous dérangera pas...
Sur ces joyeuses paroles, le groupe se remit en marche. Les bois cédèrent le pas à quelques lieues de collines en friches, où l'allure fut hâtée, tandis que tout le monde se mit à faire preuve d'encore plus d'attention... Toutefois, à part un repérage lointain qui laissa à penser que des camps gobelins se trouvaient au sud, nul ennui ne survint...
Au prémices de l'Aube, l'on était de nouveau en forêt.
Aucunes discussions n'avaient eu lieu durant la traversée de cette courte portion de BadLands, mais maintenant que la quiétude des bois était retrouvée, brouillard de la tatouée à l'appui, les conversations purent reprendre.
Hyando précisa d'ailleurs à Lucrétia que si besoin, elle, elle était prête à l'épauler dans sa tâche:
-J'aime l'action, et je ne tiens pas en place, expliqua t-elle,
je ne reste en général pas très longtemps au village sylvain.
On expliqua aussi à Lucrétia que ledit "village" avait été déplacé plus au nord après les exactions des hommes du Comte.
Test d'INT (-6): 6, réussi
Lorsque la tatouée déploiyait son brouillard, il était bien difficile de garder son sens de l'orientation, mais en se concentrant assez, Lucrétia y parvenait... Ce brouillard, qui durait en général une heure, était déployé lorsque le groupe supposait que des orques des forêts n'étaient pas loin... mais pas seulement... Etait-ce aussi pour désorienter la lahmiane? Pour qu'elle ne puisse jamais retrouver le chemin de leur village sans leur aide?
Ralentis comme vous l'étiez par l'allure des enfants, une journée entière se passa en cette forêt souvent brumeuse (direction nord-est, de ton avis) avant que, la nuit tombé, un large cours d'eau ne vous barrât la route... Personne n'y bu, bien que cela parût limpide et rafraichissant:
-C'est le fleuve empoisonné, expliqua t-on.
Avec sa magie, la Tatouée fit se pencher un grand tronc de façon incroyable au dessus des eaux, ses branches se repliant vers le haut pour assurer une sorte de rambarde. Elle passa dessus, pour faire de même avec un tronc de l'autre berge, qui rejoignant l'autre au dessus du milieu du fleuve, forma une sorte de véritable pont végétal. Une fois la traversée du groupe effectuée par ce biais, elle rendit sa forme originelle aux arbres...
A noter, tandis qu'elle "remettaient les arbres en place", un choc aethyrique pour la tatouée qui la fit douloureusement vaciller... Et oui, même la magie elfique avait des ratés... La Tatouée s'en remit plutôt bien, ceci étant...
Pendant tout ce périple, la nourriture était apportée par les rations elfes (biscuits de voyage très nourrissants), et l'hydratation, en surplus de la rosée récoltée dans de grandes feuilles chaque nuit, par les pouvoirs de la Tatouée, qui faisait régulièrement pousser des baies rafraichissantes hors saison...
De l'avis de Lucrétia, les groupuscules orques en maraude étaient légions, mais entre la science forestière des elfes et les brouillards générés, ils furent évités.
Encore deux jours plus tard - soit trois jours de voyage en tout - les collines boisées avaient laissées place à de véritables prémices de montagnes, toujours forestières...
Fin d'après midi. Légère pluie, dont les frondaisons protègent les marcheurs...
Dans les blanches lueurs déclinantes, se découpaient dans les hauts arbres de subtiles architectures... c'était beau, pur, c'était du jamais-vu...
-Bienvenue à Dolenrond, Lucrétia, lui sourit la douce Wanatcha, imitée de la plupart des autres.
Tu ne dois dire à personne où cela se trouve... mais tu t'en doutais, n'est-ce-pas?
-Ni même dire que cela existe, cela serait encore mieux, commenta la Tatouée.
Des sentinelles elfes saluèrent l'arrivée de la trouve, puis, une fois tous montés dans les hauteurs sylvestres par des échelles et des montes charges relevés ensuite, ce fut une effervescence joyeuse: Tous se retrouvèrent, furent heureux de se revoir, quelques chants de bonheur furent entonnés, incroyablement beaux et subtils... Bien sûr, cela ne parlait qu'en elfique, aussi Lucrétia n'y comprenait goutte, mais aux expressions sur les visages, il était aisé de deviner que l'aventure était racontée en détails. Nombres d'yeux sylvains se posaient sur la lahmiane, souvent admiratifs, on la remercia avec gratitude, on se présenta à elle ...mais détailler tous les noms donnés ici serait fastidieux, non pas?...
Il devait y avoir environ 200 âmes en tout dans le village perché.
Finalement, une elfe, qui semblait plus importante que tous, fit son arrivée, accompagnée de nombres de suivants:
-Almiedé, amie étrangère, fit-elle avec majesté:
Je suis láma Tengwar Sceolan, Dame de Dolenrond... Qu'Isha et Kurnous te bénissent... L'on m'a conté l'importance de ton aide aux nôtres. Sois en mille fois remerciée. Reste en paix en ces lieux tant que tu voudras.
Le sourire bienfaisant qu'offrit ensuite la dirigeante sylvaine fut rassurant... mais de part ses années dans les cours impériales, et ses sens aigus, Lucrétia pensait voir quelque chose qui l'était peu être un peu moins... Une expressivité fugace? Un doute sur sa personne?...
Toujours étant qu'après cela, la fête battit son plein:
Par un arbre creux, l'on amena Lucrétia en un vaste endroit souterrain où des racines formaient une voûte grandiose avant de descendre en torsades pour former d’élégants piliers décorés de gemmes et d'argent. Et bientôt résonna une mélopée envoûtante et des rires semblables au bruissement du Vent. Des lanternes ouvragées décoraient les murs, chacune renfermant de petites créatures de forme humaine qui diffusaient de la lumière, telles des lucioles... Un grand banquet et des jeux furent improvisées, lors desquels le vin capiteux et d'autres liqueurs douces coulèrent à flots. Légumes et fruits étaient cuisinées avec une sophistication et une succulence comme jamais Lucrétia n'en avait goûté. Des enfants, parfois humains, servaient joyeusement leurs maîtres Elfiques. L'on faisait de déroutantes démonstrations de "sculpture d'arbres", faisant se mouvoir et fleurir les végétaux avec grâce, selon le bon vouloir des enchanteurs. Le hall s'emplit de rires cristallins, de danses et de musiques raffinées... la plupart dédiées à Lucrétia et au retour triomphant de la troupe elfique...
C'était... incroyable... en comparaison, la plus luxueuse des fêtes organisée en Talabheim paraissait brouillonne et discordante, peuplée d'un ramassis de barbares...
A un moment, après que Lucrétia eût déjà bien pu profiter des festivités, la Dame de Dolenrond, entourée de la Tatouée et d'autres elfes éminents, lui proposa de les accompagner en un lieu un peu plus tranquille...
"pour converser de choses plus tranquillement"...
La lahmiane sentit comme un malaise, mais il fallait vraiment être une vampire experte en société pour s'en apercevoir...