[Rapine] Les besoins des bonnes gens

Le Reikland est une province vaste, populeuse et prospère. Sa couleur est le blanc, mais certains régiments, comme les célèbres Joueurs d'Epées de Carroburg, ont leur propre héraldique. C'est l'Empereur Karl Franz Ier, Comte Electeur du Reikland, qui dirige cette province, depuis la plus riche cité de l'Empire, Altdorf.

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[MJ] Le Naufrageur
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Re: [Rapine] Les besoins des bonnes gens

Message par [MJ] Le Naufrageur »

Rapine et Niels ont un plan, et ils comptent bien l’exécuter. D’abord, ils rampent, et arrivent derrière le comptoir. Saisissant chacun une lame, spadassin de fortune, ils se déplacent dans un silence religieux. Ils sont au bord du comptoir, presque sur la pointe de leur pied. À quelques pas, les deux gardes, assis sur des tabourets, jouent aux cartes. Une partie de belote bien amusante, ils s’esclaffent et se tapent sur l’épaule alors que les blagues fusent.

« Dis, tu crois qu’Philipp fait comment pour se torcher ? »

« Comment ça ? »

« Avec un tel balai dans le cul pas facile d’l’atteindre ! »

Ils éclatent de rire, et par chance, ne prêtent pas attention aux deux évadés juste derrière. D’un seul geste, presque unis, ils bondissent sur eux. Ayant à peine le temps de comprendre ce qui se passe, les gorilles se voient menacés chacun d’une lame sous la gorge et d’une main sur la tête. Ils glapissent et sursautent, mais pas trop, la peur d’une coupure les garde assis, assis et calme. Niels parle, lentement, clairement, un ton d’excitation mal venu dans sa voix s’entend. Quand Rapine le regarde, un regard très malsain l’habite.

« Pas de bruits, pas de gestes rapides, pas de cris. Si vous obéissez, vous sortirez d’ici en vie. »

Elle voit un des deux miliciens qui avale difficilement sa salive, il commence à suer. Pourtant, il fait particulièrement frais ici. Quelques instants plus tard, les gardes sont attachés et enfermés dans une des cellules. Pas besoin de les bâillonner, qui écoutera des cris venant d’un trou à prisonniers ? Pendant ce temps, Niels surveille la porte principale avec sa nouvelle épée courte, subtilisée à un des hommes d’armes. Il en a aussi profité pour subtiliser les bourses des deux, qui s’ajoutent à la sienne déjà bien pendante.

Rapine, elle, avant de faire preuve d’altruisme en libérant les mendiants, décide de récupérer toutes ses affaires. Sa bourse, son autre dague, son sac, etc. Cependant, pourquoi se contenter des siennes ? Elle fouille l’étagère, et trouve une bourse bien remplie, elle compte les pièces d’argent. Douze, treize… quatorze pistoles de plus, une belle somme. Elle trouve aussi des menottes, en acier avec une chaîne, ainsi que la petite clé qui va avec. Enfin, posée sur le comptoir, probablement pour éclairer l’intérieur lors de la nuit, une lanterne, remplie à moitié d’huile. Des accessoires très utiles à un homme de loi, ils le seront tout autant pour une femme de crime.

Les sans-abris délivrés, il ne reste plus grand-chose qui retient les deux ribauds. Le jeune alchimiste en herbe entrouvre la porte, dehors, la journée bat son plein. En effet, midi approche, toute la grand’place est devenue un marché à ciel ouvert. Un brouhaha ambiant saisit l’atmosphère, des dizaines, si ce n’est une centaine de personnes, pullulent autour de l'Obélisque. Des fleurs sont posées autour de celui-ci. Alors que Rapine observe à son tour, le Westerlandais dégaine un bâton de fusain de sa ceinture, et commence à écrire sur la porte. Deux petites phrases, cependant, elle ne sait pas lire. N’ayant guère de temps pour le tourisme ou le dessin, ils ouvrent la porte et sortent, l’air de rien. L’entrée du poste de garde est grande ouverte, pour les yeux de tout le monde.

Alors qu’ils sont au milieu de la place, en direction des docks, Jehenne la ribaude voit quelqu’un pointer du doigt le poste de garde. C’est un marchand au vu de son magnifique chapeau et de sa grosse bedaine.

« Mais enfin, je rêve ou il est écrit… Nan, ils ont pas osé ??!!! "Debout les damnés de la terre, l’immense nuit est proche" ??? C’est un scandale cette ville ! »

Des bourgeois commencent à s’énerver, et alors que les évadés quittent la place, certains commencent même à en venir aux mains. Provoquant le chaos et la discorde, Niels semble avoir fait un gros coup, espérant que ça ne dégénère pas trop. Enfin libre, le soleil et le vent dans la tronche, la racoleuse revient à l’entrepôt, bien contente d’elle. Ils ne vont pas rejoindre le Mareyeur au marché, ils savent qu’habituellement, il préfère vendre aux particuliers avant midi, et au public pendant l’après-midi. Ils toquent à la porte, une ombre se déplace derrière l'œil de bœuf, et après un instant, le Mareyeur ouvre. Un immense sourire se dessine sur ses lèvres alors qu’il fait rentrer ses associés à l’intérieur. Il saisit gentiment par le col le westerlandais, qui doit se baisser de deux têtes pour être à son niveau. Il reçoit des gentilles tapettes sur les joues.

« Raaaah, tu m’as fait peur, tu le sais ça ? On tient à toi ici, tu as pas quitté tes études pour finir en zonzon avec les zozos ! »

Alors que la rouquine raconte leurs exploits, le Mareyeur ouvre une bouteille d’alcool et propose de servir à verre à ceux qui veulent. Il est… presque fier ? Difficile à dire avec lui, mais une chose est sûre, il est de bonne humeur.

« Rapine, aux yeux de la loi, tu dois être une sacrée chienne ! Mais pour nous, tu es une renarde, une vraie, sournoise comme il faut. Tu as mérité tes cinq pour cent. »

Niels lève sa main pour ajouter.

« Dis, Rapine, ça te dirait de bosser avec nous pour le reste de cette affaire ? »

«J’allais y venir, si tu acceptais de devenir une… associée, tu voudrais quoi en échange ? »

Les deux hommes ouvrent grand leurs oreilles, ils sont pendus aux lèvres de Jehenne.
Test de perception (-4 car échec critique) de garde 1 : 16, échec.
La même pour garde 2 : 11, double échec donc
Test d’ATT(+2 car par derrière, +1 car surprise), Rapine : 9, réussite, ça passe
Test d’ATT, la même pour Niels : 3, réussite large
Test opposé contre l’INI des gardes. 12 et 11, échec et échec.

Les deux gardes finissent avec des couteaux sous la gorge, ils sont maîtrisés.

Test de CHA(+4 car ils sont maitrisés, +2 car menace de mort) de Rapine : 8, large réussite, réussite même sans les bonus. Ils se taisent et se laissent attacher.

Niels garde la porte d’entrée. Rapine à la voie libre.
Automatiquement, Rapine récupère son argent et ses armes.
Loot garanti, l’argent des gardes. Pas le temps de les défroquer, mais Niels pique l’épée courte d’un des deux.
Tu trouves 3D10 pièces d’argent, soit 14 pistoles d’argent. Tu trouves aussi des menottes et une lanterne.
Les gardes avaient sur eux 5 pistoles et 40 sous, Niels te les as taxé pour se rembourser ses ingrédients.

Test d’INI(+0) de Rapine : 6, réussite, vous parvenez à rester discret malgré tout.
Alors que vous partez, Niels sort un bâton de fusain, et écrit sur la porte : Debout les damnés de la terre, l’immense nuit est proche.

Tu gagnes aussi 1 point de dévotion envers Ranald.
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Rapine
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Re: [Rapine] Les besoins des bonnes gens

Message par Rapine »

La lame appuyée sous la gorge du garde, elle se sent un peu plus vivante. La peau sous l’acier est tiède, poisseuse d’une sueur qui sent la bière éventée. Ça lui remonte au nez, mélange de cuir mal entretenu, de crasse et de peur fraîche. Elle garde la pression juste ce qu’il faut, assez pour lui rappeler qu’il a une gorge, pas assez pour salir sa chemise. Elle n'en a pas beaucoup.

Sous ses doigts, ça déglutit. Un petit soubresaut dans la pomme d’Adam, un bruit humide avalé de travers. Elle se surprend à penser qu’un faux mouvement, un hoquet trop fort, et elle lui ouvre la carotide sans même le vouloir. L’idée la crispe plus que ça ne la réjouit. Elle n’aime pas quand ça déborde trop, ni les gens, ni le sang.

À côté, elle entend Niels qui parle. La voix encore trop jeune, mais qui se force à descendre d’un ton, à se faire grave. "Si vous obéissez, vous sortirez d’ici en vie." Il a l’air de croire à ce qu’il dit. Elle, en revanche, se demande si le lieutenant accueillera leur fuite avec autant de mansuétude. Elle tourne un peu la tête, juste assez pour le voir du coin de l’œil ; il a cette flamme malsaine dans le regard. Une lumière qu’elle connaît mal, à mi-chemin entre l’excitation et autre chose, plus profond. Ça la met vaguement mal à l’aise. Et en même temps, elle doit bien reconnaître que ça marche : les deux brutes ont la gueule de gamins pris à voler des fruits à l'étalage. Elle ne sait plus très bien à quel moment ça bascule. Ça se passe vite. L’acier s’éloigne des gorges, les corps se redressent, les poignets se font ceinturer. Elle sent sous ses mains la masse lourde d’un avant-bras, les muscles qui hésitent entre se contracter et se laisser faire. Elle y répond avec une brutalité sèche, presque professionnelle.

Quand la porte de cellule se referme sur eux, avec ce bruit de métal bien plein, il y a quelque chose en elle qui se détend d’un cran. Ils sont toujours là, toujours dangereux, mais derrière des barreaux. À leur place. Le silence qui retombe dans la salle de garde a une texture étrange. Il y flotte encore l’odeur de la bière renversée, du jeu interrompu trop vite, un peu de peur. Niels s’éloigne vers la porte avec sa nouvelle épée courte ; elle l’entend qui s’y poste, qui surveille. Ça la rassure plus qu’elle ne veut bien l’admettre ; elle restera sur ses gardes tant qu'elle sera dans ce cloaque. La ribaude se tourne vers ce qui compte vraiment : le comptoir, l’étagère derrière. Ses doigts connaissent déjà la forme de ce qu’ils cherchent. Sa bourse, sa dague, le poids de ses affaires.

La bourse revient dans sa main comme si elle n’en était jamais sortie. Elle l'ouvre juste assez pour voir clignoter le métal, pour compter mentalement ce qu’elle a, ce qu’elle avait, ce qu’on lui doit. Sa dague retrouve sa place au flanc. C'est seulement à ce moment là qu’elle se sent vraiment revenue dans son propre corps. Et puisqu’elle est là, autant ne pas se contenter du service minimum. Ses yeux glissent sur d’autres bourses, d’autres sacs. Elle en ouvre une, et le cliquetis lui dit tout de suite que ce n’est pas la pauvre paye d’un mendiant. Les pièces d’argent roulent sous son pouce. Elle compte en silence. Douze. Treize. Quatorze. Chaque nombre pèse plus lourd que le précédent. Une petite pointe de culpabilité tente de se lever : quelqu’un a bossé pour ça. Mais elle meurt vite. Elle aussi, elle a bossé, et pour beaucoup moins.

Les menottes, elle les trouve presque par hasard. Du bon acier, bien solide, avec une chaîne qui chante faiblement quand elle la soulève. Elle les range avec soin. On ne sait jamais. La lanterne, elle la prend parce que c’est idiot de laisser de l’huile à moitié pleine là, comme ça, à la merci du premier abruti. La lumière, ça sert à voir venir. Et parfois à tout faire flamber. Elle se surprend à imaginer un instant la salle entière embrasée, les poteaux qui craquent, le comptoir qui noircit, la pancarte du poste de garde qui se tord sous la chaleur. L’idée lui arrache un petit sourire, avant qu’elle ne la repousse en enfouissant ses nouvelles possessions dans son sac. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, on se contente de voler.

Quand elle revient vers le couloir, trousseau de clefs désormais accroché à sa propre ceinture, les mendiants la regardent comme si elle tenait le soleil dans la main. Ça la met mal à l’aise. Elle n’a jamais su quoi faire des regards qui espèrent. Elle ouvre pourtant, une serrure après l’autre, le métal qui geint, les gonds qui cèdent. Eux n’ont pas de plan. Ils n’ont que la brèche qu’on vient de leur offrir. Ça lui serre la poitrine, mais là encore, elle repousse. Si elle commence à porter tout le monde sur son dos, elle ne va pas aller loin. Quand Niels entrouvre la porte, l’air froid lui claque au visage. Ça sent le marché, les épices bon marché, la sueur, le poisson des docks. Ça sent la vie. Un instant, elle se sent presque ivre.

Elle n’a pas le temps de tout regarder. Juste des taches : le caillou, la foule compacte, les couleurs criardes des bourgeois, les paniers qui s’entrechoquent. Un tableau trop plein, trop bruyant, dans lequel ils vont devoir se dissoudre. Elle se tasse un peu, ramène sur elle sa vieille façon de marcher : genoux souples, pas ni trop rapides ni trop lents, visage fermé. Une fille de la ville parmi d’autres. Ce qu’elle ne comprend pas tout de suite, c’est pourquoi Niels s’attarde sur la porte. Elle le voit sortir un bâton sombre, tracer des signes sur le bois. Les lettres n’ont jamais été son territoire. Pour elle, ce sont des petites dents noires qui mordent les planches. Elle sait juste que quand les lettres apparaissent, les ennuis suivent souvent.
Ils n’ont pas le temps de vérifier. La porte reste grande ouverte derrière eux, comme une bouche qui appelle les emmerdes. Ils se mettent en marche, direction l’air salé des docks. Elle compte ses pas, sa respiration, la distance qui la sépare du poste. À chaque mètre, l’idée d’être rattrapée recule un peu.

C’est une voix étranglée qui les ramène au poste sans qu’ils se retournent. Un marchand outré, engoncé dans son chapeau. "Mais enfin, je rêve ou il est écrit… Nan, ils ont pas osé ??!!! "Debout les damnés de la terre, l’immense nuit est proche" ??? C’est un scandale cette ville !" Elle ne comprend pas tout du tas de mots, mais elle reconnaît le ton. Ce ne sont pas les petits graffiti paillards de chiottes de taverne, ça. Ça sonne comme ces phrases toutes faites que les agitateurs braillent debout sur des tonneaux, des morceaux de prières retournées contre les puissants, des promesses de casser quelque chose. Elle ne sait pas lire, mais elle sait flairer quand quelques lignes de charbon suffisent à mettre les riches en nage.

Autour d’eux, l’air change. Les voix montent, se coupent, s’écharpent. Les bourgeois se chauffent les uns les autres, les mains se mettent à pousser plutôt qu’à compter les sous. Un début de chaos qui enfle derrière eux comme une vague prête à se retourner contre n’importe qui. Elle ne tourne pas la tête. Elle n’a pas besoin de voir pour deviner la porte grande ouverte avec ses grands mots noirs comme une menace, ni la gueule horrifiée des bedaines bien nourries. Et pendant que la place se déchire sur des mots qu’elle ne sait pas lire, personne ne regarde plus deux petites ombres qui s’éloignent vers les docks, lestées de bourses qui tintent et d’une geôle en moins sur le dos.

Du coin de l’œil, elle regarde juste le profil de Niels. Il a ce petit sourire satisfait qui la fait osciller entre rire avec lui et s’en méfier comme de la peste. "T’es pas juste un blanc bec avec des fioles et des couilles, toi… T’aimes bien foutre le feu aux cervelles." Pense-t-elle, sans le dire. Mais elle est dehors. Elle a sa dague, sa bourse, ses mains libres. Pour une fois, elle se permet de savourer un peu. Juste un peu. Avant que la suite ne lui tombe dessus.

Et la suite ne tarde pas à venir.

Ils n’ont pas besoin de parler pour se mettre d’accord sur la direction. Le chemin vers l’entrepôt, elle le connaît déjà : une habitude. Elle sent encore sur sa peau la fraîcheur de la geôle, et au-dessus, la morsure du soleil qui lui chauffe la nuque. Le vent du port lui colle des relents de sel, de poisson et de fumée froide dans les narines. Ça lui va. Ça sent les docks, pas les cachots. Elle garde le silence sur le trajet, laisse Niels marcher un pas devant ou un pas derrière selon les tournants. Ses doigts jouent avec le bord de sa bourse, vérifient malgré elle qu’elle est bien là, lourde, réelle.
Devant l’entrepôt, la façade n’a pas changé. Une porte anonyme, une odeur de bois mouillé, le murmure lointain de l’eau contre les quais. Elle lève la main, frappe. Trois coups secs, comme on lui a appris.

La porte s'ouvre sur le Mareyeur, sourire en travers des lèvres, yeux plissés qui détaillent, d’abord le grand Westerlandais, puis la petite rousse. Il attrape Niels par le col, le tire à l’intérieur avec cette familiarité teintée d'une certaine tendresse qu'elle ne lui connait pas. Elle se faufile dans son sillage, referme la porte derrière eux avec un soin qui frôle la superstition. Le contraste la frappe toujours : dehors, la cohue du port, dedans, le ventre discret de l’entrepôt. L’odeur change encore : tonneaux, poisson, corde, alcool. Il fait plus frais, mais c’est une fraîcheur de pierre et de bois, pas celle des murs qui suintent la pisse.

Le Mareyeur file vers une bouteille, sort des verres, s’agite comme un gros chat content revenu d’une bagarre qu’il n’a pas eu à mener lui-même. Elle le regarde faire, à moitié amusée, à moitié sur ses gardes. Chez ces gens là, la bonne humeur est parfois un autre costume. On lui tend un verre. Elle hésite un instant, puis le prend. L’alcool lui brûle la gorge, racle les restes de peur à l’intérieur. Ça fait du bien. Elle fait état de sa mission ; la place, le caillou, l'abruti au regard de rapace, les geôles, l'évasion. Elle découpe les faits avec sa langue comme avec un couteau, en gardant sous le coude ce qui ne regarde qu’elle.

Le Mareyeur écoute, un coude sur la table, l’autre main occupée à remplir les verres dès qu’ils se vident. Il ricane aux bons endroits, grogne quand il est censé s’indigner, laisse échapper un sifflement approbateur quand elle glisse, presque en passant, qu’ils ont laissé derrière eux et deux gardes bien rangés dans une cellule. Quand elle mentionne la phrase sur la porte, c’est Niels qui prend le relais. La rouquine observe. Le Westerlandais parle de sa voix trop claire, mais ce qu’il dit, ça n’a rien d’innocent. Elle le regarde, plus attentive qu’elle ne le parait, jaugeant la façon dont il choisit ses mots. Le Mareyeur, lui, a un sourire qui s’élargit lentement, comme une nappe d’huile.

"Rapine, aux yeux de la loi, tu dois être une sacrée chienne ! Mais pour nous, tu es une renarde, une vraie, sournoise comme il faut. Tu as mérité tes cinq pour cent." Le mot "chienne" glisse sur elle comme sur les pavés mouillés. Elle l’a entendu dans bien d’autres bouches, avec beaucoup moins de douceur autour. "Renarde", en revanche, lui arrache un petit tiraillement au coin des lèvres. Elle ne sait pas si c’est un sourire ou une grimace. Cinq pour cent, par contre, elle sait très bien ce que ça représente.

Le beau blanc-bec lève la main, comme un gamin qui demande la permission. "Dis, Rapine, ça te dirait de bosser avec nous pour le reste de cette affaire ?" Il y a dans sa voix quelque chose de léger, presque enjoué, qui ne colle pas tout à fait avec l’image de lui qu’elle garde, lame au poing et yeux en feu devant la porte de la prison. Le Mareyeur enchaîne, naturellement. "J’allais y venir, si tu acceptais de devenir une… associée, tu voudrais quoi en échange ?" Les deux se taisent. Deux paires d’yeux braquées sur elle, deux attentes différentes qui se croisent au-dessus de la table.

Elle revoit le poste de garde, le trousseau de clefs, la phrase de charbon sur la porte, la place qui s’embrase sur des mots qu’elle ne sait pas lire. Et surtout, elle revoit ce petit sourire satisfait sur le visage de Niels. Elle repose son verre, prend le temps de le faire rouler entre ses doigts. Quand elle relève la tête, ses émeraudes brillent. Et ce n'est pas l’alcool.


- Ce que je veux ?

Commence-t-elle, la voix un peu rauque. Elle laisse traîner un instant, juste assez pour les forcer à rester accrochés.

- Je veux savoir pour quoi vous magouillez. Réellement.

Elle pointe le verre vers le Mareyeur, comme si elle portait un toast.

- La contrebande, ça me va. Faire passer des caisses sous le nez des douaniers, tirer quelques pièces aux bourgeois, ça, je sais faire. Faire danser un peu la peur dans les yeux de ceux qui le méritent, ça peut même me faire rire.

Son regard glisse vers Niels.

- Mais les bains de sang, les explosions et les grands mots qui sèment la panique sur les places… ça, je m’en méfie. Je ne veux pas me retrouver embarquée dans quelque chose que je ne comprends pas.

Elle hausse les épaules, un geste sec, plus las que bravache.

- J’ai déjà été la propriété de quelqu’un. J’ai pas l’intention de devenir le petit pion d’une cause que je n’ai pas choisie. Si je deviens votre associée, je veux savoir jusqu’où vous comptez aller, et contre qui.

Elle marque un temps, puis ajoute :

- Et une fois que ça sera clair… on parlera du pourcentage. Parce qu’une renarde, ça se paie mieux qu’une chienne.
Rapine
Méfiez‑vous, Braves Gens, des envolées lyriques : certaines sentent la fumée et le soufre.


Pour ceux qui aiment vraiment fouiller les bas-fonds, il y a toujours une histoire de plus à déterrer...

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[MJ] Le Naufrageur
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Re: [Rapine] Les besoins des bonnes gens

Message par [MJ] Le Naufrageur »

Les deux hommes sont surpris. Alors que Niels à la bouche grande ouverte et le regard vide, le Mareyeur fronce ses sourcils hirsutes. Il rend son verre et sa bonne humeur avant de reprendre son rictus d’homme dur. Il n’est pas convaincu.

« Il me semble qu’il y a une différence de vision des choses. Pas de chance, la tienne est foireuse, et ça, c’est pas une opinion.

Tu parles de bain de sang et d’explosion, c’est juste une bagarre. Tu parles aussi de mot qui crée la panique, quelqu’un avec un peu d’esprit appelle ça une diversion. Tu comprends la différence ou t’es le genre de femme qui peut pas s’empêcher d’exagérer les choses ?

On est pas des grands, ici, on est là pour se faire du fric. C’est tout, rentre toi ça dans le crâne. Tu penses que t’es un pion ? Me fait pas rire. On veut la cargaison, on veut le pognon. Ça s'arrête là. Tes délires de roman à complot tu peux te les fourrer dans le derche pour ce que je pense, ils te seront pas utiles.

Ton initiation aux autres attendra, tu veux du concret ? Être traitée comme une associée ? Va falloir apprendre à réfléchir comme tel.

Tu reviendras demain soir après la procession des Manaanites, on discutera des choses plus sérieuses. »

Pour Rapine, le Mareyeur a toujours été la brute de service, le petit teigneux qui beugle les ordres avec les sous-fifres. Pas cette fois. Il y a quelque chose que Rapine n’a jamais vraiment connu dans sa courte carrière de criminelle, du professionnalisme. Ses mots sont durs, les syllabes importantes claquent d’intonation. Pour d’autres personnes, la punition aurait été des gifles d’ogre. Pour elle, c’est quelque chose de bien plus différent, de la considération. Est-ce que le vieux loup de mer ment ? Impossible à dire, surtout quand les termes sonnent si justes.

D’un simple regard qui se décale vers la porte, elle est invitée à repartir la queue entre les jambes. N’ayant plus grand-chose à faire, et n’ayant certainement pas envie de croiser des hommes de loi, elle rentre chez elle. Enfin, chez Frau Toten pour être exact. La Stirlandaise détient quatre maisons mitoyennes, alignant la rue Mühle. C’est dans la seconde qu’habite Rapine. Telle une harpie, la propriétaire l’attend au pas de sa porte.

« Et c’est à cette heure que vous rentrez ? »
Image

Grande et grosse, madame Toten a une voix nasale renforçant son accent de l’Est lointain. Sa coiffure élaborée, ses petits bijoux en laiton et sa longue robe rouge pourraient prétendre à un statut plus haut. Elle ne se gène pas de rappeler chaque jour à un malheureux passant ses ancêtres sur sept générations. Tel un parasite social, elle vit des rentes. Son regard ne cache rien, elle voit sa source de revenu comme inférieure.


« Oh je ne devrais pas, après tout qui suis-je pour juger des petites mœurs des Bretonniennes ? Cependant, nous sommes Marktag, j’attends votre loyer de la semaine. »

Ce dernier mot lui provoque un petit sourire alors qu’elle tend la main, ses doigts boudinés serrés et sa paume grande ouverte. Trois pistoles d’argents, c’est cher, surtout pour de petites maisons. Elle est malheureusement la seule qui accepte une femme seule sans-emploi en locataire. Pour Frau Toten, contrairement à son utilisation intensive de parfum, l’argent n’a pas d’odeur. Satisfaite, elle libère un petit “humf” audible avant de faire volte-face.

« À très bientôt jeune gamine, oh, et j’ai pris soin de réparer la porte. »

Deux mois qu’un des gonds ne tenait plus, elle ouvre la porte avec sa clé, il est à peine remit correctement. Jehenne est enfin seule. Elle monte en haut, dans sa chambre. Au moins, elle est spacieuse. Un lit, deux armoires, un siège, et un grand tapis. Il y a même deux fenêtres, une qui donne sur la rue, et une sur le port derrière.

Après une longue journée, elle a faim. Une soupe de légumineuses froide, du pain avec du beurre et un filet de poisson. Dix sous de dépenser, chaque jour, pour se nourrir correctement. La bière blonde du coin n’est pas mauvaise au moins. Elle peut enfin se reposer.

Ou pas. Au beau milieu de la nuit, quelques ivrognes sont de passage et décident de chanter à tue-tête Lehmbur Op Zoom. Ils sont accueillis par des volets qui s’ouvrent, une volée d’insultes et de pots de chambre vidés. Rapine n’arrive pas à dormir.

Alors qu’elle est éveillée de force, entre deux songes, Jehenne se trouve à sa fenêtre côté port. La lune bleue, l’aimée de Manaan, Maanslieb, est haute et les quais sont visibles. Au loin, elle aperçoit une forme, large comme deux maisons. En plissant les yeux, elle voit un bateau, de nuit ? Il vient de l’Est. Des hommes à lanternes attendent, avant de récupérer les cordes qui sont lancées du navire. Une planche sert de pont, et une dizaine de personnes descendent. Quelque chose perturbe la ribaude, elle ne sait pas pourquoi, mais elle est certaine d’une chose. Ces gens-là, malgré les poissons sur la voile, ils ne sont pas marins. Les nouveaux-venus disparaissent, le bateau, lui, reste à bon port.

Le lendemain, le Backertag est déjà bien levé quand la femme ouvre enfin les yeux. La journée est libre, elle peut donc choisir de faire ce qu’elle veut. Dormir est une option.

Test de CHA(+0) de Rapine : 11, échec.
Test d’intelligence(+2 car c’est assez évident) de Rapine : 14, échec.
Tu perds 3 pistoles d’argent pour payer ton loyer hebdomadaire. Il te reste donc 71 pièces d’argent. Soit 23 semaines…
Tu perds 10 sous pour te nourrir. Il te reste donc 70 pièces d’argent et 2 sous.
Test d’INI(+0) : 17, échec large
Jet de rencontre aléatoire : 7, ivrognes.

Tu ne dors pas beaucoup, tu es proche de gagner un état Fatigué.
Tu as la journée de libre, à ton choix !
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Rapine
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Re: [Rapine] Les besoins des bonnes gens

Message par Rapine »

Sur le chemin du retour, les mots du Mareyeur tournent encore, comme une gueule qui ne veut pas lâcher sa prise. À force de les ressasser, elle finit par ne plus savoir si c’est la colère, la honte ou juste la fatigue qui la pique sous la peau. La rue Mühle la cueille dans son odeur de renfermé, de lessive bon marché et de bouffe qui attache au fond des casseroles. Devant la maison de Frau Toten, elle a juste le temps de se dire qu’elle n’a pas envie, pas ce soir, pas elle, pas l’autre, et bien sûr la Stirlandaise est déjà là, plantée comme une gargouille en corset, accent qui grince et main tendue.

Le loyer tombe dans la paume boudinée avec le bruit sec des pistoles. Chaque pièce qui quitte sa bourse lui donne l’impression qu’on arrache un peu de sa peau avec. Trois pistoles pour avoir le droit de dormir dans une boîte en bois qui prend l’eau par les joints, c’est cher payé. Mais quitte à choisir, elle préfère cela aux geôles. Quand la propriétaire a enfin tourné les talons, avec son petit "humf" satisfait, la rouquine reste un instant immobile sur le seuil. Elle écoute les bruits de la maison, les planchers qui grincent, les voisins qui remuent au-dessus. Puis elle monte.
Sa chambre n’a pas changé. Elle n’y a rien rajouté qui puisse lui donner des airs de foyer. Un lit, deux armoires, un siège qui grince, un tapis miteux qui a connu des jours meilleurs. Et les deux fenêtres. Celle qui donne sur la rue, pour surveiller si on vient la chercher. Celle qui donne sur le port, pour se rappeler qu’il y a toujours un bateau prêt à filer.

Elle pose son sac, vérifie machinalement, encore, que la bourse est là, que la dague dort à sa place. Elle retire ses bottes. Le repas est une affaire de gestes automatiques : soupe froide, pain, poisson, bière blonde qui racle la gorge. Ses mâchoires travaillent, mais son esprit est resté dans l’entrepôt, face au Mareyeur. Les phrases reviennent par morceaux. "Ta vision est foireuse." Cette-là pique plus que les autres. Elle a passé sa vie à apprendre à flairer le danger avant les autres, à repérer les pièges sous les promesses. Et voilà qu’on lui explique qu’elle voit trop loin, qu’elle fait des romans avec des bagarres de taverne. Elle ne sait pas si ça la met en rage ou si ça la fait rire jaune.

Elle pense à la porte ouverte sur la place, aux bourgeois qui gueulent sous leur chapeau, aux mots qu’elle ne sait pas lire mais qui ont mis le feu aux langues. Pour elle, c’est plus qu’une diversion. C’est une allumette dans une poudrière. Eux appellent ça du professionnalisme. Elle appelle ça jouer avec des flammes un peu trop vives. Elle traîne ses pieds nus jusqu’au baquet, attrape son seau ébréché et descend jusqu’au puits de la cour. L’eau remonte trouble, veinée de particules qui dansent à la surface, mais elle n’a jamais été regardante à ce point. De retour dans sa chambre, elle pose le baquet, se penche au-dessus et s’asperge le visage, comme pour en chasser la journée achevée. Elle fera le reste demain.

La fatigue finit par s’abattre d’un coup, lourde comme une couverture mouillée. Elle se débarrasse de ses oripeaux et se couche en se disant qu’elle va dormir d’une traite. C'est ce qu'elle se dit à chaque début de nuit blanche. Le sommeil, comme souvent, décide de n’en faire qu’à sa tête.

Les ivrognes s’invitent sous ses fenêtres comme si on avait peint "déversoir à pisse et à chansons" sur la façade. La chanson beuglée à trois notes fausses près, les rires gras, les serments d’amitié éternelle, les volées de pots de chambre depuis les autres étages… Tout se mélange dans un brouillard de bruit. La ribaude, elle, oscille entre jurons marmonnés dans l’oreiller et envie très nette de leur lancer sa dague dans le larynx à chacun. Quand le vacarme décroît enfin, le sommeil ne vient pas pour autant. La tension, elle, est toujours là, installée entre ses omoplates.

Elle finit par se lever, pieds nus sur le tapis. Elle enfile à la hâte sa tunique encore tiède des émotions de la journée et va jusqu’à la fenêtre côté port. Le bois est froid sous ses doigts quand elle ouvre les volets. Dehors, la nuit a cette couleur d'encre teintée de bleu qui donne envie aux poètes de dire des conneries. Elle, elle regarde surtout les quais. C’est là qu’elle voit. Une masse, plus sombre que le reste, qui se détache sur l’eau. Large comme deux maisons, venu de l’Est. Elle plisse les yeux. Sur la voile, des poissons. Un bateau de pêche ? Peut-être. Mais les silhouettes qui descendent à la lanterne n’ont pas la démarche de types qui sentent le sel et les écailles. Trop droits, trop propres, trop bien tenus pour des marins qui reviennent de mer. Une dizaine, à vue de nez. Ça bouge avec précaution, ça se parle sans hausser la voix, ça se disperse vite. Elle sent ce fourmillement à la base de la nuque, le même que quand un client entre dans une taverne avec une bourse trop lourde et trop d’assurance dans la démarche.

Elle reste là un moment, à les suivre du regard jusqu’à ce qu’ils se dissolvent dans les ruelles. Le bateau, lui, reste amarré, immobile, comme une promesse ou une menace. Son premier réflexe serait de s’habiller pour aller traîner dans le coin, voir qui parle à qui, qui monte à bord, qui en descend. Mais son corps lui rappelle brutalement qu’il a déjà trop tiré sur la corde. Ses muscles sont lourds, ses yeux brûlent. Même debout, elle sent presque le sol qui se dérobe sous ses pieds. Le Mareyeur voudrait qu’elle réfléchisse "comme une associée". Une associée qui se crame en restant éveillée pour rien, c’est juste une idiote qui se fera planter au premier faux pas. Elle grommelle.


- Casse-toi dormir, idiote. C’est pas le quai qui va te descendre, c’est ta connerie à pas aller dormir.

Elle referme la fenêtre avec soin, tire les volets, repose sa chemise sur la siège et se glisse de nouveau dans le lit. Le bruit du port lui arrive encore, étouffé. Elle cale sa dague à portée de main, par réflexe. Cette fois, quand le sommeil revient, elle ne le repousse pas. Elle le laisse l’engloutir, en espérant qu’il sera suffisant pour la tenir debout au Backertag. Son instinct lui souffle que pour rester vivante, aujourd’hui, la chose la plus raisonnable qu’elle puisse faire, c’est fermer les yeux. Elle obéit.

Le matin s’effiloche en lambeaux derrière les volets fermés. Quand elle émerge enfin, le soleil a déjà grimpé haut, et la rousse a la bouche pâteuse, les lèvres sèches, la langue qui râpe comme si elle avait suçoté de la sciure toute la nuit. Son dos proteste quand elle se redresse, une plainte sourde qui part des reins pour remonter jusqu’à la nuque. Pourtant, quelque chose a lâché. La corde qui lui sciait l’intérieur des omoplates tire un peu moins. Pas grand-chose, juste assez pour qu’elle se rende compte à quel point elle était tendue.

Elle se lève doucement et se dirige vers le baquet. La pièce est presque tiède en ce mois de Nachgeheim. Il faudra prévoir de s'acheter un vêtement de nuit avant l'arrivée de l'hiver… Elle plonge ses mains dans le baquet rempli la veille ; l’eau est fraîche, presque agressive sur la peau encore chaude du sommeil. Elle se mouille le visage, les trois triangles à la hâte, gestes rapides servant davantage à la réveiller qu'à la croire propre. L’odeur ne disparaît jamais vraiment, elle recule juste d’un pas.

Elle enfile sa chemise, ses braies. Elle devra songer à les laver, ils finiront par tenir sans elle… La ceinture se noue. Elle s'assoit un instant sur son siège ; ses pensées retournent toujours à l'échange de la veille, cela l'agace. Elle tourne la tête vers le coin de la pièce, où dort encore sa vièle… Le seul moyen qu'elle ait de cesser de trop penser. Elle se lève, se saisit doucement de l'instrument ; rien qu’au poids dans sa main, quelque chose en elle se détend un peu. Elle s’assoit à nouveau, cale l’instrument contre son épaule marquée, et laisse l’archet chercher les cordes.

Les premières notes sortent un peu rêches, comme si la nuit s’accrochait encore aux cordes. Puis la vièle se rappelle. Les doigts se remettent à leur place d’eux-mêmes. Un air du bourg bretonnien revient, celui que le vieux Rémÿ lui avait montré quand elle n’était encore qu’une gamine aux mains trop petites et aux yeux trop vifs. Elle revoit l’atelier qui sentait la colle et la sciure, la façon dont le vieux luthier fronçait les sourcils quand elle entrait en courant. Elle serre un peu plus fort le manche. L’archet grince, accroche une fausse note qui lui vrille l’oreille. Elle enchaîne sur un air de taverne, ceux qu’elle jouait plus tard dans le bordel itinérant qui l'avait amenée jusqu'à Prie pour couvrir les gémissements derrière les tentures. Les visages se brouillent, se mélangent. Furtivement, le visage de sa mère revient…


- Ta gueule, la vièle, ou je te la casse !

La voix du voisin perce à travers le plancher du dessus, un grognement suivi d’un coup sourd contre le plafond. Dans un soupir, elle laisse retomber l’archet, la mâchoire serrée. Elle hésite un instant à répondre quelque chose de bien senti, puis renonce. Pas aujourd’hui. Elle se contente de ranger l’instrument dans son étui usé avec plus de douceur qu’elle n’en a pour la plupart des gens. C’est son ventre qui prend le relais. Un gargouillement long, profond, qui n’a rien de poétique. Elle lève les yeux au ciel. Après tout, elle a bien mérité un plaisir…

Elle attrape sa bourse, installe la dague à sa place, puis descend dans la rue. L’air extérieur sent les docks, la fumée et la pluie anciennement tombée, relevée en vapeur par la journée. Elle suit l’odeur de pâte et de viande jusqu’à un étal branlant où une femme large comme un tonneau distribue des parts de tourte brûlante.


- Deux sous la part, mon mignon, et pas un de moins ! beugle-t-elle à un apprenti qui tente de marchander.

Elle attend son tour, calée dans la file, les bras croisés.


- Alors, tu prends ou tu regardes ? fait la vendeuse en la toisant de haut en bas quand vient son tour.

- Je n'attends pas juste pour regarder. réplique la ribaude.

Elle pose deux sous sur la planche poisseuse et ajoute dans un semblant de sourire narquois.

- Dis-moi que t’as pas mis que des rats dedans.

La grosse ricane, dévoilant une dentition qui ferait pleurer un chirurgien-barbier.
- Des rats ? Même eux, ils veulent mieux que ça. C’est du bœuf et du tout-venant. Et si tu le manges assez vite, tu sauras jamais quoi exactement.
- Tant que ça se débat plus dans l’assiette, ça me va.

Elle croque dans la tourte encore trop chaude, la pâte lui brûle le palais, mais la viande, quelle qu’elle soit, a ce gras rassurant qui apaise l’estomac. Elle se décale un peu sur le côté pour ne pas bloquer la file, s’adosse à un mur et laisse ses oreilles traîner. Les rumeurs flottent autour de l’étal comme la fumée de la tourte.

- T’as entendu pour le poste de garde ?
- Bien sûr que j’ai entendu.
- Paraîtrait qu’y a eu du grabuge hier. Pas un seul mort, mais ça a gueulé.


La rouquine baisse les yeux sur sa tourte, mâche sans se presser.

- Les geôles étaient pleines hier matin puis pfuit, plus personne ! lance une femme, le nez plongé dans son cabas.
- Pas exactement... Les mauvais, envolés. Les bons, eux, enfermés. renchérit un autre. On dit qu’ils ont retrouvé les miliciens sous clef, comme des poules dans leur poulailler !

Ça ricane, ça se rengorge.

- Le lieutenant, tu l’aurais vu. Il a failli avaler sa moustache en voyant les barreaux ouverts !

Un gamin intervient, bravache.
- Moi j’ai vu la porte, ce matin ! Y avait encore des traces de charbon dessus. Un message je dirais. Ca a fait frissonner des gens...
- Des slogans d’agitateurs, encore…
souffle un vieux. Un jour, ça leur retombera sur la gueule. En attendant, c’est nous qu’on ramasse.

La ribaude avale une bouchée trop chaude, laisse la pâte brûlante lui coller au palais. Elle est reconnaissante de savourer sa célébrité nouvelle vêtue d'anonymat. Ce n’est qu’après, comme un contrepoint, qu’un autre sujet s’invite.

- Et comme si ça suffisait pas, t’as vu, le bateau ? Celui avec des poissons sur la voile ?
- Oui, il a fait gueuler une vieille du quartier à débarquer à pas d'heure…


La ribaude mâche lentement. Elle n’a pas besoin de lever la tête pour savoir de quel navire ils parlent : la masse sombre amarrée, la voile marquée, les silhouettes qui n’avaient rien de dockers. Le fourmillement à la base de sa nuque se réveille, plus discret que la veille, mais bien là. Une part d’elle aimerait bien remonter ce fil-là, suivre les langues jusqu’aux quais, écouter ce qu’on y raconte. L’autre compte les heures. Le rendez-vous avec le Mareyeur se dessine déjà dans la fin de l’après-midi. Elle finit sa tourte, se pousse du mur, et laisse les rumeurs derrière elle. Elle s’éloigne, laisse les voix se mêler au bruit du port. Elle ne va pas vers les quais. Chaque pas qui pourrait la rapprocher de la voile aux poissons lui coûte une petite lutte silencieuse, mais cette fois, c’est la voix du Mareyeur qui gagne.

"Réfléchis comme une associée."

Une associée ne se crame pas pour une intuition qu’on traitera encore de "vision foireuse" si ça ne donne rien. Une associée ne fait pas attendre celui qui tient la corde autour de son cou, même si c’est elle qui s’est avancée pour y passer la tête. Elle prend donc le chemin inverse, remonte la rue. Devant la maison de Frau Toten, l’odeur de lessive bon marché et de couloirs moisis l’accueille comme une vieille habitude. Pour une fois, la Stirlandaise ne l’attend pas sur le seuil. Tant mieux. Elle monte les marches jusqu’à sa chambre en écoutant les bruits du bâtiment, les disputes étouffées, un gamin qui pleure, un lit qui cogne légèrement contre un mur.


Dans sa chambre, elle pose son sac, vérifie encore une fois la bourse, encore une fois la dague, comme si le simple geste pouvait conjurer l’idée de se présenter désarmée devant le Mareyeur. Ses doigts effleurent la robe bleu canard. Elle hésite. Un soir normal, elle serait déjà en train de la lisser, de vérifier les lacets, de calculer à quelle taverne elle pourrait tirer le plus de sous de ses chansons et du reste. L’idée de gagner assez pour ne plus avoir à se laisser palper par des saoulards pour payer Frau Toten lui serre la poitrine plus fort que la peur.

- Si ça marche… Tu pourras envoyer chier cette vieille rombière mal baisée…

Elle renonce à la robe. Ce soir, ce n’est pas une salle enfumée qu’elle doit amadouer, mais un homme qui pense en termes de risques, de profits et de cadavres bien lestés. Elle préfère garder ses habits de rue, ceux qui lui permettent encore de courir, de se glisser, de disparaître. La journée a coulé plus vite qu’elle ne l'aurait voulu. Elle voit le soleil qui commence mollement à s'incliner. Elle ne tardera pas à partir. Elle ne sait pas ce qu’elle va trouver au bout du chemin – promesse, menace, ou un peu des deux. Elle sait juste une chose : si elle joue bien, peut-être qu’un jour, elle n’aura plus à choisir entre raquer trois pistoles pour sa boîte en bois qui prend l’eau ou ouvrir les cuisses à des types qui sentent la bière rance.

Et ça, rien que ça, ça suffit à lui donner envie d’être à l’heure.
Rapine
Méfiez‑vous, Braves Gens, des envolées lyriques : certaines sentent la fumée et le soufre.


Pour ceux qui aiment vraiment fouiller les bas-fonds, il y a toujours une histoire de plus à déterrer...

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