« Vous allez pouvoir éclairer ma lanterne sur un sujet, sire-chancelier :
Selon la version officielle qui a été publiée par votre chancellerie, Anton von Adeloch a été capturé par des patrouilleurs ruraux du Wissenland au cours d’une traque à Fluorn. Mais j’ai lu dans quelques journaux que c’était le Toppenheimer ici présent qui était responsable… »
Le chancelier fit la moue.
« Officiellement, je m’en tiendrai à la version publiée par ma chancellerie — Les patrouilleurs ruraux ont eu un renseignement de la part d’un indic’, ils ont traversé le Söll pour rejoindre Fluorn à bride abattue — ce qui est toujours dans leur juridiction officielle, peu importe les sécessionnistes qui disent que c’est une terre appartenant au Solland historique — et ils ont saisi Anton von Adeloch dans un manoir aux abords de la ville.
– Je vois. Et pour nos deux petites paires d’oreilles d’honnêtes femmes du Wissenland, y a-t-il autre chose ?
– C’est Swabian von Toppenheimer qui était notre indic’. Il a donné rendez-vous à Anton dans le village de Fluorn, probablement pour négocier quelque chose avec lui. Puis il a envoyé un messager en toute urgence au-delà du Söll pour que les patrouilleurs se ramènent. Comme les patrouilleurs n’étaient pas assez nombreux, il les a aidés à faire égorger les gardes-du-corps d’Anton avec ses propres sbires. Nous n’aurions jamais pu mettre la main sur le criminel qu’on a fait rouer aujourd’hui sans sa collaboration appuyée. »
Astrid Toller fit une grimace. Difficile de savoir pourquoi. Après quoi le chancelier soupira un peu.
« Les Toppenheimer ont toujours joué sur les deux tableaux. Il faut savoir qu’ils ne sont officiellement barons du Sudenland que depuis deux minuscules années. C’est la dynastie des von Mecklenberg qui sont les dirigeants historiques de la province, simplement ils ont presque tous été tués par des bandits dans les montagnes et la province s’est retrouvée sans aucun dirigeant. Johann von Mecklenberg a fini par donner aux barons de Pfeildorf la dignité de diriger la province puis il est… Parti.
– Où ?
– Aucune idée. Il aurait voyagé à travers le monde. Mais il vit à Altdorf aujourd’hui, je crois.
– Et il ne désire pas reprendre le titre de baron du Sudenland ?
– Pas à ce que je sache, mais je ne sais pas tout.
Toujours est-il, les Toppenheimer ont besoin de plaire aux furieux qui veulent la réunification du Solland, sinon, ils ne pourront pas garder leur titre. Dans le même temps, ils ont du sang Wissenlander dans leurs veines, et ils ont une défiance absolue envers les furieux du sud-Sudenland qui prient le Dieu-vengeur Söll. Ils sont attachés à leur province et leurs possessions, mais ça ne les empêche pas de manquer d’honneur pour les garder.
– Assez pour trahir Anton von Adeloch et nous le livrer, donc… C’est la baronne Etelka qui l’a demandé ?
– Ah ça… J’en sais rien. Je n’ai aucune idée de s’il a agi sur les ordres de sa mère ou si c’est tout seul qu'il a eut cette idée. En tout cas, il est un des rares seigneurs d’origine « Sollander » à avoir répondu à mon invitation de se présenter à Nuln — vous excepté, madame Toller. »
À être comparée à une Sollanderin, Toller eut un sourire goguenard, et provoquant.
« Mais vous n’avez qu’à aller lui demander si vous voulez le savoir, parce qu’il a refusé de s’expliquer. C’est le monsieur là-bas. »
Le traître qui avait vendu son propre compatriote avait un visage assez quelconque, de beaux habits en noir, et il tirait la tronche. Il s’était mis dans un coin, ne discutait avec personne, et se contentait de patienter en croisant des bras. Quelqu’un s’approcha de lui, lui parla quelques instants, mais il s’en sépara bien vite. Visiblement, ce monsieur voulait rester seul.
Qu’un Toppenheimer vende Anton, c’était une chose. Qu’il vienne jusqu’à Nuln pour le regarder mourir alors que ce n’était vraiment pas le moment pour eux de donner du poids à la rumeur comme quoi ils l’avaient bel et bien vendu, ça, ce n’était pas très malin…
« Dans tous les cas, mademoiselle… Gildenspiegel, c’est ça ? »
Après l’avoir passablement ignorée quelques minutes, enfin le chancelier répondit à la rousse.
« Je suis assez d’accord avec votre analyse. Etelka von Toppenheimer va faire lire l’arrêt à Pfeildorf, mais elle va essayer de faire croire qu’elle regrette bien la situation, alors que c’est grâce à un de ses fils qu’Anton est mort. Quelle terrible famille…
– Leur sang appartient au pays des Mérogens, sire-chancelier. Ils sont cousins des Liebwitz.
– Oui, c'est vrai, pardonnez-moi. Mais leurs mœurs viennent du Sudenland, ils étaient amis des Mecklenberg aujourd’hui presque tous disparus. Ceux qui ont le sang-mêlé sont souvent sur la sellette quand les peuples se déchirent.
– Vous croyez que ça va se déchirer entre les deux provinces ?
– Je ne souhaite pas tenir de propos alarmistes. La comtesse Emmanuelle m’a demandé d’assurer la paix et la reprise de nos échanges avec le Sudenland, en tout cas. Je suis soulagé qu’Anton soit mort car ça ouvre une nouvelle page de notre histoire avec nos voisins, mais ça va être difficile. Heureusement, il y a quelques personnes honnêtes et raisonnables qui se trouvent dans les deux pays — des gens comme vous d’ailleurs, mademoiselle.
– Ou comme Strasser… »
Astrid Toller fit la gueule. Et elle jeta un regard très froid vers Katarina.
« Vous parlez à sa fiancée, d’ailleurs. »
Le chancelier fit les gros yeux. Et d’un coup, il eut un énorme sourire, à pleines dents. Il courba un petit peu la tête et fit un geste de la main.
« Oh ? Mais oui, je l’ignorais tiens, il n’y a pas encore eut la cérémonie…
Désolé de ma froideur précédente, dame Katarina. Viktor et moi sommes très bons amis. C’est dommage qu’il ne puisse pas être là aujourd’hui, j’aurais aimé avoir son opinion sur… Tout ça.
– Il est à Altdorf, c’est ça ?
– Oui. Il fait partie de la délégation de Nuln envoyée par la comtesse pour participer au Conseil des Primes-États de l’Empire. Il va avoir la chance de parler avec l’Empereur Karl-Franz en personne.
J’aime bien Strasser. C’est un homme malin, diplomate, au bon cœur. Il sait écouter toutes les personnes et travailler avec toutes pour arriver à atteindre un compromis. Il est déjà allé jusqu’au Vennland, au sud-Sudenland, pour discuter avec des barons qui prient Söll — et il a réussi à signer des contrats avec eux. Si ça ce n’est pas un diplomate exceptionnel, je ne sais pas ce que vous voulez de plus.
– En même temps, dès qu’il s’agit d’argent, Strasser se met à avoir un nez de renard.
Vous n’allez jamais manquer de rien dans votre vie avec lui, très chère Katarina. »
Toller faisait la gueule. Elle était verte de jalousie, ça se sentait.
« En tout cas, répéta-t-il, comme si "En tout cas" était son expression favorite, c’est un plaisir de vous rencontrer, madame. Mais heu, je suis quand même un peu curieux… Vous n’accompagnez pas Viktor à Altdorf ? Je veux dire, si vous êtes fiancés… »
Il ne termina pas sa phrase, attendant des explications.


