[Éloi] Princesse de la Foi

La Bretonnie, c'est aussi les villes de Parravon et Gisoreux, les cités portuaires de Bordeleaux et Brionne, Quenelles et ses nombreuses chapelles à la gloire de la Dame du Lac, mais aussi le Défilé de la Hache, le lieu de passage principal à travers les montagnes qui sépare l'Empire de la Bretonnie, les forêts de Chalons et d'Arden et, pour finir, les duchés de L'Anguille, la Lyonnesse, l'Artenois, la Bastogne, l'Aquilanie et la Gasconnie.

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[MJ] La Fée Enchanteresse
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par [MJ] La Fée Enchanteresse »

Amandine semblait en avoir gros sur la conscience. Éloi l’avait connue enfant, oblate désobéissante, peste trop taquine, adolescente espiègle et contestant bien trop souvent l’autorité de ses aînées… Mais elle avait grandi. Obtenu des responsabilités. Elle était préchanteresse d’une abbaye, et sœur dévouée au dogme d’une religion. Ses griefs à l’encontre de sa mère supérieure étaient bien fondés, et n’étaient pas liés à une simple rancœur personnelle ; elle servait Shallya. Et comme bon nombre d’autres femmes du culte, elle avait des raisons de mettre en doute la probité de celle qui était censée être plus exemplaire qu’elle.
Mais Amandine avait un défaut — c’était Éloi. Alors qu’il changeait nonchalamment de sujet, en lui confiant à quel point elle allait lui manquer, son visage tout entier sembla se détendre. Ses traits s’adoucissaient. Ses sourcils cessaient de froncer. Et, au coin de son visage, un petit sourire tendre commença à apparaître.
Elle posa une main sur celle d’Éloi, et ricana.

« T’es con.
Brionne c’est juste à côté, c’est bon ! Allez va, Orléac va pas brûler le temps que tu reviennes !
Et tu me rapporteras un souvenir, hein ? »


Elle retira sa main, et au passage, sembla lui caresser le bout de ses phalanges. Elle croisa son regard, silencieuse, rien qu’un instant. Un tout petit instant.
Elle se mordit la lèvre inférieure, et sa voix prit une octave de plus, tandis qu’elle se tournait vers ceux qui braillaient de l’autre côté du bar.

« Tu sais encore jouer aux cartes ? »


Jet de charisme d’Éloi (Bonus : +4, utilise outrageusement l’affection que lui voue Amandine pour changer de sujet) : 6, réussite de 8.
Résistance mentale d’Amandine (Malus : -2, amoureuse d’Éloi) : 5, réussite de 5, échec.

Le soleil ne s’était pas encore tout à fait levé à Orléac ; avec l’ensoleillement estival, cela voulait dire qu’il était encore très tôt. En sortant de sa cellule après un léger sommeil, il rencontra, en regagnant le chemin de l’abbatiale, sœur Michelle qui avec quelques jeunes enfants était en train d’honorer Shallya par le premier service des matines.
Éloi était un habitué des nuits blanches. Il en avait fait pour des veillées de prières ou de soins, ce n’était pas forcément un problème tant qu’il pouvait récupérer le sommeil par une sieste, ou tout du moins quelques maigres assoupissements au cours de la journée qui allait suivre.
Il devait préparer ses affaires. Il partait pour Brionne. La chose avait été discutée, et il avait eu la bénédiction de Clémence — seul le délai, très court, s’imposait à lui. Il devait préparer ses affaires, rassembler ses quelques possessions terrestres (Vêtements propres, livres, dragées en amandes que lui avait offert Amandine…), et suivre le rythme de la grande-prêtresse. Quand bien même elle allait décevoir Roscelin, et toutes ses ouailles d’Orléac, la révérende-mère Sébire de Lichy ne passerait pas deux semaines dans la ville à se montrer, pour toucher des écrouelles de malades, consacrer des petits autels, ou recueillir les pétitions des capitouls de la cité qui avaient bien besoin de soutien face à leur seigneuresse. Elle était venue, et repartait en un éclair, comme une voleuse, tant la situation était peu orthodoxe.
Au moins, elle avait respecté la promesse qu’elle avait faite à Clémence, et s’était embêtée à reconsacrer l’abbatiale par des chants et de l’encens, afin de la purifier des lieux souillés par les fauchons et les arbalètes de sa garde personnelle.

Éloi allait chercher du linge frais qu’une sœur lui avait réservé dans une corbeille. Il ferma sa sacoche, remplit sa gourde d’eau, et il ne lui restait plus qu’à retourner vers la clôture monastique, paré à quitter l’abbaye, au moins pour un temps.
Il contournait le bâtiment depuis les ruches. Il faisait le grand tour, à travers ces beaux lots de terres exploités pour la richesse du Temple.
Et puis, tout près de la cabane de Pierrot le concierge, il entendait des voix parler entre elles, dans quelques discussions un peu privées.

« J’ai l’impression que tu m’en veux. Est-ce que tu ne veux pas être honnête avec moi ? »

Un petit rire narquois assez familier répondit à la question. Deux femmes discutaient intimement.

Éloi n’avait jamais espionné personne. L’idée même avait quelque chose de révoltant. Mais est-ce que c’était vraiment espionner que d’entendre une conversation par mégarde, sans aucune malice, ni fabrication ? Il était arrivé discrètement jusqu’à la cabane sans véritablement essayer d’être furtif, et à présent, il entendait bien deux personnes se parler.

« Tu vas essayer de faire comme si c’était de ma faute ?
– Non. Je comprends que tu puisses m’en vouloir. J’aimerais simplement te l’entendre dire.
– Putain, mais…
Laisse tomber. »


Sœur Nathanaèle tourna le dos. Fit les cent pas. Éloi se colla contre un des arbres fruitiers du jardin. Elle ne le découvrit pas. Elle posait ses mains sur les hanches, tandis que derrière elle, Sébire demeurait bien droite, les mains liées devant elle.
Elle forçait son silence. Gênant. Bien trop long.

« Est-ce que je peux me casser ?
– Je veux savoir si l’affect que tu éprouves envers moi complique la tâche que je t’ai donné. Si tu m’assures que non, je te laisse tranquille.
– Sébire, t’appelles ça encore une fois un affect, et je te jure que je te fais saigner de la bouche. T’entends ? Je vais te frapper. »

Sébire fit la moue à la menace. Leva dignement le menton. Battit longuement des cils.
Et prit une petite voix douce.

« Si tu le souhaites, je peux envoyer quelqu’un d’autre à Clermont-d’Aquitanie. Tu n’as qu’à le demander.
– Tu voulais m’envoyer là-bas parce que t’as personne qui sait faire comme moi. J’ai déjà lutté contre le Sire des Mouches, j’en ai gardé quelques séquelles, pas vrai ?
– Ton expertise est précieuse pour Shallya et le Rite.
– Oui.
Contrairement à toi, d’ailleurs. Toi, Shallya se passerait très bien de toi. »


Sébire fit un pas en avant. Se rapprochait de Nathanaèle pour l’affronter tout droit, malgré le fait qu’elle était plus petite, et plus fine que la grande doctoresse.

« Si faire du mauvais esprit est le meilleur moyen que tu aies trouvé de distiller un peu de ta colère, soit. Mais n’espère pas contester mon autorité investie par la Religion bien longtemps — je te le ferai regretter.
– La moitié des sœurs de cette abbaye te prennent déjà pour une pute vénale. Les nobles de cette ville rêvent de discrètement te faire égorger. T’as plus autant d’amis qu’avant, Sébire.
– J’ai des amis où ils importent, Nathalie. Toi, en revanche, n’oublie jamais que c’est grâce à moi que tu peux encore pratiquer la médecine. C’est pratique, les putes vénales, quand tu marches sur les pieds des princes et des serviteurs de Morr.
– Je vais à Clermont et je te fais mes rapports, mais pas pour toi. Tu es peut-être grande-prêtresse, mais moi je ne serai plus jamais ta chienne. »

Nathanaèle voulu s’éloigner. Sébire l’arrêta en attrapant son poignet ; la femme au masque se dégagea violemment, tira sa main en fermant les doigts pour former un poing. La grande-prêtresse eut un vif mouvement de recul, instinctif, mais parvint vite à se reprendre et à dissimuler sa soudaine peur.

« Tu me hais, mais sache bien que cette haine n’est pas réciproque — je te respecte et t’estime toujours autant. J’admire tes qualités, et la science avec laquelle tu honores la Déesse.
Ferme-la. Je t’en supplie, y a personne d’autre ici, t’as pas à faire semblant…
– Je ne fais pas semblant.
– Si tu me respectes je t’implore d’arrêter de me prendre pour la dernière des connes — sérieux, Sébire, t’as quarante piges ! Elle a quel âge, Yolande ? Hein ? »

Sébire ne répondit rien. Et la grande-prêtresse décida finalement de s’éloigner elle-même de son côté sans un mot.
Nathanaèle grommela un juron, et partit en direction de l’abbatiale à travers le jardin qu’avait emprunté Éloi. L’oblat attendit encore quelques instants derrière son pommier, cette fois ne craignant certainement pas que l’une ou l’autre ne le découvre par mégarde.

Il retourna jusqu’à la voiture de Sébire avec un petit délai. La grande-prêtresse se tenait avec cet énigmatique sergent assez âgé que l’apprenti prêtre avait croisé en sortant de la salle de l’abbesse. La-dite abbesse se collait contre la porte de la voiture, tandis que le sergent bourrait une pipe de tabac et la lui tendait, afin qu’elle s’adonne à son plaisir qui l’avait déjà bien occupée en discutant la journée d’hier.
En voyant surgir Éloi du verger, elle se redressa, et retira la pipe de son bec.

« Ah. Tu es là toi. »

Elle avait dit cela sèchement. Toussota un peu. Et reprit avec une voix un peu plus accorte.

« Tu peux mettre tes affaires à l’arrière. Sœur Yolande restera ici, aussi, nous ne voyagerons qu’avec sœur Solène, ainsi qu’une jeune damoiselle de compagnie pour me servir.
Elles ne devraient pas trop tarder. J’espère. »


Elle se tourna, alors, le sergent d’un certain âge lui ouvrit la portière pour qu’elle puisse monter à l’intérieur, et referma derrière elle. L’homme s’approcha d’Éloi et tendit sa poigne.

« Pouvez m’donner vos affaires, frère, je vais m’en occuper. »

Il attrapa la sacoche et fit le tour de la voiture. Et alors qu’il ouvrait le coffre pour ranger soigneusement les quelques biens du jeune homme, il se hasarda à discuter un peu.

« Guido, mon nom. Je suis chargé de la protection de la révérende-mère. Elle vous fait confiance et vous êtes un frère de Shallya, alors, je vais pas vous fouiller ni vos affaires, mais j’ai quand même quelques instructions à vous donner, si ça vous dérange pas. »

Il claqua le coffre et se posta devant le garçon. C’était un grand homme, bien solide, les épaules larges, les joues élégamment rasées de près. Il sentait fort, mais pas mauvais — il semblait bien trop aimer l’eau de Talabheim, dont il avait bien abusé.

« J’aimerais qu’vous… Fassiez vos besoins avant d’embarquer. La ville est hostile, c’était ben une erreur d’la part de la révérende-mère de venir ici, mais elle a du mal à écouter c’lui qui est payé pour la garder en vie…
– Je vous entends très bien d’ici, répondit la voix un peu étouffée de Sébire depuis l’habitacle.
– Breeeef, on va essayer de se casser d’ici et des limites du bailliage le plus vite possible. Ça va secouer un peu sec tant qu’on a pas dépassé Percefruit, ensuite on pourra ralentir, mais je tolérerai pas le moindre arrêt, surtout quand on sait qu’il y a eu une embuscade assez meurtrière il y a quelque temps dans le coin…
Une fois qu’on est arrivés à Brionne, comme ça s’ra la nuit, les grandes portes seront fermées. Faudra qu’on passe par le quartier de la Gâtine pour aller jusqu’à l’hôpital Sainte-Olinde. En c’moment à Brionne ça chauffe un peu, les étudiants du collège sont en grève — comme d’habitude — et y foutent le bordel, donc y risque d’y avoir du monde et des cris. Comme le chariot céti beaucoup trop grand on s’ra obligés de descendre et d’remonter à pied, vous vous taisez et vous suivez tout le long où on remonte. Oui-da.
Une fois dans l’hôpital ça s’ra beaucoup plus tranquille. Mais céti hors de question que je vous aie hors de ma vue tant qu’je suis pas sûr que vous êtes bien en sécurité, d’ac ? »


Il fit un grand sourire à Éloi, et lui donna une petite tape amicale sur l’épaule. Tout sergent qu’il était, il semblait au moins plus affable que les trois molosses du sire Drogo qu’Éloi avait croisé au moment où il s’était assuré que le bon larron soit soulagé de ses peines.
L’oblat n’avait donc plus qu’à attendre. Comme l’avait promis Sébire, l’attente ne fut pas spécialement longue. Après dix minutes de quartier libre, Solène apparut, accompagnée d’une jeune femme qui n’avait pas une robe de prêtresse, mais une tenue de courtisane, une sorte de grande robe vert-bleu, avec un voile qui drapait ses cheveux. Solène s’approcha de la voiture, et fit un rapide signe de main à Éloi.

« Bonne matinée à vous, frère. Je vous présente damoiselle Aléarde, c’est une servante de la révérende-mère.
Noble. »


Elle avait précisé ce dernier mot en l’articulant bien lentement — comme si c’était censé évoquer à Éloi quelques dispositions fort particulières. Ce qui ne devait vraiment pas être éloigné de la vérité, étant donné les coutumes sociales du royaume de Bretonnie…
…Aléarde pourtant n’avait l’air nullement impressionnante. C’était une jeune femme un peu commune, avec des grosses joues, de l’embonpoint, des cheveux qu’on devinait blonds à la couleur de ses sourcils. Elle offrit un sourire sympathique au jeune oblat, et lui fit un poli signe de tête, tout en murmurant, sûrement par timidité, un bonjour à peine audible. Solène ouvrit elle-même la porte et grimpa à l’intérieur, se postant juste devant Sébire.

Le tour d’Éloi de s’installer étant arrivé, il put poser une sandale sur le marche-pied et s’élever à l’intérieur. Et en effet, les conditions de voyage étaient fort agréables, surtout quand on était habitué à des charrettes tractées par mulet. C’était une sorte de grosse boîte de chêne, avec des rideaux de soie sur des fenêtres en verre transparent. Les deux bancs étaient cousus de draps, et rembourrés par quelques coussins bien moelleux. Il y avait bien assez de place pour étendre ses jambes sans gêner celui assis devant, et Éloi trouva une tablette qu’on pouvait rabattre : Sébire avait d’ailleurs déjà baissé la sienne pour poser un verre en argent. Aléarde, sans un mot, servi du vin à la révérende-mère, ayant trouvé une bouteille fermée d’un bouchon de liège dans un petit compartiment.

« Un peu tôt pour boire, non, madame ?
– Je préfère boire tout de suite — ce sot de Guido va nous faire galoper et je ne souhaite pas tâcher mon costume blanc en reversant du vin. »

Solène sortit un livre, qu’elle posa sur sa tablette à elle. En zieutant un peu, Éloi put vite voir que ce n’était absolument pas un livre de prières, et que les lignes n’étaient pas rédigées en Classique, mais en langue vernaculaire. Il s’arrêta sur quelques phrases au passage, et devina bien vite qu’il ne s’agissait pas non plus d’un ouvrage de médecin, ou d’une étude sur la salubrité publique — que de saines lectures auxquelles la docte Clémence l’avait habitué.
C’était une histoire d’amour. Une geste Bretonnienne, comme il y en avait des centaines, et des centaines, dans les bibliothèques du pays.

Au bout d’un moment, alors qu’il faisait encore nuit, on entendit les grandes rênes des chevaux claquer. Et les sabots des roncins qui pataclopaient.
Et ils lançaient leurs bêtes sur les routes, au galop le plus vif.




Au bout d’une heure, une heure à avoir tout l’habitacle qui tremblait, à sentir les essieux défoncer la pauvre route de terre, à avoir son siège fort confortable qui vibrait, ce qui semblait provoquer un atroce mal de tête chez une Sébire qui pressait fort sa tempe — à moins que ce ne soit le verre de vin à quatre heures trente du matin — l’allure des cavaliers sembla enfin se calmer.
Aléarde la damoiselle noble parla d’une toute petite voix toute mesurée :

« Pourrais-je tirer les rideaux pour profiter de la lumière, révérende-mère ? »

Sébire approuva d’un hochement de tête. Alors, Aléarde dégagea la fenêtre, et Éloi pouvait observer la campagne Brionnoise.
Elle était magnifique. Ils roulaient près du littoral, et l’on voyait au loin, à contre-jour, la silhouette d’un galion racé. Une plage de sable fin. Plus proche, d’immenses champs couverts de blés dorés. C’est fou, tout le froment qu’il y avait : une forêt d’épis, qui s’étalaient tout le long d’une vallée fleurie. Un festin pour les abeilles. La promesse de granges débordantes de grain, et de moulins qui tourneraient tout l’hiver pour sortir des sacs de farines qui pourraient remplir des cales de cogues entières.
Et des paysans mal habillés, fatigués, qui s’étaient levés tôt. Sous la bonne garde d’un prévôt portant un chapeau et juché sur un poney, ils étaient des dizaines, et encore des dizaines, à utiliser leurs grandes faux pour faire tomber les blés, tandis que des femmes et des enfants liaient les grosses bottes de foin dans un travail épuisant.
Ils étaient des serfs. On distingue le serf de l’esclave, en ce que le serf n’est pas lié par sa personne, mais par sa terre ; mais Éloi ne put s’empêcher de remarquer le terrifiant arc en bois d’if, et la matraque à la ceinture que gardait le prévôt sur sa personne. Aucun n’avait réellement le luxe de pouvoir quitter la terre.
Orléac serait bien nourrie cet été. Les foires seront remplies de pain blanc bien levé. Mais c’était grâce à eux, à ces masses de paysans, qu’un tel miracle était possible.

« Puisque nous sommes partis pour voyager un moment, autant commencer à travailler tout de suite.
Solène. »


Solène ferma son livre et posa un bras sur le coussin du banc, juste à côté d’Éloi qui s’était placé à sa gauche.
Une longue mise en abîme allait enfin pouvoir avoir lieu. Solène se lança dans des explications d'une voix bien assurée, comme si tout ce flot de paroles sortait le plus naturellement du monde de sa bouche.

« À Brionne, le Duc Théodoric s’est entouré de deux groupes d’hommes qui papillonnent toujours autour de lui, afin de répondre à tous ses caprices. Il y a ceux qu’on appelle les trouvères, qui sont de jeunes gamins des familles nobles, grandes et petites, qu’il arrache à leurs parents en leur proposant de devenir pages et chevaliers de mesnie auprès de lui. Une bande de dragueurs qui aiment le tournoi et les chants courtois.
Mais si les trouvères sont les coutelas préférés de Théodoric, notre Duc a constamment besoin d’argent pour financer ses banquets et ses tournois. Il en est dépendant. Il a besoin d’or, et le meilleur moyen qu’il ait trouvé de maximiser ses plaisirs, c’est par une pratique bien peu chevaleresque…
Le commerce.

– Le commerce est une pratique dérogeante. Tout noble qui serait pris à personnellement s’adonner au mercantilisme perdrait ses privilèges nobles — il n’y a que peu de maisons qui s’y risquent, si l’on excepte la maison d’Aigneux, bien sûr…
– Puisque les nobles ne peuvent pas commercer, il se repose sur une classe de bourgeois. Des gros marchands au long cours, qui ont des établissements à l’Anguille, à Marienburg, le long de la côte Estalienne… Disons-le clairement : Ces marchands versent des pots-de-vins au Duc Théodoric. C’est pas dit comme ça, on raconte qu’ils font des cadeaux, des contributions extraordinaires, qu’ils montrent leur générosité envers leur seigneur… Mais enfin, c’est comme ça la Bretonnie, on aime mettre des jolis mots sur des pratiques peu glorieuses. Ils rincent Théodoric de pognon, et en échange, Théodoric leur donne des passes-droits. Il utilise la pègre pour casser les dents aux Débardeurs qui exigent de meilleurs gages, il leur réserve des entrepôts, il les dépanne quand ils font une mauvaise affaire, ou quand un marchand Impérial les traduit devant un tribunal parce qu’ils ont arnaqué quelqu’un… Ces marchands véreux sont tellement imbriqués dans les projets de Théodoric, qu’il s’arrange même pour que des petits nobles sans fortunes épousent leurs filles.
Mais pour ces marchands, la richesse ça suffit pas — ils sont déjà riches, très riches ! Quand on peut se boire du cacao, c’est qu’on a déjà tout ce que la vie peut offrir. T’as déjà bu du cacao, Éloi ? »


Elle lui fit un petit sourire taquin en attendant sa réponse.

« C’est pas la richesse qu’ils veulent. C’est le respect. C’est être considérés, pas juste être mis dans la même catégorie que les paysans là-dehors.
Et ça, en Bretonnie, quand tout est déterminé à la naissance, c’est… Compliqué. »


Elle tira quelque chose de son manteau : une petite affichette qu’elle déplia en quatre. Dessus, était dessiné un petit croquis, car visiblement Solène savait très bien dessiner — le croquis représentait un homme nu, musclé, qui tirait un grand arc avec des muscles bien définis.
Visiblement, Solène avait bien passé du temps à croquer les détails de ses cuisses et de ses épaules…

« Qu’est-ce qui fait la fierté des nobles ? Qu’ils défendent le Royaume, et qu’ils passent leur temps à faire de l’exercice pour être bien beaux.
Les marchands qui rincent Théodoric ne sont pas des gros Marienbourgeois adipeux. Ils se regroupent, deux fois par semaine, dans une guilde qui a ce symbole : « L’Association des Francs-Archers de Bracieux ». Bracieux c’est un petit hameau à quarante minutes à pied de Brionne, sur la côte. Ils ont un grand terrain, une petite partie de la forêt domaniale du Duc que Théodoric leur loue, et comme ça, entre hommes, parce que c’est toujours entre hommes ces histoires, ils s’amusent à faire de la gymnastique, à tirer à l’arc, et surtout, à parler affaires. Ils arrangent des mariages entre eux, signent des polices d’assurance, et concluent toujours le tout par des petites sauteries où ils invitent des musiciens… Et des prostituées.
Comme quoi c’est pas toujours entre hommes, ces affaires. »


Elle ricana à sa propre blague.

« Il y a quatre semaines, deux des Franc-Archers de Bracieux sont tombés malade. La semaine suivante, ils étaient six. Puis, vingt-deux.
C’est ça, ma première grappe, celle que je me suis mis à remonter. Avec les foires estivales, ces crétins de Francs-Archers se sont répandus dans toutes les villes du duché et au-delà pour négocier les étals et préparer la saison commerciale — ces abrutis ont traîné avec eux la maladie, et vu qu’ils passent leurs journées à rencontrer des gens, à serrer des mains, et à manger à table avec eux, ils sont d’excellents vecteurs de contaminations.
C’est une trop belle coïncidence pour que ça en soit une. Ou bien un sale petit Nurglite fait partie d’eux, ou alors il les a côtoyés — ça peut être un domestique, un garçon d’écurie, même une des filles qui vient les amuser pour leurs fins de journées… Mais je sais que c’est lié.
Il faut qu’on s’infiltre à l’intérieur. Mais malheureusement, ce n’est pas par là que le culte de Shallya a ses meilleures entrées.
C’est…
…Pour ça que vous êtes là. »


Sébire prit la parole, par une simple question qui ne semblait rien à voir :

« Vous parlez et écrivez bien le Classique, frère Éloi ?
Clémence m’a dit que vous étiez excellent. »


Solène reprit la parole.

« La plupart des Francs-Archers sont absents. Mais quelques-uns d’entre eux, qui se sentent malades depuis un moment, sont restés à Castel-Brionne.
Aux dernières nouvelles, l’un de ces gros marchands, un vendeur de vins et spiritueux d’origine Marienbourgeoise qu’on nomme Thierry Adelwijn, cherche un tuteur pour sa fille…
Les marchands ne sont pas les nobles : chez eux, les femmes n’ont pas qu’à être belles et faire de la couture. On attend d’elles d’avoir un minimum d’éducation pour tenir l’économie familiale, là où les garçons s’occupent des réalités de la navigation et du négoce. Thierry souhaite donc que la tête de sa fille soit bien pleine, mais sa fille est, à ce qu’on dit, fort jolie, et le cœur facilement ému… Il lui faudrait donc, idéalement, un professeur de Classique qui soit de bonne réputation…
…Et qui soupçonnerait un honorable oblat de Shallya d’en vouloir à la vertu de sa précieuse fille ? »


Le sourire de Solène se fit plus carnassier que jamais.


Jet de discrétion d’Éloi (Malus : -5, l’oblat n’a pas vraiment l’intention d’espionner) : 2, réussite d’office. Conversation secrète débloquée.
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Frère Éloi
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par Frère Éloi »

M’éveillant d’un trop maigre sommeil, j’ouvre les yeux sur le plafond de ma cellule encore nimbée d’obscurité. Papillonnant des paupières un moment, je m’accoutume progressivement à la pénombre ambiante, jusqu’à discerner les anfractuosités de la pierre, voire en deviner presque le grain. De ces murs familiers, je connais les moindres détails, en ce que leur vision inaugure chacune de mes journées depuis aussi longtemps que j’ai quitté le dortoir commun des jeunes orphelins. Comme tous les matins, aussi, je cherche à tâtons la petite colombe de bois que je porte en pendentif. La retrouvant cette fois nichée entre mes omoplates, je grimace, ramenant la précieuse effigie contre mon cœur, sous mes mains jointes. Songeur, je repense à la veille ; au sourire d’Amandine battant les cartes ; à son souffle sur nos doigts entrecroisés ; à l’onde voilant son regard au moment de s’en retourner. En y repensant, j’éprouve comme un manque, un ineffable regret, une funeste intuition m’étreignant au souvenir de ces instants révolus. En mon for intérieur, je me languis déjà de ces moments partagés.
Dissipant cette lancinante rêverie d’un subit hochement de tête, je me redresse finalement, m’étire longuement, et entreprends de rassembler mes quelques possessions, les fourrant machinalement dans ma sacoche. Maintenant debout au sein de mon étroite cellule, je m’éloigne de ma couche, et jette un dernier regard sur mon chez-moi de ces dernières années. Les murs me semblaient plus éloignés étant plus jeune ; écartant les bras de part et d’autre, je pourrais presque les toucher aujourd’hui. Je soupire longuement, peinant à me détourner.
Le cliquetis du loquet tinte derrière moi. C’est fait. Je m’en vais. Arpentant les couloirs de l’abbatiale, je vaque sans me retourner, focalisant mon esprit sur ces gestes routiniers. Longeant le cloître, je gagne cette vasque nichée dans une alcôve dérobée, à laquelle j’ai coutume de procéder à mes ablutions. Un peu plus loin, je récupère encore du linge aimablement laissé à mon intention, récupère un quignon de pain au réfectoire, emplit ma gourde. Ainsi apprêté, je sors, et longe l’extérieur de l’abbatiale, m’autorisant un détour du côté des ruches et plans de terre de l’abbaye. L’air nocturne est encore frais, le soleil n’est pas levé. J’inspire profondément, achevant de m’éveiller.

Arrivé au détour de la cabane de Pierrot, le son d’une voix, puis deux, s’élève dans l’air matinal. Je m’immobilise, interdit, reconnaissant le second timbre de voix. Nathanaèle, à n’en pas douter. Mais pour quelle raison s’entretient-elle avec la grande prêtresse ? Amandine m’assurait hier encore que les deux femmes se détestent. Je distingue leurs silhouettes maintenant ; proches, trop proches. Figé sur place, immobile dans la fraîcheur matinale, je n’ai pas encore été repéré. A vrai dire, vu la teneur de la conversation, je ne le souhaite pas. Mais si le hasard a guidé mes pas jusqu’ici, me laissant surprendre quelques mots de cet échange privé entre mes deux aînées, est-il réellement moral de dissimuler ma présence en vue d’en entendre davantage ? A présent que je suis ici, à surprendre cette intime conversation, qui croirait sans réserve à un accident ? Un craquement de brindilles ; j’entends des pas. Refoulant ce dilemme au fond de mon esprit, j’agis comme le ferait Amandine, et m’accole à un arbre, rongé par une curiosité dévorante.
Je sourcille à la menace proférée par Sœur Nathanaèle. Un frisson d’appréhension court le long de mon échine : Shallya proscrit la violence. La sœur au masque semble ulcérée, et la Révérende Mère ne fait rien pour arranger la situation, rallongeant une conversation que son interlocutrice ne demande qu’à interrompre. La paume de ma main contre le tronc de l’arbre, je frémis un peu, mais plus que jamais, me tient coi.
Les insolentes et familières apostrophes lancées par sœur Nathanaèle se muent en injures à l’encontre de la grande prêtresse. Je dois serrer les dents pour m’empêcher de réciter machinalement un verset de circonstance, comme si le simple fait d’être témoin de la scène me rendait complice. Garde ta langue du mal, et des paroles perfides.
O Shallya, épargne mes prudes oreilles. J’aurais souhaité ne jamais ouïr cela. Réprimant un hoquet de stupeur, je me détourne, et m’efforce de demeurer immobile, désormais dos au tronc du pommier, profondément mal à l’aise quant aux implications des paroles de Nathanaèle. Troublé, désemparé, en plein désarroi, je ne sais que penser.

Tâchant de calmer l’adrénaline pulsatile de mon corps en émoi, j’attends que mon cœur cesse de battre la chamade avant de m’avancer vers la voiture. Sébire de Malicorne est là, occupée à s’adonner à ce même loisir qu’hier en son bureau. Remarquant mon arrivée, elle s’adresse dans un premier temps à moi d’un ton sec, avant de se reprendre, ignorant manifestement mon indiscrétion. Elle m’invite à déposer mes affaires, et attendre l’arrivée de sœur Solène, avant de se réfugier à l’intérieur de l’habitacle. Comme j’obtempère, suivant ses injonctions, je tombe nez à nez avec le grand sergent, celui-là même qui m’a déjà salué hier comme je sortais du bureau de la Révérende Mère. Guido, qu’il s’appelle. Il n’a pas l’air d’être un mauvais bougre. Il me communique tout un tas de consignes concernant le voyage, faisant état de troubles en ville à Brionne, et prononçant ce même nom de quartier contre lequel Roscelin m’a mis hier en garde. La Gâtine. Le nom n’est guère flatteur, et la réputation qu’on lui prête semble toute aussi dégradée. En silence, je prends note de ces recommandations, acquiesçant simplement du chef pour signifier mon assentiment.

Je suis le dernier passager à m’installer au sein de l’habitacle de la voiture de la grande prêtresse. L’intérieur est encore plus confortable que ce à quoi je m’attendais. Prenant place au côté de Solène sur l’un des bancs rembourrés, j’adopte une posture bien sage, manches jointes, mains nouées. Face à moi, la suivante de Sébire sert déjà à cette dernière une coupe de vin. Par pudeur, peut-être, je détourne le regard de mes vis-à-vis, et lorgne discrètement sur le manuscrit de ma voisine, peinant quelque peu à déchiffrer les écrits du fait de la pénombre ambiante. Plissant les paupières, je m’y reprends à deux fois, surpris : est-ce réellement rédigé en langue vernaculaire ? Mot après mot, je comprends rapidement qu’il s’agit d’une quelconque geste ; une lecture commune, anodine, que je ne m’attendais pas à trouver entre les doigts de l’austère sœur Solène. Ainsi coude à coude avec elle, il me semble encore percevoir, comme un écho, subtile, fragrante aura de notre dernière rencontre, quoique plus discrète. Ces considérations me préoccupent un moment ; dodelinant de la tête, je somnole doucement.

La campagne brionnoise défile derrière les carrés de verre des portières aux rideaux désormais tirés. Nous roulons déjà depuis quelque temps, à en juger par la lumière de l’aube éclairant désormais les vastes champs de blé que nous longeons à grand train. Plissant les paupières, je laisse errer mon regard entre les rangées d’épis, discernant ici et là, le long de bottes de foin, les silhouettes courbées de serfs affairés. Le jour tout juste levé, ils s’évertuent déjà à faucher le blé, sous l’œil scrutateur d’un prévôt pour les diligenter. Telle est leur pénible condition qu’il ne peuvent s’éloigner de la terre qu’ils cultivent, car leur labeur vise à nourrir les habitants des bourgs voisins. Je ne connais que trop bien la misère de ces pauvres hères, quand bien même je la sais nécessaire.

Un mouvement sur la banquette m’arrache à mes pensées, alors que le coude de sœur Solène vient côtoyer le mien sur le satin du coussin qui nous sépare. Interdit, je suspends ma respiration, comme intimidé par cette soudaine proximité. Ma sœur s’attelle bientôt à exposer le contexte politique ayant cours autour du Duc Théodoric de Brionne. Pour ma part, j’entreprends avec une infinie précaution de me retirer du coussin partagé, gagnant progressivement quelques centimètres de distanciation avant de me concentrer sur l’ordre du jour. Solène décrit les tractations entre noblesse et riches familles commerçantes, énumérant plusieurs pratiques révélatrices d’une certaine collusion entre les deux milieux. Cette entente secrète n’est qu’un bien piètre secret à mon sens, car il semble bien évident que si les nobles ont régulièrement besoin de ressources et financements pour satisfaire leurs ambitions, les grands commerçants aspirent quant à eux à davantage de reconnaissance et de passe-droits pour affirmer leur position sociale.

La question de Solène me prend un peu de court. Le cacao, n’est-ce pas cette plante découverte en de lointaines contrées outre-mer ? Peut-être en ai-je lu quelques lignes perdues au milieu d’un traité d’herboristerie médicinale, ou est-ce encore là le fruit d’un récit de Frère Centule ? Quoi qu’il en soit, j’esquisse une piteuse réponse pour satisfaire la curiosité amusée des deux femmes, et m’interrompt ensuite, laissant Solène poursuivre le fil de son explication.

« Je ne savais même pas que l’on pouvait boire le fruit de cette plante exotique… »

Elle poursuit donc, faisant peu de cas de mon ignorance en la matière, pour présenter le croquis soigné d’un individu au corps musculeux, symbole employé par l’association dont elle décrit maintenant la finalité. Les Francs-Archers de Bracieux, rien de moins. Ce nom caractérise apparemment la volonté manifeste de ces commerçants de fonder leur propre cercle de sociabilité, de faire société pour œuvrer à leur propre ascension sociale. D’après les investigations de Solène, dont je n’ai aucune raison de douter, ce groupe de négociants ambitieux constituerait l’une des premières grappes de contamination, le premier vecteur de propagation du mal décelé en maints bourgs de Brionne. Cela signifie, en ce qui nous concerne, que les instigateurs de la contagion pourraient soit se dissimuler en leur sein, soit graviter aux alentours de leur cercle proche de relations sociales.

Attentif, j’écoute Solène décrire plus avant le plan des deux femmes. Elles souhaitent investiguer l’association de négociants, placer un agent en leur sein. Et elles veulent que je sois cet agent, ce pion infiltré, auprès de la fille de l’un de ces marchands. Lorsque le silence retombe sur l’intérieur de l’habitacle, seulement troublé par les cahots occasionnels de notre progression, il me faut quelques instants pour digérer l’ordre de mission, et étouffer le torrent de réactions que m’inspirent ces déclarations. Le regard de chacune des deux prêtresses est rivé sur moi, et je n’ai pas besoin de le leur rendre pour saisir leur impatience de constater ma réaction. Ainsi jaugé, je respire lentement, laissant encore courir le silence, tâchant de calmer la nervosité de mes doigts dissimulés dans les manches de ma robe de bure. Au cours de mon existence au service de Shallya, on ne m’a encore jamais confié une telle tâche. On me demande tout à la fois d’investiguer et de simuler, de mentir et de séduire, le tout en conscience. Je saisis bien sûr la finalité de ces injonctions : l’enjeu est de glaner des indices, voire une piste pouvant mener aux instigateurs de l’épidémie naissante. En l’espèce, c’est donc bien encore du service du culte qu’il s’agit. S’il est légitime de douter de mes capacités en la matière, je me dois de n’en rien laisser paraître, et de maintenant rassurer les deux sœurs quant à ma résolution.

Pour cela, je plonge résolument mon regard dans celui de la grande prêtresse, et entreprend de récapituler explicitement mon ordre de mission. Ce-faisant, je prends soin dans un premier temps de ne pas formuler d’interrogations, parlant lentement et d’une voix posée, en signe ostentatoire d’assurance.

« Vous souhaitez m’introduire auprès de l’entourage de Thierry Adelwijn, en qualité de précepteur de sa fille influençable. Vous me demandez de la séduire, en vue de lui extorquer toute information relative à notre affaire. Ceci dans le but assumé de remonter la piste des instigateurs de la contagion.

Tout cela, pour le service du culte. »


Comme Sébire ne réagit pas immédiatement, devinant certainement mon intention de poursuivre, je renchéris volontiers, adressant un regard à Solène, en quête de précisions, m’autorisant cette fois à dessein des tournures interrogatives.

« Si la fille de Thierry Adelwijn ne sait rien, combien de temps dois-je persister dans ma mascarade ?

Travaillerons-nous en étroite collaboration, ou filerez-vous une autre piste ? »
Modifié en dernier par Frère Éloi le 21 mars 2021, 13:31, modifié 1 fois.
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La vie avant tout : doit tenter d'interrompre les affrontements auquel il assiste, à moins que le combat ne soit mené contre des ennemis.

Compétences :
- Maîtrise de l'Aethyr (1)
- Coriace : -1D3 dégâts subis.
- Réflexes éclairs : +1 aux tests d'initiative en situation de surprise.
- Résistance accrue : +1 aux tests d'endurance.
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- Traumatologie : Sait administrer les premiers soins ou favoriser une guérison plus rapide.

- Alphabétisé : Capable d'écrire et de lire le Bretonnien.
- Langage secret (Classique) : Capable d'écrire et de lire le Classique.
- Législation : Sait manipuler le droit à son avantage.
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par [MJ] La Fée Enchanteresse »

« Il est certain que la fille Adelwijn ne sait rien. Elle n’est pas l’objet premier de votre… Votre entreprise. »

Sébire avait trébuché sur le qualificatif de ce qu’elle demandait à Éloi. Peut-être aurait-il été trop sacrilège de sa part de prononcer le mot de « corvée », ou « d’œuvre » pour parler d’un acte qui fleuretait dangereusement avec la bonne morale Shalléenne…

« La maison Adelwijn a un hôtel privé à Brionne, qui tente de rivaliser avec ce que les nobles peuvent construire, dans la limite des ordonnances somptuaires bien sûr.
La demeure est surveillée. Ce n’est pas le palais de Couronne non plus, mais Adelwijn emploie quelques brutes pour garder sa résidence, nous avons donc des difficultés à employer les services de Guido pour y entrer par effraction — trop risqué. Il emploie des serviteurs, mais ce sont majoritairement des étrangers, il a une cuisinière qui vient de l’Empire, et une lavandière de Marienburg, donc, pas des baptisés de la ville de Brionne qui devraient des faveurs à notre Colombe locale.
Tu vas être très précieux, mon frère, car tu vas avoir le luxe d’entrer chez lui, dans sa maison, dans son étage où il vit, sans éveiller la suspicion de quiconque. Qui oserait penser qu’un Shalléen pourrait espionner ou voler ? »


Son sourire scintillait de plus belle, ses yeux pétillants d’une lueur malicieuse.
Mais Éloi ne voyait pas que ça chez elle… Il percevait aussi… Autre chose, derrière. Derrière ses grands yeux, il y avait une aura… C’était difficile à décrire, mais Éloi avait l’impression que les peintures sur son visage, ces arabesques énigmatiques qu’elle devait reproduire chaque matin en se levant, brillaient un peu à la lueur du soleil qui se levait le long de la côte.
Mais alors qu’elle avait prononcé cette dernière phrase, les peintures rayonnaient un peu moins sur son front. Un tout petit peu moins.

« Séduire la fille d’Adelwijn vous ouvrira des portes, au sens littéral. Le moindre détail peut avoir son importance : les habitudes de Thierry, ses sorties, les gens qu’il rencontre. Son personnel, également ; je connais leurs nationalités, nous avons déjà un peu étudié la question, mais nous ne savons pas grand-chose d’eux.
– Thierry Adelwijn a été le premier des Francs-Archers à tomber gravement malade. Donc soit il est coupable, soit quelqu’un de sa maison est coupable, soit lui ou un de ses serviteurs connaît indirectement un coupable.
– En plus d’investiguer en utilisant votre bouche, vos yeux seront forts utiles. Je veux savoir à quoi ressemble sa demeure de l’intérieur. Lors des réunions du conseil ducal, je le vois souvent écrire dans un petit carnet. Il doit également avoir de la correspondance. Pour les choses plus secrètes, il doit obligatoirement avoir un coffre, caché quelque part — rien que savoir où il se trouve pourrait être très précieux.
Vous ne serez pas tout seul dans cette affaire. Guido peut vous prêter main-forte pour les actions les plus… Directes. Pour ce qui s’agit de la douceur, c’est Aléarde qui vous sera précieuse. »


La petite noble dodue, qui se contentait de sottement regarder le paysage par la fenêtre, fut comme réveillée à l’annonce de son prénom. Elle rendit un sourire tout timide à Éloi, et explicita ce que la révérende-mère voulait dire par là :

« Pour vous aider dans cette tâche, rien ne peut vous être refusé. Je peux vous procurer énormément de choses : de l’argent, s’il faut obtenir des renseignements par cette voie. Des livres. Des informations si vous en avez besoin. J’aide la révérende-mère avec toutes ses affaires de secrétariat, je serai donc toujours disponible pour vous. »

Elle baissa un peu des yeux, tandis que Sébire reprit.

« Nous avons même accès à des ressources un peu plus originales. Le culte de Shallya a de nombreux alliés dans cette ville.
Mais Thierry Adelwijn… Ce n’est pas n’importe qui. Son petit frère, Olivier, est régisseur de Brionne, l’un des officiers les plus importants de notre duc, et un membre éminent du conseil secret de notre seigneur. Éloi, il vous faudra faire preuve d’une grande discrétion au sein de leur mesnie, ce sont de lourdes responsabilités qui vous incombent. »
Jet de sens de la magie d’Éloi : 6, réussi.
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par Frère Éloi »

Ainsi, la fille Adelwijn n’est bien que la clef de la demeure de son géniteur. Néanmoins, loin d’éprouver du soulagement, je ne m’en trouve que plus soucieux. Cela signifie en effet, comme je le soupçonnais, que la majeure partie de l’investigation à conduire portera sur des documents ou indices tangibles, à rechercher au sein de l’hôtel de la famille de négociants. Néanmoins, comme vient de le rappeler la grande prêtresse, les Adelwijn sont bien trop influents pour ne pas se méfier : il s’agit de fait d’une mission délicate, quand bien même, comme le dit Solène, notre clergé bénéficie d’une image de bonté et de probité.

Je frémis alors que Sébire évoque la possibilité de recourir à la force, car Shallya abhorre la violence. Si je peux transiger avec certaines recommandations de notre communauté pour mieux servir la Celle qui Pleure le temps de nos investigations, il n’en est pas de même pour ses commandements. L’ombre passagère de cette inquiétude se dissipant progressivement, j’entreprends de rassurer la révérende mère quant à mon sérieux, rétorquant d’une voix sourde :

« Pour le bien des gens de Brionne, Révérende Mère, je tâcherai de ne pas commettre d’impair. »

Je ne sous-estime pas l’ampleur de la tâche, mais Sébire de Malicorne semble lire en moi presque comme dans un volume ouvert depuis notre rencontre. Si je m’inquiète naturellement des modalités d’investigation au sein du milieu très aisé qu’elle dépeint, j’ai cependant toute confiance en son jugement. Indépendamment de son flamboyant tempérament, des rumeurs au sujet de sa famille, et de tous les griefs égrenés à son encontre par Amandine hier à l’auberge, Sébire demeure la plus haute autorité locale de notre clergé. Je dois garder confiance en sa clairvoyance et ses motivations, car je ne saurais guère qui suivre sinon.

Je reste un moment silencieux, réfléchissant dans un premier temps à la façon d’infiltrer la demeure du négociant. Car pour endosser au mieux l’habit de précepteur que l’on me propose, encore faut-il que je me compose, moi, Éloi, un aplomb et une contenance propre à cette image que j’entends donner à voir.

« Si vous le permettez, Mère, je me pose un certain nombre de questions.

J’ignore par quel moyen m’assurer d’intégrer l’entourage des Adelwijn. Une recommandation par le temple de Brionne est-elle souhaitable, ou éveillerait-elle des soupçons ? Se peut-il que la seule réputation de notre communauté suffise ?

Sur un plan purement pratique, étant donné mon statut, logerai-je au temple ou à l’écart de la communauté shalléenne de Castel Brionne ?

Je m’interroge enfin quant à l’étiquette propre à ce milieu de notables. Il convient, je présume, de leur témoigner un respect circonstancié, à la hauteur de leur fortune ?

Cet homme, Thierry Adelwijn… Fait-il montre de certains traits de caractère qu’il me faudrait connaître ? »


Songeur, je m’interromps finalement, notant intérieurement la nécessité de me procurer un nécessaire d’écriture, soit au temple même, soit par l’intermédiaire de la petite Aléarde. Il me faudra également emprunter quelques manuscrits, selon les besoins liés à ma couverture.

Pour ce qui est du reste, j’aviserai au terme d’une première observation.
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par [MJ] La Fée Enchanteresse »

« Je le permet. Posez toutes les questions que vous souhaitez. Je serais même inquiète que vous n’en ayez pas… »

Sébire zieuta à nouveau l’horizon par la fenêtre, mais les trois femmes demeuraient malgré tout très attentives ; à chaque interrogation du jeune oblat, il y avait toujours une voix pour reprendre, peut-être avec deux ou trois secondes de réflexion au maximum.
Pour une fois, c’était Aléarde, normalement silencieuse, qui se trouva être la plus loquace — si son discours était très cohérent, elle avait néanmoins une voix beaucoup moins assurée que celle des deux servantes de la Colombe, et il lui arrivait régulièrement de répéter un mot sur lequel elle avait trébuché.

« Maître Adelwijn nous a facilité cette corvée, frère Éloi, puisque c’est lui-même qui a demandé à la Révérende-Mère si une prêtresse était disponible pour lui fournir un instituteur pour sa fille ; D’ordinaire, si n’importe qui souhaitait l’instruction érudite, il s’adresserait tout naturellement au culte de Véréna, ou du moins à une bibliothèque, ou un petit collège qui est associé à la mère de Shallya. Ici, l’isolement que maître Adelwijn impose à sa fille semble avoir primé à ses yeux. Il pense vraiment qu’un Shalléen est toujours plus recommandable que n’importe qui d’autre à Brionne ; il ne fait même pas confiance aux maîtres d’études de la ville…
Que vous soyez originaire d’Orléac suffira à le convaincre, tant il n’aime pas les locaux Brionnois.

– Le fait que vous soyez un homme risque en revanche d’être un peu gênant, il s’attend sûrement à ce que ce soit une vieille femme qui soit proposée… Mais il vaut mieux que vous me laissiez gérer ça.
– Oui ; Si vous vous montrez trop intéressé par la tâche, ça éveillera ses soupçons. Faites plutôt comme si cela vous ennuyait au plus haut point de devoir faire la lecture à une jeune fille et que vous préféreriez vous occuper de malades. »

Sur la question du logement, ce fut à nouveau la petite laïque qui apporta des précisions.

« Ni l’un, ni l’autre. Castel-Brionne est une grande ville et le temple de Shallya a plusieurs établissements.
L’hôpital Sainte-Olinde est un temple de taille moyenne qui est bien situé, car il est aussi proche de la Gâtine qu’il l’est des quartiers plus élevés.

– Sainte-Olinde est un hôpital un peu particulier, puisqu’il n’accueille pas de pauvres, d’orphelins ou de malades, mais des fous ; il a une très mauvaise réputation auprès des bourgeois, qui en ont peur et s’en éloignent volontairement. C’est un grand avantage pour nous, puisqu’il y a rarement des passants ou des troubles autour. Pas comme dans le temple principal ou les établissements qui sont dans la Gâtine.
Tu auras ta propre chambre, plus confortable que ta cellule à Orléac. Il y a même une vue magnifique sur la rade ; les incapables sont souvent très apaisés en la contemplant en journée.

– L’hospice Sainte-Olinde est une des meilleures œuvres de nos prédécesseures. Durant les ères barbares, les fous étaient ou vénérés comme des prophètes, ou noyés dans des marais comme des maudits — nous pouvons enfin les traiter, et surtout les guérir pour ce qu’ils sont, des malades.
– Il y a tout de même un certain nombre de Brionnois qui n’aiment pas du tout que des malades mentaux vivent juste sous leur nez, quand bien même l’hospice Sainte-Olinde est cerné de murs et de grillages. Adelwijn fait justement partie des pétitionnaires qui voudraient forcer l’hospice et les résidents à déménager à la campagne… »

La question de l’étiquette était fort légitime. Et pour le coup, on ne lui répondit pas tout de suite ; alors que les sœurs de Shallya n’avaient aucun souci à parler de leurs hospices, la manière dont Éloi devait se comporter semblant générer un peu de questionnements…

« Hm… C’est un peu compliqué… Les nobles ne sont pas des bourgeois, et en même temps, ce sont des hommes qui apprécient le respect…
Qu’est-ce que tu en penses, Aléarde ?

– Je n’en sais pas plus que vous, révérende-mère. Je connais beaucoup de jeunes enfants de cette riche bourgeoisie, mais pour conseiller frère Éloi… »

Elle tiqua des lèvres. Puis, au final, hocha de la tête.

« En fait, je pense que le meilleur conseil, frère Éloi, c’est de justement ne vous donner aucun conseil.
Si vous paraissez en faire trop dans vos manières, ça va attirer les suspicions. Vous n’êtes pas censé donner l’impression de vouloir devenir leur ami ou leur allié — vous êtes un petit orphelin du culte, qui porte une robe jaune, qui a appris à se plier devant la noblesse mais à voir tous les autres êtres humains comme ses frères… Pourquoi y changer quelque chose ?

– Oui, Aléarde a raison maintenant que j’y pense, peut-être que ça jouerait pour toi ; N’appelle pas Adelwijn maître, comme il est obsédé qu’on le nomme ainsi, mais frère. Tutoie-le, discute avec lui comme tu ferais avec n’importe qui d’autre. Peut-être sera-t-il vexé, peut-être se mettra-t-il en colère, mais ça ne veut pas dire pour autant que tu te compromets ; ça le renforcera plutôt dans l’idée que tu es innocent. S’il doit te corriger et faire ton éducation, il se sentira dominant. »

D’ailleurs, la prochaine question d’Éloi portait justement sur la personnalité de maître Thierry. Là, pour le coup, c’est Sébire qui y mit son grain de sel. La grande-prêtresse cessa de regarder par la fenêtre, et observa Éloi droit dans les yeux.

« C’est un Marienbourgeois pur-jus, même si ça ne veut pas forcément dire grand chose pour vous. Comment puis-je expliquer ? Heu… En tant que commerçant, il a appris à être diplomate et sympathique. Il est jovial, rieur, il sait se faire aimer, ce qui est important avec un homme, disons… Changeant, comme l’est notre Duc.
C’est un bon croyant. Un mécène des cultes. Pas des arts, en revanche — il est très cuistre, maintenant que des souvenirs remontent, c'est vrai qu'il a déjà mis en colère Théodoric lorsqu’il ne s’est pas émerveillé devant une statue de marbre présentée à la cour. Je crois que ça nourrit peut-être un sentiment d’infériorité chez lui… Il n’aime pas quand on lui parle de choses qu’il ne comprend pas.
Tout ça, c’est ce que j’ai pu voir en lui parlant moi-même, à la cour. Mais malheureusement, j’ignore énormément sur lui. Je ne suis pas une amie proche. Je compte justement sur vous, frère Éloi, pour m’en faire un portrait plus détaillé.

– Ce qui est certain, c’est qu’il aime les femmes. Je le sais parce que j’ai déjà parlé avec des filles qui vont le soir à Bracieux ; le culte de Shallya a des amies chez les putes de Brionne.
– Il est marié et a quatre enfants. Il a de nombreux frères, cousins et neveux, mais la plupart résident un peu partout dans le Vieux Monde. Son propre grand-oncle est le vrai maître de la dynastie Adelwijn, mais celui-ci vit à Marienburg — je n’en sais pas plus, et je ne suis pas certaine que ce soient des détails forcément importants pour votre enquête…
– Le plus important, ce sont ses relations à Brionne même. Thierry Adelwijn a été le premier franc-archer infecté, et pendant des semaines il n’a pas bougé ses fesses de la ville ; ça veut dire que c’est forcément ici qu’il a été infecté. Quelqu’un dans son entourage est coupable. »

Éloi ne semblait plus avoir trop de questions. Chacune allait pouvoir recommencer à s’occuper un moment. Pourtant, Solène ne se replongea pas à nouveau dans ses lectures. Toujours presque accolée à Éloi, elle penchait un peu la tête pour observer ses yeux. Approuva on-ne-sait-trop-quoi avec un signe de la tête.
Et, en baissant un peu la voix, comme si la conversation ne concernait plus qu’eux deux à présent, elle se mit à monologuer.

« Qu’est-ce qui peut pousser un homme à volontairement implorer l’aide du Seigneur des Mouches ? Qu’est-ce qui fait que l’épidémie est souhaitable pour quelqu’un ?
Shallya n’aime pas la souffrance. Elle pleure pour les malades. Elle se désole des pestes qui se répandent sur le monde…
Mais si le monde est injuste, la Colombe n’y peut rien. Ce n’est pas de sa faute si des enfants meurent injustement en étant trop faibles. Que des jeunes femmes hurlent et s’effondrent en donnant la vie. Que des gens, qui n’ont jamais fait de mal à personne, deviennent séniles, ou gravement incapables. Nous pansons des plaies, nous soignons des maux, nous apaisons des consciences, mais on ne s’attaque jamais à la racine du problème.
Le Seigneur des Mouches, alors qu’il concocte les maladies, attire pourtant ceux qui sont terrorisés par ces mêmes afflictions. Je pense que c’est ça, qui peut convaincre quelqu’un de le vénérer… Il attire ceux qui sont frustrés par l’injustice, qui sont apeurés par la mort, ou qui ont perdu un être cher.
Si vous devez identifier un suspect à Brionne, je pense que le plus efficace serait de chercher cela : le désespoir, l’injustice. Le Seigneur des Mouches, dans sa grande cruauté, peut sauver quelqu’un lorsqu’en échange, on se damne pour lui. N’est-ce pas ça qu’on lit dans les hagiographies des saintes ? Il y a souvent cette scène, où un homme étrange, souvent un lépreux, arrive depuis les routes et propose de secourir la prêtresse héroïque qui a trop côtoyé la mort. Ce n’est jamais un marché équitable qu'il offre… »
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par Frère Éloi »

Mes inquiétudes tendent à se dissiper à mesure que l’on propre des réponses à ces premières interrogations. Ainsi assis sur mon siège, dans cette voiture m’emmenant plus loin de chez moi que je ne suis jamais allé, j’écoute avec assiduité, me préparant au rôle que l’on me veut faire jouer en ce plan. Autour de moi, les trois femmes se succèdent, alternent, se relaient dans l’énonciation de réponses à mes questionnements, de sorte que si la parole circule entre elles, je demeure quant à moi sollicité, allant de regard en regard, méditant la teneur des explications et des conseils formulés.

Contemplant le paysage brionnois défilant de l’autre côté des carreaux de précieux verre, je reste un moment silencieux, songeur. Je suis assez rassuré que le culte orchestre sinon mon intégration au sein de la maison Adelwijn, tout au moins ma présentation au poste de précepteur devant me servir de couverture. Comme l’a rappelé Aléarde, en tant qu’oblat shalléen, je fais manifestement l’affaire eut égard aux suspicions de maître Adelwijn, et ce d’autant plus que je ne suis pas originaire de Brionne même, mais d’Orléac. Demeure néanmoins un doute étrange, une interrogation que je n’ose formuler, mais dont je ne détiens pas la clé : pourquoi moi, plutôt qu’une autre de mes sœurs ? La révérende mère l’a elle-même relevé, et je le vis depuis toujours : le fait d’être un homme ne manquera pas d’étonner. Il eut été bien plus aisé de mandater une sœur pour ce faire, d’autant que les femmes de confiance ne manquent visiblement pas dans l’entourage de Sébire de Malicorne. Pourquoi pas Solène, ou même la dénommée Yolande ? Qu’ai-je de si particulier qui puisse bien justifier de s’encombrer de moi, en somme ? En dépit de mes efforts, je peine à trouver la réponse à cette question.

Il me semble percevoir un mouvement du côté de sœur Solène, toujours trop proche de mon flanc droit, et ce d’autant plus qu’elle a progressivement pris possession au fil de de la conversation du modeste coussin nous séparant. Du coin de l’œil, je l’aperçois penchant la tête de côté, me jetant un regard dérobé, puis acquiesçant en silence. Gêné de me voir ainsi dévisagé, je tâche de recentrer mes pensées à la dérive, de comprendre et d’apaiser mes émotions. La curiosité manifeste de Solène à mon endroit ne me semble pas causer ce trouble, pas plus que ses taquineries, innocentes ou non. Je m’étonne davantage de mes propres réactions -notamment physiques- à son égard. Lorsque je croise son regard, que je lorgne sa main toute proche, posée au beau milieu du coussin, elle a toujours cette discrète aura, cet ineffable je-ne-sais-quoi qui met mon âme en émoi. Sa proximité semble insuffler à mon cœur une inconfortable, pulsatile vivacité, d’autant plus perceptible en ce moment alors que je suis immobilisé, et ne peux aller me dégourdir les jambes, quand bien même l’envie serait grande de faire passer cette incommodante agitation.

Le monologue de Solène, prononcé du bout des lèvres, m’offre heureusement un providentiel exutoire à ces troublantes considérations quant à la nature de mon sentiment en cet instant. Le temps de plusieurs secondes, je lutte pour focaliser mon attention sur sa voix, qui me parvient comme à travers un épais brouillard. Elle me parle de motivations, de mobiles susceptibles de pousser un individu à se vouer au Seigneur des Mouches. Dans ma quête du premier maillon de la chaîne de contagion, je risque en effet de devoir prêter attention à mes intuitions, et notamment investiguer davantage les individus en situation précaire, désespérée, ou s’estimant lésées d’une quelconque façon. Maître Adelwijn est-il vecteur volontaire de l’influence du Seigneur des Mouches ? Si ce n’est lui, peut-être un proche ? L’une des filles de joie qu’il fait venir le soir à Bracieux ou en son hôtel particulier à Brionne ?

Etourdi par l’ampleur de la tâche, j’acquiesce à la conclusion du discours de Solène, rétorquant à mi-voix, donnant la réplique à la jeune femme au singulier visage.

« Sans présumer de ce que nous apprendrons entre les murs de la demeure des Adelwijn, mon cœur me dit qu’il sera nécessaire d’enquêter aussi au sein de réseaux moins fastueux. En cela, la localisation de l’hôpital de Sainte-Olinde est heureuse, quoique j’appréhende quelque peu les troubles ayant cours à la Gâtine, de ce que Guido m’en a dit. »

Ménageant un court silence, je reprends bientôt, cherchant le regard de Solène avant de désigner d’un hochement de tête le livre dont elle avait entrepris la lecture.

« Ces écrits sont susceptibles de plaire à la fille de maître Thierry.
Il serait peut-être bon que je me procure un tel manuscrit, en temps voulu… »


Je n’ai plus vraiment de question pour l’heure. Éloi demandera simplement un nécessaire d’écriture (et anticiper la demande d’un bouquin de geste en langue classique ou vernaculaire) en amont de sa première journée à Brionne, avant d’aller se présenter à la maisonnée des Adelwijn au moment opportun qu’on lui aura signifié.
Frère Éloi Voie du Prêtre Mystique
Profil : For 9 | End 9 | Hab 8 | Cha 11 | Int 11 | Ini 8 | Att 9 | Par 8 | Tir 8 | Mag 14 | NA 1 | PV 75/75

États temporaires
Une vie de Paix : +1 à tout jet visant à guérir un patient blessé, malade ou empoisonné.
La vie avant tout : doit tenter d'interrompre les affrontements auquel il assiste, à moins que le combat ne soit mené contre des ennemis.

Compétences :
- Maîtrise de l'Aethyr (1)
- Coriace : -1D3 dégâts subis.
- Réflexes éclairs : +1 aux tests d'initiative en situation de surprise.
- Résistance accrue : +1 aux tests d'endurance.
- Sang froid : +1 aux tests de caractéristiques effectués en situation de stress ou tension.
- Volonté de fer : +1 aux tests de volonté.
- Traumatologie : Sait administrer les premiers soins ou favoriser une guérison plus rapide.

- Alphabétisé : Capable d'écrire et de lire le Bretonnien.
- Langage secret (Classique) : Capable d'écrire et de lire le Classique.
- Législation : Sait manipuler le droit à son avantage.
- Doctrine du Culte (Shallya)

- Cuisine : Se débrouille en cuisine. +1 pour détecter des substances nocives dans la nourriture.
- Empathie
- Affûtage mental
- Incantation - Shallya
- Sens de la magie
Équipement porté sur soi :
8 sous d'argent 8 deniers
- Bâton de marche
- Robe de bure jaunie / Tenue en lin / Ceinture / Sandales
- Grande sacoche contenant couverts, rations diverses
- Livre de prière de Shallya
- Amulette de Shallya
Fiche wiki[Annexe] Brionne et Orléac

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[MJ] La Fée Enchanteresse
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par [MJ] La Fée Enchanteresse »

Solène approuva les propos d’Éloi d’un hochement de tête bien solennel ; oui, il y avait des troubles dans la Gâtine que le sergent avait évoqués. Personne ne réagit trop à cette phrase du jeune homme, et tout le monde put à nouveau vaquer à ses occupations.

Discrètement, l’oblat suggérait qu’il pourrait peut-être trouver un livre comme sa compagne de voyage était en train de parcourir. La jeune prêtresse eut un sourire carnassier — le même air espiègle qu’elle avait arboré durant ses moqueries précédentes. Elle pencha un peu la tête pour regarder Éloi de côté, et tiqua de ses lèvres violacées par un baume ; elle lui parla avec tout juste une octave légèrement plus rocailleuse.

« Ces écrits ? En voilà une façon de s’intéresser aux lectures d’une jeune fille, tu trouves pas ? »

Elle lui fit un petit clin d’œil, et dévoila ses dents dans un sourire qui s’élargissait.

« C’est La Geste de Beauclerc et Violante, un chevalier errant parti en Croisade qui tombe fou amoureux d’une Estalienne déjà mariée. Ils en sont actuellement à dormir dans le même lit, il faut admettre que c’est beaucoup moins ennuyeux que les longs récits de batailles… »

Elle glissa son ouvrage ouvert du bout du doigt sous les yeux de son comparse. Et en effet, l’auteur de l’ouvrage savait très bien manier les euphémismes pour décrire ce que Beauclerc et Violante faisaient pour s’endormir entre leurs bras nus ; de douces caresses et des baisers passionnés, à en imiter Taal et Rhya, pour reprendre des divinités qu’Éloi avait bien moins l’habitude de vénérer… Ce n’était pas trop cru, mais il semblait que l’écrivain détaillait beaucoup trop justement le corps gracile et mat de la dame pour ne pas avoir eu un modèle sous les yeux…
Alors que l’oblat lisait, Solène ne put s’empêcher de reprendre son air mauvais.

« …Enfin, j’exagère. J’adore le passage où Beauclerc se roule torse-nu dans la boue en luttant contre un Arabéen. Quelle vigueur guerrière.
– Pas certaine que le trouvère avait votre esprit pervers, répondit distraitement une Sébire qui regardait par la fenêtre, écoutant en fait parfaitement la conversation entre les deux.
– Oh voyons, révérende-mère, tous ces jeunes chevaliers en pleine croissance qui passent leur adolescence ensemble, à se laver dans la même rivière, à se réchauffer du froid sous la même tente…
– Ne montrez pas vos croquis au frère-oblat, vous allez nous le terrifier. »




Le voyage reprit, à petite allure. Alors que Guido avait interdit à quiconque de descendre tant qu’ils n’étaient pas partis des limites de la seigneurie d’Orléac, à présent qu’ils étaient à l’intérieur du pays de Brionne, tout le monde sembla visiblement se détendre. À midi, il y eut une pause, et les sergents armés passèrent de gardes du corps à valets bien serviables : ils installèrent un tréteau, quelques chaises pliantes, et se mirent tous à grignoter quelques fruits avec des noix. Une collation plus qu’un repas, il y eut au moins du camembert que Guido découpa pour tout le monde avec une grosse dague effilée en guise de couteau à fromage, même si Sébire refusa poliment, soit pour l’haleine, soit pour sa ligne, l’une ou l’autre pouvaient être de bonnes excuses.
Éloi put uriner avec les hommes d’armes, au demeurant tous fort sympathiques malgré leur air braillard et leurs trognes couvertes de cicatrices. En leur posant quelques questions fort polies, le jeune homme se rendit compte que presque tous étaient des vétérans : ils avaient été enrôlés y a quatre années lors du Déluge d’Archaon, où le Roy Louen Cœur-de-Lion avait envoyé de gros contingents de volontaires ; pour de nombreux gamins des rues sans avenir ou poursuivis par le guet, des orphelins ou des garçons chassés de leurs foyers pour une raison ou pour une autre (Ce qu’ils semblaient tous avoir été), cette guerre n’avait pas été un désastre, mais une grande opportunité — ils étaient rentrés de l’Empire avec de l’argent et de l’équipement qui faisait d’eux des militaires. Beaucoup d’entre eux étaient partis avec des chevaliers aventuriers sur les terres du Sud ou en Sylvanie, mais eux avaient trouvé un emploi dans le culte de Shallya…
Étonnant pour eux tous, d’être payés par une Déesse pacifique. Lorsqu’on leur pointait l’incohérence de la situation, ils se mettaient eux-mêmes à réfléchir, et à hausser des épaules, sans trop savoir quoi en penser.
En réalité, Éloi comprit qu’ils avaient tous été recrutés en premier lieu par Valère de Malicorne, avant d’être confiés à sa sœur Sébire. Mais avec quel argent étaient-ils rémunérés ? Le coffre de la dynastie de Lichy, ou bien la Religion ? Surtout, quelle réponse était la plus satisfaisante ?


Le temps de réfléchir à tout ça, il y eut une après-midi pour digérer la bouffe du midi. Sébire devait avoir bu trop de vin, car elle se plaignait de maux de têtes. Solène lit paisiblement ses récits lascifs. Quant à Aléarde, elle fut la plus causante. En même temps qu’elle raccommodait un morceau de fabrique blanc, un voile avec lequel Sébire devait enserrer ses cheveux, elle posa mille questions polies à Éloi. S’il aimait Orléac, comment était la vie dans son monastère, s’il trouvait tout ça paisible, s’il avait hâte d’aller à Brione… En réponse à ces questions, elle se présenta également un petit peu. L’oblat devina, en réalité en lisant à travers les lignes, qu’elle venait d’une famille plutôt pauvre, et qu’elle rêvait de se faire sœur de Shallya, mais son père espérait toujours la marier, raison pour laquelle elle n’avait pas encore une robe blanche sur son corps… Non pas que les prêtresses de Shallya ne peuvent pas épouser d’hommes — mais en devenant clerc, on fait le vœu de ne pas devenir propriétaire, aussi, les dots et les douaires sont des questions évacuées des testaments. Les sœurs de Shallya épousent des hommes par amour, pas pour assurer l’avenir d’une maison.



Finalement, après deux autres pauses, Éloi passa le plus clair de sa journée peu productive dans la voiture. Au moins, on pouvait lui offrir un ouvrage à lire (Un psautier, si les lectures recommandées par Solène ne lui convenaient pas…), ce serait bien ce qu’aurait proposé la prieuse Clémence ou la sœur Michelle, elles qui réprouvent tant l’oisiveté. Autrement, il pouvait profiter de la vue, de l’eau de l’Océan, des vergers couverts de pommes, des champs dorés de blé, des haras que parcouraient des chevaux libérés… Et ces serfs. Partout, ces serfs. En pleines moissons estivales, toujours autant en haillons, toujours la sueur qui perlait jusqu’au nez, tous les corps torturés trouvant forcément un usage — même les jeunes enfants et les estropiés étaient placés en cercle, assis par terre, pour tresser la paille, tandis que les costauds fauchaient toute la journée.
Avec la température dehors, ce soleil de plomb qui tapait dur, Éloi fut le témoin d’une scène assez horrible. Un gros garçon, musclé comme un bœuf, qu’on aurait imaginé travaillant sans relâche dans les pires fournaises, s’écroula par terre dans un léger malaise. Solène leva les yeux de ses bouquins. Elle posa une main sur la fenêtre, et parla d’une petite voix à la révérende-mère.

« Merde…
On peut s’arrêter ? »


Sébire rouvrit ses yeux malgré la migraine. Un prévôt à cheval arriva avec sa matraque. Il sembla hurler des mots inaudibles à cette distance au garçon tombé à terre, qu’une femme et un homme plus vieux soutenaient pour le remettre en haut. Ils lui donnèrent des petites claques, et il rouvrit les yeux.
Finalement, il se remit au travail sans même prendre le temps de boire de l’eau.

« Hé bien… Vous voyez comme moi. C’est réglé. »

Solène serra son poing et tapa contre la vitre. La révérende-mère la voyant faire la foudroya du regard.

« On peut faire beaucoup de choses pour la Déesse, mais la Bretonnie ne changera pas du jour au lendemain.
– C’est un peu une excuse facile, non ? Ça permet de rester les fesses dans la voiture et pas bosser.
– Vous auriez aimé descendre dans ce champ, convaincre le sergent de nous laisser regarder ce paysan ? Vous lui auriez épongé le visage, prié pour lui donner du réconfort ?
– Le minimum.
– Et dès que nous serions parties, le prévôt aurait frappé les femmes et les paysans moins solides que lui, afin qu’ils rattrapent son retard.
Alors quoi, dénoncer ce prévôt ? Convaincre le seigneur de le faire rouer de coups à son tour ? Dans ce cas ça sera toute la seigneurie qui sera en retard sur ses récoltes, et d’autres qui souffriront à leur tour.

– C’est… ça reste cynique. Le cynisme, ça met toujours Shallya très mal à l’aise…
– Peut-être, mais ça importe aussi que nous laissions le monde dans un état un peu meilleur que celui dans lequel on l’a trouvé…
On ne les sauvera pas tous, Solène. Quoi qu’on fasse, il y en a toujours qui souffrent. Mais je vous promets la même chose que j’ai toujours promis : Je fais tout pour aider autant de monde que possible. »


Solène approuva d’un hochement de tête. Et pourtant, son visage affichait clairement son hésitation, pour ne pas dire son tourment. En fait, quelque chose de fort singulier sembla se passer dans la charrette…
Éloi eut deux larmes qui coulèrent sur ses joues. Et il remarqua que c’était la même chose chez sa voisine. En même temps, les deux jeunes prêtres pleuraient les mêmes gouttes, synchronisées, qui tombaient jusqu’à leurs lèvres au même instant…




La charrette continua sur un coucher de soleil. Toute la baie océanique était plongée dans une aura rouge-sang, avec un soleil magnifique qui faisait scintiller le niveau de l’eau. Un moment, Aléarde eut un grand sourire, et se mit à éclater de rire en pointant du doigt une scène incroyable : on voyait, à contre-jour, l’ombre d’un pégase. Un cheval ailé, avec un tout petit cavalier aussi épais qu’une fourmi, qui l’entraînait dans des cabrioles dynamiques aussi loin que s’élevait le ciel. Aléarde s’émerveillait, et se disait à voix haute comment le sire qui descendait en piquet devait vivre des sensations incroyables… Solène ne partagea pas son enthousiasme — elle déclara en fait avoir peur du vide.

Mais enfin, alors qu’ils remontaient une côte, et qu’ils descendaient maintenant le long d’un marais, ils découvraient des toits de châteaux-forts, des donjons d’un blanc lumineux, et, là où l’eau sembla s’écarter, une ville.
Une ville qui formait un tas, comme une ruche.
Une ruche époustouflante, faite de murs, de remparts, de maisonnées en marbre, de castels et de temples, de jolies demeures chevauchées les unes sur les autres ; Une cité, une cité qui brillait, une cité qui à la lumière du soleil était scintillante, car toutes les maisons, même les plus pauvres, avaient des fenêtres en verre — oui, Brionne était connue dans le monde entier pour ses guildes de verriers, mais Éloi voyait enfin de ses propres yeux ce que cela voulait dire. La ville était un émeraude. Un bijou.

Il était arrivé à Castel-Brionne.
Un port international de commerce.
La porte d’entrée de la Bretonnie vers les Royaumes du Sud.
La capitale mondiale de la poésie.

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Le convoi s’arrêta pour qu’Éloi profite un peu de la vue. Puis il reprit sa route.

Seule une seule voie menait au château — Une grande digue qui était découverte à marée basse, au-dessus de laquelle on avait bâti un grand pont qui permettait de faire la traversée même quand la péninsule se transformait en île. Tout le long de ce pont, on passait devant des petits abris en pierre gardés par des hommes d’armes, et il y eut quelques palissades en bois qui s’élevaient sans réclamer le moindre tonlieu aux nouveaux arrivants ; les clercs de Shallya profitaient d’une exemption royale, un avantage impressionnant dans un pays comme la Bretonnie. Aucun prêtre ni aucun pèlerin de la Colombe ne pouvait être arrêté à un péage, quel qu’en soit le lieu dans tous les pays de Bretonnie. Et visiblement, la carriole de Sébire de Malicorne était assez connue pour que le trajet se passe vite…


Le rythme ralentit considérablement à l’instant même où ils pénétraient en ville. Dorénavant, les hommes d’armes passaient en file indienne, et il n’y avait plus aucun cheval pour protéger les flancs de l’épais véhicule. Éloi regarda rapidement par la fenêtre ; il voyait au sol beaucoup de terre séchée par la température de la journée, mais il devinait que tout ça devait constituer un bourbier en automne… La ville était magnifique de loin, mais de près, dans ces quartiers, ce n’était pas pareil. Beaucoup d’échoppes. Beaucoup de tavernes. Quelques mendiants à qui il manque un bras ou une jambe qui levaient la main en espérant une pièce.
Pas de doute. C’était le quartier de la Gâtine qu’on lui avait décrite.
Visiblement, la Gâtine comprenait en fait toute la basse-ville, un peu comme Orléac chez lui ; le quartier du port, avec ses chasses-marées et ses débardeurs, si ce n’est qu’ici, le tout était doublé au moins par dix, peut-être vingt. Ici, des Garin, il devait y en avoir des centaines. Et des Roscelin, au moins des dizaines…
Et puis, il y avait toutes ces odeurs…

On aurait pu croire que ça sentirait mauvais. Mais non, mauvais n’était pas le bon terme…
Cela sentait tout. Tout. On sentait le poisson frais, et le sel, ça, à vivre à Orléac, Éloi était habitué. Ça sentait les ordures que des éboueurs étaient en train de ramasser, et les canalisations dont un égoutier avait fait sauter la bouche pour descendre dedans avec une échelle. Mais ça sentait aussi les épices, ça sentait des parfums, ça sentait des tonneaux entiers qu’on débarquait et faisait rouler jusqu’à des entrepôts, entraînant une circulation chaotique qui forçait maintenant le véhicule à être si lent que même Centule ivre irait plus vite à pied…

Au bout d’un moment, la voiture se mit à l’arrêt complet. Et pas devant le coin le plus touristique de Castel-Brionne — il y avait une vue plongeante sur un tripot en plein air. En fait, une sorte de porcherie où on avait retiré les bêtes, pour ne laisser que des hommes qui par dizaines étaient debout en cercle autour de gens assis qui jetaient des dés au sol. Beaucoup étaient pieds-nus, nombreux avec des tatouages de tridents ou d’ancres sur leurs bras nus et bronzés — des matelots qui risquaient leur paye en la remettant entre les mains du fieffé Ranald. Ce serait à lui de croiser les doigts, et de décider qui dormirait entre les bras d’une femme mercenaire, ou dans l’insalubrité d’un squat installé dans un taudis abandonné…

Il y avait des cris. Et on entendait Guido rugir des insultes. Quelques hennissements de chevaux. Finalement, il y eut des pas, et, devant la fenêtre de la carriole se présenta un homme d’armes — chapeau de fer sur la tête, nez cassé, joues rouges, il portait la livrée ducale (Du blanc avec une hache noire géante sur le torse). Il dessina une croix sur le cœur, salut Shalléen, et prit une toute petite voix gênée et polie pour parler.

« Ah, pardonnez-mi, bon’mère…
Y’a qu’l’a place Grand-Manaan l’est fermée à cause d’sales mioches hé-mo-philes, alors céti qu’vous d’vez faire d’mi-tour…

– Hémophiles ? Répéta Solène.
– Il veut dire émeutiers
C’est quoi ? Le collège de droit qui fait encore des siennes ?

– Tout l’collège et même les prof’ les ont r’joint, bon’mère ! C’t’une pagaille ! Y’a qu’à les taper pour qu’ils é-tu-dient au lieu d’se plaindre, moi’j’dis — ‘fin, taper gentiment, pas faire pleurer la Colombe, évidemment, mais quand même, y’a qu’à dire qu’y exagèrent et pis que-
– Quel est ton nom, sergent ? Le coupa soudainement Sébire.
– Sentinelle-centenier Raoul Petit ! Répondit fièrement l’homme d’armes en faisant claquer les talons de ses bottes entre eux.
– Vous êtes donc en charge du maintien de l’ordre ?
– Nah bon’mère ! L’chevalier du guet en personne v’ent d’arriver ! Céti qui va lancer les sommations, pis on va dis-per-ser l’troupeau !
L’attroupement.
– Très bien, merci frère Raoul.
– Gardez-vous ben, bon’mère, et, heu… Tant qu’vous êtes là… Est-ce que… ‘fin… Si ça vous dérange pô eh…
Pourriez m’bénir ? Pour ma famille, c’est qu’mon p’tit l’est tout jeune et des fois y tousse, ça inquiète sa m’man et pis…

– Approchez. »

Sébire leva les yeux au ciel. Raoul Petit lia ses mains et approcha son front. La grande-prêtresse, passant ses doigts au-dessus de la fenêtre, toucha le bout de son front en récitant quelques versets en classique — il était certain que le bon sergent ne devait rien y comprendre, mais il sembla apaisé. Il décida finalement de s’éloigner tandis que c’était maintenant Guido qui arrivait de l’autre côté. Il posa un bras contre la vitre, mais au lieu de noter sa présence, Sébire décida de parler directement à Éloi, pour lui donner un peu de contexte sur ce qui était en train de se passer.

« Le collège de Brionne n’est censé être que ça : un collège. Son recteur est nommé par le Duc et tout ce qui est enseigné est étroitement surveillé par les sbires de son altesse… C’est dans ce collège qu’il recrute beaucoup de ses fonctionnaires, d’ailleurs. On y entre parce qu’on a des copains, et qu’on corrompt les bonnes personnes.
Mais les professeurs sont souvent recrutés à l’étranger, pour la qualité de leur enseignement. Ça fait que maintenant on se retrouve avec des gosses qui rêvent qu’on leur publie une charte d’université, comme dans l’Empire, pour qu’ils choisissent leurs propres programmes, élisent leurs doyens, aient leurs propres finances… Quand ils ont présenté la pétition devant Théodoric l’année dernière, vous savez ce qu’a fait notre merveilleux Duc ?
Il a éclaté de rire. Pendant cinq minutes entières, il s’est juste esclaffé comme un demeuré, jusqu’à en pleurer. Alors le collège de droit a fait grève. On dirait que tous les autres les ont suivis…
Cette histoire va très, très mal se terminer. »


Guido renifla. Se gratta l’oreille. Puis il regarda au-dessus des chevaux de l’attelage.

« Moué… ça scande des slogans mais ça a pô l’air ben dangereux…
On fait d’mi-tour ?

– Si la sergenterie charge, il risque d’y avoir des blessés graves, voire des morts…
– C’est ce qui risque d’arriver, oui.
– Il n’y a rien que vous puissiez faire ? »

Sébire ouvrit la bouche. Et, bizarrement, rien n’en sortit. Comme si elle allait répondre d’instinct quelque chose, pour au final, se raviser…
…Elle fut pensive. Si pensive dans son silence, qu’Éloi pouvait entendre le chahut de dehors, un brouhaha provenant d’un rassemblement.
Sébire ferma la bouche. Hocha la tête.

« Hmm…
Je connais le chevalier du guet de Brionne… Je pourrais… »


Elle posa la main à sa poitrine. Tira une petite amulette de colombe autour de son cou, un peu comme celle qu’Éloi avait lui-même.
Elle inspira profondément. Et finalement, posa sa main sur la poignée de sa portière.

« Oui, je peux faire quelque chose.
Venez avec moi. Sauf vous Aléarde, restez assise. »


Elle sauta à terre dehors, sans attendre que quelqu’un lui offre un marche-pied ou porte sa robe. En la suivant, Éloi nota à quel point c’était une mauvaise idée : son mantel blanc se traînait dans la poussière et la saleté du sol. Mais elle ne sembla pas s’en émouvoir. Certains des sergents la gardant retirèrent les pieds des étriers, tandis que Guido les dépassait ; il ordonna à quatre d’entre eux de rester sur place, et siffla juste un camarade à lui de le suivre. Ainsi ils offraient une escorte de sécurité bien relative à la grande-prêtresse.

Ils débarquaient alors sur une place. Un grand rond-point, au milieu duquel on voyait une grande statue de Manaan en bronze qui avait commencé à verdir avec le temps — le Dieu Marin était tout debout, entièrement nu, portant son trident avec lequel on l’associait toujours à bout de bras, tandis qu’il repoussait une vague derrière lui…
Certains jeunes gens avaient grimpé sur la statue. De beaux garçons bien habillés, chapeautés, avec des pantalons un peu bouffants. Il y en avait beaucoup plus au sol, qui criaient des insultes. Ils réclamaient le limogeage du chancelier Valère, du doyen Almarius, du régisseur Olivier… Il n’y avait personne pour hurler un slogan contre le Duc lui-même — ils n’allaient pas jusqu’à oser le lèse-majesté.

Pour les garder coincés au milieu de ce rond-point, la sergenterie était de sortie. Des hommes d’armes portant le même uniforme que Raoul Petit étaient là, à former une sorte de grande ligne avec des grosses matraques qu’ils tenaient à deux mains. Il y avait aussi des chiens dératés parmi eux, qui aboyaient en montrant les crocs dégoulinant de salive. Certains d’entre eux se tournaient en découvrant la révérende-mère — ils écarquillaient des pupilles, qu’on voyait briller à la lumière de lampadaires enflammés…

Raoul Petit ressurgit, l’air hagard, inquiet. Il se dirigea vers la grande-prêtresse.

« Heu… Bon’mère, vaut mieux pô qu’vous restiez par là, qu’c’est dang’reux pis même que- »

Sébire passa tout droit à côté de lui. Il n’osa pas mettre la main sur elle pour l’arrêter de force. Elle se dirigea vers un petit regroupement de militaires qui étaient sous le porche de ce qui semblait être un restaurant. Et elle cria, pour se faire entendre au milieu du tumulte :

« Amédée ?! Messire Amédée ?! »

Les hommes sous le porche se retournèrent. L’un d’eux se détacha du groupe tout en criant aux autres :

« Bougez pas ! »

Il alla rejoindre Sébire en la saluant de la paume de la main. C’était un grand bonhomme, blond, barbu, portant un magnifique manteau bleu qui tombait sur ses épaules, et une épée dorée au fourreau.
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Amédée de Vézier, chevalier du guet.


« Révérende-mère ?!
La place est fermée, j’ai donné l’ordre à mes hommes de faire faire demi-tour à tout nouvel arrivant ! »


Raoul Petit, sautillant derrière le trio de serviteurs de Shallya, eut l’air terrorisé. Il baissa les yeux en serrant le poing contre son cœur.

« Pardonnez-mi, m’sire ! J’ai ben tout dit que-

– Vous avez l’air en pleine forme, sire Amédée ! L’air de la campagne vous a fait du bien ? Vous mangez moins de viande ? »

Le chevalier du guet eut l’air d’abord outré. Il ouvrit grand les yeux. Puis, se ressaisissant, il devint tout rouge de colère.

« Je vais vous faire escorter jusqu’à votre Temple, mais vous ne pouvez pas rester ici !
– Votre centenier m’a appris que vous comptiez lancer vos matraques et vos chiens contre les étudiants du collège ?
– S’ils refusent de se disperser, ce qui me semble être bien le cas !
Ils insultent le conseil ducal, en plus de troubler les honnêtes gens de la ville !

– Ils sont trop bien habillés pour la Gâtine, regardez-les, ces beaux bourgeois… Vous ne trouvez pas que c’est exagéré, de les agresser ? »

Il observa la place-forte. Puis, posant son poignet contre le pommeau de son arme, le buste relevé, le voilà qui se mettait à pérorer.

« Je ne fais qu’appliquer la loi du Duc ! Il ne souhaite pas se faire casser les pieds dans sa propre ville par une bande de gosses de bourgeois qui voudraient commettre félonie !
– Ils sont en colère… En les chargeant, vous n’allez que semer encore plus la pagaille.
La Gâtine c’est le quartier de René le Borgne. Et croyez-moi, la pègre n’aime pas les garçons qui crient sous les toits, pas bon pour ses affaires. Vous restez tranquillement là une heure ou deux, et vous allez voir qu’ils se disperseront tout seul bien calmement quand les truands commenceront à se pointer. Il n’y aura pas la moindre effusion de sang. »


Amédée s’étrangla. Devint encore plus rouge qu’il ne l’était déjà. Et maintenant, quelques postillons étaient projetés en même temps qu’il s’offusquait.

« Vous parlez à un chevalier, mademoiselle ! Je ne vais certainement pas laisser un truand de basse-fosse régler les troubles de voisinage de Castel-Brionne ! Rien que sous-entendre ces propos est une grave offense que vous me causez, mademoiselle !
– Oui, je parle à un chevalier ! Croyez-vous que ce serait mieux servir le Duc que de faire que des crocs de molosses arrachent des cuisses ?!
– S’ils se dispersent assez vite après mes sommations, aucun chien ne les rattrapera à temps !
– Et que faites-vous si l’un d’eux meurt ?! C’est ce qui risque de survenir lors de rixes !
– Ils l’auraient bien cherché !
– Si le Veilleur devait accueillir des âmes dans son jardin ce soir, ne pensez-vous pas que sa fille serait effondrée ?! Que penserait-elle de vous, et de vos hommes ?! »

À force de mutuellement y aller crescendo à donner de la voix, l’inévitable se produit :
Les hommes d’armes qui tenaient la ligne entendaient la conversation. Tournaient leurs têtes. Et leurs petits yeux si sévères d’ordinaire se firent craintifs.
La menace religieuse que venait juste de professer Sébire sembla tous les secouer…

« Ce n’est pas mon problème, mademoiselle ! Je ne permettrai pas au culte de Shallya d’interférer dans les ordres du Duc !
– Le Duc souhaite maintenir l’ordre — il a raison ! Je vous ai donné un moyen de le faire sans faire souffrir personne — si vous n’exploitez pas toutes les autres options avant d’avoir recourt au bâton, vous ferez pleurer Shallya !
Je le répète : Pourrez-vous dormir cette nuit en sachant ça ?!

– Espèce de s… »

Amédée n’osa pas aller jusqu’au bout de son grave juron. Car maintenant, il croisait le regard bref d’un militaire.
Juste un regard.
Juste un regard d’une seule seconde, avant que l’homme d’armes ne fasse semblant que cet échange silencieux ne s’était pas produit.

Alors, le chevalier du guet cracha au sol. Se retourna en faisant virevolter son manteau. Et il railla en levant la main :

« Repos, hommes d’armes ! »

Alors, tous les militaires rangèrent leurs matraques à la ceinture, et lièrent leurs mains dans le dos.
La foule de manifestants se mit à siffler et à applaudir. Sébire, tout sourire, se retourna et refit route vers sa voiture.

« Je vais remonter jusqu’à l’Esplanade pour atteindre le Temple. Ce soir, vous n’aurez pas à dormir à Sainte-Olinde…
– Sauf votre respect, révérende-mère, j’aimerais déjà y aller dès maintenant, si ça ne vous dérange pas.
– Oh ? Vous n’avez pas envie de passer à la cour ducale ?
– Pour quoi faire ? C’est une immense perte de temps… On sait déjà comment ça va se passer : Vous allez demander à Théodoric de faire annuler les foires et de confiner les gens chez eux — alors Olivier Adelwijn va vous dire que ce serait un désastre financier, le connétable dira que ce serait provoquer la panique dans les duchés frontaliers, votre propre frère le chancelier soutiendra que ce serait se mettre à dos les grandes familles de Brionne…
Ils ne vous écouteront pas. Autant me mettre tout de suite au travail.

– Hm. Très bien. »

Sébire se retourna vers Éloi.

« Qu’en dites-vous, mon frère ?
Vous préférez partir avec Solène tout de suite, ou vous aimeriez rencontrer son altesse le Duc demain ? »
Jet de séduction sur Solène (Bonus : +1, compétence) : 11, réussite de justesse.
Jet d’intelligence d’Éloi : 16, rien apprit d’incroyable pendant la pause déjeuner.
Jet de commérage sur Aléarde : 16, échec (Mais bon échouer sur des jets comme ça c’est pas grave…)
Jet de sens de la magie : 6, réussite. Ça c’est cool.

Jet de charisme de Sébire : 3, pouah
Jet d’intelligence du chevalier du guet : 13, bon bah, c’est réglé.
→ Sébire convainc le guet de la ville de ne pas charger les étudiants. Tu viens de voir le pouvoir politique du culte de Shallya en action.

Edit du 23/03 : Test d'intelligence oublié : 18, bon de toute façon ça ne passe pas.
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Frère Éloi
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par Frère Éloi »

Je ne sais trop comment me tenir face à l’amusement qui se fait jour sur le visage de sœur Solène, émotion manifestement suscitée par ma précédente intervention. Interdit devant cette réaction que je n’attendais pas, je me retrouve bien embarrassé dès lors que le petit manuscrit glisse subrepticement jusqu’à mes doigts. Après m’être retenu l’espace de quelques instants de baisser le regard sur les pages dont Solène me relate le contenu à mi-voix, poussé par une basse curiosité, je finis par céder. Parcourant les coupables lignes, je m’invite donc au sein du récit, suivant avec une vile avidité les ébats passionnés des amants. La sensuelle audace des descriptions ne manque pas de bientôt me faire réagir : je me sens raidir malgré moi, et, rougissant certainement, entreprends finalement de détourner le regard des feuillets de parchemin. Éminemment gêné, je fais profil bas, peu désireux d’afficher mon embarras.

La suite du voyage fut ponctuée de plusieurs pauses au cours de la journée, présentant diverses opportunités d’en apprendre davantage au sujet des uns ou des autres. La halte du déjeuner fut ainsi l’occasion pour moi d’échanger quelques mots avec les soldats nous accompagnant, à défaut d’être sollicité par Sébire, Solène ou Aléarde. Les gars de Guido se montrent assez avenants et bien disposés à mon égard, allant jusqu’à me parler un peu d’eux. Je découvre ainsi avec intérêt que la plupart sont des vétérans ayant vécu les mobilisations liées à la dernière incursion barbare plus au nord. Pour chacun d’eux, le conflit s’est ainsi révélé non pas un événement funeste, mais bien une opportunité de s’extirper d’une condition orpheline ou vagabonde pour, à leur retour en Bretonnie, poursuivre une activité de militaire. Je dois avouer que ces révélations me troublent un peu, peinant quant à moi à concevoir qu’une guerre comporte des bienfaits. D’un autre côté, je me sens curieusement solidaire de ces quelques gaillards, car au fond, nos situations auraient très bien pu être échangées. Deux d’entre eux n’ont pas connu leurs parents, d’autres ont fui leur logis pour une quelconque raison : que serait-il advenu de moi si je m’étais trouvé dans ce cas, plutôt que d’être élevé parmi les sœurs de Shallya ? Ces considérations atténuent pour l’heure ma gêne première concernant l’emploi de soldats par le culte de Shallya, me laissant en définitive confus quant à ma position sur la question.

S’ensuivent plusieurs heures de cheminement seulement ponctuées de conversations anodines avec Aléarde. Plutôt que de m’inquiéter de sujets sur lesquels je n’ai aucune prise, telle la situation géopolitique en Brionne, ou les tenants et aboutissants de l’épidémie naissante, je me recentre finalement sur de saines lectures. Réfugié au beau milieu de versets familiers, je songe aux attendus de ma future couverture, débattant intérieurement de la stratégie d’enquête la plus avisée, et des procédés pédagogiques les plus adaptés à l’apprentissage d’une langue comme le classique.

Un évènement vient néanmoins troubler la monotonie -au demeurant confortable- de cette après-midi de voyage. Alors absorbé par mes lectures, je perçois un mouvement à ma droite sur le banc, et la voix de Solène murmurant quelques mots dans une autre direction que la mienne. Toujours penché sur les pages de papier que je lisais encore un instant auparavant, je jette un coup d’œil en biais à Solène et, suivant son propre regard, j’aperçois l’objet de sa soudaine crispation. Là-bas, dans l’un des champs jouxtant le sentier que nous empruntons présentement, un jeune homme à la robuste constitution gît au milieu des épis de blé. Ses vêtements ne laissent pas de doute quant à sa condition de serf. Maintenant en alerte, je me redresse un peu, comme plusieurs autres paysans convergent vers le gaillard effondré pour le secouer. Plus loin, la silhouette montée du prévôt local se presse aussi, progressant à travers champ. S’ensuit la réplique désinvolte de Sébire, rétorquant d’un ton détaché à la demande pourtant fondée de Solène. Déconcerté par cette posture de la révérende mère, bouillonnant d’un sentiment d’urgence, j’assiste alors, médusé, interdit, à une confrontation à mots couverts entre Solène et notre mentor. La première défend les valeurs fondatrices de notre ordre, se proposant d’agir ne serait-ce que par principe, indépendamment de l’importance de l’acte. L’autre, drapée dans un révoltant cynisme, affirme poursuivre un plus grand bien, le dessein shalléen ne pouvant d’après elle souffrir la vanité de gestes aussi mineurs. Résolument convaincu du contraire, mon cœur chavire tandis que nous poursuivons notre route, et que Solène retient son argumentaire, par égard pour l’autorité de la révérende mère. Navré par la présente situation, je fulmine intérieurement, frustré de ne pas pouvoir débattre plus avant. J’aimerais discuter davantage, ne pas laisser le dernier mot à la grande prêtresse, mais une autre émotion monte en moi, comme une vague noyant mon amertume. Or, cette sensation grandissante qui me saisit présentement ne me semble pas émaner de moi, me nimbant plutôt, tels les rayons du soleil brionnois à travers les fenêtres du véhicule. Je suis irradié, caressé, pénétré de ce sentiment partagé, venu rencontrer ma propre sensibilité. Mon for intérieur résonne harmonieusement de ces échos, entre tristesse, ferveur, et espoir.
Larmoyant, je me tourne vers celle que je pense être la source de mon émoi. Le regard de Solène est emprunt de cette même onde ruisselante qui trouble ma vision, et les sillons de notre peine commune scintillent de concert. En cet instant, je me promets résolument de parler avec elle de cette liaison, de comprendre pourquoi nos âmes vibrent ainsi à l’unisson.


***


Castel-Brionne constitue un spectacle bien impressionnant aux yeux de l’oblat provincial que je suis. En effet, si les ballades et les chansons ne tarissent pas d’éloges quant à sa magnificence, c’est tout autre chose que de la voir en personne. La cité représente tout à la fois la ville la plus peuplée du duché, l’une des cités de Bretonnie les plus décrites, dépeintes, fantasmées par les récits, un pouvoir politique, et un carrefour commercial entre terre et mer. Sise sur un ilot rocheux au nord de l’embouchure de la Brienne, la ville n’est reliée à la côte que par un étroit passage de moindre altitude courant jusqu’à ses imposantes murailles. Un long pont la dessert également, bâti en surélévation d’une imposante digue régulièrement submergée par les marées. C’est sur ce pont que nous cheminons maintenant, passant rapidement d’un poste de guet à l’autre en direction de la capitale régionale. Sous la lueur sanguine du soleil couchant, la cité a des airs de bijou, à l’instar d’une couronne sertie d’un millier de joyaux étincelant de concert. Comme nous approchons encore dans le jour déclinant, toujours plus de fenêtres de verre rejoignent le tableau, leur éclat teinté rejoignant celui des vitraux colorés. Car Brionne n’est pas que le berceau de la poésie en Bretonnie, mais entretient également une tradition de verrerie bien vantée par les contes et chansons.

Une fois le mur d’enceinte franchi, le paysage sensoriel est lui aussi très singulier, alors que l’on pénètre dans les quartiers périphériques de la Gâtine. Au son régulier des roues sur la terre piétinée s’ajoutent cris des hommes d’armes hélant à la foule de faire place, les suppliques étouffées des nécessiteux mendiant sur le bas-côté, le vacarme de conversations des uns et des autres, quelques éclats de rire, des invectives, aussi. Plus étonnant, l’environnement sonore diffère pas mal d’Orléac, comparativement bien plus calme, lisible et ordonnée. Ici, on sent de tout, et c’est perturbant que de ne pas savoir tout distinguer de prime abord. Les senteurs variées de diverses denrées se mêlent aux effluves constitutifs d’une grande ville, dans un chaos indescriptible, brouillon, inintelligible.

Nous voici bientôt arrêtés au beau milieu de la rue : au sein du vacarme, j’entends Guido tempêter là-devant, et un garde aux couleurs de la cité vient à la fenêtre de la révérende mère pour l’entretenir de la raison de ce ralentissement. A les entendre, les émeutiers sont élèves au collège de Brionne, et protestent contre la mainmise du Duc sur l’établissement, ou quelque chose de cet acabit. Le chahut en question ne date pas d’hier, et Solène craint que la situation ne dégénère en répression brutale des manifestants par les troupes ducales. Un tel épilogue serait assurément d’une violence dramatique, causant quantités de maux non nécessaires. Cette fois, la révérende mère se laisse convaincre d’agir, ce qui m’étonne un peu. Shallya me pardonne ma suspicion à l’encontre de Sébire de Malicorne, mais je ne peux alors m’empêcher de penser qu’elle voit en cette action une opportunité dans le cadre d’un plan d’action plus large. Je ne connais pas suffisamment la politique brionnoise pour spéculer davantage, mais il demeure étrange à mes yeux que Sébire intercède volontairement sans un motif intéressé.

Lui emboitant néanmoins le pas à l’extérieur avec Solène, nous remontons la rue en compagnie de Guido et d’un de ses gars, et ce jusqu’à la place Grand-Manaan mentionnée tout à l’heure par le dénommé Raoul Petit. Et pour cause, que de trouble ! Au-devant de nous, cerné par la soldatesque, des jeunes gens de bonne famille s’agitaient au niveau de la statue centrale de la place, se répandant en revendications, répondant aux vociférations du guet. Je ne suis pas à mon aise dans la tension ambiante, que je sens au demeurant monter de minute en minute. Où que je pose le regard aux alentours, je ne vois en effet que des armes, des matraques aux crocs des chiens. Intimidé, dépassé, angoissé, je me recroqueville un peu, et me tiens en retrait, non loin de Guido, appréhendant l’issue des négociations entamées par la révérende mère. Cette-dernière s’évertue à déployer des trésors d’argumentation face au chevalier rougeaud semblant avoir réponse à tout. Le ton monte à mesure que le fier chevalier du guet s’offusque de notre demande, dénonçant une ingérence de notre clergé dans des affaires relevant de l’autorité ducale.
Et puis, subitement, la joute verbale prend fin. La révérende mère a habilement pris la soldatesque à partie, forçant sire Amédée à céder à ses demandes. Etourdi par l’accalmie soudaine, je ferme les yeux et joins les mains devant moi, murmurant quelques fervents remerciements à l’oreille de Shallya pour avoir épaulé la grande prêtresse dans son intercession.

Lorsque Sébire, s’en retournant avec nous en direction de la voiture, m’interroge quant à mes préférences pour le lendemain, je ne marque que quelques secondes d’hésitation, le temps de soigner ma réponse. D’abord, je doute d’entendre goutte aux délibérations du conseil ducal, ignorant que je suis encore des enjeux politiques et des forces en présence. D’autre part, j’ai à faire pour préparer la mission à venir, qu’il s’agisse de repérages en tous ces lieux nouveaux pour moi, de découverte de l’hospice-Sainte Olinde, ou encore des sujets de conversation que je souhaite maintenant aborder avec Solène dès que l’occasion se présentera. C’est donc d’un ton mesuré que je réponds à la grande prêtresse :

« A moins que ma présence ne vous soit utile, Révérende Mère, le temps me semble bien choisi pour procéder à quelques repérages. »
L’idée est donc de partir en compagnie de Solène pour découvrir l’hospice de Sainte-Olinde avant qu’il ne fasse nuit. Si l’occasion se présente d’échanger quelques mots avec Solène en passant, il y a matière.

A court terme, mais peut-être pas tout de suite du coup, il faudra aussi que je me rende dans la Gâtine pour prospecter un peu.
Frère Éloi Voie du Prêtre Mystique
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États temporaires
Une vie de Paix : +1 à tout jet visant à guérir un patient blessé, malade ou empoisonné.
La vie avant tout : doit tenter d'interrompre les affrontements auquel il assiste, à moins que le combat ne soit mené contre des ennemis.

Compétences :
- Maîtrise de l'Aethyr (1)
- Coriace : -1D3 dégâts subis.
- Réflexes éclairs : +1 aux tests d'initiative en situation de surprise.
- Résistance accrue : +1 aux tests d'endurance.
- Sang froid : +1 aux tests de caractéristiques effectués en situation de stress ou tension.
- Volonté de fer : +1 aux tests de volonté.
- Traumatologie : Sait administrer les premiers soins ou favoriser une guérison plus rapide.

- Alphabétisé : Capable d'écrire et de lire le Bretonnien.
- Langage secret (Classique) : Capable d'écrire et de lire le Classique.
- Législation : Sait manipuler le droit à son avantage.
- Doctrine du Culte (Shallya)

- Cuisine : Se débrouille en cuisine. +1 pour détecter des substances nocives dans la nourriture.
- Empathie
- Affûtage mental
- Incantation - Shallya
- Sens de la magie
Équipement porté sur soi :
8 sous d'argent 8 deniers
- Bâton de marche
- Robe de bure jaunie / Tenue en lin / Ceinture / Sandales
- Grande sacoche contenant couverts, rations diverses
- Livre de prière de Shallya
- Amulette de Shallya
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[MJ] La Fée Enchanteresse
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par [MJ] La Fée Enchanteresse »

La grande-prêtresse perdit son sourire arrogant. À la réponse d’Éloi, elle se contenta de très discrètement hausser des épaules, et répondit après un court instant de réflexion.

« Non, votre présence n’est pas nécessaire auprès de moi… Et je comprends votre souhait de découvrir Brionne sans avoir à passer au château ducal.
Je vous laisse donc aux bons soins de Solène. Guido va vous escorter comme promis, je rentrerai seule avec Aléarde et les autres gardes. »


Avant de se séparer, elle tendit sa main gantée afin que ses deux prêtres puissent l’embrasser tour à tour. Puis, elle s’éloigna avec un des hommes d’armes jusqu’à sa grosse voiture, laissant Guido seul avec les deux jeunes gens. Le sergent, les poings sur les hanches, regardait avec une espèce de lueur triomphante le guet de la ville qui commençait à reculer et à se détendre.

« Beau boulot qu’elle a fait la r’vérende, oui-da.
Allez, v’nez avec moi, mon frère ma sœur. »


Il commençait à prendre un détour pour s’éloigner de la place Grand-Manaan. Pour ce faire, il se risquait à travers un coupe-gorge — une espèce de ruelle insalubre, puis l’interstice nauséabond qui se trouvait entre deux maisons. Parfois, il y avait du vieux pavage. D’autres fois, de la terre séchée par la chaleur estivale. On aurait dit le quartier portuaire d’Orléac, mais en beaucoup plus gros, et, à mesure qu’ils s’enfonçaient un peu plus dans Brionne, qu’ils quittaient la grosse artère qui permettait à l’imposant carrosse de dame Sébire de circuler, l’environnement se muait en une sorte de ruche humaine.
Il y avait des bâtiments de toutes les tailles, qui étaient construits les uns sur les autres de manière chaotique. Des immeubles qui penchaient un peu de côté, peut-être à cause d’un glissement de terrain. Des hôtels aux architectures fort différentes — mais toujours, toujours blancs, et couverts de vitres.
En passant sous une sorte de perron, il faisait maintenant presque nuit. Le soleil était parfois camouflé par un toit trop grand, avant de soudainement paraître avec ses rayons sanguins de crépuscule à travers un creux dans la construction. Il n’y avait pas trop d’ordures, parce que les chiffonniers devaient bien passer régulièrement.
Mais malgré cet effort d'urbanisme, il était évident qu’Éloi se trouvait dans un quartier bien infâme de Brionne…

La Gâtine. D’après ce que Roscelin avait expliqué, le quartier tirait son nom du fait qu’il était un ancien marais. Avec le temps de la journée, l’endroit paraissait bien vivable, mais la chaleur semblait s’être fortement accumulée au sein des murs, si bien qu’il faisait encore une température caniculaire malgré l’heure qu’il était. Les choses devaient être bien plus compliquées par temps de pluie : la Gâtine était un terrain plat, immensément plat, peut-être un sacré refuge pour l’eau stagnante, un festin pour les moustiques et les maladies liées à l’eau croupie.

Et puis, c’était surtout les êtres humains qui semblaient former une faune atypique.

Alors qu’on entendait maintenant les cris de la manifestation que par des bruits lointains et brouillés, Éloi se retrouvait à présent au milieu d’une cour des miracles. Rassemblés autour de bancs, de jeunes garçons formaient des bandes de dizaines de gars assis, accroupis ou debout, en zieutant au passage des regards aux deux prêtres en bures jaunes et blanches — ils se signèrent respectueusement au passage, tandis que Guido grommelait dans sa barbe, puis chuchotait.

« C’est les gars du Borgne. Ça semble bête à dire, mais j’suis plus en sécurité avec vous qu’vous avec moé.
Les truands ça asticote jamais des prêtres d’la colombe. »


Solène leva dignement le menton et ignorait les jeunes hommes. Le trio continua son chemin, sans être embêté ou harcelé.

À telle heure, les gens rentraient du travail, et normalement, dans n’importe quelle ville, ce serait bientôt le temps du couvre-feu — à Orléac, les sergents de paix passaient avec des mulets et des torches, en sonnant le tocsin pour prévenir les bonnes gens de rentrer chez eux afin de ne pas provoquer de troubles.
Mais ici, à Brionne, il n’y avait l’air d’avoir aucune règle ainsi en vigueur. Tout à l’inverse en fait, le début de la nuit semblait être une merveilleuse occasion de laisser de nouvelles personnes ouvrir leurs commerces…
Il y avait de la foule qui circulait. Des marins ou des ouvriers, à voir des dégaines d’hommes peu vêtus et bronzés, qui parlaient très fort. Des tavernes pleines à craquer, avec les portes et les fenêtres grandes ouvertes, si bien qu’on entendait les chants et les sifflets à l’intérieur. Trois personnes qui jouaient aux dés en pleine rue. Des enfants qui tendaient la main en venant réclamer la charité à des passants — tout en lorgnant sur les escarcelles des passants. Tous les détails, toute cette vie, passait à travers les yeux d’Éloi, alors qu’il regardait tour à tour un visage puis un autre, à en avoir des vertiges.

« Mon frère, oh mon frère ! »

Un petit garçon de huit ans approchait du trio en tendant sa main. Il tira sur la robe d’Éloi pour le forcer à s’arrêter. Un joli jeune homme blond, avec des petits yeux humides et des haillons comme vêtements.

« J’suis bon croyant d’Shallya, j’récite bien les psaumes, vous pouvez m’donner une pièce pour m’payer un cierge siouplaît ? Ma mère est très malade et- »


Guido éclata de rire et s’arrêta pour le pointer du doigt.

« Mais ta mère elle est morte, garçon ; Va voler du gros pacha Tiléen, ça a l’cœur tendre en cette saison ! »

Soudain moins adorable, l’enfant montra ses crocs, et offrir un majeur d’honneur au mercenaire.

« Va t’faire reluire le cul par un sire, vieux con !
– C’est toi qui va sucer des bites de bourgeois pédérastes pour gagner ta vie, p’tit merdeux ! »

Le garçon s’éloigna avec ses pieds-nus au trot sitôt que Guido leva sa main comme s’il allait le gifler. Mais il la rangea bien vite, avant de lancer un petit signe de tête au jeune Orléaçois.

« Les gosses d’l’orphelinat, ça ! Sitôt qu’y sont capables d’parler et d’marcher, ils s’mettent à voler. C’est René l’Borgne qui les protèges, donc personne ose leur faire de mal, mais vous inquiétez pas qu’ils vous soutireront bien s’ils l’veulent.
Rah, quelle bande de p’tits merdeux.

– Frère Éloi est un orphelin. »

À cette révélation, Guido papillonna des cils. Balbutia. Il paraissait tout honteux.

« Heu, oui-da, heu…
Pas tous les gamins d’l’orphelinat qu’y sont comme ça, oh non… Hé… J’vous ai pas vexé, hein ? »


Gêné de son faux-pas, il commença à s’éloigner d’un pas pressé. Mais Solène ralentit derrière lui, le laissant creuser la distance.

« L’hôpital Sainte-Olinde nous ouvrira les portes quelle qu’en soit l’heure, et à la tombée de la nuit, c’est le moment où la Gâtine prend vie.
En journée, c’est le terrain des débardeurs, des charretiers, des maçons… Des honnêtes travailleurs. En soirée, c’est le moment de vie de bien d’autres gens — les escrocs, les saltimbanques, les prostituées.
Ils font tous partie de Brionne. Ils sont son autre facette. Et ils impressionnent beaucoup plus qu’on ne l’image. Même des nobles se cachent sous des manteaux de cuir pour venir à la cour du Roi des Ribauds de cette ville : René le Borgne. »


C’était la troisième fois au moins qu’Éloi entendait ce nom être annoncé, sans que personne ne souhaite trop préciser qui il était. C’est comme si tout le monde savait, aussi naturellement que tout le monde savait qui était Louen Cœur-de-Lion, sans être forcé de devoir apporter plus de précisions…

« Tu es peut-être fatigué, mais tu as dit que tu souhaitais faire quelques repérages. À présent que la révérende-mère nous a lâché, tu as peut-être envie qu’on aille ailleurs ? »

Guido se retourna en voyant que Solène avait arrêté de le suivre. Il posa ses poings sur les hanches, évita un quelconque passant en s’excusant — la rue était trop peuplée et pourtant trop étroite. Il grogna un peu, et vint se plaindre.

« J’ai passé l’âge d’faire le garde du corps pour des gens qui vont batifoler.
– Allons Guido, vous avez des crampes aux cuisses ?
– Au cul ! C’est qu’moi j’étais à ch’val, pas dans un chariot toute la journée, ma sœur !
Où v’lez-vous aller ? »


Solène réfléchit un peu. Puis, elle sourit à Éloi.

« Dame Sébire n’est pas très partageuse avec son vin. Si vous avez soif, on peut aller boire quelque chose, je connais la taverne la plus importante du quartier.
Autrement, j’ai peut-être quelque chose d’un peu plus original en tête… Une pièce de théâtre, ça vous dit ? »


C’était bizarre, un théâtre comme ça, sans acheter de billets ou avoir la programmation. Normalement ce n’est pas ainsi que ça marche, il y avait de quoi se poser des questions. Et puis, surtout, un théâtre au milieu de la Gâtine ? De ce qu’Éloi en savait, le théâtre c’est un truc de grands acteurs, payés par des seigneurs, c’est des troupes qui se réunissent dans des palais. Qu’est-ce que des comédiens feraient dans ce quartier ?
Cela avait au moins le mérite de rendre très curieux. Surtout que visiblement, Solène avait l'air très, très emballée par l'idée. Même Guido eut un petit sourire en coin.

« Ah bah ça, aller au théâtre, oui-da, j'veux ben. »

Jet d’intelligence : 15, échec
Jet d’observation : 1, réussite critique.
Jet de connaissances générales : 20, échec critique. Sérieusement.
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Re: [Éloi] Princesse de la Foi

Message par Frère Éloi »

Sans trop savoir comment comprendre la réaction équivoque de la révérende mère, je garde le silence un moment, saluant la grande prêtresse comme il convient avant d’emboîter le pas à Guido. Quittant donc la grand-rue par une ruelle transverse, nous laissons progressivement derrière nous les sons et éclats de voix de la manifestation. Autour de nous, le décor change également, se muant rapidement en un dédale de rues exiguës et sinueuses. Cheminant à la suite du sergent, je ralentis bientôt pour mieux observer les alentours, laissant Solène me devancer de quelques enjambées. Tâchant de ne pas me laisser distancer, j’embrasse du regard l’allée que nous descendons. Promenant mon regard sur les fenêtres vitrées, les linteaux, les travées, je tâche de me familiariser avec ce nouvel environnement à mesure que je découvre ce qui doit constituer le début de la Gâtine.
L’ambiance n’est pas si différente de celle de la ville basse d’Orléac, quoique à une toute autre échelle, car même la plus humble bâtisse est ici faite de blanche pierre. Fut-ce du fait de la lointaine marée, ou de l’étroitesse des ruelles traversées, l’air d’ici ne charrie nul embrun. Le soleil a beau décliner depuis notre arrivée, et l’obscurité commencer à se répandre dans les rues, il fait encore diablement chaud : nul besoin de toucher les murs pour percevoir la chaleur emmagasinée par la pierre au cours du jour. Sous nos pieds, la terre desséchée succède bientôt aux pavés, tandis que le sol se fait plan, et les rues plus animées.

Emergeant avec soulagement d’une longue allée nauséabonde, plus étroite que même mon humble cellule à Orléac, nous débouchons sur une voie un peu plus large aux allures de cour allongée, à laquelle succède une autre rue bordée de commerces. Poursuivant notre chemin sans nous arrêter, nous passons successivement devant plusieurs groupes de jeunes gars à la mine bien peu avenante nous rendant nos regards en coin. Manifestement mal à l’aise, Guido se retourne pour chuchoter quelque chose à Solène que je n’entends pas complètement -une histoire de truands. Pour une quelconque raison, je ralentis imperceptiblement, fasciné par la nonchalance affichée de tous ces gens nous jaugeant en silence, feignant l’oisiveté. Je n’ai pas besoin d’aide pour soupçonner leur appartenance à une forme de pègre locale, surtout après toutes les mises en garde de l’ami Roscelin, et du sergent Guido. Plusieurs des larrons me rendent directement mon regard comme je les dévisage tour à tour, étourdi, assommé, perturbé par le sentiment grandissant d’être complètement étranger à ce milieu. Après tant d’années passées à Orléac, je connaissais chaque gredin, saltimbanque, ou voleur ; je veillais même par moments sur le petit Garin. C’est chose commune pour le clergé de Shallya que d’entretenir de bonnes relations avec les gens de mauvaise vie, car Shallya aime chacun de ses enfants indifféremment de sa condition de naissance.
Où que tu ailles, tu auras toujours le respect et l’amitié des gens. Ces mots de mère Clémence me reviennent en mémoire alors que je commence tout juste à prendre la mesure de l’altérité dans laquelle je me retrouve plongé, ici, à Castel-Brionne. Comme je ne sais trop combien de temps je serai amené à rester, je comprends qu’il me faudra œuvrer à reconstruire cette confiance envolée, et cela commence par demeurer ouvert envers autrui.
Rendant un discret salut shalléen aux malandrins assemblés, je m’apprête à rejoindre Solène et Guido, déjà plusieurs mètres plus loin, quand on tire sur ma manche. Surpris, je m’arrête, et baisse les yeux pour découvrir le visage d’un garçonnet m’adressant un regard implorant. Interdit, j’hésite un instant, touché par la supplique de l’enfant. Touché, je suis sur le point de m’enquérir du mal dont souffre sa mère, lorsque la voix de Guido résonne dans mon dos, visant non pas moi, mais bien le petit gars. Tournant la tête, je vois le sergent rebrousser chemin de quelques pas dans notre direction. S’ensuit une étrange altercation entre le soldat et le jeune mendiant, et je ferme les paupières, peiné par la rudesse des mots échangés. Lorsque je les rouvre, le garçon s’en est allé, laissant Guido maugréer en ces termes.

« Les gosses d’l’orphelinat, ça ! Sitôt qu’y sont capables d’parler et d’marcher, ils s’mettent à voler. C’est René l’Borgne qui les protèges, donc personne ose leur faire de mal, mais vous inquiétez pas qu’ils vous soutireront bien s’ils l’veulent.
Rah, quelle bande de p’tits merdeux.

– Frère Éloi est un orphelin. »

Par pitié ou par gêne, Solène l’interrompt bientôt, et je sens bien à son malaise que le sergent ne pensait pas mal faire. Détournant le regard, j’ai tout juste le temps de rétorquer d’un ton éteint avant que le sergent, manifestement confus, ne s’éloigne un peu, prenant quelques mètres d’avance.

« Ça ne fait rien. »

C’est faux. Evidemment que ça blesse, et nous le savons tous les trois. Je ne me considère pas personnellement lésé par les mots de Guido, mais n’en demeure pas moins que n’eut été ma chance de naître dans un dispensaire shalléen, j’aurais certainement moi-même grandi dans la situation de ces merdeux qu’il décrie. Je ne suis donc pas tant peiné pour moi que pour autrui. Je me doute bien que le gamin a déjà oublié la teneur de l’échange, mais j’aurais préféré éviter de le rabrouer ainsi, car à en croire les psaumes de Sainte Gontheuc, Shallya réprouve tout autant la violence physique que verbale. Muré dans un silence gêné, je chemine dorénavant machinalement au côté de Solène.

Quelques pas plus loin, Solène explique que l’heure à laquelle nous nous présenterons à l’hospice de Sainte-Olinde n’importe guère, proposant d’aller parcourir la Gâtine à ses heures les plus vivaces plutôt que de rentrer sans délai. En ce sens, la sœur à la blanche robe propose de se rendre à la taverne, ou, à ma grande surprise, au théâtre. Je dois m’avouer étonné de l’existence d’un théâtre en ce quartier de Castel-Brionne : de ce que j’en sais, ces établissements sont d’ordinaire le fait de la noblesse ou de la grande bourgeoisie, de clients fortunés en somme. Peut-être s’agit-il ici d’une scène pour trouvères et baladins de moindre envergure ?
En tout état de cause, un tel lieu ne sera pas moins indiqué pour discuter avec Solène. Nonobstant la lueur malicieuse dans le regard de Solène, j’acquiesce donc en réponse à son invitation.


Va pour le théâtre donc.
Frère Éloi Voie du Prêtre Mystique
Profil : For 9 | End 9 | Hab 8 | Cha 11 | Int 11 | Ini 8 | Att 9 | Par 8 | Tir 8 | Mag 14 | NA 1 | PV 75/75

États temporaires
Une vie de Paix : +1 à tout jet visant à guérir un patient blessé, malade ou empoisonné.
La vie avant tout : doit tenter d'interrompre les affrontements auquel il assiste, à moins que le combat ne soit mené contre des ennemis.

Compétences :
- Maîtrise de l'Aethyr (1)
- Coriace : -1D3 dégâts subis.
- Réflexes éclairs : +1 aux tests d'initiative en situation de surprise.
- Résistance accrue : +1 aux tests d'endurance.
- Sang froid : +1 aux tests de caractéristiques effectués en situation de stress ou tension.
- Volonté de fer : +1 aux tests de volonté.
- Traumatologie : Sait administrer les premiers soins ou favoriser une guérison plus rapide.

- Alphabétisé : Capable d'écrire et de lire le Bretonnien.
- Langage secret (Classique) : Capable d'écrire et de lire le Classique.
- Législation : Sait manipuler le droit à son avantage.
- Doctrine du Culte (Shallya)

- Cuisine : Se débrouille en cuisine. +1 pour détecter des substances nocives dans la nourriture.
- Empathie
- Affûtage mental
- Incantation - Shallya
- Sens de la magie
Équipement porté sur soi :
8 sous d'argent 8 deniers
- Bâton de marche
- Robe de bure jaunie / Tenue en lin / Ceinture / Sandales
- Grande sacoche contenant couverts, rations diverses
- Livre de prière de Shallya
- Amulette de Shallya
Fiche wiki[Annexe] Brionne et Orléac

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