Gerard haussa les épaules, l’air bien peiné.
« Eh bien c’est la dernière session, c’est pas aujourd’hui que tu vas rejoindre une commission. Si tu veux des infos, je… Eh bien je ne sais pas trop, je ne lis pas trop les journaux. »
Le cousin semblait en effet avoir passé plus de temps chez le coiffeur que dans un comité de quartier récemment. Il regarda Niklaus avec des petits yeux, l’air totalement bêbêtte, aussi inutile que d’habitude.
Quand soudain, comme s’il se rendait compte tout seul de son manque d'intérêt, il se pencha sur son siège.
« Attend une minute. »
Et discrètement, il quitta son banc pour glisser au bout, afin d’aller se répandre en tous petits murmures avec quelqu’un d’autre pas loin.
Laissé tout seul dans son coin, Niklaus pouvait ainsi profiter du discours du stathouder qui avait l’honneur de pouvoir maintenant trôner sur le cathèdre central de l’Orateur, le président du Burgerhof retraitant juste en-dessous, devant la petite tribune pourtant réservée aux intervenants. Place étrange que celle du stathouder : Officiellement régent du Westerland, il possédait une majesté royale pour les convenances et la diplomatie étrangère, quand bien même les Marienbourgeois ne supportaient pas les Rois et n’apprécieraient pas de voir un stathouder qui soit autre chose qu’un homme docile et sans ambitions.
« Mes honorables collègues. Honorables collègues. Cette dernière séance de session parlementaire est l’occasion, comme à chaque fin de session bisannuelle, de dresser un bilan, et de présenter au peuple de Marienburg, ainsi qu’à votre attention, les ouvrages qui ont pu être réalisés dans l’intérêt de la ville et du pays des Jutones. Il y a de nombreuses personnes qu’il faut justement remercier pour tout ce qui a pu être accompli, mais ces premiers remerciements, ils vous reviennent à vous, députés du Burgerhof – Votre travail et votre vigilance constante a été nécessaire au travail des commissions, et rien n’aurait pu être achevé sans votre zèle de tous les instants. En tant que stathouder, cela a été un honneur de pouvoir débattre avec vous dans cette assemblée du peuple. »
Tout le monde applaudit – Cela était logique, puisqu’ils s’applaudissaient eux-même.
Niklaus tenta bien de regarder qu'est-ce qu'ils se racontaient devant. Les directeurs avaient les yeux rivés vers le stathouder et ne disaient rien, et les députés derrière, Niklaus ne saisit que quelques bribes de conversations bien peu passionnants et décousus. Aucun secret d'État qui allait naître soudainement sur la bouche de quelqu'un, comme par hasard. Il faut dire que les débats entre Directeurs étaient généralement étonnamment rapides et sans aucun heurts : Ils avaient l'intelligence de tout négocier en privé avant leurs réunions.
« Marienburg conclue une nouvelle année faste. Je laisserai le directeur Van de Kuypers présenter les chiffres enregistrés par la commission permanente du commerce, mais les indicateurs sont bons : Jamais le commerce n’avait été aussi dynamique. Je laisserai le directeur Fooger présenter les chiffres des travaux publics, mais jamais nous n’avons autant rebâti et rénové pour assurer la prospérité et le confort des Jutones. Si les chiffres sont meilleurs que jamais, cela veut également dire que de nouveaux défis se dressent devant nous – des défis qu’il nous faut toujours relever, ensemble, pour assurer la sécurité de nos habitants et partager une prospérité qui ne doit pas seulement servir aux plus fortunés d’entre nous. »
Il y eu à nouveau des applaudissement, soudainement bien moins partagés. Il est vrai que la ville de Marienburg allait mieux que jamais – La destruction du Kislev et de l’Empire y étaient plus pour quelque chose que la politique du gouvernement despotique ; Même si cela avait supprimé des débouchés commerciaux, cela avait également permit d’éloigner un temps la concurrence d’Erengrad et forcer les villes du Reik à se reposer entièrement sur leur ennemi juré Marienbourgeois. En tout cas, cela continuait de clouer le cercueil des discrétionnaires.
« Les efforts doivent être constants. Et ils doivent amener une juste récompense. L’année prochaine, lorsque vous honorables députés seront à nouveau convenus pour démarrer une nouvelle session, il nous faudra redistribuer les fruits récoltés aujourd’hui à nos habitants. C’est un devoir qui nous incombe, avant que chacun puisse profiter de la richesse à laquelle il a participé, jusqu’au plus humble des habitants. »
Gerard revint durant le discours du Vieux Morse, accompagné de quelqu’un.
Souffleur de verre est un métier physique, dangereux et éprouvant, au milieu de la chaleur, à se concentrer sur un ouvrage extrêmement fragile. Risquant trop souvent l’incendie et l’explosion, la guilde des verriers de Marienburg s’est réfugiée sur un îlot solitaire. Alors même que son travail est éreintant et difficile, les clients de la guilde sont exclusivement des bourgeois riches et des nobles, qui peuvent se permettre d’acheter une œuvre aussi magnifique que coûteuse. Aussi, les Verriers, par tradition, sont rarement intéressés par le camp des despotiques ; Par tradition, ils ont toujours accepté d’être laissés à l’écart, avec peu d’impôts et de contrôle de la part du pouvoir, peu solidaires tant géographiquement que socialement avec les autres emplois demandant de la force et de la main d’œuvre. Il était peu étonnant donc que leurs représentants aient muté du côté gauche du Burgerhof sans rejoindre la Collusion de Kuypers.
Jheronimus était un de ces représentants de guilde. Très loin d’un apparatchik : Orphelin, il bossait depuis l’âge de sept ans pour la guilde des Verriers. À cette époque il se contentait de passer le balais le soir, puis on lui demanda de nettoyer du matériel, puis de s’occuper de signer de la paperasse pour les contrats. La Guilde lui avait tout enseigné, et de l’âge de dix-sept jusqu’à ses quarante-sept ans, il avait appris à maîtriser ce travail si complexe de souffleur. Il avait grandit tous les échelons, de simple commis, à celui d’apprenti, avant de devenir compagnon et maître. Il avait rencontré sa femme dans sa guilde, acheté son premier logement grâce à un emprunt de la guilde, et maintenant, ses enfants avaient pris sa suite et étaient également devenus compagnons artisans. Personne n’était plus fidèle que lui. Aujourd’hui, il se dédiait à la politique, et tout en dirigeant les contrats et les règlements de la Guilde des Verriers, il ne manquait jamais d’être élu en interne pour être envoyé à la députation, depuis six ans maintenant.
C’était un homme simple, travailleur, aimable et gentil avec les jeunes apprentis, fidèle à son épouse et sa famille, dévot honorant les Dieux – Véréna avant tous les autres. Mais derrière ces airs sincères de bon patriarche, il était également un politique aguerri, qui savait clairement quels étaient ses intérêts. Pas le genre de personne qu’il fallait sous-estimer, quand bien même il n’avait pas eu une grande naissance et n’était entré au Burgerhof que relativement récemment.
« Honorable collègue. Votre cousin m’a dit que vous souhaitiez prendre la parole devant un des présidents de commission. Y en a-t-il une qui vous intéresse en particulier ? »
« Nous ne devons jamais oublier ce qui nous unis en tant que Marienbourgeois : L’amour du travail, et du travail bien fait. L’honnêteté. La pugnacité, devant toutes les épreuves. Mais c’est également la solidarité. L’amour de notre prochain. Les étrangers pensent que nous aimons l’argent ; Mais l’argent n’est pas un but en soi. L’argent doit circuler. L’argent sert à échanger, à permettre le travail, il sert à nous unir, pas à être accumulé. C’est cette philosophie qui a guidé l’action du gouvernement et des commissions au cours de ces deux dernières années, et l’heure est à présent de vous présenter le bilan de leurs actions. »
Le stathouder se retira de la cathèdre sous les applaudissements généralisés. L’Orateur pu donc reprendre sa place, et s’exclamer durant l’ovation :
« La parole est au très honorable Karl den Euwe, vice-président de la commission des affaires étrangères. »
« Je ne suis pas trop au courant du cancan autour de la Défense, c’est un sujet tout de même réservé aux spécialistes, et il n’y a pas vraiment de débats de partisans autour… La Santé, pareil, c’est pas une réalisation à laquelle le Directoire tient, juste la Grande-Prêtresse de Shallya qui est pleine de bonnes volontés, elle est en Croisade toute seule contre la misère et la maladie, et elle s’est attirée beaucoup d’ennemis.
Par contre, pour les autres affaires, j’ai bien quelques potins à vous offrir… Pas grand-chose, mais vous devez aimer les discours, vous trouverez bien de quoi broder autour.
Je suis bien prêt à vous offrir quelque chose… En tant qu’ami. Vous voulez bien de mon amitié, honorable collègue ? Si jamais j’avais un service à vous demander dans le futur… Vous me le rendriez ? »


