La non-vie apportait avec elle son insidieuse lassitude qui vous gangrenait peu à peu l’esprit, tant et si bien que, pour y échapper, il fallait souvent tomber dans d’innommables travers. Lucretia l’avait bien fréquemment constaté, chez ses pairs ; rares étaient ceux qui se contentaient de leur immortalité comme si de rien n’était. Certes, ils affichaient tous une nonchalance contrôlée et impérieuse, mais, dès lors que l’on grattait quelque peu, tout s’effritait pour laisser place à une folie à peine voilée. Certains se complaisaient dans la torture, chassant et capturant tout ce qui passait à leur portée pour éplucher la chair de leurs captifs jusqu’à découvrir l’essence même de ce qu’elle dissimulait. D’autres se livraient à des cabales dont la finalité ne se répercuterait que cinq générations plus tard, et ils s’amuseraient alors de voir les familles grandir et prospérer avant de chuter comme de vulgaires dominos, emportant toute la fratrie avec elles. Il y en avait pour se consacrer entièrement à l’art de l’Aethyr, et d’autres, encore, pour s’abîmer dans les plaisirs de la chair. Quel était celui de Lucretia ? Elle-même ne le savait pas vraiment. Mais ce qu’elle n’ignorait pas, en tout cas, c’est que si bien des vampires s’adonnaient au stupre jusqu’à en perdre la raison, aucun de ceux qu’elle avait connus s’y était aussi bien abandonné qu’une certaine humaine.
Le regard qu’elle lui avait jeté s’avérait aussi adorable que dérangeant. Les pupilles dilatées, Dokhara avait contemplé la Lahmiane avec l’expression béate de celles qui aiment au-delà de toute rationalisation. Elle avait alors eu le petit sourire gêné de celles qui hésitent, tout en se mordillant la lèvre inférieure par l’appréhension qui les gagnait. L’espace d’un instant, son visage, que l’on eût juré tout juste sorti de l’adolescence, avait arboré toute la pureté innocente de l’indicible passion. D’abord, quelques douces caresses effectuées çà et là, quelques regards qui se perdirent légèrement sous un tissu défait, et quelques timides embrassades qui s’échangèrent. Mais, lorsqu’elles tombèrent toutes les deux sur le lit, l’une au-dessus de l’autre, les éclats de rire se turent, et une pause incertaine, presque embarrassante, figea durablement le temps. L’ingénuité des traits de Dokhara s’estompa alors peu à peu cependant que sa respiration s’amplifia de seconde en seconde, et elle changea du tout au tout. Bachelette un instant auparavant, elle était devenue une farouche guerrière prête à tout dévaster sur son passage.
En tant que participante, et, peut-être même, victime, Lucretia ne se voila pas la face ; la jeune femme voulait conquérir son corps de toutes les manières possibles, et cette ardeur inquisitrice avait tout pour allumer son propre désir. Empressées, les mains fouillèrent sous les vêtures, bien décidées à révéler tout ce qu’elles pouvaient découvrir. Certains habits eurent l’outrecuidance de résister, et il n’en fallut pas davantage pour que les précieuses étoffes, qu’un paysan aurait mis une année à s’offrir, fussent arrachées avec une fougue sans conteste. Les coutures se crevèrent sur de frêles épaules et de délicates poitrines, les faufilures sur d’étroites hanches et des fesses opalines, et la Lahmiane s’empara de tout ce que son amante avait à lui offrir avec une concupiscence à peine masquée. Jusqu’alors allongée sur le matelas, elle se releva brutalement, n’attirant que plus encore la jouvencelle tout contre elle en la harpant fiévreusement. Lèvres contre lèvres, elles s’embrassèrent à en perdre le souffle, s’enlaçant, emmêlant leurs chevelures qui cascadèrent sur leurs épaules unies.
Tandis que les langues se cherchaient que pour mieux se retrouver, le goût capiteux du sang se fit sentir, et un vif appel cueillit l’Immortelle au plus profond d’elle-même. Celui d’en avoir davantage, de croquer dans cette chair dénudée, si vulnérable, pour en aspirer toute l’essence vitale. Celui de la transformer en victime suppliante qui gémirait malgré elle au creux de son oreille alors même qu’elle s’abreuverait de son sang. Lucretia se détacha de sa compagne, et, tandis qu’elle la contemplait l’espace d’un instant, ses pupilles scintillèrent d’une lueur plus avide encore.
Faire rouler Dokhara sur le côté ne fut d’aucune difficulté pour Lucretia, pas plus que de la maintenir fermement entre ses jambes. Là-haut, une fois son assise confortée, elle ne put s’empêcher de l’observer avec attention. Ce petit cœur battait frénétiquement au sein même de ce faible corps, lequel s’agitait lui aussi dans tous les sens, tentant en vain de se libérer. Pourtant, ces yeux violacés, aux pupilles bien trop grandes, en disaient long ; de cette façon, Dokhara lui hurlait silencieusement son envie inavouable d’être possédée, que sa geôlière fît d’elle ce que bon lui semblait. Aussi la Lahmiane joua-t-elle un temps avec elle, humant son cou, effleurant sa peau de ses lèvres, puis traçant dans ses chairs d’infimes sillons déchiquetés de rouge.
Mais à trop y participer, la baronne de Bratian y prenait un violent plaisir, lequel grandissait de plus en plus, et devait se forcer à se contrôler pour tourmenter son amante sans céder elle-même à ses propres pulsions. Car Dokhara, perfide, ondulait sous elle, tout en lui exposant délibérément son cou. Lucretia n’avait qu’à y plonger les crocs, une bonne fois pour toutes, et, bien qu’acculée, la baronne de Soya aurait eu là tout ce qu’elle avait souhaité. Facile. Bien trop facile ; la Lahmiane ne lui accorderait pas tout de suite ce sanguinolent mais suave présent.
Dans ce jeu d’ego, de dignité et de fierté, l’Immortelle désirait rafler tous les mérites, toutes les récompenses, ne laissant à sa compagne que quelques miettes avec lesquelles se consoler. Aussi, à cheval au-dessus de son amante, Lucretia glissa une main derrière elle, main qu’elle faufila entre les cuisses de sa protégée. Ce n’était pas ce qu’elle voulait. Pas tout à fait. Elle protesta, gronda, gémit. Elle se tortilla, rua, avant de s’immobiliser dans un soudain soupir. Bien décidée à lui faire rendre les armes sous le joug d’un plaisir coupable, l’Immortelle prolongea ses caresses tout en maintenant fermement sa victime d’une poigne puissante. Elle s’en amusa fortement ; sous les effets de ses drogues, le moindre contact prodiguait à Dokhara un violent tressautement chargé d’un reflux de désir qui semblait puissamment lui remonter à la tête. Bien qu’elle tâchât de résister, son corps se cambrait, ses pieds remuaient, et ses lèvres s’entrouvraient pour que s’en échappassent aussi bien des gémissements contrits que des malédictions à l’encontre de sa tortionnaire. Cette dernière jeta un petit coup d’œil derrière elle, en direction de la fenêtre dont les battants ouverts donnaient sur la Lysk. Un léger rire s’écoula de sa gorge, avant de lancer, d’un ton faussement ingénu :
« Vous jouez à merveille le rôle de la martyre, dites-moi. Pardon, ce n’est pas ce que vous souhaitez ? Pourtant, je vous l’assure ; eu égard à cette fenêtre ouverte et ces cris que vous lâchez dans l’air vespéral, la totalité de l’auberge est témoin du contraire. Ecoutez donc cela ! »
Nouvelle caresse, plus intime, plus profonde, cette fois-ci ; nouvel élan, plus rageur et belliqueux ; nouveau gémissement, plus puissant et prononcé que jamais.
« Merci, c’est tout ce que je voulais savoir » lança-t-elle dans un sourire des plus goguenards.
L’autre réaction que son otage eut alors fut bien celle qu’elle attendait, mais l’espace d’un moment seulement. Et pour cause, Dokhara tenta de s’emparer de la main de sa comparse pour la retirer, mais, devant la force que manifestait l’Immortelle, ne put triompher. Elle se contorsionna, regimba, mordit et griffa ; en vain. Aussi décida-t-elle de prendre Lucretia à contrepied.
Harpant le pouce de cette dernière, la jeune femme l’aiguilla tout droit entre ses propres côtes. L’ongle commença à entailler légèrement la peau, mais, loin de s’en récrier, Dokhara soupira de plus belle avant d’en demander davantage. Lucretia tiqua, surprise par ce brusque changement de règle, tant et si bien que son amante en profita pour n’user que plus encore de cet ongle qui lui lacérait les chairs. Le sang coula sur le long de son flanc, avant d’être absorbé par un matelas désormais bien moins blanc qu’il ne l’avait auparavant été.
La Lahmiane désira retirer sa main, mais sa compagne l’en empêcha. Le regard de la vampire se fit plus distant, tout autant que l’expression de son visage, et, malgré elle, elle ne put se retenir de la jauger de bas en haut.
« Est-ce donc cela, ce à quoi vous aspirez véritablement ? Est-ce ainsi que je dois vraiment vous découvrir, telle que vous êtes ? S’agit-il de votre plus profonde nature, lorsque, sous les effets d’une drogue qui vous transcende, votre contenance et vos faux-semblants s’effritent avant de s’effondrer ? »
L’inaction soudaine de la Lahmiane, somme toute assez étonnée de la tournure que prenaient les évènements, l’avait figée telle une statue. Une pause qui se révéla comme étant la pire des géhennes pour cette praticienne de la souffrance. La baronne de Bratian n’obtient qu’une seule et unique réponse, tandis que sa proie se tortillait d’impatience.
- PLUS FORT !
Comme revenant de loin, Lucretia secoua imperceptiblement la tête, ayant du mal à réaliser tout cela.
« L’algolagnie, donc. Voilà ce que vous répugniez à me montrer mais que vous désiriez ardemment que je sache. Très bien… Voyons cela. »
Plissant les yeux, davantage par curiosité que par véritable envie, l’Immortelle enfonça doucement mais lentement son ongle dans la peau de la jeune femme, et cela jusqu’à la cuticule. Elle sentit les chairs s’ouvrir sous la pression de son pouce, se déchirer proprement sous le fils d’acier que constituait le phanère. Elle le vit pénétrer le flanc de Dokhara, s’enfoncer toujours plus profondément, créant une béance que seul un corps étranger venait momentanément boucher. Une incommensurable douleur se lut alors sur le visage de la jouvencelle, douleur qui, tout d’un coup, se mua en inexorable plaisir sitôt que la vampire attoucha son intimité. Ses yeux se retournèrent dans leur orbite, son visage bascula vers l’arrière, et son menton pointa vers le plafond, comme une série de gémissements répétés fusèrent d’entre ses lèvres.
Il y avait là quelque chose de fascinant, dans ce spectacle. Quelque chose de macabre, de malsain, mais la curiosité morbide qu’éprouvait parfois Lucretia prit le pas sur sa raison. Elle ne cherchait plus son propre plaisir, ni même celui de sa protégée, non. Désormais, elle n’était plus qu’en quête de la finalité de cette aberration. Là, ce furent quatre ongles qui ceignirent la peau de Dokhara, avant de la crever sous une nouvelle pression. Quatre doigts qui vinrent fouiller ses chairs, mais d’une manière et à un endroit qui n’était aucunement indiqué. Là, sous sa maigre et liliale poitrine, au-dessus d’une hanche légère, une main se plantait fermement au sein même de son être.
Nouvelle torsion, nouvelle torture. Nouvelle extase, que vint ponctuer un léger éclat de rire.
« Si jeune… Et pourtant déjà si aliénée. »
S’arrêtant subitement, la Lahmiane chercha du regard un objet précis dans la pièce, avant de s’y précipiter. Elle n’eut pas d’autre choix que de retirer sa main des plaies qu’elle avait ouverte, et un flot de sang s’en échappa. L’odeur, capiteuse, monta à la tête de la Lahmiane, qui se contenta simplement de se lécher les doigts, avant de s’emparer d’un couteau des plus acérés. Voilà qui pouvait être probant, et bien plus élégant que le dernier carnage qui avait labouré le ventre de Dokhara. Une pointe aussi tranchante et effilée sectionnait la chair aussi aisément que la gaze ; l’on ne sentait presque rien lorsqu’elle perçait la peau. C’est pourquoi Lucretia découpa très, très lentement.
Elle fit décrire à l’extrémité du couteau quelques arabesques sur le galbe intérieur du sein droit. Dans cette lenteur d’agonie, la Lahmiane pouvait, en se concentrant suffisamment tout en occultant les soubresauts répétés de sa compagne, entendre la pointe qui sillonnait la peau blanche dans un soupir ténu. Déchirant, lacérant l’épiderme, ce dernier se mit à pleurer, et une perle de sang goutta d’abord avant de se transformer en un mince filet carmin. Le liquide rougeâtre commença à couler en rigoles ininterrompues au milieu du vallon laiteux, liquide que vint délicatement laper la Lahmiane avant de poursuivre ses œuvres. Dans une nouvelle courbe, le couteau s’attaqua alors au ventre de la jeune femme, sa lame incisant la peau, puis ciselant la chair. A sa manière, Lucretia la scarifia presque à la façon des stryganis, dans des motifs éclectiques et ésotériques au travers desquels se mêlaient mysticisme et magie noire. Puis, enfin, le couteau poursuivit sa route, toujours plus bas, continuant de fendre tout droit vers ses lèvres intimes.
Dokhara le sentait bien, c’était inéluctable. Elle savait ce qui allait arriver, et avait pleine conscience, au travers de sa folie, de ce que la lame allait traverser. Pourtant, elle continuait ribon-ribaine de s’extasier à n’en plus finir dans une jouissance lacrymale qui lui baignait ses longs cils refermés. A mesure que la pointe se rapprochait, Lucretia se raidissait quelque peu, appréhendant elle aussi la trajectoire décrite et la réaction de sa consoeur. Mais, frappée de cette éternelle curiosité, elle ne s’arrêta pas. Elle observa avec désir et attrait, le regard bien ouvert, l’expression de la jeune femme, entr'ouvrant sans même s’en rendre compte de plus en plus la bouche comme pour aspirer la moindre de ses émotions. A quelques pouces de son objectif, elle arrêta le tranchant. Nouveau gémissement, mais de frustration, cette fois-ci, et la main de Dokhara vint saisir la sienne pour l’enjoindre à continuer. Lucretia, ébaubie, secoua la tête dans un dépit toutefois amusé.
« C’est si… Confondant », souffla-t-elle pour elle-même avant de reprendre et de terminer sa course. Le couteau scalpa nettement le bas-ventre, s’engouffrant là où il n’aurait jamais dû aller. La peau si délicate et si sensible se gorgea de sang, se colorant d’un rouge sombre qui vint se répandre sur les draps. Si la douleur fut présente, de manière évidente, la quintessence de la jouissance fut également atteinte sous les yeux aussi atterrés que captivés de Lucretia.
« … Ma pauvre enfant, mais qu’allez-vous donc devenir… ? »
C’était une véritable question qu’elle se posait là. La scène qu’elle venait de vivre, et à laquelle elle avait participé, jamais la Lahmiane n’en avait connu de semblable. Tout au pire avait-elle ouï quelque rumeur que ce fût à propos de vampires millénaires qui en étaient venus à se livrer à de telles activités, car seule une extrême et précise douleur parvenait à leur procurer un semblant d’émotions. Mais il s’agissait justement d’Immortels ayant vécu un nombre d’années incalculables, aucunement d’une humaine dans la fleur de l’âge ainsi que l’était Dokhara. Et cela était d’autant plus fascinant que lorsqu’un mortel passait de l’autre côté du voile de la mort, tout en parvenant à y survivre, son tempérament d’autrefois s’en retrouvait transmué au-delà de tout propos. Le caractère d’un homme, ou d’une femme, ainsi transformé s’amplifiait dans des extrêmes qu’il était difficile de quantifier. Oui, la Lahmiane pourpensait sur cette fatalité. Comment se comporterait alors sa protégée une fois soumise aux affres de la non-vie ? Eu égard à sa nouvelle nature, que pourrait-elle faire de plus innommable ? Elle brûlait de le découvrir.
« A croire que seule la douleur vous convainc encore d’être en vie. Quid de ce que vous deviendrez bientôt, alors ? Quid de la mort ? »
La vampire attrapa la baronne de Soya à la gorge avant de la redresser sur pied et de la plaquer contre le mur. D’une main, elle la souleva davantage encore, jusqu’à ce que sa proie ne touchât plus le sol. Intéressant mélange que celui où la rage se mêle à l’abandon de soi. Manquant d’air, Dokhara compulsait contre la paroi, griffant de ses ongles cette main qui la maintenait fermement. Sa bouche s’ouvrait et se refermait, tentant en vain d’avaler des goulées d’air qui sans cesse lui manquaient, et ses pieds battaient dans le vide en quête d’un support sur lesquels se reposer.
« Là encore, il vous faut de l’aide, n’est-il point… ? » murmura sa tortionnaire, laquelle l’observa de bas en haut. Les plaies qu’elle avait ouvertes dans les chairs de sa consœur continuaient de déverser un sang qui sillonnait sur les reliefs de son corps, et la gravité appelait naturellement le liquide à venir rejoindre un point très précis de son être, lui aussi nullement épargné par les entailles et les lésions. Continuant de stranguler la jeune femme, Lucretia s’abaissa, venant pleinement récupérer l’ichor de sa langue et de ses lèvres. Bien que sur le point de dépérir, son amante trépida et s’ébroua frénétiquement, mais pour des raisons bien distinctes de celle pour laquelle Morr était en passe de faucher Dokhara.
Lucretia venait tout juste de guérir les blessures qu’elle avait infligées à Dokhara lorsque celle-ci, qui n’avait pas cessé de fixer le plafond cette dernière heure, réagit enfin. D’abord, les battements du cœur de la jeune femme s’accélérèrent imperceptiblement, puis une respiration se fit plus profonde que d’ordinaire. Finallement, le léger bruissement de soie que produisirent ses cils sur sa peau indiqua à la vampire que sa consœur avait émergé. Tandis qu’elle remuait faiblement, elle laissa échapper le collier d’argent qu’elle avait recueilli lors de sa dernière utilisation. La Lahmiane, en le contemplant, préféra afficher un petit rictus triomphant tout en retenant difficilement une grimace. Quelle idée stupide n’avait-elle pas eue là.
Dokhara, après avoir retrouvé et sa respiration, et un semblant de ses esprits, s’était atêtée à l’idée que pouvait se faire la vampire à propos de la douleur. Il fallait, lui avait-elle dit, apprendre à l’aimer, à la désirer. Lucretia l’avait considérée avec ce petit air supérieur et arrogant qu’elle affectait tant ; elle n’y croyait guère, et morguait même cet état d’esprit. Mais, par sarcasme, elle s’était malgré tout pliée au jeu, quoiqu’en le prenant au pied de la lettre. Avec une nonchalance déguisée, elle avait usé du collier d’argent de la manière que les hétaïres de Cathay utilisaient de petites boules reliées entre elles pour se procurer un plaisir secret. A dire vrai, bien qu’agissant avec une extrême lenteur pour ressentir chacun des petits maillons qui composait la chaîne, elle n’avait jamais goûté à l'extase. Au contraire, rarement n’avait-elle ressenti une telle douleur au plus profond d’elle-même, la dévorant en son point le plus sensible. Mais, regardant fixement Dokhara dans les yeux, elle lui avait prouvé, dans ce message équivoque, qu’elle préférait de loin dompter plutôt qu’aimer.
Elle le regrettait à présent ; bien que s’étant abreuvée du sang de Dokhara pour se régénérer le plus possible, la Lahmiane appréhendait fortement les prochaines journées passées à cheval pour se rendre dans le nord du pays. En réalité, elle commençait déjà à songer à certains stratagèmes pour retarder leur départ et s’accorder un peu plus de temps de récupération. La ville était magnifique ; ne voulaient-elles pas en profiter pour la visiter ? Elles venaient toutes les deux de détruire, au cours de cette dernière nuitée, une partie de ces nouvelles vêtures qu’elles avaient achetées la veille ; ne serait-il pas probant que d’aller en essayer de nouvelles ? Elles allaient s’engager dans un long périple ; ne valait-il pas mieux choisir leur guide avec précaution, et ne pas se lancer à tête perdue dans l’aventure ? Ce qui était certain, en tout cas, c’était que si elle avait fini par céder aux caprices de Dokhara, laquelle voulait absolument récupérer la tête d’élan de la grande salle, elle n’avait pu être en mesure de jouer avec.
Levant la tête, la Lahmiane paresseusement allongée observa la pièce. Celle-ci avait été mise sens dessus dessous. Les bagages, autrefois bien rangés, avaient hasardeusement été répartis aux quatre coins de la chambre, et les affaires qu’ils contenaient répandues sur le sol. Les draps avaient parfois été lacérés, Lucretia ne savait comment, mais, à l’instar du matelas, avaient été souillés par une quantité de sang. Le lit, qui avait pourtant été contre ce mur, là-bas, qui arborait lui aussi une trace sanguinolente à mi-hauteur, se trouvait désormais au milieu de la pièce, et plusieurs chandelles manquaient à l’appel sur le lustre suspendu au plafond. Soupçonneuse, l’Immortelle dévisagea sa protégée.
Celle-ci lui rendit un regard ô combien comblé, en dépit de tout ce qu’elle avait pu vivre durant la nuit. Elle avait perdu toute la folie qui l’avait alors habitée, oublié cet état de perdition qui l’avait amenée à tout faire pour en avoir davantage, et affichait désormais ce petit air doux et ingénu, voire même un peu gêné, qui la rajeunissait bien trop. Présentement, sans doute se trouvait-elle dans une disposition de langueur accomplie qui, accumulée à toutes ces drogues qu’elle avait ingérées la veille, lui faisait perdre pied avec la réalité.
- Je t'aime.
Lucretia la dévisagea soudainement dans un silence de cathédral, et l’on eût juré qu’une brise froidureuse venait subitement d’entrer dans la pièce par la fenêtre encore ouverte. Elle ne pipa mot, se contentant de hausser un hautain sourcil inquisiteur à l’attention de la jeune femme, comme pour la mettre au défi de répéter ce qu’elle venait de dire. Mais, alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir la bouche pour la recadrer plus ou moins froidement, l’on toqua à la porte. Oubliant tout ceci, Lucretia se leva brusquement, enfila un dessous qu’elle ne prit pas la peine de refermer, et alla répondre à la porte.
Le service ancillaire, en la présence d’une fillette d’une douzaine d’années, se présenta tout sourire pour lui demander, d’une voix enfantine, si elles désiraient quoi que ce fût. La réponse ne se fit pas attendre du côté de Lucretia ; un bon bain chaud. La gamine, se rendant compte de la légèreté inhabituelle de la vêture de sa cliente, sembla perdre en confiance, et ce ne fut que pire encore lorsqu’elle prit conscience de l’état dans lequel se trouvait la chambre. Ses yeux effarés se posèrent sur le lit maculé de sang où s'étendait toujours Dokhara.
« Eh oui, petite, la nature ne l'a pas gâtée, déclara sournoisement Lucretia. Mais tu verras, toi aussi, quand tu auras tes règles. Allez, file donc. »
Elle referma la porte.





