Décor flou. Goutte de sueur sur le front. Faim et soif.
Un écho résonne. Mes propres mots. Un peu plus tôt.
- C'est paradoxal. J'ai piqué votre curiosité car vous avez dès le début vu à travers le masque. Vous aviez deviné mon intérêt malsain lorsque vous m'aviez montré la terrible puissance destructrice de votre magie. Vous aviez deviné mon désir de jouer avec les interdits, avec la sinistre entité que vous étiez. Entourée d'une prêtresse de Rhya et d'un prêtre de Sigmar, vous saviez pourtant que je ne pourrais résister au désir de côtoyer l'anathème monstrueuse que vous étiez. Ce sont mes travers qui vous ont intéressé. Pourtant... j'ai toujours craint votre réaction si vous saviez "vraiment". Comme s'il y avait plusieurs couches de mensonges, et que je craignais que vous arriviez au noyau.
Respiration difficile. Vêtements constricteurs. Tellement chaud.
Lucrétia. Si désirable. Si parfaite.
Mes deux mains. Son visage. Mes doigts effleurent ses joues. son menton. Sa nuque. Ses clavicules. Ses seins. Je saisis ses bras. La pousse. Elle a confiance. Ne résiste pas. Tombe dans le lit. Éclats de rire. Au-dessus d'elle. L'embrasse doucement. Lèvres se mêlent. Caresse ses cheveux d'une main. Son corps de l'autre. Baiser s'intensifie. Les langues se mêlent. Appuie la mienne contre sa canine. Perle de sang. Apéritif pour vampire.
Lèvres se séparent. Vêtements arrachés. Mouvements désordonnés. Regards trahissant la concupiscence mutuelle.
Roulons sur le lit. Couchée sur moi. Boucles rousses chatouillent mon visage. Genou entre mes jambes. Sang la rend plus agressive. Elle lèche ma nuque. Se retient de croquer.
Elle se redresse. Assise sur moi. M'observe comme un prédateur. Se mord la lèvre avec une canine. Je suis une proie acculée.
Ma vision trouble. Respiration incontrôlable. Odeurs. Savon des draps, bois humide du plancher, relents de la Lynx par la fenêtre ouverte, parfum de Lucretia.
Encore des échos de moi-même. Images déformées qui dansent autour de moi. Résonnent dans mes oreilles.
- Slaanesh... c'était un prétexte. Je le sais. Une excuse facile. "Ce n'est pas moi, c'est le Corrupteur le responsable". Mais bien avant de rejoindre son culte, j'étais déjà l'esclave de mes désirs. Besoin de sexe, de plaisir, de souffrance, d'expériences, d'adrénaline, de danger. Des sensations fortes, qu'importent lesquelles. C'est cette femme que je suis, qui tue des aubergistes sans remords, torture l'esprit d'un gitan amoureux, corrompt toute forme d'art, copule avec des mutants et des vampires, et se complaît dans la destruction et la souffrance qu'elle sème. J'entretenais ma propre culpabilité face à mes actions pour le plaisir d'en souffrir, mais je suis las de cette illusion. J'ai appris tant de choses sur moi à vos côtés, que j'avais obstinément refusé de voir auparavant. Ca devrait me terrifier, mais bien au contraire, j'adore ça. J'avais tellement peur de devenir une lahmiane lorsque vous me l'avez proposé, peur de mourir, peur de ce que je perdrais, peur des conséquences, peur de vous, peur de moi qui en serais indigne. Aujourd'hui toutes ces peurs sont balayées, et je ne rêve plus que du moment où enfin vous aspirerez jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et où je pourrais me repaître du vôtre pour que nous soyons unies à jamais. Vous n'imaginez pas à quel point il m'est difficile de rester pragmatique quant aux dangers que nous encourrons encore ici, à Erengrad, pour ne pas vous supplier de le faire ici et maintenant.
J'observe sa canine. Tellement envie. Je tourne ma tête sur le côté, étirant ma nuque. Invitation.
Assise sur mon bassin. L'une de ses mains, derrière elle. Force le chemin entre mes cuisses serrées.
Je ne veux pas. Je serre les jambes. Je veux me relever, approcher ma nuque de ses dents.
MORDEZ-MOI !
Une main sur mes côtes. Me plaque contre le lit. L'autre écarte mes cuisses sans difficulté. Sourire narquois. Fière d'elle.
Mes deux mains sur la sienne. Je tente de me libérer. Impossible. Implacable.
Drogue trop forte. Caresses trop intenses. Soubresauts. Tremblements. Spasmes. Impossible de se dégager. Impossible de se contrôler. Esprit s'étiole, se fragmente.
BESOIN DE PLUS
Saisit son pouce. Ne tente plus de me libérer. L'oriente entre deux côtes. Appuie. PLUS FORT.
Ongle perfore. S'enfonce doucement. Perle de sang, coule sur le drap. Caresses extatiques, toujours.
Sourcil levé. Lucrétia incertaine.
- PLUS FORT !
La guide. Enfonce son pouce. Sa griffe. Tout l'ongle planté. Le sent fouailler entre mes côtes. Douleur infernale.
Une main pour la douleur, l'autre pour le plaisir.
Hurle de plaisir et de souffrance. Mord l'oreiller pour atténuer. Jouis dans un râle.
Elle ne me libère pas. Elle prend plaisir à ce nouveau jeu. Rythme des caresses s'accentue. Extase impossible à gérer. Corps trop sensible. Besoin d'une pause.
Elle ne me l'accorde pas. Quatre autres ongles appuient sur ma peau. S'enfoncent et transpercent. Pouce point d'appui pour griffure. Raclent lentement dans ma chair, gratte contre les os de mes côtes.
Esprit explose. Pensées incohérentes. Cri sans fin étouffé dans les plumes de l'édredon.
D'autres échos, qui résonnent encore plus fort.
- Voilà pourquoi je vais prendre ces drogues. Parce que je veux être moi. J'ai tellement intrigué, menti, trompé et trahi, que je ne sais plus si ce que je dis, ce que je pense, m'appartiens encore ou n'est qu'une façade de plus que je n'arrive plus à dissocier de la réalité. Je veux abandonner tout contrôle comme lorsque je joue de mon violon, et que vous me voyiez telle que je suis. Que vous m'acceptiez telle que je suis. Plus de faux-semblants, plus d'artifices, plus de barrières. Je fais le choix conscient de m'offrir à vous parce que je veux être totalement vôtre. Mon corps, mon âme, et bientôt ma vie. Plus de mensonges, ni envers vous, ni envers moi.
Jouit, encore et encore. Plaisir et souffrance sans fin. Douleur atroce dans les côtes, horrible marque de griffure. Caresses ne s'arrêtent jamais. Vampire ne connait pas la fatigue. Minutes ou heures ?
Elle lèche ses doigts ensanglantés en me regardant. Joue avec un petit morceau de ma chair coincé sous l'un de ses ongles. Me regarde me tortiller en souriant. Autre main infatigable, inarrêtable.
La douleur me manque. Caresses seules insuffisantes. Saisis sa main rougie de mon sang. La guide à nouveau.
Ma gorge. Serre.
Elle hésite.
Regards se croisent.
Elle n'hésite plus.
Pression de part et d'autre, comme une pince. Respiration difficile. Sifflante. Très mince filet d'air. Vision trouble. Périphérie noircie. Décor tourne. Lucrétia floue. Détails sans importance. Orgasme approche. Sensations démultipliées. Corps percuté par vagues de plaisir, malmené par sa propre extase.
Veut crier de plaisir, encore et encore mais air trop raréfié, pression trop forte. Peur impossible à contrôler. Doigts se tordent. Besoin de vivre trop fort, tente de me libérer. Lucrétia trop forte.
Sens la frontière. Les ténèbres. La fin.
Je salue Morr. Puis lui hurle ma jouissance au visage.
Conscience explose.
Apothéose.
***
Lorsque son esprit revint à lui pour lui permettre la création de nouvelles pensées cohérentes, Dokhara était couchée en travers du lit, la tête posée sur le bas-ventre de son amante, le regard perdu dans la contemplation d'une poutre au plafond. Le vent frais passant par la fenêtre du plafond soufflait sur sa peau humide de sueur, la recouvrant d'une fine chair de poule, mais la sensation de fraîcheur ne parvint pas pour autant à son cerveau en partie anesthésié par les drogues qu'elle avait consommé. Tous ses muscles étaient ankylosés, et quand bien-même l'aurait-elle voulu qu'elle aurait été bien incapable de se lever : réussir à faire passer le drap sur lequel elle était couchée au-dessus d'elle semblait une épreuve déjà totalement insurmontable. Ce dernier avait de toutes manières été bien trop souillé pour être utilisé.
Le bas-ventre de la jeune femme était recouvert de traces de sang séché mal essuyé par les multiples passages de la langue de son amante. A la source de cet écoulement, les traces de griffure avaient disparu, victimes de la magie curatrice de la lahmiane. Tout comme les trous que ses canines avaient laissé à l'intérieur de sa cuisse, et les autres vilaines marques dont elle avait écopé.
Un petit bruit de tintement métallique vint briser le silence. Un petit médaillon en argent s'était échappé de son poing fermé, et était tombé sur le sol.
Un autre écho, plus doux. Sa propre voix à nouveau qui résonne.
- Vous m'avez dit vouloir vaincre toutes vos faiblesses, et je crois que celle-ci est celle que vous craignez le plus. Je peux vous montrer que c'est un mensonge. Ni le soleil, ni les symboles bénis, ni l'argent, ne sont vos ennemis. Seule la douleur l'est. Vous voulez la supplanter par votre mental, mais il existe un autre moyen. Si vous apprenez à apprivoiser votre souffrance, à l'apprécier, à l'aimer, à la désirer... alors vous n'aurez plus à craindre aucune arme. Je peux vous apprendre.
Quand avait-elle prononcé ces mots ? Il y a quelques secondes ? Minutes ? Heures ? Jours ? Ou années, à la Taladélégation ?
Les échos de ses paroles passées résonnaient partout autour d'elle, comme si son état second permettait d'entendre d'autres versions d'elle-même. Des spectres d'autres Dokhara, des versions passées d'une femme différente.
- Vous avez lutté pour obtenir ce que vous vouliez, cela ne vous est pas tombé tout cuit entre les mains.
- Nous pourrions avoir des problèmes si quelqu'un savait ce que nous nous apprêtons à faire.
- La jalousie me pousserait presque à vous demander quel type de magie noire vous usez.
- Je sais que je dois vous paraître bien appétissante.
- Ce serait un piège que de tenter de comprendre votre nature, et non de vous comprendre, vous.
- J’ai eu envie de vous connaitre. Pour trouver où étaient les défauts, les pièges, les tricheries. Pour voir si, sous la coquille idyllique, vous n’étiez pas qu’une marionnette vide d’intérêt.
- Si Lucrétia a pu devenir la femme de pouvoir qu’elle était grâce à de sombres puissances, pourquoi ne pourrais-je faire de même ?
- Vous vivez pour ces moments de frisson, mais vous faites tout pour les minimiser ? Pas étonnant que tous vos congénères finissent par se donner la mort.
- Quant à ce que vous devez penser de moi, que diriez vous de seulement « une consœur qui, elle aussi, s’ennuie » ?
- Je veux pouvoir vous fixer dans les yeux lorsque vous planterez vos dents dans ma chair.
D'autres doubles d'elle-même se superposaient, dansaient autour de sa tête, rendant cette tempête d'échos incompréhensible.
Souhaitant chasser ces souvenirs parasites, elle voulut se tourner sur le côté, ignorant les tensions dans ses muscles, mais un objet imposant bloquait l'un de ses genoux. Lentement, elle fit glisser son visage vers le bas, ignorant la douleur fantôme d'écrasement dans sa gorge, pour observer ce qui entravait ses mouvements.
Le crâne d'élan. Celui qui ornait la salle principale de la Lynx.
C'était l'un de ses bois qui empêchait la jambe de la jeune femme de bouger.
D'autres fragments de mémoires revinrent en observant l'objet.
Elle qui mettait au défi Lucrétia d'aller le voler en gloussant.
La vampire qui s'était prêtée au jeu.
Puis les insanités qu'elles avaient fait avec.
Slaanesh soit loué, on a vraiment...
Un sourire lubrique s'afficha sur son visage, accompagnant le doux rosissement de ses joues. Les échos d'elle-même qui tourbillonnaient cessèrent de parler, pour désormais reproduire les cris d'extase de sa nuit passée. Des parcelles de mémoire de plaisirs et de douleurs mêlés, fragments de sensations exquises que son corps avait ressenti alors que son esprit s'était éclipsé, et qui, maintenant qu'il était revenu, revivait les souvenirs emmagasinés dans sa chair. Des dizaines de Dokhara dansant dans sa chevelure dans des poses lascives, chacune cédant aux jouissances prodiguées par Lucrétia.
Libérée de ses besoins physiques, son corps vidé de toute énergie, l'esprit de Dokhara était libre de vagabonder selon son bon vouloir. Sans crainte ni peur, sans désir ni besoin, le fil de ses pensées était aussi simple que limpide. Un fil rouge aussi solide que l'acier, tendu au milieu des nuages.
Elle tourna son cou lentement, un doux sourire affiché sur un visage rayonnant de bonheur. Elle croisa le regard de Lucretia. Puis, avec un naturel désarmant, elle lui dit :
- Je t'aime.




