Mais Amandine avait un défaut — c’était Éloi. Alors qu’il changeait nonchalamment de sujet, en lui confiant à quel point elle allait lui manquer, son visage tout entier sembla se détendre. Ses traits s’adoucissaient. Ses sourcils cessaient de froncer. Et, au coin de son visage, un petit sourire tendre commença à apparaître.
Elle posa une main sur celle d’Éloi, et ricana.
« T’es con.
Brionne c’est juste à côté, c’est bon ! Allez va, Orléac va pas brûler le temps que tu reviennes !
Et tu me rapporteras un souvenir, hein ? »
Elle retira sa main, et au passage, sembla lui caresser le bout de ses phalanges. Elle croisa son regard, silencieuse, rien qu’un instant. Un tout petit instant.
Elle se mordit la lèvre inférieure, et sa voix prit une octave de plus, tandis qu’elle se tournait vers ceux qui braillaient de l’autre côté du bar.
« Tu sais encore jouer aux cartes ? »
Le soleil ne s’était pas encore tout à fait levé à Orléac ; avec l’ensoleillement estival, cela voulait dire qu’il était encore très tôt. En sortant de sa cellule après un léger sommeil, il rencontra, en regagnant le chemin de l’abbatiale, sœur Michelle qui avec quelques jeunes enfants était en train d’honorer Shallya par le premier service des matines.
Éloi était un habitué des nuits blanches. Il en avait fait pour des veillées de prières ou de soins, ce n’était pas forcément un problème tant qu’il pouvait récupérer le sommeil par une sieste, ou tout du moins quelques maigres assoupissements au cours de la journée qui allait suivre.
Il devait préparer ses affaires. Il partait pour Brionne. La chose avait été discutée, et il avait eu la bénédiction de Clémence — seul le délai, très court, s’imposait à lui. Il devait préparer ses affaires, rassembler ses quelques possessions terrestres (Vêtements propres, livres, dragées en amandes que lui avait offert Amandine…), et suivre le rythme de la grande-prêtresse. Quand bien même elle allait décevoir Roscelin, et toutes ses ouailles d’Orléac, la révérende-mère Sébire de Lichy ne passerait pas deux semaines dans la ville à se montrer, pour toucher des écrouelles de malades, consacrer des petits autels, ou recueillir les pétitions des capitouls de la cité qui avaient bien besoin de soutien face à leur seigneuresse. Elle était venue, et repartait en un éclair, comme une voleuse, tant la situation était peu orthodoxe.
Au moins, elle avait respecté la promesse qu’elle avait faite à Clémence, et s’était embêtée à reconsacrer l’abbatiale par des chants et de l’encens, afin de la purifier des lieux souillés par les fauchons et les arbalètes de sa garde personnelle.
Éloi allait chercher du linge frais qu’une sœur lui avait réservé dans une corbeille. Il ferma sa sacoche, remplit sa gourde d’eau, et il ne lui restait plus qu’à retourner vers la clôture monastique, paré à quitter l’abbaye, au moins pour un temps.
Il contournait le bâtiment depuis les ruches. Il faisait le grand tour, à travers ces beaux lots de terres exploités pour la richesse du Temple.
Et puis, tout près de la cabane de Pierrot le concierge, il entendait des voix parler entre elles, dans quelques discussions un peu privées.
« J’ai l’impression que tu m’en veux. Est-ce que tu ne veux pas être honnête avec moi ? »
Un petit rire narquois assez familier répondit à la question. Deux femmes discutaient intimement.
Éloi n’avait jamais espionné personne. L’idée même avait quelque chose de révoltant. Mais est-ce que c’était vraiment espionner que d’entendre une conversation par mégarde, sans aucune malice, ni fabrication ? Il était arrivé discrètement jusqu’à la cabane sans véritablement essayer d’être furtif, et à présent, il entendait bien deux personnes se parler.
« Tu vas essayer de faire comme si c’était de ma faute ?
– Non. Je comprends que tu puisses m’en vouloir. J’aimerais simplement te l’entendre dire.
– Putain, mais…
Laisse tomber. »
Sœur Nathanaèle tourna le dos. Fit les cent pas. Éloi se colla contre un des arbres fruitiers du jardin. Elle ne le découvrit pas. Elle posait ses mains sur les hanches, tandis que derrière elle, Sébire demeurait bien droite, les mains liées devant elle.
Elle forçait son silence. Gênant. Bien trop long.
« Est-ce que je peux me casser ?
– Je veux savoir si l’affect que tu éprouves envers moi complique la tâche que je t’ai donné. Si tu m’assures que non, je te laisse tranquille.
– Sébire, t’appelles ça encore une fois un affect, et je te jure que je te fais saigner de la bouche. T’entends ? Je vais te frapper. »
Sébire fit la moue à la menace. Leva dignement le menton. Battit longuement des cils.
Et prit une petite voix douce.
« Si tu le souhaites, je peux envoyer quelqu’un d’autre à Clermont-d’Aquitanie. Tu n’as qu’à le demander.
– Tu voulais m’envoyer là-bas parce que t’as personne qui sait faire comme moi. J’ai déjà lutté contre le Sire des Mouches, j’en ai gardé quelques séquelles, pas vrai ?
– Ton expertise est précieuse pour Shallya et le Rite.
– Oui.
Contrairement à toi, d’ailleurs. Toi, Shallya se passerait très bien de toi. »
Sébire fit un pas en avant. Se rapprochait de Nathanaèle pour l’affronter tout droit, malgré le fait qu’elle était plus petite, et plus fine que la grande doctoresse.
« Si faire du mauvais esprit est le meilleur moyen que tu aies trouvé de distiller un peu de ta colère, soit. Mais n’espère pas contester mon autorité investie par la Religion bien longtemps — je te le ferai regretter.
– La moitié des sœurs de cette abbaye te prennent déjà pour une pute vénale. Les nobles de cette ville rêvent de discrètement te faire égorger. T’as plus autant d’amis qu’avant, Sébire.
– J’ai des amis où ils importent, Nathalie. Toi, en revanche, n’oublie jamais que c’est grâce à moi que tu peux encore pratiquer la médecine. C’est pratique, les putes vénales, quand tu marches sur les pieds des princes et des serviteurs de Morr.
– Je vais à Clermont et je te fais mes rapports, mais pas pour toi. Tu es peut-être grande-prêtresse, mais moi je ne serai plus jamais ta chienne. »
Nathanaèle voulu s’éloigner. Sébire l’arrêta en attrapant son poignet ; la femme au masque se dégagea violemment, tira sa main en fermant les doigts pour former un poing. La grande-prêtresse eut un vif mouvement de recul, instinctif, mais parvint vite à se reprendre et à dissimuler sa soudaine peur.
« Tu me hais, mais sache bien que cette haine n’est pas réciproque — je te respecte et t’estime toujours autant. J’admire tes qualités, et la science avec laquelle tu honores la Déesse.
– Ferme-la. Je t’en supplie, y a personne d’autre ici, t’as pas à faire semblant…
– Je ne fais pas semblant.
– Si tu me respectes je t’implore d’arrêter de me prendre pour la dernière des connes — sérieux, Sébire, t’as quarante piges ! Elle a quel âge, Yolande ? Hein ? »
Sébire ne répondit rien. Et la grande-prêtresse décida finalement de s’éloigner elle-même de son côté sans un mot.
Nathanaèle grommela un juron, et partit en direction de l’abbatiale à travers le jardin qu’avait emprunté Éloi. L’oblat attendit encore quelques instants derrière son pommier, cette fois ne craignant certainement pas que l’une ou l’autre ne le découvre par mégarde.
Il retourna jusqu’à la voiture de Sébire avec un petit délai. La grande-prêtresse se tenait avec cet énigmatique sergent assez âgé que l’apprenti prêtre avait croisé en sortant de la salle de l’abbesse. La-dite abbesse se collait contre la porte de la voiture, tandis que le sergent bourrait une pipe de tabac et la lui tendait, afin qu’elle s’adonne à son plaisir qui l’avait déjà bien occupée en discutant la journée d’hier.
En voyant surgir Éloi du verger, elle se redressa, et retira la pipe de son bec.
« Ah. Tu es là toi. »
Elle avait dit cela sèchement. Toussota un peu. Et reprit avec une voix un peu plus accorte.
« Tu peux mettre tes affaires à l’arrière. Sœur Yolande restera ici, aussi, nous ne voyagerons qu’avec sœur Solène, ainsi qu’une jeune damoiselle de compagnie pour me servir.
Elles ne devraient pas trop tarder. J’espère. »
Elle se tourna, alors, le sergent d’un certain âge lui ouvrit la portière pour qu’elle puisse monter à l’intérieur, et referma derrière elle. L’homme s’approcha d’Éloi et tendit sa poigne.
« Pouvez m’donner vos affaires, frère, je vais m’en occuper. »
Il attrapa la sacoche et fit le tour de la voiture. Et alors qu’il ouvrait le coffre pour ranger soigneusement les quelques biens du jeune homme, il se hasarda à discuter un peu.
« Guido, mon nom. Je suis chargé de la protection de la révérende-mère. Elle vous fait confiance et vous êtes un frère de Shallya, alors, je vais pas vous fouiller ni vos affaires, mais j’ai quand même quelques instructions à vous donner, si ça vous dérange pas. »
Il claqua le coffre et se posta devant le garçon. C’était un grand homme, bien solide, les épaules larges, les joues élégamment rasées de près. Il sentait fort, mais pas mauvais — il semblait bien trop aimer l’eau de Talabheim, dont il avait bien abusé.
« J’aimerais qu’vous… Fassiez vos besoins avant d’embarquer. La ville est hostile, c’était ben une erreur d’la part de la révérende-mère de venir ici, mais elle a du mal à écouter c’lui qui est payé pour la garder en vie…
– Je vous entends très bien d’ici, répondit la voix un peu étouffée de Sébire depuis l’habitacle.
– Breeeef, on va essayer de se casser d’ici et des limites du bailliage le plus vite possible. Ça va secouer un peu sec tant qu’on a pas dépassé Percefruit, ensuite on pourra ralentir, mais je tolérerai pas le moindre arrêt, surtout quand on sait qu’il y a eu une embuscade assez meurtrière il y a quelque temps dans le coin…
Une fois qu’on est arrivés à Brionne, comme ça s’ra la nuit, les grandes portes seront fermées. Faudra qu’on passe par le quartier de la Gâtine pour aller jusqu’à l’hôpital Sainte-Olinde. En c’moment à Brionne ça chauffe un peu, les étudiants du collège sont en grève — comme d’habitude — et y foutent le bordel, donc y risque d’y avoir du monde et des cris. Comme le chariot céti beaucoup trop grand on s’ra obligés de descendre et d’remonter à pied, vous vous taisez et vous suivez tout le long où on remonte. Oui-da.
Une fois dans l’hôpital ça s’ra beaucoup plus tranquille. Mais céti hors de question que je vous aie hors de ma vue tant qu’je suis pas sûr que vous êtes bien en sécurité, d’ac ? »
Il fit un grand sourire à Éloi, et lui donna une petite tape amicale sur l’épaule. Tout sergent qu’il était, il semblait au moins plus affable que les trois molosses du sire Drogo qu’Éloi avait croisé au moment où il s’était assuré que le bon larron soit soulagé de ses peines.
L’oblat n’avait donc plus qu’à attendre. Comme l’avait promis Sébire, l’attente ne fut pas spécialement longue. Après dix minutes de quartier libre, Solène apparut, accompagnée d’une jeune femme qui n’avait pas une robe de prêtresse, mais une tenue de courtisane, une sorte de grande robe vert-bleu, avec un voile qui drapait ses cheveux. Solène s’approcha de la voiture, et fit un rapide signe de main à Éloi.
« Bonne matinée à vous, frère. Je vous présente damoiselle Aléarde, c’est une servante de la révérende-mère.
Noble. »
Elle avait précisé ce dernier mot en l’articulant bien lentement — comme si c’était censé évoquer à Éloi quelques dispositions fort particulières. Ce qui ne devait vraiment pas être éloigné de la vérité, étant donné les coutumes sociales du royaume de Bretonnie…
…Aléarde pourtant n’avait l’air nullement impressionnante. C’était une jeune femme un peu commune, avec des grosses joues, de l’embonpoint, des cheveux qu’on devinait blonds à la couleur de ses sourcils. Elle offrit un sourire sympathique au jeune oblat, et lui fit un poli signe de tête, tout en murmurant, sûrement par timidité, un bonjour à peine audible. Solène ouvrit elle-même la porte et grimpa à l’intérieur, se postant juste devant Sébire.
Le tour d’Éloi de s’installer étant arrivé, il put poser une sandale sur le marche-pied et s’élever à l’intérieur. Et en effet, les conditions de voyage étaient fort agréables, surtout quand on était habitué à des charrettes tractées par mulet. C’était une sorte de grosse boîte de chêne, avec des rideaux de soie sur des fenêtres en verre transparent. Les deux bancs étaient cousus de draps, et rembourrés par quelques coussins bien moelleux. Il y avait bien assez de place pour étendre ses jambes sans gêner celui assis devant, et Éloi trouva une tablette qu’on pouvait rabattre : Sébire avait d’ailleurs déjà baissé la sienne pour poser un verre en argent. Aléarde, sans un mot, servi du vin à la révérende-mère, ayant trouvé une bouteille fermée d’un bouchon de liège dans un petit compartiment.
« Un peu tôt pour boire, non, madame ?
– Je préfère boire tout de suite — ce sot de Guido va nous faire galoper et je ne souhaite pas tâcher mon costume blanc en reversant du vin. »
Solène sortit un livre, qu’elle posa sur sa tablette à elle. En zieutant un peu, Éloi put vite voir que ce n’était absolument pas un livre de prières, et que les lignes n’étaient pas rédigées en Classique, mais en langue vernaculaire. Il s’arrêta sur quelques phrases au passage, et devina bien vite qu’il ne s’agissait pas non plus d’un ouvrage de médecin, ou d’une étude sur la salubrité publique — que de saines lectures auxquelles la docte Clémence l’avait habitué.
C’était une histoire d’amour. Une geste Bretonnienne, comme il y en avait des centaines, et des centaines, dans les bibliothèques du pays.
Au bout d’un moment, alors qu’il faisait encore nuit, on entendit les grandes rênes des chevaux claquer. Et les sabots des roncins qui pataclopaient.
Et ils lançaient leurs bêtes sur les routes, au galop le plus vif.
Au bout d’une heure, une heure à avoir tout l’habitacle qui tremblait, à sentir les essieux défoncer la pauvre route de terre, à avoir son siège fort confortable qui vibrait, ce qui semblait provoquer un atroce mal de tête chez une Sébire qui pressait fort sa tempe — à moins que ce ne soit le verre de vin à quatre heures trente du matin — l’allure des cavaliers sembla enfin se calmer.
Aléarde la damoiselle noble parla d’une toute petite voix toute mesurée :
« Pourrais-je tirer les rideaux pour profiter de la lumière, révérende-mère ? »
Sébire approuva d’un hochement de tête. Alors, Aléarde dégagea la fenêtre, et Éloi pouvait observer la campagne Brionnoise.
Elle était magnifique. Ils roulaient près du littoral, et l’on voyait au loin, à contre-jour, la silhouette d’un galion racé. Une plage de sable fin. Plus proche, d’immenses champs couverts de blés dorés. C’est fou, tout le froment qu’il y avait : une forêt d’épis, qui s’étalaient tout le long d’une vallée fleurie. Un festin pour les abeilles. La promesse de granges débordantes de grain, et de moulins qui tourneraient tout l’hiver pour sortir des sacs de farines qui pourraient remplir des cales de cogues entières.
Et des paysans mal habillés, fatigués, qui s’étaient levés tôt. Sous la bonne garde d’un prévôt portant un chapeau et juché sur un poney, ils étaient des dizaines, et encore des dizaines, à utiliser leurs grandes faux pour faire tomber les blés, tandis que des femmes et des enfants liaient les grosses bottes de foin dans un travail épuisant.
Ils étaient des serfs. On distingue le serf de l’esclave, en ce que le serf n’est pas lié par sa personne, mais par sa terre ; mais Éloi ne put s’empêcher de remarquer le terrifiant arc en bois d’if, et la matraque à la ceinture que gardait le prévôt sur sa personne. Aucun n’avait réellement le luxe de pouvoir quitter la terre.
Orléac serait bien nourrie cet été. Les foires seront remplies de pain blanc bien levé. Mais c’était grâce à eux, à ces masses de paysans, qu’un tel miracle était possible.
« Puisque nous sommes partis pour voyager un moment, autant commencer à travailler tout de suite.
Solène. »
Solène ferma son livre et posa un bras sur le coussin du banc, juste à côté d’Éloi qui s’était placé à sa gauche.
Une longue mise en abîme allait enfin pouvoir avoir lieu. Solène se lança dans des explications d'une voix bien assurée, comme si tout ce flot de paroles sortait le plus naturellement du monde de sa bouche.
« À Brionne, le Duc Théodoric s’est entouré de deux groupes d’hommes qui papillonnent toujours autour de lui, afin de répondre à tous ses caprices. Il y a ceux qu’on appelle les trouvères, qui sont de jeunes gamins des familles nobles, grandes et petites, qu’il arrache à leurs parents en leur proposant de devenir pages et chevaliers de mesnie auprès de lui. Une bande de dragueurs qui aiment le tournoi et les chants courtois.
Mais si les trouvères sont les coutelas préférés de Théodoric, notre Duc a constamment besoin d’argent pour financer ses banquets et ses tournois. Il en est dépendant. Il a besoin d’or, et le meilleur moyen qu’il ait trouvé de maximiser ses plaisirs, c’est par une pratique bien peu chevaleresque…
Le commerce.
– Le commerce est une pratique dérogeante. Tout noble qui serait pris à personnellement s’adonner au mercantilisme perdrait ses privilèges nobles — il n’y a que peu de maisons qui s’y risquent, si l’on excepte la maison d’Aigneux, bien sûr…
– Puisque les nobles ne peuvent pas commercer, il se repose sur une classe de bourgeois. Des gros marchands au long cours, qui ont des établissements à l’Anguille, à Marienburg, le long de la côte Estalienne… Disons-le clairement : Ces marchands versent des pots-de-vins au Duc Théodoric. C’est pas dit comme ça, on raconte qu’ils font des cadeaux, des contributions extraordinaires, qu’ils montrent leur générosité envers leur seigneur… Mais enfin, c’est comme ça la Bretonnie, on aime mettre des jolis mots sur des pratiques peu glorieuses. Ils rincent Théodoric de pognon, et en échange, Théodoric leur donne des passes-droits. Il utilise la pègre pour casser les dents aux Débardeurs qui exigent de meilleurs gages, il leur réserve des entrepôts, il les dépanne quand ils font une mauvaise affaire, ou quand un marchand Impérial les traduit devant un tribunal parce qu’ils ont arnaqué quelqu’un… Ces marchands véreux sont tellement imbriqués dans les projets de Théodoric, qu’il s’arrange même pour que des petits nobles sans fortunes épousent leurs filles.
Mais pour ces marchands, la richesse ça suffit pas — ils sont déjà riches, très riches ! Quand on peut se boire du cacao, c’est qu’on a déjà tout ce que la vie peut offrir. T’as déjà bu du cacao, Éloi ? »
Elle lui fit un petit sourire taquin en attendant sa réponse.
« C’est pas la richesse qu’ils veulent. C’est le respect. C’est être considérés, pas juste être mis dans la même catégorie que les paysans là-dehors.
Et ça, en Bretonnie, quand tout est déterminé à la naissance, c’est… Compliqué. »
Elle tira quelque chose de son manteau : une petite affichette qu’elle déplia en quatre. Dessus, était dessiné un petit croquis, car visiblement Solène savait très bien dessiner — le croquis représentait un homme nu, musclé, qui tirait un grand arc avec des muscles bien définis.
Visiblement, Solène avait bien passé du temps à croquer les détails de ses cuisses et de ses épaules…
« Qu’est-ce qui fait la fierté des nobles ? Qu’ils défendent le Royaume, et qu’ils passent leur temps à faire de l’exercice pour être bien beaux.
Les marchands qui rincent Théodoric ne sont pas des gros Marienbourgeois adipeux. Ils se regroupent, deux fois par semaine, dans une guilde qui a ce symbole : « L’Association des Francs-Archers de Bracieux ». Bracieux c’est un petit hameau à quarante minutes à pied de Brionne, sur la côte. Ils ont un grand terrain, une petite partie de la forêt domaniale du Duc que Théodoric leur loue, et comme ça, entre hommes, parce que c’est toujours entre hommes ces histoires, ils s’amusent à faire de la gymnastique, à tirer à l’arc, et surtout, à parler affaires. Ils arrangent des mariages entre eux, signent des polices d’assurance, et concluent toujours le tout par des petites sauteries où ils invitent des musiciens… Et des prostituées.
Comme quoi c’est pas toujours entre hommes, ces affaires. »
Elle ricana à sa propre blague.
« Il y a quatre semaines, deux des Franc-Archers de Bracieux sont tombés malade. La semaine suivante, ils étaient six. Puis, vingt-deux.
C’est ça, ma première grappe, celle que je me suis mis à remonter. Avec les foires estivales, ces crétins de Francs-Archers se sont répandus dans toutes les villes du duché et au-delà pour négocier les étals et préparer la saison commerciale — ces abrutis ont traîné avec eux la maladie, et vu qu’ils passent leurs journées à rencontrer des gens, à serrer des mains, et à manger à table avec eux, ils sont d’excellents vecteurs de contaminations.
C’est une trop belle coïncidence pour que ça en soit une. Ou bien un sale petit Nurglite fait partie d’eux, ou alors il les a côtoyés — ça peut être un domestique, un garçon d’écurie, même une des filles qui vient les amuser pour leurs fins de journées… Mais je sais que c’est lié.
Il faut qu’on s’infiltre à l’intérieur. Mais malheureusement, ce n’est pas par là que le culte de Shallya a ses meilleures entrées.
C’est…
…Pour ça que vous êtes là. »
Sébire prit la parole, par une simple question qui ne semblait rien à voir :
« Vous parlez et écrivez bien le Classique, frère Éloi ?
Clémence m’a dit que vous étiez excellent. »
Solène reprit la parole.
« La plupart des Francs-Archers sont absents. Mais quelques-uns d’entre eux, qui se sentent malades depuis un moment, sont restés à Castel-Brionne.
Aux dernières nouvelles, l’un de ces gros marchands, un vendeur de vins et spiritueux d’origine Marienbourgeoise qu’on nomme Thierry Adelwijn, cherche un tuteur pour sa fille…
Les marchands ne sont pas les nobles : chez eux, les femmes n’ont pas qu’à être belles et faire de la couture. On attend d’elles d’avoir un minimum d’éducation pour tenir l’économie familiale, là où les garçons s’occupent des réalités de la navigation et du négoce. Thierry souhaite donc que la tête de sa fille soit bien pleine, mais sa fille est, à ce qu’on dit, fort jolie, et le cœur facilement ému… Il lui faudrait donc, idéalement, un professeur de Classique qui soit de bonne réputation…
…Et qui soupçonnerait un honorable oblat de Shallya d’en vouloir à la vertu de sa précieuse fille ? »
Le sourire de Solène se fit plus carnassier que jamais.



