[Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostlandais
Modérateur : Equipe MJ
- Friedrich Hadler
- PJ
- Messages : 172
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Les paroles de Katz frappèrent Friedrich. Même si le soldat n’avait pas répondu à sa question, il venait de lui rappeler que ses hommes comptaient sur lui. C’était très inattendu de la part de Katz, qui détestait tant l’autorité, mais cela toucha d’autant plus le caporal. Pour la première fois depuis qu’il l’avait rencontré en Arabie, aussi fou que cela puisse paraître, l’éclaireur avait parlé comme un militaire.
Bien que cela ait touché Friedrich car c’était la preuve vivante qu’il avait encore une utilité et qu’on s’intéressait encore à lui -fusse simplement parce qu’il était un bon soldat-, cette réponse qui avait sûrement intentionnellement éludée les aspects les plus délicats du problème qui se posait à lui ne le satisfaisait pas complètement. Il avait parlé en tant qu’homme et non que militaire. Katz lui avait rappelé son devoir et ses responsabilités, comme auraient pu le faire le capitaine Steiner ou Poigno s’il s’était adressé à eux. Or, ce n’était pas eux qu’il avait choisi de consulter, justement parce qu’il refusait d’envisager l’affaire sous le simple angle de son travail.
Certes, il était bon de savoir que ses frères d’armes comptaient sur lui, et le tenaient en si haute considération. D’ailleurs, entendre des phrases comme « Tu es un exemple pour le régiment. » « La route ardue des braves gens se languit de tes grands pieds, qu'ils y retournent au plus tôt ! Le cinquième régiment a besoin de Friedrich. » « Tu en es un [un modèle de droiture] » de la bouche du dernier de ses hommes qu’il aurait cru capable de prononcer de telles paroles, c’était très flatteur, très touchant. Il n’estimait même pas mériter ces qualificatifs.
L’ennui, c’était que Friedrich ne voulait pas savoir ce qu’était son devoir, comment le militaire était censé réagir. Cela, il ne le savait que trop bien. Effectivement, il avait conscience que pour l’armée, pour son pays, pour ses camarades soldats, il fallait suivre les sages recommandations et exhortations de Katz. N’importe quel esprit froid et logique aurait tenu la même analyse que ce dernier et en serait parvenu aux mêmes conclusions. Oui, il était évident qu’il s’agissait d’un piège, oui, il aurait dû réfléchir avant de s’y précipiter. Oui, il aurait dû écouter Katz, le capitaine et laisser faire « la justice » en obéissant aux ordres de ses supérieurs et en faisant comme si rien ne s’était passé. Ainsi, il serait resté « l’exemplaire caporal Hadler », c’est-à-dire guère plus qu’un « automate soldat parfait ». Pour tous ceux-là, c’était probablement plus ou moins tout ce à quoi il se résumait : un uniforme et une épée. Et il était en conséquence hors de question que quoi que ce soit ne vienne perturber le fonctionnement de cette magnifique machine nommée Friedrich Hadler. « Mais j'espère que tu te rends compte que c'est dû aux calculs de ton père. Ton deuil est une douleur extrême, et il s'en est servi pour, au travers de Rick, te pousser sur le chemin des... sauf ton respect... connards patentés. Alors machine arrière, soldat ! » C’était clair, peu importaient à l’armée ses sentiments, ils ne devaient pas perturber son travail, le reste n’importait pas.
A la question la plus importante qu’il avait posée, il n’avait eu comme réponse implicite qu’un « Vis pour l’armée, soldat, car nous on compte sur toi ». En définitive, s’il n’avait pas été soldat ou s’il avait été renvoyé, il aurait bien été tout seul, et sans aucune raison de vivre.
*En même temps, à quoi t’attendais-tu, « caporal Friedrich Hadler » ? Après ce que tu as lui a dit un peu plus tôt, fallait pas imaginer qu’il allait te répondre comme à un ami. Tu n’es qu’un camarade et un bon caporal, pour lui comme pour les autres, rien de plus.* Curieuse tragédie : en vouant sa vie au service des autres, il avait l’impression d’avoir sacrifié la sienne. Il avait troqué des amis contre des camarades, sa famille contre l’armée. Il avait le sentiment de s’être lui-même condamné à n’être rien de plus qu’une machine, il comprenait maintenant la difficulté de son choix. Mais Katz et les autres avaient raison : il devait assumer, et il allait le faire. On réclamait le soldat Hadler, il le serait, quitte à n’être rien d’autre.
Il releva la tête pour répondre à Katz qu’il avait compris, qu’il était désolé d’avoir craqué. Il s’excuserait de nouveau, mais cette fois, il ne faillirait plus. Il voulait ajouter qu’assurément, il avait été faible et idiot de lui raconter tout cela, et qu’il ne fasse pas, parce que dorénavant, le caporal Hadler redeviendrait exemplaire, et que son cœur ne lui dicterait plus jamais sa conduite. Oui, il voulait dire à Katz qu’il avait enfin compris, que le pire ennemi d’un soldat était son propre cœur, et que faute d’être un Homme, il serait donc ce qu’on attendait de lui : un soldat.
Sans le savoir, Friedrich, en décidant de fermer son cœur pour ne plus être qu’une machine à donner et à exécuter les ordres, avait probablement compris l’exact contraire de ce qu’avait voulu lui dire Katz. De plus, Hadler l’ignorait aussi, mais il était totalement incapable d’ignorer au long terme ce que lui soufflait son cœur : jamais il n’aurait pu être un automate n’obéissant qu’à la raison. Cependant, pour sa défense, il fallait dire qu’il avait tellement mal pris les dernières phrases de Katz qu’il était plus que jamais pitoyable. Il avait voulu compter sur des amis, et il avait interprété à la réponse du moins militaire de ses compagnons qu’il n’était considéré par eux qu’en tant que militaire, rien de plus. Il se croyait isolé, tout seul, sans famille et sans amis.
Malheureusement -ou heureusement-, au moment où il allait répondre, la porte s’ouvrit et la fille du duc Loft en personne entra dans la pièce. Instantanément, Friedrich se leva et se mit au garde à vous. Cela lui arracha une grimace de douleur, due à une trop brusque sollicitation de son dos encore meurtri. Erika fit rapidement sortir Katz. Visiblement, ces deux là n’étaient pas faits pour s’entendre.
La jeune fille permit alors au caporal de s’asseoir, ce dont il lui fut reconnaissant. Puis elle parla. Et ce qu’elle dit acheva de semer le trouble dans le chaos des pensées et des émotions contradictoires qui fusaient dans le cerveau du soldat. C’en était beaucoup trop pour lui, en trop peu de temps. Une migraine épouvantable lui vrillait la tête, tandis qu’il sentait la chaleur désagréable de la fièvre lui brûler le front.
Nous l’avons dit, il s’était résolu à ne plus laisser son cœur parler. Mais pourtant, son cœur, ses sentiments, étaient en même temps la source de sa douleur et de son humanité. En conséquence, il ne pouvait l’ignorer, sans quoi il ne serait plus qu’une bête dans une enveloppe de chair humanoïde.
Friedrich sentit qu’il était sur la pente glissante menant à la folie. Il avait toujours considéré la folie comme une maladie ou la conséquence d’un traumatisme. Mais il comprit seulement à cet instant l’attrait que pouvait avoir un monde imaginaire, inventé. Vivre loin de la cruauté, de la souffrance du monde réel, enfermé dans son propre monde comme dans une bulle salvatrice, un rêve éveillé. Malgré son état mental piteux, Friedrich ne céda pas à ces sirènes. Il aurait aimé se réveiller et constater que tout cela n’était qu’un rêve, mais hélas, il savait que ce n’était pas le cas.
Essayant vainement de faire un tri dans la masse brute de pensées et sensations qui l’assaillaient, Friedrich resta un court moment passif, sans répondre. Il plongea son regard dans les grands et sublimes yeux verts brillants de la noble et se perdit un moment dans la contemplation de ce visage si parfait. Cette jeune fille avait elle aussi vécu des moments terribles, alors qu’elle semblait encore si innocente, si douce, si pure. Cet ange avait été en enfer, et pourtant elle en était revenue sans avoir été souillée.
Pourtant, même Erika était mêlée à cette sombre histoire de famille, qui semblait se complexifier chaque jour. Un moment, Friedrich avait cru trouver en elle une échappatoire à sa douleur, quelqu’un qui le comprenne réellement. Hélas, ce n’était pas si simple que cela dans l’esprit du soldat. Elle était noble, il n’était rien, elle était jeune et pleine d’avenir, et il n’avait devant lui que la mort. Et quand elle parla de lui comme « d’une pièce centrale que tous voulaient maîtriser dans cette affaire », le caporal saisit toute l’ironie de la situation. Lui-même ne maîtrisait rien du tout, il était manipulé par tous. Les pièces du jeu, c’était sa famille et ses sentiments. Et à chaque pièce perdue, sacrifiée ou prise, c’était un terrible coup porté, qui lui causait une souffrance sans nom. Un sourire amer se dessina sur son visage tandis qu’il prit la parole pour répondre :
-Mademoiselle, il me semble qu’il se joue un jeu bien étrange, où je ne suis guère qu’un pion. Votre père et vous vous trompez : je ne maîtrise rien du tout, au contraire… Vous prétendez que mon père n’est pas coupable, j’apprends pourtant qu’il a trompé ma mère, et qu’elle est morte par sa faute, tuée par mon demi-frère dont j’ignorais l’existence encore il y a deux jours. Elena Hadler a toujours aimé son mari plus que tout, si ce n’est son fils. Oh, elle n’était pas très belle, mais aucune personne n’était plus gentille et plus douce qu’elle. Pourtant, il l’a trompée dès les premières années de leur mariage. Ma mère a toute sa vie aimé un homme qui la détestait, et elle lui a même donné un fils maudit. Finalement, la richesse de sa famille aura été sa malédiction : en poussant mon père à l’épouser, elle lui a coûté la vie. Si cela se trouve, je possède une famille dont j’ignore tout : si j’ai un demi-frère, pourquoi pas deux ? Pourquoi pas une demi-sœur ? Et cette famille dont je ne sais rien et qui est tout ce qu’il me reste sa vie a aussi été broyée par la faute de mon père. Si vous saviez ce qu’à dû endurer cette Mélanie Aerdan et son fils Rick, à voir à longueur d’années Alexander Hadler vivre avec une autre famille, et être obligé de cacher sa relation avec eux, ceux qu’il a pourtant vraiment aimé. La vie n’est pas simple pour une mère célibataire pauvre en Ostland. Je ne peux que les comprendre et les plaindre : leur souffrance était pire que la notre, qui étions encore dans l’ignorance de qui ils étaient jusqu’à il y a peu, car eux savaient que nous existions et qui nous étions…
Mais pardonnez-moi, mademoiselle, je m’égare, mais je veux que vous sachiez que l’homme qui vous a sauvé n’était pas un saint. Il a fait souffrir et continue à faire souffrir tous ceux qu’il a côtoyés, affreusement. Depuis plus de deux mois il ne se passe pas un jour sans que je repense à sa trahison, et chaque matin je prie Véréna pour que justice soit faite. Non, la culpabilité d’Alexander Hadler ne fait aucun doute. Pas plus tard qu’hier, j’en ai encore eu la preuve par la bouche de son propre fils aîné. La question pour moi est maintenant de savoir ce que je veux faire, car oublier n’est pas une solution. Si j’étais juge de ses actions, je crois que je le condamnerais à la seule peine qu’il mérite, la peine capitale. A chaque fois où j’entends prononcer mon propre nom, j’ai envie de vomir. Quand on me parle de famille ou que les mots Elena, Rick ou Mélanie parviennent à mes oreilles, je revois ce qu’il a fait. Il hante mon sommeil et transforme mes rêves en cauchemars. Quand je pense à la haine, à la mort, à la traitrise, au mal absolu, je vois son visage.
Et pourtant, ce même homme est mon père et a fait de moi tout ce que je suis.
Et pourtant, ce même homme vous a sauvé la vie et a été un héros l’espace d’un instant.
Vous êtes une personne noble dans tous les sens du terme, vous ferrez une grande duchesse, mais vous me demandez l’impossible.
Vous me demandez de trahir mon général, mon seigneur et votre père. Vous me demandez de sauver un homme qui a tué ma mère, un homme qui a toujours causé et qui cause encore des maux terrifiants à sa propre famille, et qui s’est retourné contre sa propre patrie.
M’auriez-vous demandé d’aller à la mort pour vous, je l’eus fait sans hésiter une seconde. J’ai honte de vous décevoir, mademoiselle, mais ce que vous me demandez là, j’en suis désolé, mais je crois que c’est au dessus de mes forces.
Rouge de honte devant la noble dont il voyait bien qu’il l’avait déçu, le soldat Hadler se maudissait cent fois intérieurement. Il se maudissait d’être trop faible pour pardonner, et en même temps d’avoir envie de sauver malgré tout son père. Deux pensées totalement contradictoires qui reflétaient bien la confusion de son cerveau. La vérité, c’est que s’il s’était trouvé face à son géniteur à ce moment, il n’aurait pas su que faire, et n’aurait donc rien fait. S’il n’y avait pas été obligé, il n’aurait pris aucun insigne, car il savait qu’il allait regretter son choix, quel qu’il fut. Il allait se détester pour ce choix qui lui était imposé et qui serait forcément le mauvais, et le savait, mais rien n’y faisait, il fallait choisir. Tendant une main dont le tremblement n’était en rien dû à la fièvre qu’il avait, il se saisit de l’emblème du Duc Loft. Au moment même où ses doigts se refermèrent sur la ronce et l’épée d’argent, il ne put se retenir de penser : *Je suis un misérable.*
Bien que cela ait touché Friedrich car c’était la preuve vivante qu’il avait encore une utilité et qu’on s’intéressait encore à lui -fusse simplement parce qu’il était un bon soldat-, cette réponse qui avait sûrement intentionnellement éludée les aspects les plus délicats du problème qui se posait à lui ne le satisfaisait pas complètement. Il avait parlé en tant qu’homme et non que militaire. Katz lui avait rappelé son devoir et ses responsabilités, comme auraient pu le faire le capitaine Steiner ou Poigno s’il s’était adressé à eux. Or, ce n’était pas eux qu’il avait choisi de consulter, justement parce qu’il refusait d’envisager l’affaire sous le simple angle de son travail.
Certes, il était bon de savoir que ses frères d’armes comptaient sur lui, et le tenaient en si haute considération. D’ailleurs, entendre des phrases comme « Tu es un exemple pour le régiment. » « La route ardue des braves gens se languit de tes grands pieds, qu'ils y retournent au plus tôt ! Le cinquième régiment a besoin de Friedrich. » « Tu en es un [un modèle de droiture] » de la bouche du dernier de ses hommes qu’il aurait cru capable de prononcer de telles paroles, c’était très flatteur, très touchant. Il n’estimait même pas mériter ces qualificatifs.
L’ennui, c’était que Friedrich ne voulait pas savoir ce qu’était son devoir, comment le militaire était censé réagir. Cela, il ne le savait que trop bien. Effectivement, il avait conscience que pour l’armée, pour son pays, pour ses camarades soldats, il fallait suivre les sages recommandations et exhortations de Katz. N’importe quel esprit froid et logique aurait tenu la même analyse que ce dernier et en serait parvenu aux mêmes conclusions. Oui, il était évident qu’il s’agissait d’un piège, oui, il aurait dû réfléchir avant de s’y précipiter. Oui, il aurait dû écouter Katz, le capitaine et laisser faire « la justice » en obéissant aux ordres de ses supérieurs et en faisant comme si rien ne s’était passé. Ainsi, il serait resté « l’exemplaire caporal Hadler », c’est-à-dire guère plus qu’un « automate soldat parfait ». Pour tous ceux-là, c’était probablement plus ou moins tout ce à quoi il se résumait : un uniforme et une épée. Et il était en conséquence hors de question que quoi que ce soit ne vienne perturber le fonctionnement de cette magnifique machine nommée Friedrich Hadler. « Mais j'espère que tu te rends compte que c'est dû aux calculs de ton père. Ton deuil est une douleur extrême, et il s'en est servi pour, au travers de Rick, te pousser sur le chemin des... sauf ton respect... connards patentés. Alors machine arrière, soldat ! » C’était clair, peu importaient à l’armée ses sentiments, ils ne devaient pas perturber son travail, le reste n’importait pas.
A la question la plus importante qu’il avait posée, il n’avait eu comme réponse implicite qu’un « Vis pour l’armée, soldat, car nous on compte sur toi ». En définitive, s’il n’avait pas été soldat ou s’il avait été renvoyé, il aurait bien été tout seul, et sans aucune raison de vivre.
*En même temps, à quoi t’attendais-tu, « caporal Friedrich Hadler » ? Après ce que tu as lui a dit un peu plus tôt, fallait pas imaginer qu’il allait te répondre comme à un ami. Tu n’es qu’un camarade et un bon caporal, pour lui comme pour les autres, rien de plus.* Curieuse tragédie : en vouant sa vie au service des autres, il avait l’impression d’avoir sacrifié la sienne. Il avait troqué des amis contre des camarades, sa famille contre l’armée. Il avait le sentiment de s’être lui-même condamné à n’être rien de plus qu’une machine, il comprenait maintenant la difficulté de son choix. Mais Katz et les autres avaient raison : il devait assumer, et il allait le faire. On réclamait le soldat Hadler, il le serait, quitte à n’être rien d’autre.
Il releva la tête pour répondre à Katz qu’il avait compris, qu’il était désolé d’avoir craqué. Il s’excuserait de nouveau, mais cette fois, il ne faillirait plus. Il voulait ajouter qu’assurément, il avait été faible et idiot de lui raconter tout cela, et qu’il ne fasse pas, parce que dorénavant, le caporal Hadler redeviendrait exemplaire, et que son cœur ne lui dicterait plus jamais sa conduite. Oui, il voulait dire à Katz qu’il avait enfin compris, que le pire ennemi d’un soldat était son propre cœur, et que faute d’être un Homme, il serait donc ce qu’on attendait de lui : un soldat.
Sans le savoir, Friedrich, en décidant de fermer son cœur pour ne plus être qu’une machine à donner et à exécuter les ordres, avait probablement compris l’exact contraire de ce qu’avait voulu lui dire Katz. De plus, Hadler l’ignorait aussi, mais il était totalement incapable d’ignorer au long terme ce que lui soufflait son cœur : jamais il n’aurait pu être un automate n’obéissant qu’à la raison. Cependant, pour sa défense, il fallait dire qu’il avait tellement mal pris les dernières phrases de Katz qu’il était plus que jamais pitoyable. Il avait voulu compter sur des amis, et il avait interprété à la réponse du moins militaire de ses compagnons qu’il n’était considéré par eux qu’en tant que militaire, rien de plus. Il se croyait isolé, tout seul, sans famille et sans amis.
Malheureusement -ou heureusement-, au moment où il allait répondre, la porte s’ouvrit et la fille du duc Loft en personne entra dans la pièce. Instantanément, Friedrich se leva et se mit au garde à vous. Cela lui arracha une grimace de douleur, due à une trop brusque sollicitation de son dos encore meurtri. Erika fit rapidement sortir Katz. Visiblement, ces deux là n’étaient pas faits pour s’entendre.
La jeune fille permit alors au caporal de s’asseoir, ce dont il lui fut reconnaissant. Puis elle parla. Et ce qu’elle dit acheva de semer le trouble dans le chaos des pensées et des émotions contradictoires qui fusaient dans le cerveau du soldat. C’en était beaucoup trop pour lui, en trop peu de temps. Une migraine épouvantable lui vrillait la tête, tandis qu’il sentait la chaleur désagréable de la fièvre lui brûler le front.
Nous l’avons dit, il s’était résolu à ne plus laisser son cœur parler. Mais pourtant, son cœur, ses sentiments, étaient en même temps la source de sa douleur et de son humanité. En conséquence, il ne pouvait l’ignorer, sans quoi il ne serait plus qu’une bête dans une enveloppe de chair humanoïde.
Friedrich sentit qu’il était sur la pente glissante menant à la folie. Il avait toujours considéré la folie comme une maladie ou la conséquence d’un traumatisme. Mais il comprit seulement à cet instant l’attrait que pouvait avoir un monde imaginaire, inventé. Vivre loin de la cruauté, de la souffrance du monde réel, enfermé dans son propre monde comme dans une bulle salvatrice, un rêve éveillé. Malgré son état mental piteux, Friedrich ne céda pas à ces sirènes. Il aurait aimé se réveiller et constater que tout cela n’était qu’un rêve, mais hélas, il savait que ce n’était pas le cas.
Essayant vainement de faire un tri dans la masse brute de pensées et sensations qui l’assaillaient, Friedrich resta un court moment passif, sans répondre. Il plongea son regard dans les grands et sublimes yeux verts brillants de la noble et se perdit un moment dans la contemplation de ce visage si parfait. Cette jeune fille avait elle aussi vécu des moments terribles, alors qu’elle semblait encore si innocente, si douce, si pure. Cet ange avait été en enfer, et pourtant elle en était revenue sans avoir été souillée.
Pourtant, même Erika était mêlée à cette sombre histoire de famille, qui semblait se complexifier chaque jour. Un moment, Friedrich avait cru trouver en elle une échappatoire à sa douleur, quelqu’un qui le comprenne réellement. Hélas, ce n’était pas si simple que cela dans l’esprit du soldat. Elle était noble, il n’était rien, elle était jeune et pleine d’avenir, et il n’avait devant lui que la mort. Et quand elle parla de lui comme « d’une pièce centrale que tous voulaient maîtriser dans cette affaire », le caporal saisit toute l’ironie de la situation. Lui-même ne maîtrisait rien du tout, il était manipulé par tous. Les pièces du jeu, c’était sa famille et ses sentiments. Et à chaque pièce perdue, sacrifiée ou prise, c’était un terrible coup porté, qui lui causait une souffrance sans nom. Un sourire amer se dessina sur son visage tandis qu’il prit la parole pour répondre :
-Mademoiselle, il me semble qu’il se joue un jeu bien étrange, où je ne suis guère qu’un pion. Votre père et vous vous trompez : je ne maîtrise rien du tout, au contraire… Vous prétendez que mon père n’est pas coupable, j’apprends pourtant qu’il a trompé ma mère, et qu’elle est morte par sa faute, tuée par mon demi-frère dont j’ignorais l’existence encore il y a deux jours. Elena Hadler a toujours aimé son mari plus que tout, si ce n’est son fils. Oh, elle n’était pas très belle, mais aucune personne n’était plus gentille et plus douce qu’elle. Pourtant, il l’a trompée dès les premières années de leur mariage. Ma mère a toute sa vie aimé un homme qui la détestait, et elle lui a même donné un fils maudit. Finalement, la richesse de sa famille aura été sa malédiction : en poussant mon père à l’épouser, elle lui a coûté la vie. Si cela se trouve, je possède une famille dont j’ignore tout : si j’ai un demi-frère, pourquoi pas deux ? Pourquoi pas une demi-sœur ? Et cette famille dont je ne sais rien et qui est tout ce qu’il me reste sa vie a aussi été broyée par la faute de mon père. Si vous saviez ce qu’à dû endurer cette Mélanie Aerdan et son fils Rick, à voir à longueur d’années Alexander Hadler vivre avec une autre famille, et être obligé de cacher sa relation avec eux, ceux qu’il a pourtant vraiment aimé. La vie n’est pas simple pour une mère célibataire pauvre en Ostland. Je ne peux que les comprendre et les plaindre : leur souffrance était pire que la notre, qui étions encore dans l’ignorance de qui ils étaient jusqu’à il y a peu, car eux savaient que nous existions et qui nous étions…
Mais pardonnez-moi, mademoiselle, je m’égare, mais je veux que vous sachiez que l’homme qui vous a sauvé n’était pas un saint. Il a fait souffrir et continue à faire souffrir tous ceux qu’il a côtoyés, affreusement. Depuis plus de deux mois il ne se passe pas un jour sans que je repense à sa trahison, et chaque matin je prie Véréna pour que justice soit faite. Non, la culpabilité d’Alexander Hadler ne fait aucun doute. Pas plus tard qu’hier, j’en ai encore eu la preuve par la bouche de son propre fils aîné. La question pour moi est maintenant de savoir ce que je veux faire, car oublier n’est pas une solution. Si j’étais juge de ses actions, je crois que je le condamnerais à la seule peine qu’il mérite, la peine capitale. A chaque fois où j’entends prononcer mon propre nom, j’ai envie de vomir. Quand on me parle de famille ou que les mots Elena, Rick ou Mélanie parviennent à mes oreilles, je revois ce qu’il a fait. Il hante mon sommeil et transforme mes rêves en cauchemars. Quand je pense à la haine, à la mort, à la traitrise, au mal absolu, je vois son visage.
Et pourtant, ce même homme est mon père et a fait de moi tout ce que je suis.
Et pourtant, ce même homme vous a sauvé la vie et a été un héros l’espace d’un instant.
Vous êtes une personne noble dans tous les sens du terme, vous ferrez une grande duchesse, mais vous me demandez l’impossible.
Vous me demandez de trahir mon général, mon seigneur et votre père. Vous me demandez de sauver un homme qui a tué ma mère, un homme qui a toujours causé et qui cause encore des maux terrifiants à sa propre famille, et qui s’est retourné contre sa propre patrie.
M’auriez-vous demandé d’aller à la mort pour vous, je l’eus fait sans hésiter une seconde. J’ai honte de vous décevoir, mademoiselle, mais ce que vous me demandez là, j’en suis désolé, mais je crois que c’est au dessus de mes forces.
Rouge de honte devant la noble dont il voyait bien qu’il l’avait déçu, le soldat Hadler se maudissait cent fois intérieurement. Il se maudissait d’être trop faible pour pardonner, et en même temps d’avoir envie de sauver malgré tout son père. Deux pensées totalement contradictoires qui reflétaient bien la confusion de son cerveau. La vérité, c’est que s’il s’était trouvé face à son géniteur à ce moment, il n’aurait pas su que faire, et n’aurait donc rien fait. S’il n’y avait pas été obligé, il n’aurait pris aucun insigne, car il savait qu’il allait regretter son choix, quel qu’il fut. Il allait se détester pour ce choix qui lui était imposé et qui serait forcément le mauvais, et le savait, mais rien n’y faisait, il fallait choisir. Tendant une main dont le tremblement n’était en rien dû à la fièvre qu’il avait, il se saisit de l’emblème du Duc Loft. Au moment même où ses doigts se refermèrent sur la ronce et l’épée d’argent, il ne put se retenir de penser : *Je suis un misérable.*
Lien fiche wiki : http://warforum-jdr.com/wiki-v2/doku.ph ... ich_hadler
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)
- [MJ] Le Djinn
- Warfo Award 2021 du meilleur MJ - RP

- Messages : 1199
- Profil : FOR / END / HAB / CHAR / INT / INI / ATT / PAR / TIR / NA / PV (bonus inclus)
- Localisation : Dans ma lampe...
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
La mine de la demoiselle s'attrista légèrement. Il était visible même pour un aveugle qu'elle s'efforçait de rester digne et neutre dans son expression, mais à son âge c'était sans doute un trop grand défi pour elle.
Puis la jeune fille se retourna vers la porte qu'elle franchit en marchant d'un pas inquisiteur, quoiqu'un peu stressé.
Sur ces bonnes paroles elle franchit la porte que son colosse de métal tenait, celui-ci adressa d'ailleurs un signe de la main à Friedrich avant de la refermer, laissant le soldat seul.
_______________________
Du côté de Katja tout allait pour le mieux: le pauvre bougre hochait piteusement la tête en signe d'approbation à l'offre d'une pièce d'argent. Elle pût donc repartir, rieuse, vers la caserne.
------------------------------------------------
Une semaine plus tard
Rien de particulier n'avait eût lieu, ou presque. Pas de nouvelles du vieux monsieur, pas de nouvelles fautes graves à signaler... Juste les préparatifs pour le voyage qui se terminaient et quatre nouvelles recrues qui avaient été embarquées pour compléter les effectifs du régiment entamé en Arabie. Etait-il utile de dire qu'il ne s'agissait que d'adolescents un peu aventureux qui étaient la cible constante des blagues potaches des vétérans?
Notons qu'un d'entre un, un dénommé Herbot c'était intéressé de prêt à ses deux caporaux, ce devait être un genre de gosse idéaliste convaincu de servir la bonne cause... Ou un espion, qui savait?
Mais enfin arriva le grand jour, où les soldats, leurs bardas sur le dos, s'apprêtaient à partir en rang à destination des montagnes du Sud. Plusieurs escales dans des camps de réfugiés étaient prévus pour la troupe et deux chariots de marchandises gardés par des soldats du régiment les accompagnaient. Pour des problèmes budgétaires et logistiques aucun médecin ou même infirmière n'avait pu être délégué à cette mission pour le moment.
Steiner n'allait pas tarder à mettre la compagnie en route et les soldats se préparaient. Dernier dans les dortoirs avec Katz qui le suivait à la trace, Friedrich Hadler finissait de se préparer quand une voix connue se fit entendre.
Derrière elle son éternel garde d'acier trimbalait non pas une mais deux épées au fourreau. Il en détacha d'ailleurs un de sa ceinture et le tendit au caporal. La sortant Friedrich pu remarquer que c'était une lame de facture supérieur, dans la lame, proche du pommeau étaient engoncée le médaillon d'argent représentant l'épée et la ronce.
Et... Ce fût tout, comme à son habitude, elle replaça son éventail devant son visage, ne laissant voir que ses yeux, puis s'en retourna à ses mystérieuses occupations.
Le coup de départ allait être donné quand les deux protagonistes s'avancèrent pour se placer devant, comme ils l'avaient demandés. Ils eurent la surprise de voir le chevalier d'Erika debout au côté de Steiner, qu'il dépassait d'une petite tête. Personne n'osa poser de question. On ne pose pas de question à un type de deux mètres en armure lourde intégrale.
Et enfin l'ordre arriva:
-"Compagnie! En avant: marche!"
![]() | -"Bien. Je suppose que c'est toujours mieux que de vous voir rejoindre le parti d'un autre. Cependant sachez quelque chose, nous ne vous pensons pas capable de maîtriser la situation, nous vous pensons capable d'être l'appât parfait qui NOUS permettra de rectifier le tir. Veillez juste à faire attention à vous, père est moins clément que je ne le suis. Rendez-moi ce médaillon maintenant, vous le récupérerez bien assez tôt." |
![]() | -"J'allais oublier, Sir Alric ici présent vous accompagnera pendant votre voyage, un homme de plus ne sera pas de trop." |
_______________________
Du côté de Katja tout allait pour le mieux: le pauvre bougre hochait piteusement la tête en signe d'approbation à l'offre d'une pièce d'argent. Elle pût donc repartir, rieuse, vers la caserne.
------------------------------------------------
Une semaine plus tard
Rien de particulier n'avait eût lieu, ou presque. Pas de nouvelles du vieux monsieur, pas de nouvelles fautes graves à signaler... Juste les préparatifs pour le voyage qui se terminaient et quatre nouvelles recrues qui avaient été embarquées pour compléter les effectifs du régiment entamé en Arabie. Etait-il utile de dire qu'il ne s'agissait que d'adolescents un peu aventureux qui étaient la cible constante des blagues potaches des vétérans?
Notons qu'un d'entre un, un dénommé Herbot c'était intéressé de prêt à ses deux caporaux, ce devait être un genre de gosse idéaliste convaincu de servir la bonne cause... Ou un espion, qui savait?
Mais enfin arriva le grand jour, où les soldats, leurs bardas sur le dos, s'apprêtaient à partir en rang à destination des montagnes du Sud. Plusieurs escales dans des camps de réfugiés étaient prévus pour la troupe et deux chariots de marchandises gardés par des soldats du régiment les accompagnaient. Pour des problèmes budgétaires et logistiques aucun médecin ou même infirmière n'avait pu être délégué à cette mission pour le moment.
Steiner n'allait pas tarder à mettre la compagnie en route et les soldats se préparaient. Dernier dans les dortoirs avec Katz qui le suivait à la trace, Friedrich Hadler finissait de se préparer quand une voix connue se fit entendre.
![]() | -"Vous ne pensiez tout de même pas partir sans le présent du Duc Loft. Il tient à vous remercier d'avoir choisi sa cause plutôt que la mienne." |
![]() | -"Voici "Devoir", une lame forgée pour celui qui a choisi la raison plutôt qu'un rêve. Une épée d'acier bénie par tout les temples de la ville, puisse-t-elle vous mener à la victoire." |
Le coup de départ allait être donné quand les deux protagonistes s'avancèrent pour se placer devant, comme ils l'avaient demandés. Ils eurent la surprise de voir le chevalier d'Erika debout au côté de Steiner, qu'il dépassait d'une petite tête. Personne n'osa poser de question. On ne pose pas de question à un type de deux mètres en armure lourde intégrale.
Et enfin l'ordre arriva:
-"Compagnie! En avant: marche!"
Enfermé dans une lampe pendant des siècles, cloisonné dans une pièce de métal par une malédiction... Puis un jour un naïf est venu, me libérant dans sa sottise... Tant pis pour lui... Et pour tous les autres.
-
Katja Endrafen
- PJ
- Messages : 33
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Je croisais la morveuse au moment où elle sortait, bientôt suivie de son meuble métallique. Le sourire froid que je lui dédiais aurait aussi bien pu s'adresser à une vipère prise sous mon talon, et je devais bien avouer que l'image me plaisait plus qu'il n'était sain. J'avais toutefois mieux à faire que m'attarder à lui signaler une morgue qu'elle me rendait bien, et j'entrais sans aucune gêne dans la chambre qu'ils délaissaient. Première chose, Friedrich était toujours dans le même état qu'auparavant (ce qui n'était pas forcément très glorieux) : ni passé par la fenêtre, ni pendu, ce qui était à peu près les seules conclusions possibles qu'aurait pu avoir une entrevue entre un quelconque noble et ma facétieuse personne... Rassurée sur ce point, je pu m'installer au bord du lit sans, à nouveau, faire preuve d'une extrême politesse quant aux sentiments du caporal.
Et pourtant, ces sentiments, c'est ce que cherchaient mes yeux sur son visage tandis que je l'observais en coin.
Un peu plus petit que la moyenne quoique bien bâti, je le savais plus endurant que la plupart des autres hommes du régiment. Il ne bronchait pas, il saignait en silence, il endurait derrière une carapace qui se voulait impassible ; j'étais secrètement impressionnée par son attitude, mais je serais morte sur le bûcher plutôt que de le lui avouer. Sans trop savoir pourquoi, je lui en voulais de... de quelque chose... que je ne parvenais pas à exprimer. Je le sentais, là, au fond de mon être, comme une grande larme brûlante cachée derrière mes bravades. Au cours de ces mois passés en sa compagnie, j'avais découvert certaines choses au sujet de mon caporal de compétition. J'en avais aimé certaines, détesté d'autres, au travers de nos discussions amicales. Et il y avait des mots qu'il avait prononcés, que j'avais soigneusement choisis et volés, pour les enfermer précieusement au sein de mon esprit.
Hum… Heu… Ca va, mon gars ? Tu n’as rien ? Je m’appelle Friedrich Hadler, soldat au cinquième régiment de la troisième division. Il ne me semble pas t’avoir vu dans la colonne du duc, tu… Tu étais dans le camp quand ces salauds ont attaqué ?
Si ça ne te dérange pas, Katz, pourrais-tu me suivre à l’écart...
Tu as soif, toi aussi ? Ca tombe bien, joins-toi à nous. Tu prendras bien de l’hydromel ou un schnaps, quelque chose de bien de chez nous, non ?
Je ne sais pas si le cœur est le plus important pour un soldat, mais je sais que sans cœur, on n’est plus humain.
Personne ne m'avait jamais parlé comme il l'avait fait, spontanément, sans aucune idée de distance ni d'arrière-pensée et sans être sous le coup d'une intense émotion. Il avait parlé ainsi pour moi-même, pour qui j'étais ou qu'il croyait que j'étais. Ces paroles avaient frappé à la porte de mon cœur parce qu'elles étaient sincères, une qualité que je ne possédais pas (ou si peu !). Au fil des jours, le sentiment de lui mentir en lui cachant qui se tenait derrière le soldat Katz s'était fait plus pressant, plus prégnant, et en cet instant il en était devenu oppressant. Vous ignorez sans doute ce que peut causer un tel ressenti.
Il faisait voler en éclats mon humour, ma légèreté et mon insouciance. Ce n'était pas une mauvaise chose : j'étais simplement bouleversée, comme il m'arrivait parfois de l'être alors qu'une heure encore auparavant je lâchais bordée après bordée de plaisanteries acides. Mes sautes d'humeur finiraient par me rendre célèbre dans ce régiment, songeais-je avec un sourire.
Pourquoi ces réflexions, pourquoi maintenant ? Pourquoi ces pensées me sautaient-elles à la gorge aujourd'hui plutôt qu'hier ? Était-ce à cause d'Erika ? Ou les aveux de Friedrich avaient-ils fini par me donner une mauvaise conscience, celle d'être la sienne et d'accepter la confiance qu'il me remettait aveuglément, car dans l'ignorance de qui j'étais ? Je commençais à ne plus rien en avoir à cirer, et d'expérience, je savais que ce n'était pas très bon signe lorsque je commençais à me moquer des questions que je me soumettais : soit je n'avais pas le temps d'y répondre et actuellement mieux à faire (comme sauver ma peau), soit je n'étais pas dans mon état normal. Or, si d'ordinaire une Katja est capable du meilleur comme du pire, lorsqu'elle ne réfléchit plus, elle est plus souvent capable du pire que d'autre chose. Plus souvent, comme presque toujours, par exemple.
« A présent que notre très distinguée demoiselle a déblayé le plancher, il est temps pour moi de rajouter un mot ou deux, que je n'ai pas vraiment eu l'occasion de prononcer tout à l'heure. »
Bien sûr que si, j'en avais eu l'occasion : je n'en avais juste pas trouvé le courage (ou l'inconscience, car à cette seconde je me sentais aussi brave que si je venais d'ingurgiter un tonneau d'hydromel).
« Comment dire... » Je poussais un petit soupir, cachant mes mains trop fines en passant mes bras autour de mes genoux et en me calant dans une posture qui n'était pas très éloignée de la bouderie enfantine. « Comme a dit un grand homme, tu ne sais pas tout sur moi » le citai-je avec un rire dissimulé dans l'azur de mes yeux. Oui, mon regard était rieur, mais il était aussi brillant, et cette luminescence n'était en rien due à la joie. « Je ne me suis pas engagé volontairement dans l'armée. Ce n'est pas pour ainsi dire une carrière que j'envisageais, encore moins que la milice. Et il y a une bonne raison à ça : d'habitude, la milice en question me courrait après. Nous n'avions pas la même définition de la propriété, j'ai toujours trouvé cette notion plutôt vague. »
Une confidence lâchée sur un ton léger, mais lourde d'appréhension. Friedrich était la probité faite chair, non pas la générosité naïve que prêchent les curetons en robe, mais celle du bon bougre qui a sué pour avoir son argent et est prêt à le dépenser pour les autres. Songeant à ça, je tirais justement sa bourse de mes affaires pour la lui tendre, presque dépitée. Je la lui avais subtilisée quelques heures plus tôt lorsque j'étais partie acheter le remède au centre du bourg, et mes économies n'y avaient pas suffi, aussi avais-je quelque peu amaigri les siennes.
« Sauf que j'ai fini par... trébucher dans les pieds de quelques gardes à la main lourde » éludai-je d'un ton finaud. « J'ai pu commuer ma peine en engagement militaire, pour le bien de notre bon vieil Empire, étant donné que les autorités m'ont parfois confondu avec une anguille tant je leur passais sous le nez. Autant faire de moi un éclaireur, s'est-on dit quelque part dans la caserne. Et me voilà, les cheveux au vent comme tout bon héros, prêt à servir mes concitoyens. »
Je commençais mon histoire par la fin, mais parce que c'était le plus facile pour moi à raconter : ce qui, observais-je, n'augurait rien de bon quant à la suite. Jusqu'ici, j'avais adroitement dissimulé mon trouble derrière un vernis de badinerie, mais mon panache fondait à vue d’œil.
« Maintenant, comment dire...? » répétais-je d'une voix désormais tendue. Et de tendu, il y avait tout mon corps également : comme un ressort comprimé, je me sentais à deux doigts de bondir. A deux doigts de hurler. « Quand tu étais devant Steiner tout à l'heure... »
Le claquement du fouet à mes oreilles, la morsure du cuir sur mes reins, les larmes plein le visage et le sang plein le dos. Mes propres cris ainsi que ceux de ma mère me revenaient en mémoire, avec une netteté qu'aiguisait non pas la mémoire, mais l'imagination et la sainte terreur.
« ... »
Les mots me manquèrent, à moi qui en jouais avec tant d'aisance et de mordant. Le sourire ne vint pas, la plaisanterie m'échappa, et au lieu de poursuivre je me détournais carrément de mon interlocuteur. Avec des gestes tremblants, je tirais sur mon uniforme pour laisser apparaître les stigmates lisses et brillants que le fouet avait laissés sur ma peau déjà pâle.
Friedrich n'était pas un imbécile. Nous nous étions assez côtoyés pour qu'il ai déjà remarqué quelques détails à mon sujet, et il était maintenant plus qu'évident que je n'avais pas la constitution d'un homme. Alors je repris la parole, et pour la première fois depuis le lointain soleil d'Arabie, il entendit ma véritable voix. Elle sonna à mes oreilles comme celle d'une étrangère, chaude et porteuse de l'accent musical de l'Ostermark, sans artifice ni grimage :
« Je refuse de te voir changer. » Une grande inspiration. « Je vois la douleur dans tes yeux. Je vois la solitude qu'exige l'exemplarité. Je te vois, tiraillé entre ton devoir, tes responsabilités et tes envies. Je n'aurais pas la prétention de les comprendre, mais... »
Il ne voyait toujours pas mon visage, mais je tirais sur mon foulard pour le froisser dans ma main.
« ...si tu m'acceptes, je t'aiderais à satisfaire l'un et l'autre, parce que je refuse que tu renies une part de toi au profit d'une autre ! »
On avait déjà vu des déclarations plus explicites que la mienne, mais dans mon esprit tout était clair : Friedrich était écartelé entre vengeance et justice, un trouble qu'il n'avait probablement jamais connu. De ce schisme découlaient bien des blessures dans son comportement, et dont toutes ses larmes étaient autant de gouttes de sang. Je suis mauvais par nature, avait-il même été jusqu'à dire. Non, imbécile ; c'est juste que comme tout humain, tu te découvres de mauvais sentiments. Personne ne pouvait pénétrer dans mon monde de faux-semblants et de méfiance ! Mais en t'ouvrant à moi, tu m'as forcée à baisser la garde. Pour le meilleur ou pour le pire, c'est à toi maintenant qu'il revient d'en décider.
Et d'un seul coup je me levais, saisie de honte envers moi-même. J'allais en direction de la porte non pour sortir, mais afin de passer ma frustration dessus ; me ravisant au dernier moment (et notamment avant de transformer mon pied en mosaïque), je pris le parti de m'y adosser brutalement, comme pour empêcher tout ce que je venais de dire de sortir de cette pièce. Je faisais alors face au caporal du haut de ma petite taille, du haut de ma colère, minuscule ouragan qui semblait le mettre au défi de me rejeter comme à celui de m'accepter.
Et pourtant, ces sentiments, c'est ce que cherchaient mes yeux sur son visage tandis que je l'observais en coin.
Un peu plus petit que la moyenne quoique bien bâti, je le savais plus endurant que la plupart des autres hommes du régiment. Il ne bronchait pas, il saignait en silence, il endurait derrière une carapace qui se voulait impassible ; j'étais secrètement impressionnée par son attitude, mais je serais morte sur le bûcher plutôt que de le lui avouer. Sans trop savoir pourquoi, je lui en voulais de... de quelque chose... que je ne parvenais pas à exprimer. Je le sentais, là, au fond de mon être, comme une grande larme brûlante cachée derrière mes bravades. Au cours de ces mois passés en sa compagnie, j'avais découvert certaines choses au sujet de mon caporal de compétition. J'en avais aimé certaines, détesté d'autres, au travers de nos discussions amicales. Et il y avait des mots qu'il avait prononcés, que j'avais soigneusement choisis et volés, pour les enfermer précieusement au sein de mon esprit.
Hum… Heu… Ca va, mon gars ? Tu n’as rien ? Je m’appelle Friedrich Hadler, soldat au cinquième régiment de la troisième division. Il ne me semble pas t’avoir vu dans la colonne du duc, tu… Tu étais dans le camp quand ces salauds ont attaqué ?
Si ça ne te dérange pas, Katz, pourrais-tu me suivre à l’écart...
Tu as soif, toi aussi ? Ca tombe bien, joins-toi à nous. Tu prendras bien de l’hydromel ou un schnaps, quelque chose de bien de chez nous, non ?
Je ne sais pas si le cœur est le plus important pour un soldat, mais je sais que sans cœur, on n’est plus humain.
Personne ne m'avait jamais parlé comme il l'avait fait, spontanément, sans aucune idée de distance ni d'arrière-pensée et sans être sous le coup d'une intense émotion. Il avait parlé ainsi pour moi-même, pour qui j'étais ou qu'il croyait que j'étais. Ces paroles avaient frappé à la porte de mon cœur parce qu'elles étaient sincères, une qualité que je ne possédais pas (ou si peu !). Au fil des jours, le sentiment de lui mentir en lui cachant qui se tenait derrière le soldat Katz s'était fait plus pressant, plus prégnant, et en cet instant il en était devenu oppressant. Vous ignorez sans doute ce que peut causer un tel ressenti.
Il faisait voler en éclats mon humour, ma légèreté et mon insouciance. Ce n'était pas une mauvaise chose : j'étais simplement bouleversée, comme il m'arrivait parfois de l'être alors qu'une heure encore auparavant je lâchais bordée après bordée de plaisanteries acides. Mes sautes d'humeur finiraient par me rendre célèbre dans ce régiment, songeais-je avec un sourire.
Pourquoi ces réflexions, pourquoi maintenant ? Pourquoi ces pensées me sautaient-elles à la gorge aujourd'hui plutôt qu'hier ? Était-ce à cause d'Erika ? Ou les aveux de Friedrich avaient-ils fini par me donner une mauvaise conscience, celle d'être la sienne et d'accepter la confiance qu'il me remettait aveuglément, car dans l'ignorance de qui j'étais ? Je commençais à ne plus rien en avoir à cirer, et d'expérience, je savais que ce n'était pas très bon signe lorsque je commençais à me moquer des questions que je me soumettais : soit je n'avais pas le temps d'y répondre et actuellement mieux à faire (comme sauver ma peau), soit je n'étais pas dans mon état normal. Or, si d'ordinaire une Katja est capable du meilleur comme du pire, lorsqu'elle ne réfléchit plus, elle est plus souvent capable du pire que d'autre chose. Plus souvent, comme presque toujours, par exemple.
« A présent que notre très distinguée demoiselle a déblayé le plancher, il est temps pour moi de rajouter un mot ou deux, que je n'ai pas vraiment eu l'occasion de prononcer tout à l'heure. »
Bien sûr que si, j'en avais eu l'occasion : je n'en avais juste pas trouvé le courage (ou l'inconscience, car à cette seconde je me sentais aussi brave que si je venais d'ingurgiter un tonneau d'hydromel).
« Comment dire... » Je poussais un petit soupir, cachant mes mains trop fines en passant mes bras autour de mes genoux et en me calant dans une posture qui n'était pas très éloignée de la bouderie enfantine. « Comme a dit un grand homme, tu ne sais pas tout sur moi » le citai-je avec un rire dissimulé dans l'azur de mes yeux. Oui, mon regard était rieur, mais il était aussi brillant, et cette luminescence n'était en rien due à la joie. « Je ne me suis pas engagé volontairement dans l'armée. Ce n'est pas pour ainsi dire une carrière que j'envisageais, encore moins que la milice. Et il y a une bonne raison à ça : d'habitude, la milice en question me courrait après. Nous n'avions pas la même définition de la propriété, j'ai toujours trouvé cette notion plutôt vague. »
Une confidence lâchée sur un ton léger, mais lourde d'appréhension. Friedrich était la probité faite chair, non pas la générosité naïve que prêchent les curetons en robe, mais celle du bon bougre qui a sué pour avoir son argent et est prêt à le dépenser pour les autres. Songeant à ça, je tirais justement sa bourse de mes affaires pour la lui tendre, presque dépitée. Je la lui avais subtilisée quelques heures plus tôt lorsque j'étais partie acheter le remède au centre du bourg, et mes économies n'y avaient pas suffi, aussi avais-je quelque peu amaigri les siennes.
« Sauf que j'ai fini par... trébucher dans les pieds de quelques gardes à la main lourde » éludai-je d'un ton finaud. « J'ai pu commuer ma peine en engagement militaire, pour le bien de notre bon vieil Empire, étant donné que les autorités m'ont parfois confondu avec une anguille tant je leur passais sous le nez. Autant faire de moi un éclaireur, s'est-on dit quelque part dans la caserne. Et me voilà, les cheveux au vent comme tout bon héros, prêt à servir mes concitoyens. »
Je commençais mon histoire par la fin, mais parce que c'était le plus facile pour moi à raconter : ce qui, observais-je, n'augurait rien de bon quant à la suite. Jusqu'ici, j'avais adroitement dissimulé mon trouble derrière un vernis de badinerie, mais mon panache fondait à vue d’œil.
« Maintenant, comment dire...? » répétais-je d'une voix désormais tendue. Et de tendu, il y avait tout mon corps également : comme un ressort comprimé, je me sentais à deux doigts de bondir. A deux doigts de hurler. « Quand tu étais devant Steiner tout à l'heure... »
Le claquement du fouet à mes oreilles, la morsure du cuir sur mes reins, les larmes plein le visage et le sang plein le dos. Mes propres cris ainsi que ceux de ma mère me revenaient en mémoire, avec une netteté qu'aiguisait non pas la mémoire, mais l'imagination et la sainte terreur.
« ... »
Les mots me manquèrent, à moi qui en jouais avec tant d'aisance et de mordant. Le sourire ne vint pas, la plaisanterie m'échappa, et au lieu de poursuivre je me détournais carrément de mon interlocuteur. Avec des gestes tremblants, je tirais sur mon uniforme pour laisser apparaître les stigmates lisses et brillants que le fouet avait laissés sur ma peau déjà pâle.
Friedrich n'était pas un imbécile. Nous nous étions assez côtoyés pour qu'il ai déjà remarqué quelques détails à mon sujet, et il était maintenant plus qu'évident que je n'avais pas la constitution d'un homme. Alors je repris la parole, et pour la première fois depuis le lointain soleil d'Arabie, il entendit ma véritable voix. Elle sonna à mes oreilles comme celle d'une étrangère, chaude et porteuse de l'accent musical de l'Ostermark, sans artifice ni grimage :
« Je refuse de te voir changer. » Une grande inspiration. « Je vois la douleur dans tes yeux. Je vois la solitude qu'exige l'exemplarité. Je te vois, tiraillé entre ton devoir, tes responsabilités et tes envies. Je n'aurais pas la prétention de les comprendre, mais... »
Il ne voyait toujours pas mon visage, mais je tirais sur mon foulard pour le froisser dans ma main.
« ...si tu m'acceptes, je t'aiderais à satisfaire l'un et l'autre, parce que je refuse que tu renies une part de toi au profit d'une autre ! »
On avait déjà vu des déclarations plus explicites que la mienne, mais dans mon esprit tout était clair : Friedrich était écartelé entre vengeance et justice, un trouble qu'il n'avait probablement jamais connu. De ce schisme découlaient bien des blessures dans son comportement, et dont toutes ses larmes étaient autant de gouttes de sang. Je suis mauvais par nature, avait-il même été jusqu'à dire. Non, imbécile ; c'est juste que comme tout humain, tu te découvres de mauvais sentiments. Personne ne pouvait pénétrer dans mon monde de faux-semblants et de méfiance ! Mais en t'ouvrant à moi, tu m'as forcée à baisser la garde. Pour le meilleur ou pour le pire, c'est à toi maintenant qu'il revient d'en décider.
Et d'un seul coup je me levais, saisie de honte envers moi-même. J'allais en direction de la porte non pour sortir, mais afin de passer ma frustration dessus ; me ravisant au dernier moment (et notamment avant de transformer mon pied en mosaïque), je pris le parti de m'y adosser brutalement, comme pour empêcher tout ce que je venais de dire de sortir de cette pièce. Je faisais alors face au caporal du haut de ma petite taille, du haut de ma colère, minuscule ouragan qui semblait le mettre au défi de me rejeter comme à celui de m'accepter.
- Friedrich Hadler
- PJ
- Messages : 172
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Les réponses de la jeune fille du duc Loft eurent le don de mettre Friedrich encore plus mal à l’aise. A l’évidence, il l’avait déçu, comme il avait déçu le capitaine Steiner. Mais la situation n’était pas tout à fait la même cette fois-ci, car c’était la noble elle-même qui avait mis le soldat face à un choix cornélien. S’il avait choisi l’emblème d’Erika, il aurait aussi déçu le duc, et s’il n’avait pas fait de choix, il aurait déçu les deux nobles. Non, autant il reconnaissait parfaitement sa faute en ce qui concernait son agression sur un mendiant, autant il assumerait pleinement sa décision, qu’elle soit bonne ou mauvaise.
Quoi qu’il en fût, le reste de ce que lui confia la jeune dame confirma les impressions qu’il avait eues quelques instants plus tôt, avant d’arrêter son choix : il n’était qu’un pantin aux mains de ses supérieurs. Au moins, ces derniers ne s’en cachaient pas et lui annonçaient ouvertement le rôle qu’il allait endosser, à savoir celui de l’appât. Comme par hasard, cela signifiait concrètement que c’était lui qui devrait personnellement supporter l’essentiel des risques. Pire encore, pour ne rien arranger, Erika rappela que son père n’était pas du genre à supporter la faiblesse, l’hésitation ou l’indécision. Cela restreindrait encore la marge de manouvre déjà très réduite du caporal, s’il devait un jour se retrouver confronté à son père. Dorénavant, si cela se produisait, et qu’il voulait changer d’avis, il faudrait prendre en compte les conséquences que cela aurait sur le duc. En tout cas, on venait de lui forcer la main, de le pousser sur un terrain très glissant, et il n’aimait guère ces méthodes, même s’il ne blâmait pas leurs auteurs.
Puis la future duchesse se retira, alors que le militaire se relevait pour la saluer. Elle ajouta que son garde du corps, sir Alric, accompagnerait le régiment dans son expédition vers les Montagnes Grises. Sa présence était à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, parce que l’homme était sûrement un guerrier d’élite, un champion vétéran surentraîné et très bien équipé, probablement officier d’une unité de joueurs d’épées du duc par ailleurs. Mauvaise, parce que sa présence signifierait clairement que le duc et sa fille maintenaient constamment un œil sur lui, Friedrich Hadler. C’était une manière élégante et imparable de le faire suivre –et surveiller étroitement- tout au long de l’expédition. *Génial, me voilà espionné par mes propres chefs, maintenant. Enfin bon, au point où en est ma vie privée, ça ou autre chose…*
Le soldat eut à peine le temps de pousser un soupir que déjà Katz entrait, remplaçant Erika. A vrai dire, Friedrich fut assez étonné de le voir revenir, mais il n’en montra rien. Le sous-officier cacha immédiatement ses sentiments sous un masque d’impassibilité. En effet, il voulait montrer à Katz qu’il avait bien compris son message, que maintenant, il ne serait plus que « le caporal », et qu’il ne se laisserait plus aller à ses « faiblesses ». Bien entendu, cette interprétation était totalement contraire à ce Katz avait voulu lui dire. D’ailleurs, il ne tarderait pas à s’en apercevoir…
La première surprise vint quand l’éclaireur le cita « Tu ne sais pas tout sur moi » ? Katz allait-il vraiment lever le voile sur son passé mystérieux ? Mais pourquoi se confier à lui s’il voulait garder une distance stricte toute militaire entre eux ? A moins qu’il n’ait mal compris. En tout cas, la curiosité de Friedrich venait d’être attisée. Ce n’était pas une curiosité de commère, dont l’objectif est de savoir pour raconter ou pour se vanter de savoir, mais plutôt un intérêt franc et sincère pour son camarade en tant qu’humain.
Rapidement, les révélations se succédèrent, brisant totalement le masque d’impassibilité de Friedrich. Il ne put cacher sa surprise quand il apprit ce que faisait Katz et pourquoi il s’était engagé. Le soldat avait été un voleur, et qui plus est il ne semblait exprimer aucun remord, mais plutôt de la honte. Quand il entendit et vit cela, ce qui étonna le plus le caporal était qu’il ne ressentait pas une once de dégout, de rejet ou de mépris pour cet homme, mais plutôt de la compréhension et de la compassion. Pourtant, Katz avouait qu’il était un criminel, un hors-la-loi, et donc un ennemi de l’Empire. Qui de plus n’avait jamais voulu entrer dans l’armée. Mais tout cela s’effaçait devant la figure de Katz tel que l’avait connu Friedrich : certes rebelle et indiscipliné, mais un bon camarade, un frère d’armes. Peu importe ce qu’il avait été, ou ce qui l’avait poussé à entrer dans l’illégalité, car d’après Friedrich, au fond de lui, Katz était bon, à défaut d’avoir été honnête.
Le caporal connaissait la loi ostlandaise pour les voleurs multirécidivistes. Au mieux, la prison et les travaux forcés pendant des décennies, au pire, la corde. Depuis la Tempête du Chaos, la peine de mort était appliquée quasi-systématiquement, pour dissuader les voleurs. Mais les juges qui avaient proposés à Katz de s’engager ne s’étaient pas trompés en lui accordant une seconde chance, si tant est qu’on lui ait déjà donné avant cela une chance d’être honnête.
Friedrich avait commis une faute en frappant un mendiant, il avait été puni avec miséricorde, on lui avait donné sa chance de se racheter. Il en avait été de même pour Katz. Et après ce que l’ostlander avait vécu récemment, il se garda bien de juger Katz sur ses méfaits passés, mais il choisit de garder la même vision qu’il avait de lui avant ces révélations, peut-être même l’estimait-il encore plus, car il venait de lui révéler un très lourd secret, un fardeau qui avait dû peser sur ses minces épaules.
Mais cette surprise là ne fut rien par rapport à celle qu’il éprouva quelques instants plus tard. Il en resta bouche-bée, cloué sur place. S’il n’avait pas été assis sur son lit, mais sur une chaise, il en serait presque tombé à la renverse.
Katz se détourna et sa voix se fit très tendue, alors qu’il parlait du châtiment qu’on venait d’infliger à son interlocuteur, signe que chaque mot était empli de signification. Puis il releva son uniforme et dévoila son dos… C’était un dos de jeune femme, mais déjà couturé de cicatrices horribles, la marque cruelle d’un fouet manié sans pitié.
Dès que le choc fut passé, une rage sourde et irrationnelle envahit le caporal qui serra les dents et les poings comme jamais. Il tremblait intérieurement à l’idée qu’un être humain ait pu faire subir de sang-froid un tel supplice à une femme, qui n’était probablement même à l’époque qu’une jeune fille, car les traces ignobles laissées par l’instrument de torture semblaient déjà anciennes. Le soldat avait lui aussi subi ce châtiment, il savait parfaitement quelles souffrances indicibles cette femme avait dû endurer. Soudain, il eut envie (et ne se retint qu’au prix d’un effort de volonté surhumain), de se lever et de hurler : *Qui t’as fait ça ? Dis-le moi, que je le tue !* Il se contint en se rappelant la dernière fois qu’il avait agi sous le coup d’une colère aussi puissante et irraisonnée, et les conséquences terribles de ses actes. Dans ces cas là, mieux valait ne pas s’emporter, telle était la leçon qu’il avait tiré de sa propre expérience récente.
Au contraire, il se détendit en écoutant ce que le faux « Katz » avait à lui dire. Pour la première fois, elle parla de sa vraie voix, et ses paroles allèrent droit au cœur de Friedrich :
« Je refuse de te voir changer... Je vois la douleur dans tes yeux. Je vois la solitude qu'exige l'exemplarité. Je te vois, tiraillé entre ton devoir, tes responsabilités et tes envies. Je n'aurais pas la prétention de les comprendre, mais… ... si tu m'acceptes, je t'aiderais à satisfaire l'un et l'autre, parce que je refuse que tu renies une part de toi au profit d'une autre ! »
S’il est des mots capables de toucher le cœur d’un homme, alors ceux-ci surent toucher Friedrich Halder. Quel contraste avec la précédente interlocutrice ! Erika Loft était beaucoup plus jeune, plus riche, plus puissante, plus noble, plus honorable et honorée, plus respectable, plus instruite, plus intègre… Elle était aussi l’une des plus belles filles d’Ostland, et l’une des plus désirables et désirée de l’Empire. Tous les hommes étaient à ses pieds, et elle eut put sans problème épouser un prince ou un roi. Friedrich lui-même avait été près de tomber sous son charme. Puis, cette femme qui s’était révélée tricheuse, menteuse, voleuse, habillée en homme et ayant vécu avec des manières masculines, de basse extraction, sans le sous, etc… Et pourtant !
Pour notre héros, la compagnie de Katz semblait infiniment préférable à celle d’Erika. Cette dernière le considérait plus comme une pièce dans son jeu, ou peut-être à la limite comme un « bon chevalier » de conte de fée. Elle n’avait pas prêté attention à sa douleur, l’avait forcé à faire un choix en sachant très bien qu’il en souffrirait. Ce n’était peut-être pas sa faute, peut-être était-elle condamnée à jouer à la manipulatrice déshumanisée de par sa naissance –tel était souvent le terrible prix à payer quand on naissait noble-, mais il n’empêchait qu’elle n’avait pas su écouter, ou pas pu répondre à Friedrich. La fausse « Katz », quand à elle, il le voyait maintenant, n’avait fait qu’essayer de l’aider depuis le début. Elle l’avait soutenu, l’avait écouté, lui avait répondu, et ce même dans les moments difficiles comme celui-ci. Par ce simple fait, elle lui avait rendu son humanité, l’avait sauvé : sans « Katz », il aurait sombré dans la haine et le désespoir. Savoir que quelqu’un comptait sur lui, non en tant que simple « machine-caporal », mais en tant qu’humain, cela n’avait pas de prix. Dès lors, comment aurait-il pu la rejeter ?
Aux yeux de Friedrich, l’ex-hors-la-loi, avec tous ses défauts, valait au moins cent « miss parfaite Erika ». Bien entendu, même s’il le pensait de toutes les fibres de son être, sa fierté lui interdisait de le révéler à Katz (qui de plus ne se serait peut-être pas privée de le répéter partout). De plus, le caporal avait beaucoup de respect pour la famille Loft et la noblesse en général. Révéler qu’à ses yeux, une ex-voleuse qui avait menti à tous avait plus de prix que la future duchesse n’aurait pas été très malin.
Un grand sourire de soulagement éclaira le visage du soldat quand il répondit avec tout le sérieux du monde, sur un ton calme :
-Qui que tu sois, je serais le pire des monstres sans coeur si je ne t’acceptais pas. Et tu l’as dit toi-même : un Friedrich sans son cœur, ça n'existe pas… …grâce à toi. En quelque sorte, tu as sauvé Friedrich Hadler. Je crois que j’ai ce qu’on pourrait appeler une dette envers toi... Merci.
Il avait eu tellement d’émotions ce jour là qu’il ne tint pas rigueur à la femme de lui avoir emprunté sa bourse. L’argent n’entrait pas en considération dans des moments comme ceux-là. Quant au reste de la semaine, il se déroula à peu près normalement : Friedrich avait retrouvé sa manière d’être d’avant le décès de sa mère. En public, il faisait comme si de rien n’était avec le « soldat Katz » : lui appliquer brusquement un traitement préférentiel –ce qu’il avait sérieusement envisagé de faire en première impression- aurait éveillé les soupçons. Dans l’intérêt de tous, il valait mieux qu’en apparence, tout reste inchangé dans sa manière de traiter ses hommes. Cependant, hors du service, le militaire ne cachait pas son affection pour « Katz ». Certaines remarques ou fanfaronnades lancées par l’éclaireuse prenaient maintenant tout leur sens, aussi voyait-on souvent Friedrich rire de bon cœur en échangeant un regard complice avec sa camarade.
Il n’était pas certain de la nature de ses sentiments pour elle, mais une chose était certaine : il se sentait bien en sa compagnie, et la recherchait autant que possible. L’ennui était que son changement de perception avait eu des « effets secondaires » sur lui. D’un côté n’avait aucune envie de faire courir le moindre danger à sa subalterne pendant le service, mais d’un autre il s’interdisait de la favoriser. En conséquence, il se faisait un sang d’encre à chaque fois qu’il l’envoyait en patrouille, et n’était rassuré qu’à son retour. A l’entraînement, également, son éducation et tout son être se refusaient à frapper une femme, fut-elle déguisée en homme, armée et –il le reconnaissait le premier- assez douée. Cela se ressentait dans sa manière de combattre, et curieusement, contrairement aux autres, Katja ressortait presque toujours indemne de leurs affrontements.
Tout cela dura une semaine, puis vint le moment du départ. Alors qu’il ne restait plus que Katz/Katja et Friedrich dans les baraquements, Erika Loft revint rendre visite au caporal, escortée par sir Alric qui portait deux épées à la ceinture. Rapidement, il fut expliqué que l’une d’entre elles, une lame du nom de « devoir », lui était destinée. Elle incorporait le médaillon du duc dans sa poignée, et avait reçu des bénédictions de tous les prêtres de la ville. Assurément, c’était là un très beau cadeau, qu’il accepta avec respect. Erika prit ensuite congé en « jouant » avec son éventail, ce qui lui donnait un air que Friedrich trouvait irrésistible. Ceci expliquait peut-être pourquoi Katz semblait incapable de la supporter, pensa-t-il avec un sourire amusé. Mais ils n’eurent pas le temps d’en discuter, car il fallait partir sous peu et qu’on attendait déjà plus qu’eux. Aussi Friedrich jeta-t-il son paquetage sur son dos, avec son bouclier, et ceint cette seconde épée à sa ceinture. Il préférait toujours porter deux armes plutôt qu’une, au cas où. Après une dernière vérification rapide de son uniforme, il sortit et rejoignit le rang. Lui et sa compagnonne d’armes furent placés tout devant, en tête de la colonne.
Sir Alric les accompagnerait dans ce voyage. De son côté, pendant la marche, le caporal redoubla d’attentions pour Katja (à qui il proposa de porter ses affaires si elle le voulait) et ses hommes. Il ne marchait ni trop vite, ni trop lentement. L’avantage de voyager à côté de cette femme, outre le fait se sentait bien en sa compagnie, était que, contrairement à la plupart de la troupe dont l’hygiène personnelle était probablement minimale, elle sentait bon, dégageant une subtile odeur de cerise qui lui allait à ravir. De plus, même si le voyage promettait d'être long, avec Katz à ses côtés, il ne risquait pas de s'ennuyer ! Tout en observant les paysages et les environs, pour rire, il lui glissa discrètement de manière à ce qu’elle seule puisse l’entendre :
-Bon, c’est toi l’éclaireuse, je compte sur toi pour qu’on ne tombe pas dans une embuscade sur le chemin !
Evidemment, il plaisantait, mais toutefois, il restait sur ses gardes, car on n’était jamais à l’abri d’une attaque quand même.
Quoi qu’il en fût, le reste de ce que lui confia la jeune dame confirma les impressions qu’il avait eues quelques instants plus tôt, avant d’arrêter son choix : il n’était qu’un pantin aux mains de ses supérieurs. Au moins, ces derniers ne s’en cachaient pas et lui annonçaient ouvertement le rôle qu’il allait endosser, à savoir celui de l’appât. Comme par hasard, cela signifiait concrètement que c’était lui qui devrait personnellement supporter l’essentiel des risques. Pire encore, pour ne rien arranger, Erika rappela que son père n’était pas du genre à supporter la faiblesse, l’hésitation ou l’indécision. Cela restreindrait encore la marge de manouvre déjà très réduite du caporal, s’il devait un jour se retrouver confronté à son père. Dorénavant, si cela se produisait, et qu’il voulait changer d’avis, il faudrait prendre en compte les conséquences que cela aurait sur le duc. En tout cas, on venait de lui forcer la main, de le pousser sur un terrain très glissant, et il n’aimait guère ces méthodes, même s’il ne blâmait pas leurs auteurs.
Puis la future duchesse se retira, alors que le militaire se relevait pour la saluer. Elle ajouta que son garde du corps, sir Alric, accompagnerait le régiment dans son expédition vers les Montagnes Grises. Sa présence était à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, parce que l’homme était sûrement un guerrier d’élite, un champion vétéran surentraîné et très bien équipé, probablement officier d’une unité de joueurs d’épées du duc par ailleurs. Mauvaise, parce que sa présence signifierait clairement que le duc et sa fille maintenaient constamment un œil sur lui, Friedrich Hadler. C’était une manière élégante et imparable de le faire suivre –et surveiller étroitement- tout au long de l’expédition. *Génial, me voilà espionné par mes propres chefs, maintenant. Enfin bon, au point où en est ma vie privée, ça ou autre chose…*
Le soldat eut à peine le temps de pousser un soupir que déjà Katz entrait, remplaçant Erika. A vrai dire, Friedrich fut assez étonné de le voir revenir, mais il n’en montra rien. Le sous-officier cacha immédiatement ses sentiments sous un masque d’impassibilité. En effet, il voulait montrer à Katz qu’il avait bien compris son message, que maintenant, il ne serait plus que « le caporal », et qu’il ne se laisserait plus aller à ses « faiblesses ». Bien entendu, cette interprétation était totalement contraire à ce Katz avait voulu lui dire. D’ailleurs, il ne tarderait pas à s’en apercevoir…
La première surprise vint quand l’éclaireur le cita « Tu ne sais pas tout sur moi » ? Katz allait-il vraiment lever le voile sur son passé mystérieux ? Mais pourquoi se confier à lui s’il voulait garder une distance stricte toute militaire entre eux ? A moins qu’il n’ait mal compris. En tout cas, la curiosité de Friedrich venait d’être attisée. Ce n’était pas une curiosité de commère, dont l’objectif est de savoir pour raconter ou pour se vanter de savoir, mais plutôt un intérêt franc et sincère pour son camarade en tant qu’humain.
Rapidement, les révélations se succédèrent, brisant totalement le masque d’impassibilité de Friedrich. Il ne put cacher sa surprise quand il apprit ce que faisait Katz et pourquoi il s’était engagé. Le soldat avait été un voleur, et qui plus est il ne semblait exprimer aucun remord, mais plutôt de la honte. Quand il entendit et vit cela, ce qui étonna le plus le caporal était qu’il ne ressentait pas une once de dégout, de rejet ou de mépris pour cet homme, mais plutôt de la compréhension et de la compassion. Pourtant, Katz avouait qu’il était un criminel, un hors-la-loi, et donc un ennemi de l’Empire. Qui de plus n’avait jamais voulu entrer dans l’armée. Mais tout cela s’effaçait devant la figure de Katz tel que l’avait connu Friedrich : certes rebelle et indiscipliné, mais un bon camarade, un frère d’armes. Peu importe ce qu’il avait été, ou ce qui l’avait poussé à entrer dans l’illégalité, car d’après Friedrich, au fond de lui, Katz était bon, à défaut d’avoir été honnête.
Le caporal connaissait la loi ostlandaise pour les voleurs multirécidivistes. Au mieux, la prison et les travaux forcés pendant des décennies, au pire, la corde. Depuis la Tempête du Chaos, la peine de mort était appliquée quasi-systématiquement, pour dissuader les voleurs. Mais les juges qui avaient proposés à Katz de s’engager ne s’étaient pas trompés en lui accordant une seconde chance, si tant est qu’on lui ait déjà donné avant cela une chance d’être honnête.
Friedrich avait commis une faute en frappant un mendiant, il avait été puni avec miséricorde, on lui avait donné sa chance de se racheter. Il en avait été de même pour Katz. Et après ce que l’ostlander avait vécu récemment, il se garda bien de juger Katz sur ses méfaits passés, mais il choisit de garder la même vision qu’il avait de lui avant ces révélations, peut-être même l’estimait-il encore plus, car il venait de lui révéler un très lourd secret, un fardeau qui avait dû peser sur ses minces épaules.
Mais cette surprise là ne fut rien par rapport à celle qu’il éprouva quelques instants plus tard. Il en resta bouche-bée, cloué sur place. S’il n’avait pas été assis sur son lit, mais sur une chaise, il en serait presque tombé à la renverse.
Katz se détourna et sa voix se fit très tendue, alors qu’il parlait du châtiment qu’on venait d’infliger à son interlocuteur, signe que chaque mot était empli de signification. Puis il releva son uniforme et dévoila son dos… C’était un dos de jeune femme, mais déjà couturé de cicatrices horribles, la marque cruelle d’un fouet manié sans pitié.
Dès que le choc fut passé, une rage sourde et irrationnelle envahit le caporal qui serra les dents et les poings comme jamais. Il tremblait intérieurement à l’idée qu’un être humain ait pu faire subir de sang-froid un tel supplice à une femme, qui n’était probablement même à l’époque qu’une jeune fille, car les traces ignobles laissées par l’instrument de torture semblaient déjà anciennes. Le soldat avait lui aussi subi ce châtiment, il savait parfaitement quelles souffrances indicibles cette femme avait dû endurer. Soudain, il eut envie (et ne se retint qu’au prix d’un effort de volonté surhumain), de se lever et de hurler : *Qui t’as fait ça ? Dis-le moi, que je le tue !* Il se contint en se rappelant la dernière fois qu’il avait agi sous le coup d’une colère aussi puissante et irraisonnée, et les conséquences terribles de ses actes. Dans ces cas là, mieux valait ne pas s’emporter, telle était la leçon qu’il avait tiré de sa propre expérience récente.
Au contraire, il se détendit en écoutant ce que le faux « Katz » avait à lui dire. Pour la première fois, elle parla de sa vraie voix, et ses paroles allèrent droit au cœur de Friedrich :
« Je refuse de te voir changer... Je vois la douleur dans tes yeux. Je vois la solitude qu'exige l'exemplarité. Je te vois, tiraillé entre ton devoir, tes responsabilités et tes envies. Je n'aurais pas la prétention de les comprendre, mais… ... si tu m'acceptes, je t'aiderais à satisfaire l'un et l'autre, parce que je refuse que tu renies une part de toi au profit d'une autre ! »
S’il est des mots capables de toucher le cœur d’un homme, alors ceux-ci surent toucher Friedrich Halder. Quel contraste avec la précédente interlocutrice ! Erika Loft était beaucoup plus jeune, plus riche, plus puissante, plus noble, plus honorable et honorée, plus respectable, plus instruite, plus intègre… Elle était aussi l’une des plus belles filles d’Ostland, et l’une des plus désirables et désirée de l’Empire. Tous les hommes étaient à ses pieds, et elle eut put sans problème épouser un prince ou un roi. Friedrich lui-même avait été près de tomber sous son charme. Puis, cette femme qui s’était révélée tricheuse, menteuse, voleuse, habillée en homme et ayant vécu avec des manières masculines, de basse extraction, sans le sous, etc… Et pourtant !
Pour notre héros, la compagnie de Katz semblait infiniment préférable à celle d’Erika. Cette dernière le considérait plus comme une pièce dans son jeu, ou peut-être à la limite comme un « bon chevalier » de conte de fée. Elle n’avait pas prêté attention à sa douleur, l’avait forcé à faire un choix en sachant très bien qu’il en souffrirait. Ce n’était peut-être pas sa faute, peut-être était-elle condamnée à jouer à la manipulatrice déshumanisée de par sa naissance –tel était souvent le terrible prix à payer quand on naissait noble-, mais il n’empêchait qu’elle n’avait pas su écouter, ou pas pu répondre à Friedrich. La fausse « Katz », quand à elle, il le voyait maintenant, n’avait fait qu’essayer de l’aider depuis le début. Elle l’avait soutenu, l’avait écouté, lui avait répondu, et ce même dans les moments difficiles comme celui-ci. Par ce simple fait, elle lui avait rendu son humanité, l’avait sauvé : sans « Katz », il aurait sombré dans la haine et le désespoir. Savoir que quelqu’un comptait sur lui, non en tant que simple « machine-caporal », mais en tant qu’humain, cela n’avait pas de prix. Dès lors, comment aurait-il pu la rejeter ?
Aux yeux de Friedrich, l’ex-hors-la-loi, avec tous ses défauts, valait au moins cent « miss parfaite Erika ». Bien entendu, même s’il le pensait de toutes les fibres de son être, sa fierté lui interdisait de le révéler à Katz (qui de plus ne se serait peut-être pas privée de le répéter partout). De plus, le caporal avait beaucoup de respect pour la famille Loft et la noblesse en général. Révéler qu’à ses yeux, une ex-voleuse qui avait menti à tous avait plus de prix que la future duchesse n’aurait pas été très malin.
Un grand sourire de soulagement éclaira le visage du soldat quand il répondit avec tout le sérieux du monde, sur un ton calme :
-Qui que tu sois, je serais le pire des monstres sans coeur si je ne t’acceptais pas. Et tu l’as dit toi-même : un Friedrich sans son cœur, ça n'existe pas… …grâce à toi. En quelque sorte, tu as sauvé Friedrich Hadler. Je crois que j’ai ce qu’on pourrait appeler une dette envers toi... Merci.
Il avait eu tellement d’émotions ce jour là qu’il ne tint pas rigueur à la femme de lui avoir emprunté sa bourse. L’argent n’entrait pas en considération dans des moments comme ceux-là. Quant au reste de la semaine, il se déroula à peu près normalement : Friedrich avait retrouvé sa manière d’être d’avant le décès de sa mère. En public, il faisait comme si de rien n’était avec le « soldat Katz » : lui appliquer brusquement un traitement préférentiel –ce qu’il avait sérieusement envisagé de faire en première impression- aurait éveillé les soupçons. Dans l’intérêt de tous, il valait mieux qu’en apparence, tout reste inchangé dans sa manière de traiter ses hommes. Cependant, hors du service, le militaire ne cachait pas son affection pour « Katz ». Certaines remarques ou fanfaronnades lancées par l’éclaireuse prenaient maintenant tout leur sens, aussi voyait-on souvent Friedrich rire de bon cœur en échangeant un regard complice avec sa camarade.
Il n’était pas certain de la nature de ses sentiments pour elle, mais une chose était certaine : il se sentait bien en sa compagnie, et la recherchait autant que possible. L’ennui était que son changement de perception avait eu des « effets secondaires » sur lui. D’un côté n’avait aucune envie de faire courir le moindre danger à sa subalterne pendant le service, mais d’un autre il s’interdisait de la favoriser. En conséquence, il se faisait un sang d’encre à chaque fois qu’il l’envoyait en patrouille, et n’était rassuré qu’à son retour. A l’entraînement, également, son éducation et tout son être se refusaient à frapper une femme, fut-elle déguisée en homme, armée et –il le reconnaissait le premier- assez douée. Cela se ressentait dans sa manière de combattre, et curieusement, contrairement aux autres, Katja ressortait presque toujours indemne de leurs affrontements.
Tout cela dura une semaine, puis vint le moment du départ. Alors qu’il ne restait plus que Katz/Katja et Friedrich dans les baraquements, Erika Loft revint rendre visite au caporal, escortée par sir Alric qui portait deux épées à la ceinture. Rapidement, il fut expliqué que l’une d’entre elles, une lame du nom de « devoir », lui était destinée. Elle incorporait le médaillon du duc dans sa poignée, et avait reçu des bénédictions de tous les prêtres de la ville. Assurément, c’était là un très beau cadeau, qu’il accepta avec respect. Erika prit ensuite congé en « jouant » avec son éventail, ce qui lui donnait un air que Friedrich trouvait irrésistible. Ceci expliquait peut-être pourquoi Katz semblait incapable de la supporter, pensa-t-il avec un sourire amusé. Mais ils n’eurent pas le temps d’en discuter, car il fallait partir sous peu et qu’on attendait déjà plus qu’eux. Aussi Friedrich jeta-t-il son paquetage sur son dos, avec son bouclier, et ceint cette seconde épée à sa ceinture. Il préférait toujours porter deux armes plutôt qu’une, au cas où. Après une dernière vérification rapide de son uniforme, il sortit et rejoignit le rang. Lui et sa compagnonne d’armes furent placés tout devant, en tête de la colonne.
Sir Alric les accompagnerait dans ce voyage. De son côté, pendant la marche, le caporal redoubla d’attentions pour Katja (à qui il proposa de porter ses affaires si elle le voulait) et ses hommes. Il ne marchait ni trop vite, ni trop lentement. L’avantage de voyager à côté de cette femme, outre le fait se sentait bien en sa compagnie, était que, contrairement à la plupart de la troupe dont l’hygiène personnelle était probablement minimale, elle sentait bon, dégageant une subtile odeur de cerise qui lui allait à ravir. De plus, même si le voyage promettait d'être long, avec Katz à ses côtés, il ne risquait pas de s'ennuyer ! Tout en observant les paysages et les environs, pour rire, il lui glissa discrètement de manière à ce qu’elle seule puisse l’entendre :
-Bon, c’est toi l’éclaireuse, je compte sur toi pour qu’on ne tombe pas dans une embuscade sur le chemin !
Evidemment, il plaisantait, mais toutefois, il restait sur ses gardes, car on n’était jamais à l’abri d’une attaque quand même.
Lien fiche wiki : http://warforum-jdr.com/wiki-v2/doku.ph ... ich_hadler
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)
- [MJ] Le Djinn
- Warfo Award 2021 du meilleur MJ - RP

- Messages : 1199
- Profil : FOR / END / HAB / CHAR / INT / INI / ATT / PAR / TIR / NA / PV (bonus inclus)
- Localisation : Dans ma lampe...
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
La première journée de marche fût difficile, bien que tout le monde soit parti en souriant, les sacs à dos sur les épaules, discutant gaiement du beau temps qui ne semblait pas vouloir s'en aller. En effet, peu habitués aux marches forcées telles que celle-là les soldats furent exténués à la nuit tombée, malgré les pauses accordées pendant le trajet. Pour des raisons quelconques Steiner ne paraissait pas vraiment épuisé, tout juste fatigué, Poigno était dans le même état et le chevalier en armure semblait capable de marcher indéfiniment. Finalement le capitaine ordonna l'arrêt de la troupe, les soldats avec des pelles devaient creuser un fossé autour du camp de fortune pendant que les autres préparaient les tentes et le feu de camp. Le terrain d'arrêt était une petite praire proche d'une forêt de conifères, aussi trouver du bois à brûler ne fût pas des plus difficile.
Le cuisiner ne tarda pas à sortir sa marmite pour préparer un mélange gluant de blé, de lard fumé et de choux, le goût n'était pas fameux mais c'était des ingrédients faciles à transporter et qui donneraient de la force aux soldats affaiblis. Les tours de gardes ne tardèrent pas à être organisés, Friedrich et Katja ne veillerai pas en même temps mais passaient tout deux plus tard dans la nuit.
Le repas fût servi dans des bols de bois à chaque soldat, sans distinction du rang, ce qui fit que le capitaine passa dans les derniers! Le garde du corps d'Erika pris son bol et alla le poser dans la tente de soldat qui lui était destiné, à noter qu'il ne portait pas de sac, son matos se trouvant visiblement dans le chariot à provisions.
Après avoir mangé et discuté avec ses frères d'armes, Friedrich ouvrit son sac pour boire un peu d'eau pure dans sa gourde, quand il remarqua une lettre... L'ouvrant pour la lire il tomba sur une très belle écriture, très stylisée et bien faîtes.
Et voilà que la nuit arrivait, au matin il faudrait repartir... D'ailleurs le chevalier semblait étrange depuis qu'il avait fini son assiette, il restait au bord du feu, ne bougeant pas même quand celui-ci commença à s'éteindre, il avait l'air endormi dans une position accroupie...
Le cuisiner ne tarda pas à sortir sa marmite pour préparer un mélange gluant de blé, de lard fumé et de choux, le goût n'était pas fameux mais c'était des ingrédients faciles à transporter et qui donneraient de la force aux soldats affaiblis. Les tours de gardes ne tardèrent pas à être organisés, Friedrich et Katja ne veillerai pas en même temps mais passaient tout deux plus tard dans la nuit.
Le repas fût servi dans des bols de bois à chaque soldat, sans distinction du rang, ce qui fit que le capitaine passa dans les derniers! Le garde du corps d'Erika pris son bol et alla le poser dans la tente de soldat qui lui était destiné, à noter qu'il ne portait pas de sac, son matos se trouvant visiblement dans le chariot à provisions.
Après avoir mangé et discuté avec ses frères d'armes, Friedrich ouvrit son sac pour boire un peu d'eau pure dans sa gourde, quand il remarqua une lettre... L'ouvrant pour la lire il tomba sur une très belle écriture, très stylisée et bien faîtes.
Enfermé dans une lampe pendant des siècles, cloisonné dans une pièce de métal par une malédiction... Puis un jour un naïf est venu, me libérant dans sa sottise... Tant pis pour lui... Et pour tous les autres.
-
Katja Endrafen
- PJ
- Messages : 33
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Je ne savais pas trop à quoi je m'étais attendue.
Une bouche béante à l'image de celle d'un baleineau échoué, une crise de rage digne d'un nain accusé de trafic de fausses runes, ou peut-être tout simplement un éclat de rire gargantuesque : en bref, à peu près tout sauf l'acceptation bienveillante que m'avait offert Friedrich. Du coup, c'est moi qui fus tentée de me laisser aller à l'une ou l'autre des réactions que je venais d'évoquer, au lieu de quoi j'avais poussé un soupir et étais sortie de la chambre du caporal. On aurait pu prendre cette attitude avec circonspection, mais le sourire que j'avais en me détournant ne pouvait laisser planer aucun doute quant à ce que je pensais des propos qu'avait tenu mon camarade. L'expression de quelqu'un d'heureux, et il y avait des lustres que je n'avais été assez hypocrite pour utiliser une telle formule à mon égard ! Ce qui me faisait presque peur, c'est que j'avais l'impression d'être sincère en énonçant cette possibilité au fond de mon esprit. Être heureuse, oui, m'avait toujours paru un privilège réservé à d'autres (ce qui, notamment, était une assez bonne raison pour bâtir mon bonheur sur le malheur des autres, après tout : il n'y avait pas de raison).
La semaine qui s'était écoulée avant le départ avait été bien curieuse. Je remarquais que mon caporal favori estimait maintenant avoir de plus en plus d'occasions de partager son temps avec moi, alors qu'à l'inverse j'avais une nette tendance à esquiver sa présence. Ou plutôt, sa proximité, parce que je me trouvais toutes sortes de motifs éminemment hypocrites pour m'éloigner de lui, mais surtout pas de façon à ne plus pouvoir garder un œil sur son auguste personne. Ajoutons-y que sa main n'était plus si lourde lors des entraînements à l'épée, eu-je l'occasion de noter. Je me disais bien au début que j'étais tout simplement devenue plus habituée à son maniement, plus douée... mais non, rien de tout ça : cet effronté de Hadler se permettait de retenir ses coups, surtout lorsqu'ils passaient outre ma garde (ce qui, avouons-le, arrivait plus que régulièrement). J'éprouvais bien un soupçon de frustration au début, mais ne tardais pas à la troquer pour un sourire qui aurait fait pâlir un requin : s'il se retenait, c'était très bien, et j'en profitais pour redoubler de roublardise lors de nos échanges. Je crois que je n'avais encore jamais envoyé tant de gravier ou de sable dans les yeux de quelqu'un, ni autant reconverti d'innocents cailloux en projectiles agaçants. Rien à voir avec une quelconque volonté lapidaire (quoique des fois, à voir comment j'échouais à prendre le dessus, ce n'était parfois pas très éloigné de la vérité tant j'étais frustrée), mais plutôt au fait que j'étais pour ainsi dire mal à l'aise dès lors que j'étais assez proche de mon adversaire pour pouvoir le fixer dans le blanc des yeux, et que je cherchais très logiquement à le déstabiliser par tous les moyens possibles. Surtout s'ils n'étaient pas très honorables.
Mais j'avais d'autres choses pour m'occuper l'esprit que le changement de comportement de Friedrich, et il s'agissait de ma pêche aux informations concernant les Aerdan. Les jours s'écoulèrent sans qu'aucune mention n'en soit faite, malgré mes incessantes questions auprès du garde en faction pour savoir si quelque chose de particulier s'était passé aux abords de la caserne. De deux choses l'une, ou ce qui avait poussé l'Ostlandais à s'enquérir de leur passage à Salkalten était plus erroné que de présumer de mon amour débordant pour l'aristocratie, ou ils avaient effectivement traîné leurs frusques jusqu'ici mais sous un autre nom. Dans les deux cas, leur piste s'arrêtait là, ce qui n'aidait pas à faire baisser ma frustration latente.
En fait, plus les jours passaient, plus Friedrich se montrait accommodant envers moi, et plus je trouvais le moyen de me retrouver de mauvaise humeur, histoire de compenser un peu les choses. Inutile de préciser que lorsqu'un des soldats du régiment s'avisa de me demander si j'avais mes règles, le regard que je lui renvoyais était si noir qu'il aurait pu faire passer notre uniforme pour un manteau de fourrure d'hermine...
Je ne revins à des dispositions plus charitables que le jour du départ, à savoir lorsque je réintégrais les rangs pour les manœuvres annoncées. Essayez de vous montrer désagréable au milieu de gaillards excités par la campagne à venir, on verra comment vous vous en sortez (surtout s'ils pèsent, de manière générale, autant de dizaines de kilos plus lourds que vous qu'ils ne font de têtes en plus) !
C'est donc quelque peu plus sociable que je pris place aux côtés d'un fringant caporal au regard de fer, qui laissait derrière lui les troubles des jours passés. Je tirais une secrète fierté à le voir de nouveau impeccable, dans un uniforme qu'on aurait cru créé pour lui, prêt pour le départ. Il avait ceint la seconde épée que lui avait cédé le duc par l'entremise de sa fille : une belle et longue lame, au pommeau incrusté d'argent. En louchant dessus avec assez peu de discrétion, je parvins à reconnaître une ronce stylisée entrelaçant une réplique miniature de l'arme. L'objet était un mélange de deux mondes, celui des guerriers et celui des nobles, et je trouvais étrange que Friedrich l'arbore. L'idée que c'était une sorte d'achat me traversa l'esprit (comme si Loft s'était accaparé une part du caporal en lui donnant une telle épée), mais je la bannis presque aussitôt de mes pensées en haussant les épaules. Si ça avait été le cas, l'Ostlandais n'aurait tout simplement pas accepté. Et puis l'ordre de marche tomba, lancé par un Steiner que dominait notre nouveau compagnon d'armes, à savoir sire Alric. Je supportais bien mieux la présence de son chaperon que de la duchesse en herbe, notamment car il avait, contrairement à elle, l'agréable tendance de ne pas l'ouvrir à tout bout de champ (ce dont j'avais généralement le monopole) : mais encore, taillé comme un bœuf et bâti comme un château fort, je pariais au moins sept soldes qu'il serait un atout de poids comme de taille lors d'un affrontement, et plus il était devant, plus j'avais de chances de ne pas y être. La rencontre avec les fanatiques d'Arabie m'avait laissé un souvenir plus que mitigé et j'espérais vivement ne plus jamais me retrouver en face d'un grand gaillard tout couvert de mailles, du moins si le gaillard en question ne souhaitait rien de mieux à mon égard qu'une mort violente et sans pourparlers...
Nous n'étions pas partis depuis très longtemps mais je nous trouvais déjà un air bien trop sérieux : le régiment avançait au pas et en silence, propre dans ses tabards unis et lavés de frais. Bien décidée à remédier à ce trop-plein de discipline, je faussais brièvement compagnie à mes camarades le temps d'arracher un long brin d'herbe sèche et le glisser entre mes dents. Une fois n'est pas coutume, j'avais laissé mon écharpe bien lâche, assez peu disposée à respirer dans le tissu pendant tout le trajet. Ce n'était pas la plus brillante de mes idées, car je faillis m'étrangler avec lorsque mon voisin de marche (à savoir le meilleur Hadler du monde) jugea bon de se payer ma tête :
-Bon, c’est toi l’éclaireuse, je compte sur toi pour qu’on ne tombe pas dans une embuscade sur le chemin !
Qu'il use du féminin à mon égard ne m'était pas familier et j'étais plus que craintive à ce sujet (si même la progéniture d'un duc écoute aux portes, que peut-on soupçonner chez le premier quidam venu ?). C'est donc manquant de m'étouffer que je parvins à articuler que, sauf mon insondable respect pour ses épaulettes, il pouvait toujours compter jusqu'à l'infini si ça lui chantait ; car si je partais en reconnaissance pour, comme il disait, leur éviter de tomber dans une embuscade, ça signifiait que c'est sur mon auguste tête que tomberait ladite embuscade, et j'avais mieux à faire de la tête en question (même, rajoutais-je d'un ton mielleux, sans être ni noble ni gradée).
Je n'eus toutefois pas l'occasion de faire la maligne très longtemps, parce que Steiner nous mena à un bon train tout au long de la journée. Le pas cadencé se perdit au profit d'une allure plus souple, et je compris qu'il n'était pas la peine que je m'assoie durant les pauses que le capitaine nous accordait : nous repartions rapidement, et déplier mon corps devenait parfois difficile. J'étais davantage une monte-en-l'air qu'une randonneuse, malgré que la vie militaire ai commencé à me donner une certaine vigueur. Je buvais peu, pas tellement parce que j'étais un chameau mais plutôt parce que ça m'agaçait de me battre avec mon barda pour sortir ma flasque d'eau en pleine marche (le barda gagnait souvent). Je crois que Friedrich s'en aperçut, parce qu'il me proposa de le porter, ce à quoi je faillis de peu lui répondre avec un geste grossier. Me rappelant qu'il était tout de même mon supérieur, et que nous avions tout le régiment pour public, j'optais pour une réponse un peu plus diplomate :
« C'est une proposition indécente, mon caporal. Je sais qu'il fait la moitié de mon poids, ce barda, bien qu'à peine le quart de celui du caporal Ertezi » lançai-je en élevant la voix, histoire d'être sûre que l'intéressé n'en perde pas une miette, « mais il m'aide à me tenir droit. »
Ces mots furent suivis d'un clin d’œil qui, pour une fois, n'avait rien d'égrillard ou de cocasse. Seul Friedrich était à même de comprendre le sens de mes paroles, où je sous-entendais que l'armée me maintenait dans le droit chemin et que même si la discipline m'était un fardeau, je ne laisserai personne m'en soulager.
La nuit tomba en même temps que moi, lorsque notre tyran de capitaine nous autorisa enfin à nous arrêter. Inutile de préciser que, dans un élan théâtral, j'allais m'affaler dans un coin de la prairie qu'avaient choisie nos gradés pour la halte ; je m'aperçus rapidement que là encore, je n'avais pas été la plus maligne du monde, parce que j'avais à peine la force de me redresser avec le poids de mes bagages sur le dos. Je me bagarrais donc pendant de longues secondes pour éviter de mourir étouffée, et je me vengeais de mon sac à l'aide d'un coup de pied bien senti (car je sentis très nettement que mon orteil venait d'épouser le fer de la pelle que je transportais, et ce n'était pas spécialement agréable).
Je crus que la fin du monde venait d'arriver lorsque Steiner ordonna que l'on creuse un fossé pour délimiter notre camp provisoire, et impossible de me défiler cette fois. Poussant un soupir à fendre l'âme, je traînais mon outil et mes pieds jusqu'à mes camarades, avec lesquels je me mis à l'ouvrage. La terre était assez meuble, mais ça ne m'empêcha pas de me sentir rapidement les bras en feu. Malgré tout, je poursuivis obstinément mes efforts, surprenant les autres engagés et moi aussi du même coup.
« Arrêtez de me regarder comme ça les gars » fis-je avec un sourire éclatant, les joues rougies par la chaleur du labeur « ça n'arrivera qu'une fois, les autres jours vous creuserez tout seuls ! »
Lorsque je m'arrêtais enfin, j'avais mal au dos, aux épaules et mes mèches d'ébène me tombaient sur les yeux, collées par la transpiration ; mais je venais de découvrir ce que pouvait être le sentiment du travail fait (bien fait, ça serait pour une autre fois). J'allais donc chercher ma part de tambouille parmi les derniers, juste derrière, à ma grande surprise, le capitaine Steiner. Je m'abstins de donner libre cours aux répliques grinçantes qui se pressaient derrière mes lèvres et, une fois mon assiette en fer-blanc dans les mains, m'empressais d'aller trouver un coin de prairie plus vert que là où étaient les gradés. Je jetais mon dévolu sur une grosse pierre à un mètre de Friedrich, sur laquelle je me juchais en soufflant sur la bouillie brûlante.
Je ne parlais pas beaucoup, occupée à faire impitoyablement disparaître ce qu'il y avait dans mon écuelle (je détenais le record du régiment : le plus petit gabarit qui engloutit le plus de nourriture et ce, le plus rapidement possible). Le fait que ça soit un peu trop chaud donna lieu à certaines grimaces plutôt ridicules, comme je refusais de faire certaines concessions au bon sens : n'importe qui aurait attendu que le chou refroidisse, sauf moi. Je gardais une telle horreur des privations et des périodes creuses que le moment du repas était quasiment sacré à mes yeux, et le monde pouvait bien s'écrouler, je me jurais férocement de finir mon assiette à temps.
Friedrich mit un peu plus de temps (et se brûla beaucoup moins la langue du même coup) et à la fin du repas, lorsqu'il farfouilla dans ses affaires pour en tirer sa gourde, mit la main sur une lettre qu'il ne tarda pas à parcourir des yeux. Me sentant subitement honteuse de ne savoir ni lire ni écrire, je détournais le regard pour faire semblant de m'intéresser aux étoiles... tout en lui jetant des coups d’œil en coin. Il n'avait pas vraiment l'air de s'être attendu à retrouver ce papier ici, si j'en jugeais à son expression.
J'étais une menteuse, je trichais avec les mots, j'entortillais mes histoires et s'il le fallait, je savais que je pouvais trouver les justes paroles qu'il fallait adresser à un homme. Mais ces symboles, ces traits d'encre, cette langue écrite... elle m'était fermée, hermétiquement. Je ne pouvais pas la parler ni la déchiffrer, et ça m'horripilait. C'était injuste : pourquoi était-ce le privilège des nobles et des bourgeois, et de quelques privilégiés comme Friedrich ? Il y avait du pouvoir dans les mots, je le savais pertinemment. Encore une arme dans les mains des grands, une arme qu'ils conservaient jalousement ! Peut-être même n'étaient-ils grands que parce qu'ils avaient plus d'armes que nous.
Une telle pensée frôlait la révolution pour certains, la trahison pour d'autres. Et ma haine de l'ordre établi remontait, chaude, palpitante. Ardente.
Ou peut-être que le chou passait mal, allez savoir.
Quelque peu blasée et les lèvres étirées par un sourire ironique, je me levais pour aller m'installer sous la tente qui m'était dévoyée. J'étais de garde un peu plus tard et mieux valait prendre de l'avance sur mon sommeil. J'eus la tentation de chercher à repérer celle où Friedrich dormirait ce soir, mais l'image du caporal absorbé dans la lecture de sa lettre s'interposa et je soupirais, refermant le rabat derrière moi.
Mais même allongée dans l'obscurité froide, je ne parvins pas à trouver le sommeil. J'étais frustrée, ce qui m'empêchait de trouver le repos, et je devais évacuer cette colère. Aussi me mis-je à triturer mes couteaux avec une minutie morbide, les triant, les observant soigneusement et jonglant distraitement avec. De même que mes cicatrices et mon visage émacié étaient le sombre pendant de mon humour, ces petites lames étaient l'ombre de ma jovialité. Je savais que je pouvais sourire à quelqu'un avant de le poignarder, parce que je ferais tout pour survivre, comme je l'avais toujours fait. Je n'étais pas une épéiste et n'en serai jamais une, aussi devais-je me trouver d'autres talents au sein de ce régiment. Oh, je n'avais pas démérité lors du dernier affrontement en date, mettant à terre deux ennemis plus charpentés que moi et m'en tirant miraculeusement sans une égratignure ; mais justement, cette fois-là, la tournure des évènements avait été miraculeuse. Je ne comptais pas sur la chance, car elle était encore plus volage que moi.
J'en venais à me dire, maintenant que j'étais seule dans les intimes ténèbres de ma tente, que j'avais peut-être fait le mauvais choix en intégrant l'armée. Ces doutes se dissiperaient au jour levé, lorsqu'il faudrait repartir ; ils s'élimeraient dans le regard gris de Friedrich, je le savais. Mais d'ici là, il me fallait passer la nuit avec mes interrogations et mes tourments...
Aussi décidais-je finalement de sortir, puisque je n'arrivais pas à dormir sereinement. Réintégrant mon attirail, je quittais ma tente pour m'approcher du feu de camp, qui dispensait une agréable chaleur dans la nuit fraîche. Sire Alric était là, accroupi et immobile, impénétrable derrière son heaume. C'était incroyable qu'un homme marche en cuirasse complète, et qu'il la conserve à tout instant !
« Je sais que les tentes du régiment ne sont pas les plus confortables de l'Empire, mais ça sera toujours mieux que votre armure » badinai-je innocemment en réprimant un bâillement. Un immense sourire plus tard, je rajoutai : « Et puis je ne vais pas tarder à prendre mon tour de garde : vous pouvez dormir sur vos deux oreilles. Ceci dit si vous êtes volontaire pour rester... »
Une bouche béante à l'image de celle d'un baleineau échoué, une crise de rage digne d'un nain accusé de trafic de fausses runes, ou peut-être tout simplement un éclat de rire gargantuesque : en bref, à peu près tout sauf l'acceptation bienveillante que m'avait offert Friedrich. Du coup, c'est moi qui fus tentée de me laisser aller à l'une ou l'autre des réactions que je venais d'évoquer, au lieu de quoi j'avais poussé un soupir et étais sortie de la chambre du caporal. On aurait pu prendre cette attitude avec circonspection, mais le sourire que j'avais en me détournant ne pouvait laisser planer aucun doute quant à ce que je pensais des propos qu'avait tenu mon camarade. L'expression de quelqu'un d'heureux, et il y avait des lustres que je n'avais été assez hypocrite pour utiliser une telle formule à mon égard ! Ce qui me faisait presque peur, c'est que j'avais l'impression d'être sincère en énonçant cette possibilité au fond de mon esprit. Être heureuse, oui, m'avait toujours paru un privilège réservé à d'autres (ce qui, notamment, était une assez bonne raison pour bâtir mon bonheur sur le malheur des autres, après tout : il n'y avait pas de raison).
La semaine qui s'était écoulée avant le départ avait été bien curieuse. Je remarquais que mon caporal favori estimait maintenant avoir de plus en plus d'occasions de partager son temps avec moi, alors qu'à l'inverse j'avais une nette tendance à esquiver sa présence. Ou plutôt, sa proximité, parce que je me trouvais toutes sortes de motifs éminemment hypocrites pour m'éloigner de lui, mais surtout pas de façon à ne plus pouvoir garder un œil sur son auguste personne. Ajoutons-y que sa main n'était plus si lourde lors des entraînements à l'épée, eu-je l'occasion de noter. Je me disais bien au début que j'étais tout simplement devenue plus habituée à son maniement, plus douée... mais non, rien de tout ça : cet effronté de Hadler se permettait de retenir ses coups, surtout lorsqu'ils passaient outre ma garde (ce qui, avouons-le, arrivait plus que régulièrement). J'éprouvais bien un soupçon de frustration au début, mais ne tardais pas à la troquer pour un sourire qui aurait fait pâlir un requin : s'il se retenait, c'était très bien, et j'en profitais pour redoubler de roublardise lors de nos échanges. Je crois que je n'avais encore jamais envoyé tant de gravier ou de sable dans les yeux de quelqu'un, ni autant reconverti d'innocents cailloux en projectiles agaçants. Rien à voir avec une quelconque volonté lapidaire (quoique des fois, à voir comment j'échouais à prendre le dessus, ce n'était parfois pas très éloigné de la vérité tant j'étais frustrée), mais plutôt au fait que j'étais pour ainsi dire mal à l'aise dès lors que j'étais assez proche de mon adversaire pour pouvoir le fixer dans le blanc des yeux, et que je cherchais très logiquement à le déstabiliser par tous les moyens possibles. Surtout s'ils n'étaient pas très honorables.
Mais j'avais d'autres choses pour m'occuper l'esprit que le changement de comportement de Friedrich, et il s'agissait de ma pêche aux informations concernant les Aerdan. Les jours s'écoulèrent sans qu'aucune mention n'en soit faite, malgré mes incessantes questions auprès du garde en faction pour savoir si quelque chose de particulier s'était passé aux abords de la caserne. De deux choses l'une, ou ce qui avait poussé l'Ostlandais à s'enquérir de leur passage à Salkalten était plus erroné que de présumer de mon amour débordant pour l'aristocratie, ou ils avaient effectivement traîné leurs frusques jusqu'ici mais sous un autre nom. Dans les deux cas, leur piste s'arrêtait là, ce qui n'aidait pas à faire baisser ma frustration latente.
En fait, plus les jours passaient, plus Friedrich se montrait accommodant envers moi, et plus je trouvais le moyen de me retrouver de mauvaise humeur, histoire de compenser un peu les choses. Inutile de préciser que lorsqu'un des soldats du régiment s'avisa de me demander si j'avais mes règles, le regard que je lui renvoyais était si noir qu'il aurait pu faire passer notre uniforme pour un manteau de fourrure d'hermine...
Je ne revins à des dispositions plus charitables que le jour du départ, à savoir lorsque je réintégrais les rangs pour les manœuvres annoncées. Essayez de vous montrer désagréable au milieu de gaillards excités par la campagne à venir, on verra comment vous vous en sortez (surtout s'ils pèsent, de manière générale, autant de dizaines de kilos plus lourds que vous qu'ils ne font de têtes en plus) !
C'est donc quelque peu plus sociable que je pris place aux côtés d'un fringant caporal au regard de fer, qui laissait derrière lui les troubles des jours passés. Je tirais une secrète fierté à le voir de nouveau impeccable, dans un uniforme qu'on aurait cru créé pour lui, prêt pour le départ. Il avait ceint la seconde épée que lui avait cédé le duc par l'entremise de sa fille : une belle et longue lame, au pommeau incrusté d'argent. En louchant dessus avec assez peu de discrétion, je parvins à reconnaître une ronce stylisée entrelaçant une réplique miniature de l'arme. L'objet était un mélange de deux mondes, celui des guerriers et celui des nobles, et je trouvais étrange que Friedrich l'arbore. L'idée que c'était une sorte d'achat me traversa l'esprit (comme si Loft s'était accaparé une part du caporal en lui donnant une telle épée), mais je la bannis presque aussitôt de mes pensées en haussant les épaules. Si ça avait été le cas, l'Ostlandais n'aurait tout simplement pas accepté. Et puis l'ordre de marche tomba, lancé par un Steiner que dominait notre nouveau compagnon d'armes, à savoir sire Alric. Je supportais bien mieux la présence de son chaperon que de la duchesse en herbe, notamment car il avait, contrairement à elle, l'agréable tendance de ne pas l'ouvrir à tout bout de champ (ce dont j'avais généralement le monopole) : mais encore, taillé comme un bœuf et bâti comme un château fort, je pariais au moins sept soldes qu'il serait un atout de poids comme de taille lors d'un affrontement, et plus il était devant, plus j'avais de chances de ne pas y être. La rencontre avec les fanatiques d'Arabie m'avait laissé un souvenir plus que mitigé et j'espérais vivement ne plus jamais me retrouver en face d'un grand gaillard tout couvert de mailles, du moins si le gaillard en question ne souhaitait rien de mieux à mon égard qu'une mort violente et sans pourparlers...
Nous n'étions pas partis depuis très longtemps mais je nous trouvais déjà un air bien trop sérieux : le régiment avançait au pas et en silence, propre dans ses tabards unis et lavés de frais. Bien décidée à remédier à ce trop-plein de discipline, je faussais brièvement compagnie à mes camarades le temps d'arracher un long brin d'herbe sèche et le glisser entre mes dents. Une fois n'est pas coutume, j'avais laissé mon écharpe bien lâche, assez peu disposée à respirer dans le tissu pendant tout le trajet. Ce n'était pas la plus brillante de mes idées, car je faillis m'étrangler avec lorsque mon voisin de marche (à savoir le meilleur Hadler du monde) jugea bon de se payer ma tête :
-Bon, c’est toi l’éclaireuse, je compte sur toi pour qu’on ne tombe pas dans une embuscade sur le chemin !
Qu'il use du féminin à mon égard ne m'était pas familier et j'étais plus que craintive à ce sujet (si même la progéniture d'un duc écoute aux portes, que peut-on soupçonner chez le premier quidam venu ?). C'est donc manquant de m'étouffer que je parvins à articuler que, sauf mon insondable respect pour ses épaulettes, il pouvait toujours compter jusqu'à l'infini si ça lui chantait ; car si je partais en reconnaissance pour, comme il disait, leur éviter de tomber dans une embuscade, ça signifiait que c'est sur mon auguste tête que tomberait ladite embuscade, et j'avais mieux à faire de la tête en question (même, rajoutais-je d'un ton mielleux, sans être ni noble ni gradée).
Je n'eus toutefois pas l'occasion de faire la maligne très longtemps, parce que Steiner nous mena à un bon train tout au long de la journée. Le pas cadencé se perdit au profit d'une allure plus souple, et je compris qu'il n'était pas la peine que je m'assoie durant les pauses que le capitaine nous accordait : nous repartions rapidement, et déplier mon corps devenait parfois difficile. J'étais davantage une monte-en-l'air qu'une randonneuse, malgré que la vie militaire ai commencé à me donner une certaine vigueur. Je buvais peu, pas tellement parce que j'étais un chameau mais plutôt parce que ça m'agaçait de me battre avec mon barda pour sortir ma flasque d'eau en pleine marche (le barda gagnait souvent). Je crois que Friedrich s'en aperçut, parce qu'il me proposa de le porter, ce à quoi je faillis de peu lui répondre avec un geste grossier. Me rappelant qu'il était tout de même mon supérieur, et que nous avions tout le régiment pour public, j'optais pour une réponse un peu plus diplomate :
« C'est une proposition indécente, mon caporal. Je sais qu'il fait la moitié de mon poids, ce barda, bien qu'à peine le quart de celui du caporal Ertezi » lançai-je en élevant la voix, histoire d'être sûre que l'intéressé n'en perde pas une miette, « mais il m'aide à me tenir droit. »
Ces mots furent suivis d'un clin d’œil qui, pour une fois, n'avait rien d'égrillard ou de cocasse. Seul Friedrich était à même de comprendre le sens de mes paroles, où je sous-entendais que l'armée me maintenait dans le droit chemin et que même si la discipline m'était un fardeau, je ne laisserai personne m'en soulager.
La nuit tomba en même temps que moi, lorsque notre tyran de capitaine nous autorisa enfin à nous arrêter. Inutile de préciser que, dans un élan théâtral, j'allais m'affaler dans un coin de la prairie qu'avaient choisie nos gradés pour la halte ; je m'aperçus rapidement que là encore, je n'avais pas été la plus maligne du monde, parce que j'avais à peine la force de me redresser avec le poids de mes bagages sur le dos. Je me bagarrais donc pendant de longues secondes pour éviter de mourir étouffée, et je me vengeais de mon sac à l'aide d'un coup de pied bien senti (car je sentis très nettement que mon orteil venait d'épouser le fer de la pelle que je transportais, et ce n'était pas spécialement agréable).
Je crus que la fin du monde venait d'arriver lorsque Steiner ordonna que l'on creuse un fossé pour délimiter notre camp provisoire, et impossible de me défiler cette fois. Poussant un soupir à fendre l'âme, je traînais mon outil et mes pieds jusqu'à mes camarades, avec lesquels je me mis à l'ouvrage. La terre était assez meuble, mais ça ne m'empêcha pas de me sentir rapidement les bras en feu. Malgré tout, je poursuivis obstinément mes efforts, surprenant les autres engagés et moi aussi du même coup.
« Arrêtez de me regarder comme ça les gars » fis-je avec un sourire éclatant, les joues rougies par la chaleur du labeur « ça n'arrivera qu'une fois, les autres jours vous creuserez tout seuls ! »
Lorsque je m'arrêtais enfin, j'avais mal au dos, aux épaules et mes mèches d'ébène me tombaient sur les yeux, collées par la transpiration ; mais je venais de découvrir ce que pouvait être le sentiment du travail fait (bien fait, ça serait pour une autre fois). J'allais donc chercher ma part de tambouille parmi les derniers, juste derrière, à ma grande surprise, le capitaine Steiner. Je m'abstins de donner libre cours aux répliques grinçantes qui se pressaient derrière mes lèvres et, une fois mon assiette en fer-blanc dans les mains, m'empressais d'aller trouver un coin de prairie plus vert que là où étaient les gradés. Je jetais mon dévolu sur une grosse pierre à un mètre de Friedrich, sur laquelle je me juchais en soufflant sur la bouillie brûlante.
Je ne parlais pas beaucoup, occupée à faire impitoyablement disparaître ce qu'il y avait dans mon écuelle (je détenais le record du régiment : le plus petit gabarit qui engloutit le plus de nourriture et ce, le plus rapidement possible). Le fait que ça soit un peu trop chaud donna lieu à certaines grimaces plutôt ridicules, comme je refusais de faire certaines concessions au bon sens : n'importe qui aurait attendu que le chou refroidisse, sauf moi. Je gardais une telle horreur des privations et des périodes creuses que le moment du repas était quasiment sacré à mes yeux, et le monde pouvait bien s'écrouler, je me jurais férocement de finir mon assiette à temps.
Friedrich mit un peu plus de temps (et se brûla beaucoup moins la langue du même coup) et à la fin du repas, lorsqu'il farfouilla dans ses affaires pour en tirer sa gourde, mit la main sur une lettre qu'il ne tarda pas à parcourir des yeux. Me sentant subitement honteuse de ne savoir ni lire ni écrire, je détournais le regard pour faire semblant de m'intéresser aux étoiles... tout en lui jetant des coups d’œil en coin. Il n'avait pas vraiment l'air de s'être attendu à retrouver ce papier ici, si j'en jugeais à son expression.
J'étais une menteuse, je trichais avec les mots, j'entortillais mes histoires et s'il le fallait, je savais que je pouvais trouver les justes paroles qu'il fallait adresser à un homme. Mais ces symboles, ces traits d'encre, cette langue écrite... elle m'était fermée, hermétiquement. Je ne pouvais pas la parler ni la déchiffrer, et ça m'horripilait. C'était injuste : pourquoi était-ce le privilège des nobles et des bourgeois, et de quelques privilégiés comme Friedrich ? Il y avait du pouvoir dans les mots, je le savais pertinemment. Encore une arme dans les mains des grands, une arme qu'ils conservaient jalousement ! Peut-être même n'étaient-ils grands que parce qu'ils avaient plus d'armes que nous.
Une telle pensée frôlait la révolution pour certains, la trahison pour d'autres. Et ma haine de l'ordre établi remontait, chaude, palpitante. Ardente.
Ou peut-être que le chou passait mal, allez savoir.
Quelque peu blasée et les lèvres étirées par un sourire ironique, je me levais pour aller m'installer sous la tente qui m'était dévoyée. J'étais de garde un peu plus tard et mieux valait prendre de l'avance sur mon sommeil. J'eus la tentation de chercher à repérer celle où Friedrich dormirait ce soir, mais l'image du caporal absorbé dans la lecture de sa lettre s'interposa et je soupirais, refermant le rabat derrière moi.
Mais même allongée dans l'obscurité froide, je ne parvins pas à trouver le sommeil. J'étais frustrée, ce qui m'empêchait de trouver le repos, et je devais évacuer cette colère. Aussi me mis-je à triturer mes couteaux avec une minutie morbide, les triant, les observant soigneusement et jonglant distraitement avec. De même que mes cicatrices et mon visage émacié étaient le sombre pendant de mon humour, ces petites lames étaient l'ombre de ma jovialité. Je savais que je pouvais sourire à quelqu'un avant de le poignarder, parce que je ferais tout pour survivre, comme je l'avais toujours fait. Je n'étais pas une épéiste et n'en serai jamais une, aussi devais-je me trouver d'autres talents au sein de ce régiment. Oh, je n'avais pas démérité lors du dernier affrontement en date, mettant à terre deux ennemis plus charpentés que moi et m'en tirant miraculeusement sans une égratignure ; mais justement, cette fois-là, la tournure des évènements avait été miraculeuse. Je ne comptais pas sur la chance, car elle était encore plus volage que moi.
J'en venais à me dire, maintenant que j'étais seule dans les intimes ténèbres de ma tente, que j'avais peut-être fait le mauvais choix en intégrant l'armée. Ces doutes se dissiperaient au jour levé, lorsqu'il faudrait repartir ; ils s'élimeraient dans le regard gris de Friedrich, je le savais. Mais d'ici là, il me fallait passer la nuit avec mes interrogations et mes tourments...
Aussi décidais-je finalement de sortir, puisque je n'arrivais pas à dormir sereinement. Réintégrant mon attirail, je quittais ma tente pour m'approcher du feu de camp, qui dispensait une agréable chaleur dans la nuit fraîche. Sire Alric était là, accroupi et immobile, impénétrable derrière son heaume. C'était incroyable qu'un homme marche en cuirasse complète, et qu'il la conserve à tout instant !
« Je sais que les tentes du régiment ne sont pas les plus confortables de l'Empire, mais ça sera toujours mieux que votre armure » badinai-je innocemment en réprimant un bâillement. Un immense sourire plus tard, je rajoutai : « Et puis je ne vais pas tarder à prendre mon tour de garde : vous pouvez dormir sur vos deux oreilles. Ceci dit si vous êtes volontaire pour rester... »
- Friedrich Hadler
- PJ
- Messages : 172
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
La troupe se mit donc en marche. En lui, Friedrich ressentait un curieux mélange de sensations. D’un côté il était heureux de repartir en mission pour servir son pays –la perspective d’avoir de l’action sous peu occupait son esprit et l’empêchait de ressasser les évènements négatifs des derniers jours-, mais d’un autre côté, partir en mission signifiait également se remettre en danger, et ne plus profiter du calme relatif des derniers jours. Finalement, la bonne humeur l’emporta haut la main, d’autant plus facilement qu’il marchait aux côtés de Katja/Katz. Cette dernière s’était révélée beaucoup plus fuyante au cours des derniers jours : c’était à croire qu’il y avait entre eux une étrange symétrie. Il était en effet remarquable, quand l’un était de bonne humeur, l’autre était plus maussade ou de mauvais poil, et quand l’un cherchait la présence de l’autre, l’autre cherchait à l’éviter, et tout cela inconsciemment.
Cette règle n’était évidemment pas absolue, et admettait de très nombreuses exceptions. Bien souvent depuis qu’ils s’étaient rencontrés en Arabie, quelques mois plus tôt, ils avaient été de la même humeur. Mais c’était dans des jours « normaux » (qui représentaient toutefois l’essentiel du temps). Dans les moments les plus importants et les plus significatifs, par contre, la « symétrie » s’était presque toujours vérifiée. En l’occurrence, pendant la semaine qui avait séparée leur rentrée d’Arabie de leur nouveau départ, cela s’était avéré rigoureusement exact.
Le premier jour de marche, quant à lui, se révéla tranquille. Aucune attaque, aucune alerte, pas d’oubli important, pas d’accident, bref, rien à signaler. Katja avait répondu à la petite boutade (même si elle semblait avoir peur qu’on ait pu surprendre les paroles pourtant prononcées à voix basse par le caporal) par une réponse « à la Katz tout craché ». Hélas pour Friedrich qui aimait bien bavarder tout en marchant, il s’aperçut assez rapidement que le souffle de sa camarade évoluait de manière inversement proportionnelle au nombre de kilomètres parcourus. Or, il ne s’était pas fixé pour but d’essouffler la jeune femme en lui tenant la conversation. En effet, Steiner donna au régiment un rythme assez soutenu, et plus d’un soldat (généralement des citadins peu habitués aux longues marches) souffrit. S’il n’y eut pas d’entorses, les ampoules aux pied et les jambes douloureuses et ankylosées étaient le lot d’une bonne partie de la troupe à l’arrivée.
Le militaire savait de plus que l’épreuve de Katz était plus dure que la plupart des autres soldats, puisque proportionnellement, elle devait porter un paquetage beaucoup plus lourd (encore qu’elle était auxiliaire, et portait donc ne portait heureusement qu’un attirail assez léger, tandis que Friedrich, par exemple, trimbalait deux épées, ainsi qu’un bouclier et une cotte de mailles d’acier).
Bien entendu, lorsqu’il le lui proposa, Katja dernière rejeta son offre de porter une partie de son barda. C’était prévisible, car presque aucun soldat n’aurait accepté, ne serait-ce que par fierté, à moins d’être blessé. Et puis, comme elle le disait si bien « il l’aidait à se tenir droit », et ça, ça valait bien toutes les randonnées du monde.
Un peu la tombée de la nuit, alors que le soir tombait sur l’Ostland, la colonne fit halte, et l’on commença à monter le camp. Friedrich était détendu par cette marche. Il aimait à se promener dans sa terre natale, qu’il trouvait belle. Randonner faisait partie des plaisirs simples dont il aimait profiter. Partir dans la nature, seul ou entre amis, un sac sur le dos, profiter du paysage, tout en fournissant un effort. Tout cela était sain et lui procurait une sensation de bien être du même type que celle qu’il avait lorsqu’il mangeait un bon repas, qu’il savourait un verre de vin ou qu’il allait se reposer après une journée bien remplie. D’autant que généralement, le plaisir de manger et de se reposer était décuplé après une marche.
Pour couronner le tout, le fait d’avoir en plus la sensation agréable du devoir accompli, et de voyager aux côtés de ceux à qui il tenait le plus (maintenant qu’il avait perdu sa famille, l’armée, ses camarades et surtout Katja comptait énormément pour lui) était d’autant plus agréable.
Le caporal Hadler se sentait donc en pleine forme et alla aider avec bonne humeur à monter le camp. Après la marche, un moment de camaraderie avec ses hommes autour d’un travail manuel commun, voilà qui n’était pas de refus ! Etrangement, bien qu’elle sembla épuisée par la marche, Katja elle aussi se mit à creuser la tranchée avec un entrain qu’on ne lui connaissait pas habituellement. Puis le repas fut servi… Et tout randonneur sait combien le repas du soir après une bonne journée de marche semble délicieux, fut-il composé des aliments les plus simples. En l’occurrence, Friedrich était gâté : du blé, du lard et du choux, le tout servi bien chaud, avec en plus une miche du pain et un morceau de fromage ! Que demande le peuple ?
En tout cas, Friedrich était obstinément d’excellente humeur, un grand sourire heureux lui collait aux lèvres sans qu’il puisse ni ne veule s’en débarrasser. Il alla s’asseoir dans un coin herbeux du camp, entouré de ses camarades et de son ami Poigno, et bientôt rejoints par Katz. Assis sur une pierre, le caporal savourait avec joie les instants précieux qu’il lui était donné de vivre, remerciant silencieusement ses dieux de lui avoir permis de vivre un tel moment. Il respirait à plein poumons l’air du soir qui était juste à la bonne température, un mélange indéfinissable de fraicheur et de chaleur à la fois, tout en regardant le soleil disparaître dans les arbres. Il écoutait ses camarades parler, n’hésitant pas lui-même à participer joyeusement à la conversation. Il appréciait la saveur de chaque bouchée de cette nourriture et il savourait chaque goulée d’eau pure de sa gourde.
Il aimait ces moments si précieux. Il était simplement heureux, il avait envie de rire, et il riait intérieurement, oubliant pour l’heure tous ses soucis. Il rit d’ailleurs beaucoup avec Poigno et ses camarades, car l’ambiance était bon enfant auprès de leur feu de camp. Tout lui semblait plus beau, plus bon. Le monde entier était magnifique à ses yeux à ce moment. Il arrive toujours dans ces cas là un moment de la soirée où notre héros ayant fini de mangé, et la fatigue de la journée commençant à faire son œuvre, le volume des conversations diminue, et où chacun semble se reposer et se perdre dans un état entre le rêve et la réalité. Pour Friedrich, c’était comme entrer dans une phase de demi-rêve, juste avant de se coucher, un rêve éveillé encore empli de tout le bonheur qu’il avait ressenti dans la journée. Il laissait son regard vagabonder et profita de l’instant présent. Le feu fixa d’abord son regard. Chaud, lumineux, magnifique. Puis une délicate senteur de cerise capta son attention, ou plutôt son « subconscient », et ses yeux se tournèrent vers Katja. Eclairée par les flammes, et bien que fatiguée par le voyage et le visage toujours partiellement dissimulé, Katja lui apparaissait tout simplement magnifique. Ses deux yeux scintillaient comme des joyaux, d’un bleu de saphir aux reflets d’or. Perdu dans ses rêveries, il douta même un moment de son existence. Avait-il rêvé Katz et Katja, ou bien se trouvait-il en présence de la déesse Myrmidia en personne ? Peu lui importait, au fond, et seul comptait le moment magique qu’il passait en contemplant l’éclaireuse assise près de lui.
Mais bientôt, il fallut quitter le monde merveilleux de la rêverie éveillée et revenir à la réalité. En effet, il devait se préparer à dormir, car il était de garde très tôt le matin, à la pire heure. En rangeant sa gourde, il tomba sur un papier dont il ne se souvenait pas d’avoir glissé dans son sac. En y regardant de plus près à la lueur du feu, il s’aperçut qu’il s’agissait d’une lettre, qui lui était adressée. Intrigué, il se rassit l’ouvrit puis la lut sans s’en cacher. Il s’agissait d’un message de la future duchesse Erika Loft en personne. Son écriture était très agréable à lire, et son contenu ne l’était pas moins. Encore qu’il était très « osé » de la part d’une jeune fille noble du rang d’Erika, qui s’adressait à lui plus comme à un ami (voire même plus) que comme à un subordonné. Mais cela lui fit chaud au cœur quand même : c’était du Erika tout craché ! La petite ne manquait ni de cœur, ni d’audace, ni de courage. Elle ferrait une des plus grande dirigeantes de l’Ostland plus tard, cela ne faisait aucun doute, et sa beauté et son intelligence hors pair ne gâchaient rien à l’affaire.
Quand il eut fini de relire une troisième fois la lettre, le caporal se retourna pour en aviser sa camarade de son contenu. Mais Katja avait disparu dans l’intervalle. Friedrich se rappela qu’elle était au second tour de garde et que donc elle devrait bientôt prendre son poste. Sans doute était-elle partie pour se préparer. Quant à lui, puisqu’il ne serait de garde que vers deux heures du matin (la pire heure, car on ne pouvait pas récupérer ce sommeil là, et qu’on était généralement fatigué tout le reste de la journée), il alla au ruisseau tout proche, afin de laver son écuelle et ses couverts de bois avant de se laver à l’eau fraîche et de remplir sa gourde. Il informerait Katja de ce que disait lettre le lendemain. En se glissant dans son sac de couchage sous sa tente, il était toujours heureux, et s’endormit sans trop de mal. Il avait posé juste à côté de lui (à sa droite), son armure, ses vêtements soigneusement pliés et son ancienne épée. Le tout formait une pyramide impeccable : son épée au fourreau « allongée » dans le même sens que lui (la garde vers sa tête, la pointe vers ses pieds), avec par-dessus elle une cotte de mailles pliée, elle-même servant de support à l’uniforme de Friedrich. Par habitude, en campagne, il gardait toujours une arme sous son oreiller. Devoir était au fourreau, perpendiculairement à Friedrich, la garde à sa droite, la pointe à sa gauche, posée à plat sous l’oreiller pour des raisons évidentes de confort.
Le militaire s’endormit presque immédiatement, d’un sommeil revigorant. S’il dormait si bien, ce n’était pas seulement parce qu’il était fatigué. C’était surtout parce qu’il se sentait profondément heureux, et en totale confiance envers ses frères d’armes. Il se sentait à sa place avec ses gens là : il les aimait et ils l’aimaient, chacun à leur manière, et il savait que tous étaient prêts à tout pour leur camarades : leur vie commune, les dangers et les épreuves qu’ils avaient affrontés ensemble avaient tissé des liens forts entre eux.
Tout ce bonheur que le caporal Hadler ressentait, il l’emporta avec lui en s’endormant comme un enfant. Le visage idéalisé de Katja éclairé par les flammes du feu de camp l’accompagna dans ses rêves…
Cette règle n’était évidemment pas absolue, et admettait de très nombreuses exceptions. Bien souvent depuis qu’ils s’étaient rencontrés en Arabie, quelques mois plus tôt, ils avaient été de la même humeur. Mais c’était dans des jours « normaux » (qui représentaient toutefois l’essentiel du temps). Dans les moments les plus importants et les plus significatifs, par contre, la « symétrie » s’était presque toujours vérifiée. En l’occurrence, pendant la semaine qui avait séparée leur rentrée d’Arabie de leur nouveau départ, cela s’était avéré rigoureusement exact.
Le premier jour de marche, quant à lui, se révéla tranquille. Aucune attaque, aucune alerte, pas d’oubli important, pas d’accident, bref, rien à signaler. Katja avait répondu à la petite boutade (même si elle semblait avoir peur qu’on ait pu surprendre les paroles pourtant prononcées à voix basse par le caporal) par une réponse « à la Katz tout craché ». Hélas pour Friedrich qui aimait bien bavarder tout en marchant, il s’aperçut assez rapidement que le souffle de sa camarade évoluait de manière inversement proportionnelle au nombre de kilomètres parcourus. Or, il ne s’était pas fixé pour but d’essouffler la jeune femme en lui tenant la conversation. En effet, Steiner donna au régiment un rythme assez soutenu, et plus d’un soldat (généralement des citadins peu habitués aux longues marches) souffrit. S’il n’y eut pas d’entorses, les ampoules aux pied et les jambes douloureuses et ankylosées étaient le lot d’une bonne partie de la troupe à l’arrivée.
Le militaire savait de plus que l’épreuve de Katz était plus dure que la plupart des autres soldats, puisque proportionnellement, elle devait porter un paquetage beaucoup plus lourd (encore qu’elle était auxiliaire, et portait donc ne portait heureusement qu’un attirail assez léger, tandis que Friedrich, par exemple, trimbalait deux épées, ainsi qu’un bouclier et une cotte de mailles d’acier).
Bien entendu, lorsqu’il le lui proposa, Katja dernière rejeta son offre de porter une partie de son barda. C’était prévisible, car presque aucun soldat n’aurait accepté, ne serait-ce que par fierté, à moins d’être blessé. Et puis, comme elle le disait si bien « il l’aidait à se tenir droit », et ça, ça valait bien toutes les randonnées du monde.
Un peu la tombée de la nuit, alors que le soir tombait sur l’Ostland, la colonne fit halte, et l’on commença à monter le camp. Friedrich était détendu par cette marche. Il aimait à se promener dans sa terre natale, qu’il trouvait belle. Randonner faisait partie des plaisirs simples dont il aimait profiter. Partir dans la nature, seul ou entre amis, un sac sur le dos, profiter du paysage, tout en fournissant un effort. Tout cela était sain et lui procurait une sensation de bien être du même type que celle qu’il avait lorsqu’il mangeait un bon repas, qu’il savourait un verre de vin ou qu’il allait se reposer après une journée bien remplie. D’autant que généralement, le plaisir de manger et de se reposer était décuplé après une marche.
Pour couronner le tout, le fait d’avoir en plus la sensation agréable du devoir accompli, et de voyager aux côtés de ceux à qui il tenait le plus (maintenant qu’il avait perdu sa famille, l’armée, ses camarades et surtout Katja comptait énormément pour lui) était d’autant plus agréable.
Le caporal Hadler se sentait donc en pleine forme et alla aider avec bonne humeur à monter le camp. Après la marche, un moment de camaraderie avec ses hommes autour d’un travail manuel commun, voilà qui n’était pas de refus ! Etrangement, bien qu’elle sembla épuisée par la marche, Katja elle aussi se mit à creuser la tranchée avec un entrain qu’on ne lui connaissait pas habituellement. Puis le repas fut servi… Et tout randonneur sait combien le repas du soir après une bonne journée de marche semble délicieux, fut-il composé des aliments les plus simples. En l’occurrence, Friedrich était gâté : du blé, du lard et du choux, le tout servi bien chaud, avec en plus une miche du pain et un morceau de fromage ! Que demande le peuple ?
En tout cas, Friedrich était obstinément d’excellente humeur, un grand sourire heureux lui collait aux lèvres sans qu’il puisse ni ne veule s’en débarrasser. Il alla s’asseoir dans un coin herbeux du camp, entouré de ses camarades et de son ami Poigno, et bientôt rejoints par Katz. Assis sur une pierre, le caporal savourait avec joie les instants précieux qu’il lui était donné de vivre, remerciant silencieusement ses dieux de lui avoir permis de vivre un tel moment. Il respirait à plein poumons l’air du soir qui était juste à la bonne température, un mélange indéfinissable de fraicheur et de chaleur à la fois, tout en regardant le soleil disparaître dans les arbres. Il écoutait ses camarades parler, n’hésitant pas lui-même à participer joyeusement à la conversation. Il appréciait la saveur de chaque bouchée de cette nourriture et il savourait chaque goulée d’eau pure de sa gourde.
Il aimait ces moments si précieux. Il était simplement heureux, il avait envie de rire, et il riait intérieurement, oubliant pour l’heure tous ses soucis. Il rit d’ailleurs beaucoup avec Poigno et ses camarades, car l’ambiance était bon enfant auprès de leur feu de camp. Tout lui semblait plus beau, plus bon. Le monde entier était magnifique à ses yeux à ce moment. Il arrive toujours dans ces cas là un moment de la soirée où notre héros ayant fini de mangé, et la fatigue de la journée commençant à faire son œuvre, le volume des conversations diminue, et où chacun semble se reposer et se perdre dans un état entre le rêve et la réalité. Pour Friedrich, c’était comme entrer dans une phase de demi-rêve, juste avant de se coucher, un rêve éveillé encore empli de tout le bonheur qu’il avait ressenti dans la journée. Il laissait son regard vagabonder et profita de l’instant présent. Le feu fixa d’abord son regard. Chaud, lumineux, magnifique. Puis une délicate senteur de cerise capta son attention, ou plutôt son « subconscient », et ses yeux se tournèrent vers Katja. Eclairée par les flammes, et bien que fatiguée par le voyage et le visage toujours partiellement dissimulé, Katja lui apparaissait tout simplement magnifique. Ses deux yeux scintillaient comme des joyaux, d’un bleu de saphir aux reflets d’or. Perdu dans ses rêveries, il douta même un moment de son existence. Avait-il rêvé Katz et Katja, ou bien se trouvait-il en présence de la déesse Myrmidia en personne ? Peu lui importait, au fond, et seul comptait le moment magique qu’il passait en contemplant l’éclaireuse assise près de lui.
Mais bientôt, il fallut quitter le monde merveilleux de la rêverie éveillée et revenir à la réalité. En effet, il devait se préparer à dormir, car il était de garde très tôt le matin, à la pire heure. En rangeant sa gourde, il tomba sur un papier dont il ne se souvenait pas d’avoir glissé dans son sac. En y regardant de plus près à la lueur du feu, il s’aperçut qu’il s’agissait d’une lettre, qui lui était adressée. Intrigué, il se rassit l’ouvrit puis la lut sans s’en cacher. Il s’agissait d’un message de la future duchesse Erika Loft en personne. Son écriture était très agréable à lire, et son contenu ne l’était pas moins. Encore qu’il était très « osé » de la part d’une jeune fille noble du rang d’Erika, qui s’adressait à lui plus comme à un ami (voire même plus) que comme à un subordonné. Mais cela lui fit chaud au cœur quand même : c’était du Erika tout craché ! La petite ne manquait ni de cœur, ni d’audace, ni de courage. Elle ferrait une des plus grande dirigeantes de l’Ostland plus tard, cela ne faisait aucun doute, et sa beauté et son intelligence hors pair ne gâchaient rien à l’affaire.
Quand il eut fini de relire une troisième fois la lettre, le caporal se retourna pour en aviser sa camarade de son contenu. Mais Katja avait disparu dans l’intervalle. Friedrich se rappela qu’elle était au second tour de garde et que donc elle devrait bientôt prendre son poste. Sans doute était-elle partie pour se préparer. Quant à lui, puisqu’il ne serait de garde que vers deux heures du matin (la pire heure, car on ne pouvait pas récupérer ce sommeil là, et qu’on était généralement fatigué tout le reste de la journée), il alla au ruisseau tout proche, afin de laver son écuelle et ses couverts de bois avant de se laver à l’eau fraîche et de remplir sa gourde. Il informerait Katja de ce que disait lettre le lendemain. En se glissant dans son sac de couchage sous sa tente, il était toujours heureux, et s’endormit sans trop de mal. Il avait posé juste à côté de lui (à sa droite), son armure, ses vêtements soigneusement pliés et son ancienne épée. Le tout formait une pyramide impeccable : son épée au fourreau « allongée » dans le même sens que lui (la garde vers sa tête, la pointe vers ses pieds), avec par-dessus elle une cotte de mailles pliée, elle-même servant de support à l’uniforme de Friedrich. Par habitude, en campagne, il gardait toujours une arme sous son oreiller. Devoir était au fourreau, perpendiculairement à Friedrich, la garde à sa droite, la pointe à sa gauche, posée à plat sous l’oreiller pour des raisons évidentes de confort.
Le militaire s’endormit presque immédiatement, d’un sommeil revigorant. S’il dormait si bien, ce n’était pas seulement parce qu’il était fatigué. C’était surtout parce qu’il se sentait profondément heureux, et en totale confiance envers ses frères d’armes. Il se sentait à sa place avec ses gens là : il les aimait et ils l’aimaient, chacun à leur manière, et il savait que tous étaient prêts à tout pour leur camarades : leur vie commune, les dangers et les épreuves qu’ils avaient affrontés ensemble avaient tissé des liens forts entre eux.
Tout ce bonheur que le caporal Hadler ressentait, il l’emporta avec lui en s’endormant comme un enfant. Le visage idéalisé de Katja éclairé par les flammes du feu de camp l’accompagna dans ses rêves…
Lien fiche wiki : http://warforum-jdr.com/wiki-v2/doku.ph ... ich_hadler
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)
- [MJ] Le Djinn
- Warfo Award 2021 du meilleur MJ - RP

- Messages : 1199
- Profil : FOR / END / HAB / CHAR / INT / INI / ATT / PAR / TIR / NA / PV (bonus inclus)
- Localisation : Dans ma lampe...
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Sous les paroles de Katja, l'assemblage de métal sembla reprendre ses esprits. Les plaques s'agitèrent tandis que le heaume se plaçait sur la jeune femme, rien n'était visible par les trous du casque, pas plus les yeux que le reste du corps. Puis une voix sorti de l'imposant personnage, une voix si profonde qu'on aurait pu la croire sortit des abysses les plus insondables.
-"Oh mais je ne p..."
La phrase se coupa net, comme si l'homme se rendait compte qu'il avait fait une énorme boulette. Il retomba dans son mutisme en se dirigeant vers sa tente, laissant là une Katz désarçonnée.
La nuit se passa tranquillement, autant pour l'auxiliaire que pour Friedrich, rien ne semblait vouloir venir troubler la quiétude de la nuit.
Le réveil le lendemain se fit plutôt tranquillement et Steiner les avertis bien que ce ne serait que temporaire. Ils allaient bientôt passer par la route traversant la forêt et il faudrait que tout le monde soit en permanence sur le qui-vive pour éviter d'être massacré par la première harde venue.
Les quatre jours suivant eurent exactement la même routine: levé tôt, marche toute la journée puis arrêt le soir prêt d'un ruisseau d'eau clair où le cuisiner pouvait sans aucun problème préparer sa tambouille. Par une chance inouïe aucune attaque ni blessure de ne fût à déclarer, à l'exception d'ampoules aux pieds pour la plupart des hommes! Jamais à un seul moment du trajet Sir Alric ne dîna directement avec les hommes ni ne retira son armure intégrale, pour le plus grand bonheur des soldats qui en profitèrent pour créer mille suppositions à son sujet.
Et enfin, vers midi au cinquième jour les soldats atteignirent la bourgade de Bokenhof, petite ville en ruine qui se relevait avec difficulté des ravages causés par les hommes-bêtes, lesquels faisaient encore des razzias de temps en temps. Là le capitaine Steiner pu s'entretenir avec les forces de milices locales pour savoir si la route de la forêt des ombres était praticable ou non. L'entretien n'étant pas privé les combattants ostlandais furent bons pour savoir que les monstres qui habitaient la forêt maudite se faisaient assez présents et qu'ils risquaient fort de se faire attaquer si ils ne se montraient pas prudents.
Par chance, un groupe de mercenaire avait établi une liaison avec la ville de Ferlangen, de l'autre côté de la forêt et ils s'étaient portés volontaires pour aider les soldats dans leur voyage, contre monnaie sonnante et trébuchante. Après avoir râlé à cause de cette forme d'arnaque et sous les regards indignés de certains hommes la vingtaine de reîtres firent leur entrée aux côtés des soldats.
Sept jours plus tard, au petit matin, tous débouchaient en vie de cet endroit maudit. Certains avaient eu peur, d'autres avaient tenus leurs épées près d'eux en permanence, mais le seul bestigor qui avait osé se pointer avait été abattu aussi sec par un arbalétrier mercenaire, un soir sans lune.
La chance avait été avec eux et elle le fût jusqu'à Mierach. Il était facinant de voir à quel point la province au Sud la forêt était soit en parfait état, soit complètement détruit sans aucune réparation. Cela s'expliquait par le fait que les paysans s'en étaient allés à Salkaten au lieu de rester reconstruire...
Les montagnes étaient devant eux, les soldats arrivaient en ville pour s'installer à la caserne locale... Leur dernier repos avec la bataille qui s'annonçait.
-"Oh mais je ne p..."
La phrase se coupa net, comme si l'homme se rendait compte qu'il avait fait une énorme boulette. Il retomba dans son mutisme en se dirigeant vers sa tente, laissant là une Katz désarçonnée.
La nuit se passa tranquillement, autant pour l'auxiliaire que pour Friedrich, rien ne semblait vouloir venir troubler la quiétude de la nuit.
Le réveil le lendemain se fit plutôt tranquillement et Steiner les avertis bien que ce ne serait que temporaire. Ils allaient bientôt passer par la route traversant la forêt et il faudrait que tout le monde soit en permanence sur le qui-vive pour éviter d'être massacré par la première harde venue.
Les quatre jours suivant eurent exactement la même routine: levé tôt, marche toute la journée puis arrêt le soir prêt d'un ruisseau d'eau clair où le cuisiner pouvait sans aucun problème préparer sa tambouille. Par une chance inouïe aucune attaque ni blessure de ne fût à déclarer, à l'exception d'ampoules aux pieds pour la plupart des hommes! Jamais à un seul moment du trajet Sir Alric ne dîna directement avec les hommes ni ne retira son armure intégrale, pour le plus grand bonheur des soldats qui en profitèrent pour créer mille suppositions à son sujet.
Et enfin, vers midi au cinquième jour les soldats atteignirent la bourgade de Bokenhof, petite ville en ruine qui se relevait avec difficulté des ravages causés par les hommes-bêtes, lesquels faisaient encore des razzias de temps en temps. Là le capitaine Steiner pu s'entretenir avec les forces de milices locales pour savoir si la route de la forêt des ombres était praticable ou non. L'entretien n'étant pas privé les combattants ostlandais furent bons pour savoir que les monstres qui habitaient la forêt maudite se faisaient assez présents et qu'ils risquaient fort de se faire attaquer si ils ne se montraient pas prudents.
Par chance, un groupe de mercenaire avait établi une liaison avec la ville de Ferlangen, de l'autre côté de la forêt et ils s'étaient portés volontaires pour aider les soldats dans leur voyage, contre monnaie sonnante et trébuchante. Après avoir râlé à cause de cette forme d'arnaque et sous les regards indignés de certains hommes la vingtaine de reîtres firent leur entrée aux côtés des soldats.
Sept jours plus tard, au petit matin, tous débouchaient en vie de cet endroit maudit. Certains avaient eu peur, d'autres avaient tenus leurs épées près d'eux en permanence, mais le seul bestigor qui avait osé se pointer avait été abattu aussi sec par un arbalétrier mercenaire, un soir sans lune.
La chance avait été avec eux et elle le fût jusqu'à Mierach. Il était facinant de voir à quel point la province au Sud la forêt était soit en parfait état, soit complètement détruit sans aucune réparation. Cela s'expliquait par le fait que les paysans s'en étaient allés à Salkaten au lieu de rester reconstruire...
Les montagnes étaient devant eux, les soldats arrivaient en ville pour s'installer à la caserne locale... Leur dernier repos avec la bataille qui s'annonçait.
Enfermé dans une lampe pendant des siècles, cloisonné dans une pièce de métal par une malédiction... Puis un jour un naïf est venu, me libérant dans sa sottise... Tant pis pour lui... Et pour tous les autres.
-
Katja Endrafen
- PJ
- Messages : 33
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Soit notre Alric était toqué et entendait des voix dans sa tête qui lui intimaient une conduite assez bizarre, soit il venait de me snober de façon magistrale. Prendre les gens de haut, ce n'était pas une nouveauté pour moi (la réciproque était très vraie également) mais de cette façon, c'était encore inédit jusqu'à ce soir. Remontée contre le chevalier, je me levais avec mauvaise humeur pour aller prendre mon tour de garde avec un peu d'avance (et sans le finir plus tôt, comme jugea bon de me le signaler le camarade que j'allais relever). La nuit se faisait fraîche et je m'aperçus bien vite qu'il valait mieux déambuler un peu que faire le piquet, ce qui avait également l'avantage de m'empêcher de m'endormir et, encore mieux, de donner l'illusion d'une sentinelle vigilante. Parce qu'il fallait bien l'avouer : le premier chasseur venu, un peu discret, repérerait notre camp bien avant que nous n'ayons conscience de sa présence. Plus qu'à prévenir une quelconque menace nous servions surtout à alerter les autres, en hurlant à la mort et ce probablement à juste titre, or à ce rythme je préférais encore dormir sous ma tente en attendant qu'on égorge les sentinelles avant moi-même...
Des réflexions sinistres, et une fois n'est pas coutume, je portais mon esprit vers Morr. Je ne le désignais pas comme un dieu tutélaire, mais comme un saint patron de ma province et de la culture dans laquelle j'avais grandie. Nous ne le priions pas tellement pour nous attirer ses faveurs, mais simplement parce que son expression, son action sur mon monde, était omniprésente. Certains étrangers trouvaient notre culte déplacé et sinistre, mais ce qui était déplacé, c'était de ne pas reconnaître son influence. Elle était partout, à toute heure, en tout lieu, car la mort nous fauchait si aisément... Peut-être ces terres ne nous aimaient-elles pas ? Peut-être que l'homme avait à s'imposer pour survivre et perdurer, quitte à détruire tout ce qui refusait sa domination ?
Je ne me sentais pas très rassurée durant ma veille, c'est le moins qu'on puisse dire.
Friedrich, lui, n'avait jamais fait montre de peur. De colère, de confusion, de regret et de remord, oui ; mais jamais de frayeur. Il n'y avait eu aucune terreur dans ses yeux de métal la première fois que nous nous étions parlés, après avoir fait couler le sang dans le sable d'Arabie. Je me rappelais parfaitement qu'au cours de l'échauffourée, j'avais été dans un état de panique totale : certes, j'avais défait pas moins de deux adversaires, en m'en tirant indemne par-dessus le marché... mais jamais je ne m'étais dit : « je me bats car c'est mon devoir, car c'est ce pour quoi je suis payée et ce pour quoi je me suis engagée ». Je ne l'avais fait que parce que... qu'il n'y avait rien eu d'autre à faire. Était-ce le cas pour tous ? J'en doutais sérieusement. Ce qui faisait distinguait le caporal des autres hommes du rang, c'était sa discipline : grâce à elle, il gardait la tête froide, il demeurait capable de raisonner même lorsque des personnes criaient et mouraient autour de lui. C'est de tels soldats qu'avait besoin l'armée pour établir sa hiérarchie et c'est pour cette raison, à coup sûr, qu'il avait été promu - et continuerait de l'être.
J'éprouvais avec force un élan de fierté pour lui, qui me bouleversa profondément. Je m'assis sur une souche brisée par les vents, me prenant la tête entre les mains : je n'avais que haine et virulente aversion pour tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à un quelconque gradé. Alors quoi ? Pourquoi cette admiration ? Pourquoi ces battements de cœur ? Est-ce que je n'étais pas en train de me renier, de renier les sévices que ma mère et moi avions subis !
De rage, je tirais un couteau que je plantais dans les fibres encore tendres de l'arbre fendu. Autant pour la sérénité de la nuit, censée apporter conseil. Le monde pouvait bien aller se faire foutre ! Il n'apportait aucune réponse, rien que des questions qui vous tourmentaient. Mais qu'importe : j'y trouverai ma place, et je la taillerai avec les dents s'il le fallait.
Le réveil fut difficile. J'avais mal dormi, rêvant de montagnes immenses dont je savais sans comprendre comment que leurs flancs de roche emprisonnaient des multitudes de cadavres. Je creusais la pierre, en cherchant un en particulier, mais incapable de le retrouver. Aussi pouvais-je deviner sans la voir que je tirais une tête affreuse, et rien ne pouvait masquer les cernes violacées qui soulignaient mes yeux limpides. J'attendais que tout le régiment soit parti déjeuner à l'écart pour me rendre au ruisseau où les plus soucieux de leur hygiène faisaient leurs ablutions, observant mon reflet trouble dans l'eau courante. Mes cheveux commençaient à atteindre une certaine longueur, et je pris le temps de raccourcir certaines mèches avec mon poignard. Elles tombèrent en minuscules bouquets que la rivière emporta, et j'allais rejoindre les autres en soupirant.
J'avisais Friedrich au milieu des autres engagés, et pris place à côté de lui sans aucune parole ni guère davantage de ménagement pour les pieds de Poigno, que j'écrasais malencontreusement au passage (malencontreusement, oui : ça n'avait rien à voir avec ma mauvaise humeur matinale, et puis, bon, ce n'est pas comme si je pesais lourd !). Comme à chaque repas ou presque, je brillais par mon mutisme et la totale absence de plaisanterie, si ce n'est une remarque grinçante : « Dire que je pensais qu'on allait épargner les écureuils... finalement, on m'y amène quand même, en forêt ! » ce à quoi un soldat répondit que nous allions peut-être rencontrer bien pire que des écureuils.
Un long silence accueillit cette remarque, plein de sous-entendus. Les bois de l'Empire recélaient bien des horreurs dont on disait qu'il fallait taire le nom, et même si je n'en avais jamais été témoin, j'avais déjà pu voir les corps de certains bûcherons atrocement malmenés... avec une perversion qui n'avait rien d'animale, mais qui était bien humaine ; et une violence qui, elle, relevait de la bestialité. Je me rapprochais insensiblement du caporal, plongeant le nez dans mon bol et n'osant plus faire aucune badinerie.
Je n'étais pas tranquille pendant les jours qui suivirent. Nous marchions sur la route qui scindait la forêt en deux, à l'ombre d'arbres mystérieux que le vent agitait sans cesse. Si j'avais un peu de mal à suivre l'allure, je me forçais à rester en tête de peloton. La présence du caporal arborant désormais deux épées était rassurante, et pour rien au monde je ne serais allée aux derniers rangs, là où je prenais place d'ordinaire. Des histoires circulaient les hardes sauvages qui rôdaient dans les parages et j'eus la mauvaise idée de poser des questions à ce sujet : on me parla de boucs, de loups et de taureaux qui marchaient debout, ayant faim de la chair des enfants ; on me parla d'hommes qui le furent jadis et qui n'étaient plus désormais que des bêtes, des parodies d'êtres humains, déformés par on ne savait quel maléfice. J'avais du mal à accorder foi aux racontars, mais une rescapée de Mordheim telle que moi accorde toujours un soupçon, sinon de vérité au moins de méfiance, à ce qu'on pourrait prendre pour un sordide conte destiné à effrayer les enfants. Je savais que de véritables horreurs existaient, qu'on ne saurait comprendre et encore moins accepter. Mieux valait ne pas se laisser surprendre...
Nous finîmes par atteindre sans encombre Bokenhof, environ à mi-chemin de notre traversée forestière, pour ce que j'en savais. La ville était était ravagée et survivait péniblement, et je me demandais si c'était la peur des bois qui empêchait ses habitants de rejoindre d'autres contrées. N'osaient-ils plus sortir de cette sylve qui était leur cauchemar ? Les habitants ne prenaient pas les récits des soldats pour des fables, et parlaient sans hésitation d'hommes à faciès de bête qui venaient piller et détruire. J'en perdais mon humour pétillant, et cet environnement commençait sérieusement à me taper sur les nerfs. Du coup, je me refermais sur moi et ne desserrait plus les lèvres, sinon pour grogner une réponse lorsque c'était absolument nécessaire.
Nous assistâmes à l'entrevue entre le capitaine et le commandant de la milice, plutôt instructif à défaut d'être rassurant. Nous étions fortement mis en garde contre le fait de poursuivre, en tous cas sans nous attendre à essuyer quelques attaques. Mais le pire était encore à venir, et se propagea comme une vague dans les rangs sous la forme d'un mot, répété par tous, tantôt avec incrédulité, tantôt avec colère.
Mercenaires.
Même moi, qui n'avait rien contre le fait d'ajouter quelqu'un entre une quelconque menace et mon auguste derrière, trouva quelque chose à redire à l'arrivée des reîtres parmi nous. Pour être franche, je posais même sur eux un regard d'une franche aversion. Les autres leur reprochait de se battre pour l'or et non par devoir, alors qu'eux-mêmes s'étaient engagés pour la solde et la promesse d'un repas chaud ; mais moi, je leur reprochais d'être ce qu'ils étaient...
Des loups, des fauves en liberté. Du mercenaire au bandit il n'y a que le mot de contrat en guise de frontière, et au terme du leur ces hommes pouvaient très bien devenir des coupe-jarrets en maraude. J'en avais assez vus, sans jamais en faire partie, pour deviner qu'ils n'avaient rien de respectables gardiens de caravanes ou de marchands. Je ne leur cachais pas mon animosité, au travers de piques bien plus cinglantes que je n'avais coutume d'en lâcher. [/i]
« Tu t'es fait ça tout seul ? »
« Hein ? » s'étonna le mercenaire que je venais d'aborder. Je désignais son visage d'un geste :
« Je n'arrive pas à croire que tes parents aient pu t'infliger une pareille figure. Non vraiment, ils devaient bien t'aimer un minimum, après une bouteille ou deux. »
C'était une provocation permanente et caustique, accompagnée d'un ton mordant qui manqua plusieurs fois causer un accident ; seule la présence du régiment empêchait certaines lames à vendre de me sauter à la gorge (et seule la présence du régiment me donnait aussi assez de courage pour les asticoter de cette façon). Je ne me calmais qu'après un rappel à l'ordre de mes supérieurs, sans toutefois cesser de leur adresser des regards mauvais qu'ils me retournaient volontiers. Inutile de dire qu'à ces moments-là, j'étais encore plus prompte à saisir mes poignards qu'à l'ordinaire...
Ce fut d'ailleurs l'un d'eux qui abattit le premier homme-bête que je pu voir de toute ma vie, un carreau en plein cœur. Je me rappelle m'être approchée du corps massif pour détailler, sous la fourrure drue et crasseuse, un cuir qui n'avait rien de la peau humaine ; mais les mains, bien que trop épaisses, n'appartenaient pas au règne animal, de même que le ventre. Il cachait manifestement une anatomie semblable à la nôtre, et je n'avais pas rêvé en apercevant sa silhouette debout sous la lumière fantoche des étoiles : ce souvenir restera gravé dans ma mémoire, ainsi que ses dents faite pour mâcher de la viande. Ce soir-là, je collais Friedrich plus que jamais.
Je ne retrouvais un peu de ma bonne humeur qu'à l'approche de Mierach. Des murs, de la pierre, des routes pavées ! Voilà ce qu'il me fallait, après cette maudite forêt !
Nous intégrâmes la caserne de la ville au trot, où l'on nous fit une petite place. Je m'accaparais ma piaule avec un plaisir non-dissimulé, lâchant mon barda avec l'impression de me séparer d'une partie encombrante de moi-même. J'apercevais par la fenêtre les montagnes se dressant au sud, et où nous allions nous rendre sous peu. Je fis fonctionner mes méninges, jugeant que si nous nous rendions dans des cols, c'était probablement pour en garder les passes : un travail moins risqué qu'une campagne en Arabie, certainement. Peut-être m'étais-je faite du mauvais sang pour rien après tout !
Curieusement rassérénée, je m'accordais une sieste que j'estimais bien méritée après ce genre de marche forcée. Je fermais les yeux après m'être pelotonnée sur mon lit de camp, tentant d'oublier les traits disgracieux de l'homme-bête.
Je me réveillais avec un sentiment d'urgence, persuadée d'être en retard pour quelque chose de vital : ce fut mon estomac qui m'éclaira, au travers d'un gargouillis discret mais long. J'esquissais un sourire avant de sortir de ma chambre pour aller frapper à celle de mon caporal favori, avec une exubérance qu'on ne me connaissait plus depuis dix jours :
« Caporal, j'ai un rapport d'éclaireur à vous soumettre : la famine gagne du terrain et il vaudrait mieux contrer les mouvements de l'ennemi rapidement... vous m'accompagnez au front ? »[/font]
Des réflexions sinistres, et une fois n'est pas coutume, je portais mon esprit vers Morr. Je ne le désignais pas comme un dieu tutélaire, mais comme un saint patron de ma province et de la culture dans laquelle j'avais grandie. Nous ne le priions pas tellement pour nous attirer ses faveurs, mais simplement parce que son expression, son action sur mon monde, était omniprésente. Certains étrangers trouvaient notre culte déplacé et sinistre, mais ce qui était déplacé, c'était de ne pas reconnaître son influence. Elle était partout, à toute heure, en tout lieu, car la mort nous fauchait si aisément... Peut-être ces terres ne nous aimaient-elles pas ? Peut-être que l'homme avait à s'imposer pour survivre et perdurer, quitte à détruire tout ce qui refusait sa domination ?
Je ne me sentais pas très rassurée durant ma veille, c'est le moins qu'on puisse dire.
Friedrich, lui, n'avait jamais fait montre de peur. De colère, de confusion, de regret et de remord, oui ; mais jamais de frayeur. Il n'y avait eu aucune terreur dans ses yeux de métal la première fois que nous nous étions parlés, après avoir fait couler le sang dans le sable d'Arabie. Je me rappelais parfaitement qu'au cours de l'échauffourée, j'avais été dans un état de panique totale : certes, j'avais défait pas moins de deux adversaires, en m'en tirant indemne par-dessus le marché... mais jamais je ne m'étais dit : « je me bats car c'est mon devoir, car c'est ce pour quoi je suis payée et ce pour quoi je me suis engagée ». Je ne l'avais fait que parce que... qu'il n'y avait rien eu d'autre à faire. Était-ce le cas pour tous ? J'en doutais sérieusement. Ce qui faisait distinguait le caporal des autres hommes du rang, c'était sa discipline : grâce à elle, il gardait la tête froide, il demeurait capable de raisonner même lorsque des personnes criaient et mouraient autour de lui. C'est de tels soldats qu'avait besoin l'armée pour établir sa hiérarchie et c'est pour cette raison, à coup sûr, qu'il avait été promu - et continuerait de l'être.
J'éprouvais avec force un élan de fierté pour lui, qui me bouleversa profondément. Je m'assis sur une souche brisée par les vents, me prenant la tête entre les mains : je n'avais que haine et virulente aversion pour tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à un quelconque gradé. Alors quoi ? Pourquoi cette admiration ? Pourquoi ces battements de cœur ? Est-ce que je n'étais pas en train de me renier, de renier les sévices que ma mère et moi avions subis !
De rage, je tirais un couteau que je plantais dans les fibres encore tendres de l'arbre fendu. Autant pour la sérénité de la nuit, censée apporter conseil. Le monde pouvait bien aller se faire foutre ! Il n'apportait aucune réponse, rien que des questions qui vous tourmentaient. Mais qu'importe : j'y trouverai ma place, et je la taillerai avec les dents s'il le fallait.
Le réveil fut difficile. J'avais mal dormi, rêvant de montagnes immenses dont je savais sans comprendre comment que leurs flancs de roche emprisonnaient des multitudes de cadavres. Je creusais la pierre, en cherchant un en particulier, mais incapable de le retrouver. Aussi pouvais-je deviner sans la voir que je tirais une tête affreuse, et rien ne pouvait masquer les cernes violacées qui soulignaient mes yeux limpides. J'attendais que tout le régiment soit parti déjeuner à l'écart pour me rendre au ruisseau où les plus soucieux de leur hygiène faisaient leurs ablutions, observant mon reflet trouble dans l'eau courante. Mes cheveux commençaient à atteindre une certaine longueur, et je pris le temps de raccourcir certaines mèches avec mon poignard. Elles tombèrent en minuscules bouquets que la rivière emporta, et j'allais rejoindre les autres en soupirant.
J'avisais Friedrich au milieu des autres engagés, et pris place à côté de lui sans aucune parole ni guère davantage de ménagement pour les pieds de Poigno, que j'écrasais malencontreusement au passage (malencontreusement, oui : ça n'avait rien à voir avec ma mauvaise humeur matinale, et puis, bon, ce n'est pas comme si je pesais lourd !). Comme à chaque repas ou presque, je brillais par mon mutisme et la totale absence de plaisanterie, si ce n'est une remarque grinçante : « Dire que je pensais qu'on allait épargner les écureuils... finalement, on m'y amène quand même, en forêt ! » ce à quoi un soldat répondit que nous allions peut-être rencontrer bien pire que des écureuils.
Un long silence accueillit cette remarque, plein de sous-entendus. Les bois de l'Empire recélaient bien des horreurs dont on disait qu'il fallait taire le nom, et même si je n'en avais jamais été témoin, j'avais déjà pu voir les corps de certains bûcherons atrocement malmenés... avec une perversion qui n'avait rien d'animale, mais qui était bien humaine ; et une violence qui, elle, relevait de la bestialité. Je me rapprochais insensiblement du caporal, plongeant le nez dans mon bol et n'osant plus faire aucune badinerie.
Je n'étais pas tranquille pendant les jours qui suivirent. Nous marchions sur la route qui scindait la forêt en deux, à l'ombre d'arbres mystérieux que le vent agitait sans cesse. Si j'avais un peu de mal à suivre l'allure, je me forçais à rester en tête de peloton. La présence du caporal arborant désormais deux épées était rassurante, et pour rien au monde je ne serais allée aux derniers rangs, là où je prenais place d'ordinaire. Des histoires circulaient les hardes sauvages qui rôdaient dans les parages et j'eus la mauvaise idée de poser des questions à ce sujet : on me parla de boucs, de loups et de taureaux qui marchaient debout, ayant faim de la chair des enfants ; on me parla d'hommes qui le furent jadis et qui n'étaient plus désormais que des bêtes, des parodies d'êtres humains, déformés par on ne savait quel maléfice. J'avais du mal à accorder foi aux racontars, mais une rescapée de Mordheim telle que moi accorde toujours un soupçon, sinon de vérité au moins de méfiance, à ce qu'on pourrait prendre pour un sordide conte destiné à effrayer les enfants. Je savais que de véritables horreurs existaient, qu'on ne saurait comprendre et encore moins accepter. Mieux valait ne pas se laisser surprendre...
Nous finîmes par atteindre sans encombre Bokenhof, environ à mi-chemin de notre traversée forestière, pour ce que j'en savais. La ville était était ravagée et survivait péniblement, et je me demandais si c'était la peur des bois qui empêchait ses habitants de rejoindre d'autres contrées. N'osaient-ils plus sortir de cette sylve qui était leur cauchemar ? Les habitants ne prenaient pas les récits des soldats pour des fables, et parlaient sans hésitation d'hommes à faciès de bête qui venaient piller et détruire. J'en perdais mon humour pétillant, et cet environnement commençait sérieusement à me taper sur les nerfs. Du coup, je me refermais sur moi et ne desserrait plus les lèvres, sinon pour grogner une réponse lorsque c'était absolument nécessaire.
Nous assistâmes à l'entrevue entre le capitaine et le commandant de la milice, plutôt instructif à défaut d'être rassurant. Nous étions fortement mis en garde contre le fait de poursuivre, en tous cas sans nous attendre à essuyer quelques attaques. Mais le pire était encore à venir, et se propagea comme une vague dans les rangs sous la forme d'un mot, répété par tous, tantôt avec incrédulité, tantôt avec colère.
Mercenaires.
Même moi, qui n'avait rien contre le fait d'ajouter quelqu'un entre une quelconque menace et mon auguste derrière, trouva quelque chose à redire à l'arrivée des reîtres parmi nous. Pour être franche, je posais même sur eux un regard d'une franche aversion. Les autres leur reprochait de se battre pour l'or et non par devoir, alors qu'eux-mêmes s'étaient engagés pour la solde et la promesse d'un repas chaud ; mais moi, je leur reprochais d'être ce qu'ils étaient...
Des loups, des fauves en liberté. Du mercenaire au bandit il n'y a que le mot de contrat en guise de frontière, et au terme du leur ces hommes pouvaient très bien devenir des coupe-jarrets en maraude. J'en avais assez vus, sans jamais en faire partie, pour deviner qu'ils n'avaient rien de respectables gardiens de caravanes ou de marchands. Je ne leur cachais pas mon animosité, au travers de piques bien plus cinglantes que je n'avais coutume d'en lâcher. [/i]
« Tu t'es fait ça tout seul ? »
« Hein ? » s'étonna le mercenaire que je venais d'aborder. Je désignais son visage d'un geste :
« Je n'arrive pas à croire que tes parents aient pu t'infliger une pareille figure. Non vraiment, ils devaient bien t'aimer un minimum, après une bouteille ou deux. »
C'était une provocation permanente et caustique, accompagnée d'un ton mordant qui manqua plusieurs fois causer un accident ; seule la présence du régiment empêchait certaines lames à vendre de me sauter à la gorge (et seule la présence du régiment me donnait aussi assez de courage pour les asticoter de cette façon). Je ne me calmais qu'après un rappel à l'ordre de mes supérieurs, sans toutefois cesser de leur adresser des regards mauvais qu'ils me retournaient volontiers. Inutile de dire qu'à ces moments-là, j'étais encore plus prompte à saisir mes poignards qu'à l'ordinaire...
Ce fut d'ailleurs l'un d'eux qui abattit le premier homme-bête que je pu voir de toute ma vie, un carreau en plein cœur. Je me rappelle m'être approchée du corps massif pour détailler, sous la fourrure drue et crasseuse, un cuir qui n'avait rien de la peau humaine ; mais les mains, bien que trop épaisses, n'appartenaient pas au règne animal, de même que le ventre. Il cachait manifestement une anatomie semblable à la nôtre, et je n'avais pas rêvé en apercevant sa silhouette debout sous la lumière fantoche des étoiles : ce souvenir restera gravé dans ma mémoire, ainsi que ses dents faite pour mâcher de la viande. Ce soir-là, je collais Friedrich plus que jamais.
Je ne retrouvais un peu de ma bonne humeur qu'à l'approche de Mierach. Des murs, de la pierre, des routes pavées ! Voilà ce qu'il me fallait, après cette maudite forêt !
Nous intégrâmes la caserne de la ville au trot, où l'on nous fit une petite place. Je m'accaparais ma piaule avec un plaisir non-dissimulé, lâchant mon barda avec l'impression de me séparer d'une partie encombrante de moi-même. J'apercevais par la fenêtre les montagnes se dressant au sud, et où nous allions nous rendre sous peu. Je fis fonctionner mes méninges, jugeant que si nous nous rendions dans des cols, c'était probablement pour en garder les passes : un travail moins risqué qu'une campagne en Arabie, certainement. Peut-être m'étais-je faite du mauvais sang pour rien après tout !
Curieusement rassérénée, je m'accordais une sieste que j'estimais bien méritée après ce genre de marche forcée. Je fermais les yeux après m'être pelotonnée sur mon lit de camp, tentant d'oublier les traits disgracieux de l'homme-bête.
Je me réveillais avec un sentiment d'urgence, persuadée d'être en retard pour quelque chose de vital : ce fut mon estomac qui m'éclaira, au travers d'un gargouillis discret mais long. J'esquissais un sourire avant de sortir de ma chambre pour aller frapper à celle de mon caporal favori, avec une exubérance qu'on ne me connaissait plus depuis dix jours :
« Caporal, j'ai un rapport d'éclaireur à vous soumettre : la famine gagne du terrain et il vaudrait mieux contrer les mouvements de l'ennemi rapidement... vous m'accompagnez au front ? »[/font]
Modifié en dernier par [MJ] Le Djinn le 02 juil. 2013, 20:51, modifié 2 fois.
Raison : +71 Xps/Xp total: 73 xps.
Raison : +71 Xps/Xp total: 73 xps.
- Friedrich Hadler
- PJ
- Messages : 172
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Le voyage fut très calme, ce qui était une chance et ne manqua pas de réjouir le caporal Friedrich Hadler. Ce dernier avait (comme c’était le rôle de tout chef) anticipé le pire, et il n’avait jamais relâché sa vigilance, surtout lorsque le régiment avait dépassé Bokenhof et qu’il avait fallu traverser la dangereuse forêt des ombres. Depuis des siècles, la route qui la traversait était déjà connue pour être assez risquée et déconseillée aux voyageurs seuls. Cette artère était néanmoins très sûre comparée à ce qu’elle était devenue après la tempête du chaos, car les rejetons innombrables du chaos, ainsi que les derniers restes dissouts de l’armée d’Archaon et les traîtres et cultistes qui s’étaient dévoilés ou avaient fui les répurgateurs s’y étaient réfugiés, en plus des hommes-bêtes habituels. Heureusement, ce qui était suicidaire pour un homme seul ne l’était pas forcément pour une troupe de l’armée régulière impériale en marche. D’autant plus qu’arrivés à la lisière de la forêt, dans la ville en reconstruction de Bokenhof, le capitaine Steiner avait eu la bonne idée de questionner les autochtones afin d’en savoir plus. Et, avec un peu d’or et la chance aidant, ils avaient reçu le renfort d’une petite compagnie de mercenaires qui connaissaient le terrain et avaient déjà fait le trajet.
S’adjoindre quelques hommes supplémentaires n’était pas pour déplaire à Friedrich, mais il se garda bien de porter un quelconque jugement sur ces soldats de fortune. Ils savaient ces gens-là capables de tout. Autant certains mercenaires étaient fidèles à l’Empire et étaient dignes d’estime, autant d’autres n’étaient guère que des brigands et des tueurs qui vendaient leurs services au plus offrant, faisant totalement fi de la morale ou de la loi. Quand on recourrait à une grande compagnie, d’importance provinciale, nationale ou même internationale (car il y en avait quelques unes, qui avaient pour la plupart leurs sièges à Altdorf ou plus souvent à Marienburg), on était à peu près garanti de la qualité et de la fiabilité des hommes fournis. En revanche, lorsqu’on faisait appel à des petites compagnies locales ou à des groupes « d’épées à louer » sans organisation du tout, là, en revanche, on était beaucoup moins sûrs d’avoir accès à une prestation de services de qualité.
Au contraire, il valait mieux garder à l’œil les soldats de fortune et ne pas les payer (ou du moins pas intégralement) avant l’arrivée, de peur qu’ils ne se retournent contre leurs employeurs, s’enfuient au moment du combat ou tout simplement disparaissent dans la nature avec l’argent avancé. Oui, certains de ces hommes n’avaient aucun scrupule à voler, à trahir la confiance de ceux qui les avaient payé et parfois même de les mettre en danger par leur action. Le caporal savait tout cela, et le garda à l’esprit pendant tout le voyage. Il ne comptait pas se laisser surprendre par une éventuelle manœuvre sournoise, ni lui, ni ses hommes. Finalement, toutes ces précautions se révélèrent vaines : aucun des mercenaires ne tenta rien de traître ou d’illégal. Au contraire, la seule fois où le campement fut attaqué de nuit, par un bestigor seul, ce fut l’un d’eux qui prouva sa maîtrise de son arme en abatant l’intrus d’un unique carreau bien ajusté dans la poitrine. Curieux de voir un peu ces fameux hommes-bêtes, véritable fléau de l’Empire mais qui étaient rares dans près des côtes (là où habitait Friedrich), le caporal s’approcha et examina un peu la bête. Cette dernière était relativement conforme aux descriptions qu’il en avait eues, notamment par son père. On y retrouvait tout ce que l’humain et la bête avaient de pire. Le chaos avait concentré dans cet être grotesque le pire de chacune des deux races. Il n’y avait aucune pitié à avoir pour de tels monstres, car aucune rédemption n’était possible pour eux : ils étaient fondamentalement mauvais.
-Bon débarras. C’est la seule remarque que fit Friedrich sur l’évènement, d’un ton neutre. Il avait pu étudier rapidement l’homme-bête, ce qui lui serait peut-être utile pour la suite, mais cette vision ne lui avait inspiré ni horreur, ni haine. Juste une pointe de dégoût en pensant à ce que ces monstres avaient fait et continuaient à faire dans tout l’Empire et au delà. Puis il était allé se recoucher comme si de rien n’était : il ne voulait pas tomber dans une paranoïa, mais rester en pleine possession de ses moyens, et pour cela, il fallait dormir. Rester éveillé ne servirait à rien sinon à se fatiguer, et le militaire faisait confiance à ses camarades pour donner l’alerte s’il y avait un nouvel incident…
Par ailleurs, le lendemain de leur départ, dès qu’ils se furent remis en route (Friedrich avait préféré attendre que Katja soit réveillée, connaissant son humeur matinale habituelle), il lui fit part de la lettre reçue d’Erika, en ces termes, volontairement ambigus pour que seule elle puisse les comprendre :
-Ah, Katz, je voulais te le dire hier soir, mais tu t'es sauvée tellement vite que je n'ai pas eu le temps de t'en faire part. L’employeuse de sir Alric -tu vois de qui je veux parler-, a glissé une lettre dans mon sac, figure-toi. Et aussi fou que cela puisse paraître, figure-toi qu’elle y a confié avoir écouté à la porte notre conversation...
A ce moment, le militaire leva un sourcil, et se permit une brève remarque d'un ton amusé et amical :
-Tiens, d'ailleurs, maintenant que j'y pense, à ce propos, si tu voulais savoir ce qu'elle m'a dit, tu aurais pu tout simplement me le demander, c'est plus poli et ça aurait bien mieux marché. Mais bon, je m'y fait, ça doit être une manie de m'espionner. Pour en revenir à celle à qui je pense, heureusement, elle ne semble pas avoir de mauvaises intentions à notre égard, elle te transmet même "tout ses vœux". Tiens, d’ailleurs, il vaut mieux que je te donne la lettre, tu pourras lire par toi-même tout en marchant.
Il s’apprêta à sortir la lettre de sa poche et à la tendre à sa camarade si elle en avait envie, mais il arrêta bien vite son geste en voyant la tête que faisait Katz et en entendant sa réponse...
Les paysages qu’ils découvrirent pendant ces journées de marches étaient variés. D’abord, une zone relativement plane et cultivée, avec ça et là des bois peu profonds. Puis, à partir de Bokenhof et durant le tout le trajet dans la forêt des ombres, ce fut la même large route de terre, unique bande de civilisation dans un océan sombre et indistinct d’arbres très serrés, essentiellement des conifères, mais également des feuillus. On ne voyait pas à quinze pas sous les frondaisons tant la forêt était épaisse. L’ambiance était lugubre, et la tension permanente, car cet univers était à la fois propice aux embuscades, mais également un véritable terreau pour qui voudrait se faire peur. L’esprit humain, surtout les jours de pluie, ou quand il faisait sombre pouvait aisément imaginer entre-apercevoir des ombres mouvantes d’ennemis terrifiants tapis derrières les arbres à quelques mètres d’eux, prêt à dévorer la troupe, et les nombreux bruits de la forêt aggravaient encore la perception des esprits les plus craintifs et imaginatifs. Bien entendu, pour sa part, Friedrich Hadler, avec son esprit très rationnel, considérait tout cela comme normal et n’était pas du genre à s’effrayer d’un rien. Cependant, conscient que le danger pouvait effectivement être tout proche, il restait sur ses gardes. Pécher par excès de confiance n’était pas dans ses habitudes. Il eut toutefois fort à faire pour décrisper et détendre ses hommes, afin de calmer les plus nerveux et de pouvoir avancer sans entendre toute les cinq minutes un soldat jurer qu’il avait vu des hommes-bêtes. D’ailleurs, après s’être assuré que Katja n’était pas justement pas elle-même effrayée par les bois, il échangea souvent avec elle à voix haute, s’adressant évidemment au « soldat Katz », lui demandant « s’il avait vu de tels paysages, lui qui avait beaucoup voyagé ». Il espérait par là-même, non seulement passer un bon moment en marchant aux côtés d’une personne qu’il aimait, mais également rassurer les hommes, et satisfaire un peu sa curiosité du monde qui l’entourait, lui qui n’avait jamais quitté son village avant de s’engager.
Enfin, ils étaient sortis de la forêt, et été passés de la forêt des ombres aux monts du milieu. Deux endroits réputés aussi dangereux l’un que l’autre. Cependant, Friedrich préférait de loin l’air et la vue de la montagne aux espaces confinés des sous-bois. En plus, marcher en montagne avait un charme particulier, charme que ses compagnons ne semblaient pour la plupart pas autant apprécier que lui, Katja la première, quand ils s’étaient aperçus que la progression en montée et sur des petits chemins caillouteux étaient aux moins deux fois plus fatigante, et réduisait la vitesse de marche de moitié.
Malgré ces péripéties, à grands renforts d’ampoules et de blessures aux pieds, ils arrivèrent au petit village de Mierach, dans les montagnes, qui se dressait au fond d’une haute-vallée comme s’il s’était agi du dernier lieu habité par des êtres humains avant la montagne. Toutefois, Friedrich savait que cette impression était trompeuse, puisque justement, leur mission était de continuer plus loin encore pour aller tenter de raisonner une sorte de seigneur-olibrius qui s’étaient autoproclamé indépendant et d’obtenir son aide pour détruire une horde d’orques gobelins qui attaquaient des nains. *Tiens donc, rien que ça.* Pensa-t-il.
Mais le moment n’était pas encore à penser aux futures difficultés qu’ils allaient sans doute rencontrer. Pour l’instant, ils allaient bivouaquer dans un grand village montagnard pittoresque au milieu d’un décor de rêve. Friedrich avait toujours pensé que s’il prenait sa retraite un jour, il aimerait vivre dans un endroit comme celui-ci, un endroit beau et simple, où les hommes doivent s’entraider pour survivre et son en communion avec la nature. Perché en moyenne montagne, dans une haute-vallée entre les pics des monts du milieu, Mierach était peut-être le lieu qu’il avait espéré… En tout cas, il ne put s’empêcher de glisser à sa soldate préférée :
-C’est joli, ici.
Le lendemain, Katja vint le trouver au réveil, alors qu’il finissait juste ses prières quotidiennes. Elle semblait plus sereine, plus à l’aise dans la ville qu’en marche dans la forêt ou la montagne. Le caporal lui adressa un grand sourire et répondit :
-Ma foi, ce n’est pas de refus, à l’attaque !
Tout en mangeant, il profitait des derniers moments de calme avant les épreuves probables. Ils étaient d’autant plus appréciables qu’il les partageait avec Katja dans un environnement magique ! L'éclaireuse avait sur lui cet effet bénéfique de lui faire oublier la plupart de ses soucis lorsqu'elle était dans les parages. Inconsciemment (mais il s'en était bien vite rendu compte), dès qu'elle était près de lui, ses pensées et son regard avaient tendance à se focaliser principalement sur elle. Il ignorait pourquoi, mais cela n'était pas pour lui déplaire, par ailleurs. Et puis, cela l’empêchait de penser à ce qui les attendait. Ce n’était pas pour le rassurer, car il savait que le seigneur mégalomane pourrait très bien les manipuler ou tout simplement attaquer les soldats. Dans ce cas, ils se retrouveraient face à deux ennemis : les humains et les peaux-vertes. Et puis, ce qui était aussi inquiétant, c’était qu’une horde de peaux-vertes en montagne pouvait être très dangereuse, surtout si « malencontreusement », leur nombre était plus important que prévu. Il faudrait jouer très serré, avec beaucoup de prudence, en tout cas. De toute façon, se dit-il, c’était Steiner qui aurait à négocier et à prendre toutes les décisions, lui et Poigno n’étaient là que pour le seconder et diriger leurs hommes sur le plan tactique.
Et puis, surtout, il avait l’impression très nette que quelque chose de très gros et d’extrêmement important lui échappait, et ce depuis qu’il avait été mis au courant de la mission. L’ennui, c’est qu’il ne parvenait pas à se rappeler quoi, et que donc il ne faisait pas part de ses doutes à ses hommes, ni à Poigno ou à Steiner. Il lui semblait qu’il valait mieux ne pas paraître soucieux, cela pouvait miner le moral de la troupe, et tant qu’il ne retrouvait pas ce qu’il avait oublié, il n’aurait servi à rien de se montrer sceptique. Mais il savait au fond de lui, il était sûr et certain que quelque chose clochait…
S’adjoindre quelques hommes supplémentaires n’était pas pour déplaire à Friedrich, mais il se garda bien de porter un quelconque jugement sur ces soldats de fortune. Ils savaient ces gens-là capables de tout. Autant certains mercenaires étaient fidèles à l’Empire et étaient dignes d’estime, autant d’autres n’étaient guère que des brigands et des tueurs qui vendaient leurs services au plus offrant, faisant totalement fi de la morale ou de la loi. Quand on recourrait à une grande compagnie, d’importance provinciale, nationale ou même internationale (car il y en avait quelques unes, qui avaient pour la plupart leurs sièges à Altdorf ou plus souvent à Marienburg), on était à peu près garanti de la qualité et de la fiabilité des hommes fournis. En revanche, lorsqu’on faisait appel à des petites compagnies locales ou à des groupes « d’épées à louer » sans organisation du tout, là, en revanche, on était beaucoup moins sûrs d’avoir accès à une prestation de services de qualité.
Au contraire, il valait mieux garder à l’œil les soldats de fortune et ne pas les payer (ou du moins pas intégralement) avant l’arrivée, de peur qu’ils ne se retournent contre leurs employeurs, s’enfuient au moment du combat ou tout simplement disparaissent dans la nature avec l’argent avancé. Oui, certains de ces hommes n’avaient aucun scrupule à voler, à trahir la confiance de ceux qui les avaient payé et parfois même de les mettre en danger par leur action. Le caporal savait tout cela, et le garda à l’esprit pendant tout le voyage. Il ne comptait pas se laisser surprendre par une éventuelle manœuvre sournoise, ni lui, ni ses hommes. Finalement, toutes ces précautions se révélèrent vaines : aucun des mercenaires ne tenta rien de traître ou d’illégal. Au contraire, la seule fois où le campement fut attaqué de nuit, par un bestigor seul, ce fut l’un d’eux qui prouva sa maîtrise de son arme en abatant l’intrus d’un unique carreau bien ajusté dans la poitrine. Curieux de voir un peu ces fameux hommes-bêtes, véritable fléau de l’Empire mais qui étaient rares dans près des côtes (là où habitait Friedrich), le caporal s’approcha et examina un peu la bête. Cette dernière était relativement conforme aux descriptions qu’il en avait eues, notamment par son père. On y retrouvait tout ce que l’humain et la bête avaient de pire. Le chaos avait concentré dans cet être grotesque le pire de chacune des deux races. Il n’y avait aucune pitié à avoir pour de tels monstres, car aucune rédemption n’était possible pour eux : ils étaient fondamentalement mauvais.
-Bon débarras. C’est la seule remarque que fit Friedrich sur l’évènement, d’un ton neutre. Il avait pu étudier rapidement l’homme-bête, ce qui lui serait peut-être utile pour la suite, mais cette vision ne lui avait inspiré ni horreur, ni haine. Juste une pointe de dégoût en pensant à ce que ces monstres avaient fait et continuaient à faire dans tout l’Empire et au delà. Puis il était allé se recoucher comme si de rien n’était : il ne voulait pas tomber dans une paranoïa, mais rester en pleine possession de ses moyens, et pour cela, il fallait dormir. Rester éveillé ne servirait à rien sinon à se fatiguer, et le militaire faisait confiance à ses camarades pour donner l’alerte s’il y avait un nouvel incident…
Par ailleurs, le lendemain de leur départ, dès qu’ils se furent remis en route (Friedrich avait préféré attendre que Katja soit réveillée, connaissant son humeur matinale habituelle), il lui fit part de la lettre reçue d’Erika, en ces termes, volontairement ambigus pour que seule elle puisse les comprendre :
-Ah, Katz, je voulais te le dire hier soir, mais tu t'es sauvée tellement vite que je n'ai pas eu le temps de t'en faire part. L’employeuse de sir Alric -tu vois de qui je veux parler-, a glissé une lettre dans mon sac, figure-toi. Et aussi fou que cela puisse paraître, figure-toi qu’elle y a confié avoir écouté à la porte notre conversation...
A ce moment, le militaire leva un sourcil, et se permit une brève remarque d'un ton amusé et amical :
-Tiens, d'ailleurs, maintenant que j'y pense, à ce propos, si tu voulais savoir ce qu'elle m'a dit, tu aurais pu tout simplement me le demander, c'est plus poli et ça aurait bien mieux marché. Mais bon, je m'y fait, ça doit être une manie de m'espionner. Pour en revenir à celle à qui je pense, heureusement, elle ne semble pas avoir de mauvaises intentions à notre égard, elle te transmet même "tout ses vœux". Tiens, d’ailleurs, il vaut mieux que je te donne la lettre, tu pourras lire par toi-même tout en marchant.
Il s’apprêta à sortir la lettre de sa poche et à la tendre à sa camarade si elle en avait envie, mais il arrêta bien vite son geste en voyant la tête que faisait Katz et en entendant sa réponse...
***
Les paysages qu’ils découvrirent pendant ces journées de marches étaient variés. D’abord, une zone relativement plane et cultivée, avec ça et là des bois peu profonds. Puis, à partir de Bokenhof et durant le tout le trajet dans la forêt des ombres, ce fut la même large route de terre, unique bande de civilisation dans un océan sombre et indistinct d’arbres très serrés, essentiellement des conifères, mais également des feuillus. On ne voyait pas à quinze pas sous les frondaisons tant la forêt était épaisse. L’ambiance était lugubre, et la tension permanente, car cet univers était à la fois propice aux embuscades, mais également un véritable terreau pour qui voudrait se faire peur. L’esprit humain, surtout les jours de pluie, ou quand il faisait sombre pouvait aisément imaginer entre-apercevoir des ombres mouvantes d’ennemis terrifiants tapis derrières les arbres à quelques mètres d’eux, prêt à dévorer la troupe, et les nombreux bruits de la forêt aggravaient encore la perception des esprits les plus craintifs et imaginatifs. Bien entendu, pour sa part, Friedrich Hadler, avec son esprit très rationnel, considérait tout cela comme normal et n’était pas du genre à s’effrayer d’un rien. Cependant, conscient que le danger pouvait effectivement être tout proche, il restait sur ses gardes. Pécher par excès de confiance n’était pas dans ses habitudes. Il eut toutefois fort à faire pour décrisper et détendre ses hommes, afin de calmer les plus nerveux et de pouvoir avancer sans entendre toute les cinq minutes un soldat jurer qu’il avait vu des hommes-bêtes. D’ailleurs, après s’être assuré que Katja n’était pas justement pas elle-même effrayée par les bois, il échangea souvent avec elle à voix haute, s’adressant évidemment au « soldat Katz », lui demandant « s’il avait vu de tels paysages, lui qui avait beaucoup voyagé ». Il espérait par là-même, non seulement passer un bon moment en marchant aux côtés d’une personne qu’il aimait, mais également rassurer les hommes, et satisfaire un peu sa curiosité du monde qui l’entourait, lui qui n’avait jamais quitté son village avant de s’engager.
Enfin, ils étaient sortis de la forêt, et été passés de la forêt des ombres aux monts du milieu. Deux endroits réputés aussi dangereux l’un que l’autre. Cependant, Friedrich préférait de loin l’air et la vue de la montagne aux espaces confinés des sous-bois. En plus, marcher en montagne avait un charme particulier, charme que ses compagnons ne semblaient pour la plupart pas autant apprécier que lui, Katja la première, quand ils s’étaient aperçus que la progression en montée et sur des petits chemins caillouteux étaient aux moins deux fois plus fatigante, et réduisait la vitesse de marche de moitié.
Malgré ces péripéties, à grands renforts d’ampoules et de blessures aux pieds, ils arrivèrent au petit village de Mierach, dans les montagnes, qui se dressait au fond d’une haute-vallée comme s’il s’était agi du dernier lieu habité par des êtres humains avant la montagne. Toutefois, Friedrich savait que cette impression était trompeuse, puisque justement, leur mission était de continuer plus loin encore pour aller tenter de raisonner une sorte de seigneur-olibrius qui s’étaient autoproclamé indépendant et d’obtenir son aide pour détruire une horde d’orques gobelins qui attaquaient des nains. *Tiens donc, rien que ça.* Pensa-t-il.
Mais le moment n’était pas encore à penser aux futures difficultés qu’ils allaient sans doute rencontrer. Pour l’instant, ils allaient bivouaquer dans un grand village montagnard pittoresque au milieu d’un décor de rêve. Friedrich avait toujours pensé que s’il prenait sa retraite un jour, il aimerait vivre dans un endroit comme celui-ci, un endroit beau et simple, où les hommes doivent s’entraider pour survivre et son en communion avec la nature. Perché en moyenne montagne, dans une haute-vallée entre les pics des monts du milieu, Mierach était peut-être le lieu qu’il avait espéré… En tout cas, il ne put s’empêcher de glisser à sa soldate préférée :
-C’est joli, ici.
Le lendemain, Katja vint le trouver au réveil, alors qu’il finissait juste ses prières quotidiennes. Elle semblait plus sereine, plus à l’aise dans la ville qu’en marche dans la forêt ou la montagne. Le caporal lui adressa un grand sourire et répondit :
-Ma foi, ce n’est pas de refus, à l’attaque !
Tout en mangeant, il profitait des derniers moments de calme avant les épreuves probables. Ils étaient d’autant plus appréciables qu’il les partageait avec Katja dans un environnement magique ! L'éclaireuse avait sur lui cet effet bénéfique de lui faire oublier la plupart de ses soucis lorsqu'elle était dans les parages. Inconsciemment (mais il s'en était bien vite rendu compte), dès qu'elle était près de lui, ses pensées et son regard avaient tendance à se focaliser principalement sur elle. Il ignorait pourquoi, mais cela n'était pas pour lui déplaire, par ailleurs. Et puis, cela l’empêchait de penser à ce qui les attendait. Ce n’était pas pour le rassurer, car il savait que le seigneur mégalomane pourrait très bien les manipuler ou tout simplement attaquer les soldats. Dans ce cas, ils se retrouveraient face à deux ennemis : les humains et les peaux-vertes. Et puis, ce qui était aussi inquiétant, c’était qu’une horde de peaux-vertes en montagne pouvait être très dangereuse, surtout si « malencontreusement », leur nombre était plus important que prévu. Il faudrait jouer très serré, avec beaucoup de prudence, en tout cas. De toute façon, se dit-il, c’était Steiner qui aurait à négocier et à prendre toutes les décisions, lui et Poigno n’étaient là que pour le seconder et diriger leurs hommes sur le plan tactique.
Et puis, surtout, il avait l’impression très nette que quelque chose de très gros et d’extrêmement important lui échappait, et ce depuis qu’il avait été mis au courant de la mission. L’ennui, c’est qu’il ne parvenait pas à se rappeler quoi, et que donc il ne faisait pas part de ses doutes à ses hommes, ni à Poigno ou à Steiner. Il lui semblait qu’il valait mieux ne pas paraître soucieux, cela pouvait miner le moral de la troupe, et tant qu’il ne retrouvait pas ce qu’il avait oublié, il n’aurait servi à rien de se montrer sceptique. Mais il savait au fond de lui, il était sûr et certain que quelque chose clochait…
Modifié en dernier par [MJ] Le Djinn le 02 juil. 2013, 20:51, modifié 2 fois.
Raison : +70 xps/Xp total: 80 xps
Raison : +70 xps/Xp total: 80 xps
Lien fiche wiki : http://warforum-jdr.com/wiki-v2/doku.ph ... ich_hadler
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)

