In Vingt Grands Discours qui ont changé le monde moderne, collectés et commentés à l'attention des plus jeunes , Colloque de l'Université d'Altdorf, p47-52
Si on se réfère à la Geste de l'Indépendance, peu de dates-clefs se rapportent aux discours marquants du Sudenland Libre. La plupart des grand moments de la Geste sont des dates de victoires militaires, juridiques ou politiques ou -plus rarement- de défaites. La mort de la Topenheimer, ennemie jurée de l'indépendance, est par exemple une de ces dates importantes ; c'est un fait que l'histoire s'écrit plus volontiers en lettres de sang qu'à l'encre dont on fait les discours. Et c'est à l'aune de cet espèce de silence des chroniques qu'il convient d'apprécier la portée de l'Appel du 18 Jahrdrung.
Il ne fait aucun doute aujourd'hui, avec le recul que nous permet l'accès à de nombreuses archives, que ce qui parut à l'époque un cri du coeur spontané avait été en réalité soigneusement ciselé dans le secret de l'État-Major de l'Armée de l'Indépendance dans les jours qui précédèrent l'appel. Pour qui a étudié avec un peu de soin cette période, la marque de fabrique de chacun des proches du Baron Von Adeldoch dans le succès de cette opération inédite dans l'Empire est patente, jusqu'aux modes de diffusions qui révèlent aujourd'hui tout le rôle que jouèrent les guildes et les réseaux clandestins de l'Indépendance.
Aussi, quand bien même la force de ce discours - la raison de son succcès - est à chercher dans sa portée universelle, il nous semble important de rappeler au lecteur non averti quelques éléments de contexte. Pour mesurer l'impact considérable qu'eût sur l'Empire cette déclaration, il faut la situer dans le temps et l'espace. A cette époque le Sudenland, état vassal au sein des provinces impériales, connaissait une agitation inédite. La capitale, Pfeidorf, rongée par les émeutes, menaçait sécession. Les troupes wissenlandaises, débordées, devaient faire face au populaire en arme, aux attaques des ennemis de l'Empire, et même aux incursions d'autres Comtés, comme l'Arverland. C'est au milieu de ce chaos qu'Anton Von Adeldoch, chef historique de l'Indépendance condamné à l'exil, choisit de réapparaitre. Amassant ses armées, il remonta vers le Nord, en bateau d'abord ; puis il marcha dans le pays du fort de Staig, où selon la légende une forte troupe en arme l'attendait. Cependant, grâce à l'entregent d'un prêtre de Myrmydia, l'affrontement n'eut pas lieu. A la place, on fit venir l'ensemble des troupes, et les gens du pays, qui portèrent le baron en triomphe, et lui offrirent la tribune dont il rêvait pour s'exprimer.
Grâce aux multiples copies qui furent faites, et aux nombreux crieurs qui s'approprièrent le discours, il nous est parvenu dans un état que l'on peut juger authentique. Des versions légèrement différentes co-existent, et nous donnons ici la version telle qu'elle a été consacrée par la chaire d'études politiques de l'Université de Nuln l'année dernière, non sans nous offrir la liberté d'en couper quelques longueurs sans intérêt. L'homme toujours pressé qu'était Anton Von Adeldoch n'aura certes pas renié cette (légère) outrecuidance. Aussi, sans plus attendre, voici l'appel du 18 Jahrdrung.
Prof. D. Hekle, S. A. K.
Fils du Solland ! Filles du Solland ! Allons [...]
Allons [...] !
Soldats ! Sudenlanders ! Mes frères !
Voyez-vous comme moi ?
Je regarde !
Je regarde autour de moi, et je vois des coeurs et des bras tels que Sigmar les a vu, pour la première fois, il y a deux mille ans de cela !
Ces bras, ces coeurs, sont-ils ceux d'esclaves ?
Regardez-vous ! Ils appartiennent aux guerriers qui soutiennent l'Empire au bout de leur fer. Qui nourrissent l'Empire de leur sueur. Qui souffrent pour l'Empire, génération après génération, cataclysme après cataclysme.
Qui peut dire que de tels bras et de tels coeurs sont ceux d'un peuple d'esclave ?
Ne sommes-nous pas un peuple libre ?
C'est librement que nous avons combattu pour l'Empereur, que nous avons grandi nos troupeaux, semé nos champs, lancé notre industrie à la face du monde.
C'est librement que nous avons reconstruit notre terre dévastée par le fléau vert, pendant que nos voisins se terraient dans leurs forteresses, à Nuln, ou de l'autre côté de la Soll. Encore, et encore.
C'est librement que nous chantons encore et encore la complainte de nos pères pour nous donner cœur à ouvrage.
Qu'ont-ils apporté au juste ces Wissenlanders qui nous mettent au cou le joug des bêtes de trait ?
Qu'ont-ils apporté ? Je vais vous le dire [...]
Ils ont amené l'impôt.
Ah oui. L'impôt par tête de mouton. L'impôt par enfant, par adulte. Comme si les pillages et la vermine nous laissaient loisir d'amasser trop d'argent. Ou part-il cet argent ? Englouti par des folies à Nuln quand c'est ici que nous en aurions besoin ? Pour des défense ? Pour nos enfants ? Pour nos troupeaux ?
Ils ont amené la guerre, en prenant nos frères, nos maris, nos pères, et en les envoyant au loin, se faire tuer sous un uniforme qui n'est pas le nôtre. Tuer, pour des guerres dont nous ne savons rien, sinon que toujours nos régiments sont toujours en première ligne. Le sang Sudenlandais est bon à leur yeux quand il faut le verser sans compter !
Ils ont amené le carnage et le pillage, ils ont amené la peur. En ne gardant ni nos cols ni nos forêts, en nous empêchant de nous défendre, en chassant nos nobles et en confisquant nos terres ils ont ouvert la porte aux bandits et aux peaux vertes.
Comment s'armer si tout notre or part à Nuln ? Qui armer si tous nos hommes valides sont partis à la guerre ? Pourquoi s'armer si nos chefs sont en fuite, pourchassés parce qu'ils osent dire tout haut ce que tout le monde sait dans ce pays, que nous ne sommes plus en sécurité ?
Vous me connaissez. Je n'ai pas l'habitude de mentir, de contourner l'obstacle [...]
La prochaine Whaagh arrive. Je le sais. Vous le savez. Cela, seul les gens du Sud peuvent le sentir dans leurs os. Comment pourraient-ils le savoir ces étrangers qui n'ont jamais payé l'impôt du sang et de l’horreur ? La Whaaagh vient. Elle sera plus terrible que toutes celles qui les ont précédées. Ils viendront avec le feu et la mort comme toujours ils le font, et il nous faudra nous dresser. Nous battre pour nos terres, pour nos femmes, nos enfants, pour nos dieux, pour notre droit à vivre ici, sur la terre de nos ancêtres !
Et où seront les wissenlandais ce jour-là ? Oui je sais que vous et moi nous serons digne de nos ancêtres, que comme Eldred, le dernier de nos Comtes Electeurs, je mourrai au milieu des braves, les armes à la main pour défendre ce qui nous est cher. Avec vous, mes braves ! Mais eux ! Où, seront-ils ces lâches ? Dans les bals de Nuln ? Derrière les murailles, élevées avec l'argent de nos impôts, la sueur de nos hommes, la force de nos bêtes ? Cachés, derrière leur poltronnerie, leur couardise [...]
Sollanders. Sudenlanders. Nous sommes seuls. Nous l'avons toujours été. Ce n'est pas nouveau, et ensemble nous pourrons faire face. Mais comment faire face si nous ne sommes pas même maîtres de notre destin ?
Voyez ce qu'ils ont fait jusqu'à présent. Pas une route, pas un fleuve où ne règnent le brigandage et la piraterie. Pas un col, pas une colline où les orques n'amassent en secret leur malice. Pas un seul pont sans un péage indigne, là où nos parents, et leurs parents avant eux, passaient librement, eux qui avaient bâti ce pont eux-même, et qui en étaient fier !
Déjà, voyant notre faiblesse, l'Averland a envahi la Marche et mis la main sur les plus riches de nos terres.
Déjà, voyant les femmes prendre les armes pour défendre leurs enfants qui ont faim, ils les font tuer à Pfeidorf, ils abattent comme des chiens celles et ceux qui exigent du pain, qui exigent la dignité !
Déjà, voyant que nous ne nous courberons pas, ils tuent, pillent, assassinent. Leurs milices, les ignobles archers, pendent ceux qui n'ont pour seul tort que d'être né sur la plus belle rive de la Sol. Leurs spadassins assassinent mon ami, le margrave Ingelfingen, plus brave et plus noble qu'aucun d'eux ne le sera jamais. Et jusqu'à la Francine, une fille de montagne courageuse comme personne, qui n'avait rien fait d'autre que d'avoir du coeur, et qu'ils ont tué comme ça, pour se prouver qu'ils pouvaient le faire.
Sentez vous comme moi que c'en est assez ?
Peuple du Sudenland, nous ne sommes pas désespérés. Nous sommes en colère. Et ce sont eux qui vont trembler.
Nous avons essayé la paix, et ils nous ont chassé, et répondu les armes à la main. Par deux fois, nous les avons humilié, mais à présent, c’est terminé.
Aujourd'hui en ce 18 Jahrdrung, je déclare notre humiliation terminée. Et vous et moi, nous allons dire stop.
Stop à la corruption venue de Nuln, à l’impuissance, à l’arbitraire. Stop à la lâcheté de ceux qui pactisent, en abandonnant les plus faibles d’entre nous. Stop à l’indignité.
Nous sommes Sudenlanders. Des hommes libres. Et nous allons leur en faire voir.
Moi, Anton von Adeldoch, depuis ces belles collines du fort de Staig, au milieu de la foule de ceux qui résistent, au milieu des milliers d’hommes qui luttent et vainquent l’envahisseur, j'appelle tout le peuple du Sudenland à s'unir pour repousser l'envahisseur, et se donner les moyens de se défendre contre les fléaux qui nous frappent sans que rien ne soit fait.
Oui nous sommes nombreux ! Ils ne connaissent pas notre force. Êtes-vous bien avec moi ? [...]
Au nom de ceux qui résistent et qui tuent déjà pour l’indépendance, j’appelle. J'appelle tous les soldats, miliciens, officiers, membres des services de renseignements et de l'intendance, forgerons et armuriers, fourriers et prêvots, à se mettre immédiatement en relation avec les membres de la resistance locale, afin de venir rejoindre l'Armée du Sudenland libre.
J'appelle chaque citoyen du Sudenland, où qu'il se trouve, à refuser de payer l'impôt Wissenlandais, et toutes les réquisitions forcées. J’appelle à faire bloc face aux menaces, à pendre haut et court tous les agents à la solde de Nuln qui n'accepteront pas ce nouvel état de fait. J’appelle aux armes tous ceux qui sont en âge de le faire pour défendre leur terre, leur famille, et la dignité de notre province.
Désormais le Sudenland est souverain, libre, autonome, et il ne rendra plus de compte à personne hormi aux Sudenlandais et à l'Empereur lui-même !
J'ordonne de mettre en état d'arrestation tous ceux, y compris dans la noblesse, qui refuseront de coopérer avec le nouveau pouvoir en place. J'annonce la destitution du gouvernement des Topenheimers, et de tous ceux qui les servent.
Sudenlanders, la consigne est claire : Pour les lâches, l’exil ! Pour les traîtres, la mort ! Et pour les braves, la liberté !
Sudenlanders ! [...]
Voyez-vous comme moi ! Voici déjà que les forces vives du pays affluent. Voyez combien nous sommes déjà ! Voyez !
Désormais… Désormais pas un écu n'alimentera les orgies de nuln, pas une tête sudenlandaise ne portera le cimier wissenlandais. Le règne de la terreur, le règne de la corruption, le règne des incapables est terminé. Nous prenons le pouvoir. [...]
Ils tenteront de résister. Mais ils ne peuvent rien contre nous, nous sommes si nombreux, et Sigmar est à nos côtés. Oui Sigmar sait notre valeur, à nous l'une des douze tribus de la légende. Comment pourrait-il oublier notre force ? Et comment peuvent-ils, eux, oublier ! [...]
Allons! Aux armes ! Aux armes !
Demain [...] demain, nous marcherons sur Pfeidorf. Dans quelques jours, si Sigmar et Myrmidia le veulent nous mettrons fin au chaos et à la violence des Topenheimer. Définitivement.
Transmettez l'appel ! Qu'ils viennent !
Que tous les hommes valides se joignent à cette marche, que tous les réseaux se mobilisent afin que le Sudenland soit libéré de ses chaînes !
Oui transmettez l'appel !
Le Sudenland libre, mes amis. Un joyau rendu à l'empereur. Nous cesserons d'avoir honte. Nous cesserons d'avoir faim. Nous cesserons nos pleurs. Nous allons nous retrousser nos manches, et faire ce pour quoi le Sudenland est reconnu dans tout le vieux monde...
Nous allons rebâtir notre pays de la destruction. Définitivement.
Soldats ! Êtes-vous avec moi ? Sudenlanders ? Avec moi ?
J'entends vos cris [...] j'entends vos cris ! Et mille voix qui se lèvent ! Mille voix qui se lèvent !
Sudenlanders ! Ce cri est celui de l’espoir ! Demain nous serons à Pfeildorf !
A Pfeildorf !
A Pfeildorf !
[...]
[Anton] La Complainte du Solland
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Anton von Adeldoch, Noble du Sudenland, lien vers l'aventure en cours: http://warforum-jdr.com/phpBB3/viewtopi ... 380#p97380
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Re: [Anton] La Complainte du Solland
Musique d'ambiance
L’Appel du 18 Jahrdrung résonna dans le Sudenland avec une véhémence particulière en cette époque troublée où l’ancienne province était déchirée par la guerre civile, où le peuple grondait contre l’impôt et l’oppression, les troupes gris et blanc du Wissenland voisin battaient la campagne, les bandits infestaient les forêts et le frère combattait le frère. C’était une année sans fin, marquée par les combats, les pillages, les pendaisons. Dans un contexte aussi tourmenté, les paroles fermes et pleines d’espoir du baron de Terre-Noire trouvèrent un écho vibrant dans le cœur de bien des hommes pour qui l’incertitude et l’insécurité dépassaient désormais ce que leur caractère naturellement opiniâtre les autorisait à supporter sous les augures des préceptes de Saint Sigmar Heldenhammer.
Habilement relayé par Cornelius Klein, le Chef de la propagande, le discours d’Anton von Adeldoch se répandit rapidement au-delà de la bourgade de Triftern, jusque dans l’arrière-pays de collines et de vallées qui composaient la terre des Ménogoths d’antan. Sur la place des villages où le wissenlander ne montait pas la garde, les villageois se réunissaient pour écouter cette rumeur qui enflait. La bonne parole de la Cause était portée par ceux en qui les patriotes reconnaissaient déjà les grands noms de l’Indépendance. Dietrich Eberwald le Chef des Renseignements visita les bergeries secrètes qui se cachaient dans la lande. Oswald le Vieux, sous le chêne six fois centenaire d’Ellwangen, appela une foule remontée à défendre les anciennes traditions et les commandements de Taal le Bon-Père. Benito Alberico prêcha les enseignements de Myrmidia dans le salon d’un noble sympathisant et, à Hurlach, le chevalier Vilnus von Wirth et son escorte firent battre tambours entraînant à leur suite une cohorte de jeune gens au sang chaud. Sur son passage, le chevalier de l’Ordre de l’Epée Brisée clamait ce message : « l’Armée arrive, que le Wissenland se retire, le Comte déclare ce pays libre ! »
Partout dans les environs la gronde montait. Le baron, avec son mot juste et sa verve enflammée, venait de jeter une étincelle sur une traînée de poudre. A Pforzen on se rebella contre l’ennemi et une patrouille fut massacrée. Sur la route de Mauchen, une paire d’Archers vint décorer les branches d’un grand noisetier. Les traîtres au pays pendaient là comme un avertissement contre l’envahisseur. Dans les fermes isolées, dans la nuit des hameaux, le père et le fils prenaient l’arc et marchaient pour Triftern. Les jours passaient et les volontaires continuaient d’affluer, toujours plus nombreux. Vêtus de peaux de moutons, couverts de poussière, ils étaient accueillis avec des vivas et des guirlandes de bruyère au son du bignou des bergers. Les drapeaux au soleil couvrirent bientôt le petit village fluvial qui se transforma en un vaste campement militaire, foyer de troupes aussi disparates que bruyantes. Une euphorie générale gagna l’Armée de l’Indépendance. Ils étaient chaque jour plus nombreux et bientôt ils marcheraient sur Pfeildorf ! Rien ne pouvait arrêter les fils du Sudenland, bientôt la victoire serait leur !
Anton von Adeldoch, baron de Terre-Noire et héritier légitime des Comtes-Electeurs de l’ancienne province, était dans son bureau de campagne à l’étage de l’hôtel de ville. A chaque déplacement, il fallait une petite armée de valets pour transporter ses cantines remplies de volumes épais, de plans en désordres et de notes tout aussi nombreuses. Anton, donc, était là, parmi ses montagnes de paperasse, à cajoler distraitement Sölland le griffoneau tandis qu’il écoutait un énième rapport de son Maître-Fourrier visiblement au bord de la dépression nerveuse. Ernest « le Noir » de Lippe, avec ses cernes profonds, avait l’air d’un cadavre que l’on venait de déterrer. Le teint gris et la moustache tremblante, il informait une nouvelle fois son seigneur de la vitesse alarmante à laquelle descendaient les réserves de l’armée en marche. La contribution volontaire des paysans locaux et l’impôt en vivres prélevé dans les environs ne suffisaient plus à nourrir cette troupe d’un demi-millier d’hommes et de dizaines de mulets. Il faudrait bientôt abattre du bétail ou vider chaque cellier pour assurer aux séparatistes la pitance qui les mènerait à Pfeildorf. La main tremblante, il tendait ses dernières conclusions à ce sujet couchées sur un parchemin lorsque quelqu’un frappa à la porte. Le milicien en faction laissa entrer l’un des fidèles Tondeur du baron. L’homme au gilet de laine crue semblait alarmé et marcha droit vers le bureau sans daigner se fendre d’un salut militaire ; les Tondeurs n’étaient pas des soldats, et ne se considéreraient jamais comme tels.
- « M’sieur l’baron ! » dit-il d’une voix éraillée. « J’viens avec des nouvelles du Döppelganger, m’sieur l’baron. Il vous fait dire qu’il peut plus contenir l’Feld-Major, qu’il a plus assez d’hommes. Y s’retire sur les bois au Sud d’Ummenbach mais il a encore l’ennemi aux basques. Mais c’pô tout m’sieur l’baron : y dit qu’le Feld-Major y est pas dans la Marche, mais plutôt qu’y r’monte avec d’autres troupes à marche forcée vers le Nord, vers ici m’sieur l’baron. Vindiou, il arrive ! Y s’ra là d’ici trois jours au plus tard. »
Le Noir, à côté, manqua de s’estomaquer et secoua la tête.
- « Si Von Holtzendorff se presse autant pour nous rattraper, il ne peut le faire qu’avec une mince partie de son armée. » Il se tourna vivement vers le bureau d’Anton. « Monsieur le comte, il nous sous-estime certainement et s’avance sans ses mortiers et en laissant derrière lui une force pour poursuivre Bernhard Dinkel. C’est le moment de frapper et d’en finir avec ces wissenlanders une bonne fois pour toute ! » Lui d’ordinaire stoïque, il s’emporta et frappa du poing sur le rebord du bureau, faisant sursauter puis feuler le griffonneau.
Dans sa hâte, Ernest de Lippe oubliait probablement l’un des rapports pourtant devant lui, enfoui dans une pile de ses semblables, et qui indiquait que d’importants renforts ennemis s’étaient massés à Meissen plusieurs semaines auparavant avant de franchir la Söll pour entrer dans le Sudenland. Anton savait de source sûre que cette nouvelle armée, qui comprenait au moins six compagnies de troupes provinciales, se trouvait dans les environs de Sexau encore quelques jours auparavant. Du reste, il n’avait toujours reçu de missive de la part de ses contacts à Pfeildorf, ce qui ne pouvait qu’être alarmant. Il lui fallait désormais décider de la marche à suivre : voulait-t-il réunir l’état-major qui lui restait sur place pour débattre de la suite des opérations ? Voulait-il fuir le Feld-Major ou l’affronter enfin ? Chaque manœuvre devait être calculée : une retraite vers le Nord ou même une marche forcée vers Pfeildorf faisait courir le risque d’une collision avec l’armée arrivée en renforts. Séparées, cette force et celle du Feld-Major représentaient un adversaire à la mesure de l’Armée du Sudenland. Mais que penser si elles opéraient une jonction ? Sans compter la situation logistique tendue de la Cause, la garnison du fort de Staig tout proche et tous les potentiels inconnus dans cette terrible équation. Se dérober encore ou enfin livrer bataille, telle était la question.
Plus tard dans la journée c’est Gottfried Trapp de Saverne, le fantasque astromancien du baron qui vint trouver ce dernier. Le sorcier avait lui aussi l’air soucieux, à croire que les conseillers personnels d’Anton n’étaient là que pour lui apporter de mauvaises nouvelles. Sur le ton de celui qui se veut discret, le sorcier en robes bleues se confia au chef des rebelles.
- « Monsieur le baron, mes calculs sont formels. Je tâchais d’identifier la perturbation magique que je percevais dans nos rangs et je l’ai désormais identifiée ! La marge d’erreur de ma résolution n’est que d’1 pour 1 000 000 000 si l’on en croit les partisans du théorème de la Faille de Fulbitère qui comme chacun sait fait force de loi chez les gens instruis. » Comme à son habitude, Gottfried digressait et il fallait sans doute que Anton le rappelle à l’ordre s’il voulait en finir avec le crépuscule. « Oui. Eh bien baron … Sachez que d’après mes observations, les fluctuations aethyriques se concentrent particulièrement autour de l’un de vos aides de camp, notamment lorsque Mannslieb brille dans le ciel. Oui baron, vous m’avez bien entendu ! Dans votre entourage immédiat ! Le jeune garçon s’appelle Moriss. »
Moriss était en effet l’une des nombreuses petites mains qui gravitaient autour du baron pour s’occuper de ses affaires courantes : monter sa tente, déplacer son mobilier, remplir sa cruche de vin et sa coupe de fruits, vider son pot de chambre et même nourrir Sölland, son griffon. Ils étaient tels les petits rouages invisibles de cette machine grinçante qu’était l’Armée du Sudenland Libre, s’assurant que le pilote de ce colosse fumant ne manquait de rien et ne perdait pas d’énergie à faire son lit ou à trouver une pomme à se mettre sous la dent.
Ce nom n’était pas inconnu à Anton. En fouillant sa mémoire pour y pêcher le menu fretin des informations qu’il pensait peu pertinentes au milieu du banc de toutes celles qui demandaient sa réflexion immédiate, le baron remonta le visage d’un jeune homme d’à peine vingt ans qui accompagnait les rebelles depuis le tout début de l’insurrection armée à proprement dite, avant même la bataille du Bois-aux-Trèfles. Un garçon aux traits interchangeable, un quidam parfait, probablement rouquin comme savent l’être parfois les sudenlanders et qui, un jour, lui avait marché sans faire exprès sur le bout de la botte en lui servant son civet de lièvre. Le valet s’était excusé, comme gêné d’avoir attiré l’attention sur lui, et s’était hâté de retourner dans la tente attenante faisant office de cuisine de campagne pour l’état-major. Oui, un personnage quelconque, qui prenait soudainement une importance toute autre. Car dans les souvenirs flous d’Anton, une chose était claire : le jeune Moriss n’était ni un sorcier, ni un être de magie.
Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois. Je vis avec mes gens, loin de la folie des hommes. La nuit je vole dans les sombres profondeurs de la forêt. Mon regard d'acier partout se pose, et sans bruit, comme le vent, je file entre les branches des arbres séculiers. Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois.

