[Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostlandais
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Katja Endrafen
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Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
La soirée se passa aussi banalement que prévu : mes innocentes invitations à mettre quelques pièces en jeu après une ou deux parties furent systématiquement déclinées, quelque soit le nombre de fois où j'insistais au travers d'un regard de bête blessée. Ça ne prenait pas : je n'avais pas été la seule à piller les boutiques et la bourse de mes camarades était généralement aussi désespérément plate que la mienne, alors comme me le fit remarquer un certain Wilfried, je n'avais plus qu'à m'asseoir sur mes dés : au lieu de quoi j'opérais une retraite grimaçante en direction de mon lit, bien décidée à ne plus adresser la parole à un seul homme jusqu'au lendemain matin.
Matin copieusement arrosé de pain et d’œufs. J'avais beau avoir décrété qu'aujourd'hui, je tirerais une tête à en faire pleurer des pierres, ma bonne humeur naturelle reprenait le dessus : surtout devant le petit-déjeuner. Mes voisins de table observèrent avec un sourire que c'était le seul repas où je fermais enfin mon clapet et que tout compte fait, le silence n'était pas si désagréable que ça une fois de temps, tant j'étais occupée à vider et remplir mon assiette à une égale vitesse. Et de fait, ils n'avaient pas tort, d'autant plus que je ne répliquais même pas (une fois n'est pas coutume). Dire que je n'avais jamais aussi bien mangé qu'à l'armée était la plus stricte vérité, et je me considérais d'un œil nouveau : on n'effaçait pas presque vingt-cinq ans de privations en quelques mois, mais même si mon corps portait encore les marques faméliques de la misère, je m'étais quelque peu remplumée. Exercice et bonne chère faisant bon ménage, je m'épanouissais avec la vigueur de la jeunesse, et la phénomène s'accompagnait d'un bien-être nouveau mais bienvenu.
Comme quoi, mieux vaut être le chien de berger de l'histoire que le loup dans les bois, libre mais crevant de faim.
Me contentant de dédier un « Mais che fous ehherde » la bouche pleine à mes pairs hilares, je finis tout de même par quitter la table avec l'impression de renaître et abordant la journée à venir d'un bon pied ! Bon pied qui coula aussitôt lorsque mes yeux se posèrent sur un certain caporal, suivant le capitaine Steiner avec sur le visage une expression assez orageuse pour faire passer la mer des Griffes comme une flaque candide. Aurait-on pu parler avec les yeux, comme le prétendent les poètes, que Friedrich aurait pu desceller les pierres d'un château en les engueulant, j'étais prête à y parier ma solde. Ce n'était pas tant de la colère que de la douleur qui se lisait au fond de ses prunelles métalliques, et qu'on me croie sur parole, je savais ce qu'était le regard d'un homme en peine.
« Katz, amène-toi par ici, tu veux ? Patrouille numéro trois ! » m'appela-t-on plus loin, détournant mon attention du gradé.
« J'aurais dû m'appeler Wilhelm tiens ! Je suis sûr que les patrouilles sont organisées par ordre alphabétique ! » ronchonnai-je en obtempérant.
« Tu sur-estimes le taux d'alphabétisation du régiment, mon vieux. Allez, grouille. »
Ainsi rejoignis-je mes cinq camarades pour une ronde à l'ouest de la ville. J'adressais un regard d'envie aux devantures que nous longeâmes, observant la tonne d'articles dont je n'aurais rien su faire mais qu'il me chatouillait étrangement les doigts d'acquérir, d'une façon ou d'une autre. Ce que certains auraient qualifié de rapacité de pie, je l'appelais curiosité matérielle.
Quoi de mieux pour digérer qu'une balade ? C'est ce que je me disais avant qu'on ne sorte de Salkalten pour approcher du campement de réfugiés symbolisant le milieu de notre parcours : l'insouciance qui m'avait poussée à badiner à l'aller s'envola d'un seul coup.
Je vis des abris de fortune, des appentis érigés à la va-vite et des toiles souvent trouées tendues pour accueillir le trop-plein de rescapés. Tout en déambulant au milieu des allées de terre creusées par l'incessant remous d'hommes et de femmes désespérés, j'eus tout le loisir de contempler les conséquences du passage de ce qu'on appelait la tempête du chaos : des citoyens qui se retrouvaient d'un jour à l'autre jetés en pâture au monde, chassés de villes brûlées et laissés à la merci du premier malandrin venu. Avec honte, je remarquais que j'aurais pu être le malandrin en question, même si je pouvais me vanter de n'avoir jamais assassiné quiconque n'en voulait pas à ma vie. Rares étaient ceux à provenir du même village car rares étaient ceux ayant eu la chance de réchapper d'une attaque, et la bonne intelligence autant que l'instinct de survie les avaient poussés à s'entraider sans trop d'arrières-pensées, même si la méfiance se lisait dans leur démarche. Les mieux lotis avaient pu compter sur des madriers et d'autres matériaux de récupération, peut-être laissés à leur disposition par les autorités ; d'autres se contentaient de se servir de biens n'ayant jamais été conçus pour un tel usage, confectionnant des refuges difformes avec des tonneaux, des tables et même des charrettes : tout ce qui était de bois ou de corde était immédiatement accaparé pour être incorporé à l'ensemble. Certains refuges prenaient des allures de bric-à-brac branlant, et ne tiendraient pas l'hiver. Un malaise sourd me saisit en repensant à la façon dont je m'étais goinfrée le matin, avant que je ne secoue la tête avec colère : je m'en étais sortie, d'une certaine façon, et je n'avais aucune raison de m'en vouloir.
En parlant d'en vouloir à quelqu'un...
« Au lieu d'admirer l'architecture locale, y en aurait pas un qui pourrait m'éclairer sur l'humeur du caporal Hadler ? Je ne sais pas pourquoi, je lui ai trouvé des airs d'ours en rogne, ce matin. »
« Tiens, c'est vrai que tu n'as pas traîné très tard hier, toi. »
« Même qu'on s'est dit tiens, Katz réserve une crasse à Friedrich pour l'accueillir à son retour, il a dû partir préparer un mauvais coup. On a eu peur pour ta vie lorsqu'on l'a vu rentrer » sur-enchérit mon voisin de devant par-dessus son épaule, « parce que le mauvais coup c'est plus toi qui l'aurait mangé. »
« Mais il ne partait pas voir... sa femme, ses enfants, hier ? » hasardai-je prudemment.
« C'est pas ce qui empêcherait un soldat de tirer une sale gueule, au contraire » me parvint malicieusement une remarque à l'arrière.
« 'Crois pas qu'il soit marié. Non, à ce que j'ai compris il partait voir sa mère à... je ne sais plus où, un village dans le coin. Le capitaine lui a refilé une chariotte pour le trajet. Ça a dû mal se passer. »
« Mal se passer ? Vachement extra-mal façon soupe aux anchois, mon gars. Tu te souviens de ses yeux au retour ? J'ai cru qu'on avait essayé de le pendre. Non, je ne sais pas ce qu'il lui est arrivé, mais il était pas bien Friedrich. L'air mauvais, même. »
De sages hochements de la tête accueillirent cette remarque, et je m'en voulus soudainement à mort. J'avais eu une réaction d'un rare crétinisme, à m'enfermer en maudissant tous les Hadler de la terre au moment où le caporal était manifestement au plus mal, si les hommes n'exagéraient pas ce qu'ils me racontaient ! J'esquissais une mimique dégoûtée au souvenir de ma jalousie brûlante et des pensées blasées que j'avais eues. La dernière chose que je voulais voir, c'était bien le spectacle d'un Friedrich accablé, et je me promis d'y remédier au plus tôt avec peut-être un soupçon de délicatesse supplémentaire, par-rapport à mon attitude habituelle. Il ne s'agissait pas de froisser la sensibilité manifestement écorchée du caporal, et de recevoir un poing enthousiaste dans les naseaux. La dernière bagarre à laquelle j'avais eu droit (davantage en tant qu'épouvantail ou piñata, dirait Poigno, que participante) me laissait un assez mauvais souvenir, ainsi qu'une nouvelle façon d'aborder le caractère des hommes du guet : le caporal n'avait-il pas été milicien d'ailleurs ?
« Finit de bavasser : on en a assez vu ici, on peut repartir à la caserne. »
J'approuvais du chef, et nous tournâmes les talons pour reprendre le chemin inverse. J'ignorais cette fois les malheurs de mes compatriotes alentour, uniquement concentrée sur ceux de mon supérieur favori (ce qui épargna au reste de la patrouille une reprise de mes plaisanteries douteuses, chose qui les incita à s'enquérir prudemment de la façon dont je digérais mon petit-déjeuner d'ogre).
Nous arrivâmes au moment où Steiner, Ertezi et Friedrich sortaient justement de dessous une tente proprette et exiguë, dont le rabat soulevé laissait apercevoir une table supportant des papiers, ou une carte, ou un savant mélange des deux qui semblait donner aux officiers une bonne partie de leur prestige (du moins, si j'en jugeais à l'air satisfait qu'ils arboraient après avoir tracé toutes sortes de lignes imaginaires dessus). Mon chef de patrouilla alla faire son bref rapport : pour ma part, je restais un peu à l'écart en guettant le moment où l'Ostlandais se détacherait de ses pairs galonnés. Lorsque le moment se présenta, j'allais d'un pas vif me planter devant lui, et c'est à peine s'il ne me marcha pas dessus : c'est à partir de cette seconde précise que toute mon assurance prit la tangente, plus rapidement qu'un corniaud auquel on jetterait une pierre.
Confiance traîtresse, jamais là quand on en a besoin ! Et lorsqu'elle se manifeste, elle aurait plus souvent mieux fait d'aller voir ailleurs si j'y étais.
Je me dandinais d'un pied sur l'autre, terriblement consciente d'être sur son chemin et qu'il n'était pas spécialement d'humeur à supporter ma fantaisie.
« Friedrich, bon... » Déglutition pénible. « Ça ne va pas fort, hein ? »
Je me sentis tellement ridicule en prononçant ces mots. Plus tôt, j'avais bien vu que ses yeux étaient encore cernés du pourpre des larmes, peignant le gris de ses iris inflexibles d'une désagréable teinte. La colère que j'éprouvais subitement envers moi-même raviva ma résolution, et je fronçais les sourcils.
« Je ne sais pas si le cœur est le plus important pour un soldat, ni même pour un humain » répétai-je d'une voix déterminée les mots que nous avions échangés, tapotant sa poitrine avec mes doigts minces qu'il aurait pu briser si le contact l'avait agacé. « Mais un Friedrich sans son cœur, ça n'existe pas. Je ne sais pas quel genre de peine il y a là-dedans, mais je sais qu'il te faut juste du temps pour lui botter le derrière. »
Les paroles qui franchissaient mes lèvres pouvaient être de Katz ou de Katja : mais je savais bien laquelle des deux était la plus motivée à ce qu'il les entende.
« Et puis... hum... » Ma confiance s'évanouissait à nouveau, et je m'écartais de son passage avec un haussement d'épaules, baissant les yeux. « Si tu oublies comment on sourit, viens me chercher, on se fera une soirée entre mecs : je te rappellerais comment on fait. »
Matin copieusement arrosé de pain et d’œufs. J'avais beau avoir décrété qu'aujourd'hui, je tirerais une tête à en faire pleurer des pierres, ma bonne humeur naturelle reprenait le dessus : surtout devant le petit-déjeuner. Mes voisins de table observèrent avec un sourire que c'était le seul repas où je fermais enfin mon clapet et que tout compte fait, le silence n'était pas si désagréable que ça une fois de temps, tant j'étais occupée à vider et remplir mon assiette à une égale vitesse. Et de fait, ils n'avaient pas tort, d'autant plus que je ne répliquais même pas (une fois n'est pas coutume). Dire que je n'avais jamais aussi bien mangé qu'à l'armée était la plus stricte vérité, et je me considérais d'un œil nouveau : on n'effaçait pas presque vingt-cinq ans de privations en quelques mois, mais même si mon corps portait encore les marques faméliques de la misère, je m'étais quelque peu remplumée. Exercice et bonne chère faisant bon ménage, je m'épanouissais avec la vigueur de la jeunesse, et la phénomène s'accompagnait d'un bien-être nouveau mais bienvenu.
Comme quoi, mieux vaut être le chien de berger de l'histoire que le loup dans les bois, libre mais crevant de faim.
Me contentant de dédier un « Mais che fous ehherde » la bouche pleine à mes pairs hilares, je finis tout de même par quitter la table avec l'impression de renaître et abordant la journée à venir d'un bon pied ! Bon pied qui coula aussitôt lorsque mes yeux se posèrent sur un certain caporal, suivant le capitaine Steiner avec sur le visage une expression assez orageuse pour faire passer la mer des Griffes comme une flaque candide. Aurait-on pu parler avec les yeux, comme le prétendent les poètes, que Friedrich aurait pu desceller les pierres d'un château en les engueulant, j'étais prête à y parier ma solde. Ce n'était pas tant de la colère que de la douleur qui se lisait au fond de ses prunelles métalliques, et qu'on me croie sur parole, je savais ce qu'était le regard d'un homme en peine.
« Katz, amène-toi par ici, tu veux ? Patrouille numéro trois ! » m'appela-t-on plus loin, détournant mon attention du gradé.
« J'aurais dû m'appeler Wilhelm tiens ! Je suis sûr que les patrouilles sont organisées par ordre alphabétique ! » ronchonnai-je en obtempérant.
« Tu sur-estimes le taux d'alphabétisation du régiment, mon vieux. Allez, grouille. »
Ainsi rejoignis-je mes cinq camarades pour une ronde à l'ouest de la ville. J'adressais un regard d'envie aux devantures que nous longeâmes, observant la tonne d'articles dont je n'aurais rien su faire mais qu'il me chatouillait étrangement les doigts d'acquérir, d'une façon ou d'une autre. Ce que certains auraient qualifié de rapacité de pie, je l'appelais curiosité matérielle.
Quoi de mieux pour digérer qu'une balade ? C'est ce que je me disais avant qu'on ne sorte de Salkalten pour approcher du campement de réfugiés symbolisant le milieu de notre parcours : l'insouciance qui m'avait poussée à badiner à l'aller s'envola d'un seul coup.
Je vis des abris de fortune, des appentis érigés à la va-vite et des toiles souvent trouées tendues pour accueillir le trop-plein de rescapés. Tout en déambulant au milieu des allées de terre creusées par l'incessant remous d'hommes et de femmes désespérés, j'eus tout le loisir de contempler les conséquences du passage de ce qu'on appelait la tempête du chaos : des citoyens qui se retrouvaient d'un jour à l'autre jetés en pâture au monde, chassés de villes brûlées et laissés à la merci du premier malandrin venu. Avec honte, je remarquais que j'aurais pu être le malandrin en question, même si je pouvais me vanter de n'avoir jamais assassiné quiconque n'en voulait pas à ma vie. Rares étaient ceux à provenir du même village car rares étaient ceux ayant eu la chance de réchapper d'une attaque, et la bonne intelligence autant que l'instinct de survie les avaient poussés à s'entraider sans trop d'arrières-pensées, même si la méfiance se lisait dans leur démarche. Les mieux lotis avaient pu compter sur des madriers et d'autres matériaux de récupération, peut-être laissés à leur disposition par les autorités ; d'autres se contentaient de se servir de biens n'ayant jamais été conçus pour un tel usage, confectionnant des refuges difformes avec des tonneaux, des tables et même des charrettes : tout ce qui était de bois ou de corde était immédiatement accaparé pour être incorporé à l'ensemble. Certains refuges prenaient des allures de bric-à-brac branlant, et ne tiendraient pas l'hiver. Un malaise sourd me saisit en repensant à la façon dont je m'étais goinfrée le matin, avant que je ne secoue la tête avec colère : je m'en étais sortie, d'une certaine façon, et je n'avais aucune raison de m'en vouloir.
En parlant d'en vouloir à quelqu'un...
« Au lieu d'admirer l'architecture locale, y en aurait pas un qui pourrait m'éclairer sur l'humeur du caporal Hadler ? Je ne sais pas pourquoi, je lui ai trouvé des airs d'ours en rogne, ce matin. »
« Tiens, c'est vrai que tu n'as pas traîné très tard hier, toi. »
« Même qu'on s'est dit tiens, Katz réserve une crasse à Friedrich pour l'accueillir à son retour, il a dû partir préparer un mauvais coup. On a eu peur pour ta vie lorsqu'on l'a vu rentrer » sur-enchérit mon voisin de devant par-dessus son épaule, « parce que le mauvais coup c'est plus toi qui l'aurait mangé. »
« Mais il ne partait pas voir... sa femme, ses enfants, hier ? » hasardai-je prudemment.
« C'est pas ce qui empêcherait un soldat de tirer une sale gueule, au contraire » me parvint malicieusement une remarque à l'arrière.
« 'Crois pas qu'il soit marié. Non, à ce que j'ai compris il partait voir sa mère à... je ne sais plus où, un village dans le coin. Le capitaine lui a refilé une chariotte pour le trajet. Ça a dû mal se passer. »
« Mal se passer ? Vachement extra-mal façon soupe aux anchois, mon gars. Tu te souviens de ses yeux au retour ? J'ai cru qu'on avait essayé de le pendre. Non, je ne sais pas ce qu'il lui est arrivé, mais il était pas bien Friedrich. L'air mauvais, même. »
De sages hochements de la tête accueillirent cette remarque, et je m'en voulus soudainement à mort. J'avais eu une réaction d'un rare crétinisme, à m'enfermer en maudissant tous les Hadler de la terre au moment où le caporal était manifestement au plus mal, si les hommes n'exagéraient pas ce qu'ils me racontaient ! J'esquissais une mimique dégoûtée au souvenir de ma jalousie brûlante et des pensées blasées que j'avais eues. La dernière chose que je voulais voir, c'était bien le spectacle d'un Friedrich accablé, et je me promis d'y remédier au plus tôt avec peut-être un soupçon de délicatesse supplémentaire, par-rapport à mon attitude habituelle. Il ne s'agissait pas de froisser la sensibilité manifestement écorchée du caporal, et de recevoir un poing enthousiaste dans les naseaux. La dernière bagarre à laquelle j'avais eu droit (davantage en tant qu'épouvantail ou piñata, dirait Poigno, que participante) me laissait un assez mauvais souvenir, ainsi qu'une nouvelle façon d'aborder le caractère des hommes du guet : le caporal n'avait-il pas été milicien d'ailleurs ?
« Finit de bavasser : on en a assez vu ici, on peut repartir à la caserne. »
J'approuvais du chef, et nous tournâmes les talons pour reprendre le chemin inverse. J'ignorais cette fois les malheurs de mes compatriotes alentour, uniquement concentrée sur ceux de mon supérieur favori (ce qui épargna au reste de la patrouille une reprise de mes plaisanteries douteuses, chose qui les incita à s'enquérir prudemment de la façon dont je digérais mon petit-déjeuner d'ogre).
Nous arrivâmes au moment où Steiner, Ertezi et Friedrich sortaient justement de dessous une tente proprette et exiguë, dont le rabat soulevé laissait apercevoir une table supportant des papiers, ou une carte, ou un savant mélange des deux qui semblait donner aux officiers une bonne partie de leur prestige (du moins, si j'en jugeais à l'air satisfait qu'ils arboraient après avoir tracé toutes sortes de lignes imaginaires dessus). Mon chef de patrouilla alla faire son bref rapport : pour ma part, je restais un peu à l'écart en guettant le moment où l'Ostlandais se détacherait de ses pairs galonnés. Lorsque le moment se présenta, j'allais d'un pas vif me planter devant lui, et c'est à peine s'il ne me marcha pas dessus : c'est à partir de cette seconde précise que toute mon assurance prit la tangente, plus rapidement qu'un corniaud auquel on jetterait une pierre.
Confiance traîtresse, jamais là quand on en a besoin ! Et lorsqu'elle se manifeste, elle aurait plus souvent mieux fait d'aller voir ailleurs si j'y étais.
Je me dandinais d'un pied sur l'autre, terriblement consciente d'être sur son chemin et qu'il n'était pas spécialement d'humeur à supporter ma fantaisie.
« Friedrich, bon... » Déglutition pénible. « Ça ne va pas fort, hein ? »
Je me sentis tellement ridicule en prononçant ces mots. Plus tôt, j'avais bien vu que ses yeux étaient encore cernés du pourpre des larmes, peignant le gris de ses iris inflexibles d'une désagréable teinte. La colère que j'éprouvais subitement envers moi-même raviva ma résolution, et je fronçais les sourcils.
« Je ne sais pas si le cœur est le plus important pour un soldat, ni même pour un humain » répétai-je d'une voix déterminée les mots que nous avions échangés, tapotant sa poitrine avec mes doigts minces qu'il aurait pu briser si le contact l'avait agacé. « Mais un Friedrich sans son cœur, ça n'existe pas. Je ne sais pas quel genre de peine il y a là-dedans, mais je sais qu'il te faut juste du temps pour lui botter le derrière. »
Les paroles qui franchissaient mes lèvres pouvaient être de Katz ou de Katja : mais je savais bien laquelle des deux était la plus motivée à ce qu'il les entende.
« Et puis... hum... » Ma confiance s'évanouissait à nouveau, et je m'écartais de son passage avec un haussement d'épaules, baissant les yeux. « Si tu oublies comment on sourit, viens me chercher, on se fera une soirée entre mecs : je te rappellerais comment on fait. »
- Friedrich Hadler
- PJ
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Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Le caporal, une fois rentré à Salkalten, rendit à son supérieur la carriole que ce dernier li avait généreusement prêtée, puis partit directement se coucher. Il n’avait pas faim, pas la tête à se laver et n’avait envie de voir personne, et certainement pas le soldat Katz et ses plaisanteries ! La peine de la perte de sa mère était toujours aussi vive. Quiconque viendrait le troubler dans son deuil sans une bonne raison de le faire serait fermement reçu. D’ailleurs, au fond de lui, Friedrich espérait un peu que quelqu’un serait assez idiot pour venir l’embêter, et lui fournir ainsi l’occasion de passer ses nerfs. Il comptait bien sur Katz pour jouer ce rôle dans lequel il excellait habituellement. C’était de la méchanceté pure et égoïste, mais Hadler ne s’en rendait même plus compte. Il s’était totalement renfermé sur lui-même, sur sa haine et sur ses sombres projets de vengeance. La seule raison pour laquelle il n’avait pas déserté pour se lancer à la poursuite de son père et son frère, l’épée à la main, c’était qu’il estimait qu’en restant dans l’armée, il aurait plus de chance de les revoir tôt ou tard et plus de pouvoir pour se venger.
En attendant, allongé tout habillé dans son lit, il ressassait sans cesse ses sombres pensées, et revivait en boucle le moment où il était entré et avait découvert le corps et l’assassin, et tout c’était passé ensuite. Il pleura, sans retenue une bonne partie de la nuit, et ne parvint pas à trouver le sommeil avant le petit-matin. Des larmes de rage, de tristesse et de douleur. Des larmes amères qu’il ne chercha pas à cacher. Quand enfin il s’endormit, ce n’était que d’un demi-sommeil peu réparateur et très agité. Des rêves, ou plutôt des cauchemars le hantèrent, dans lesquels le sujet de sa mère massacrée sous ses yeux revenait toujours à diverses époques de sa vie et de diverses manières.
Quand le capitaine le réveilla le lendemain, Friedrich était fourbu, ce qui n’arrangea rien à son humeur et à la noirceur de ses pensées. La nuit ne l’avait nullement reposé, ni appaisé. Au contraire, il était d’humeur si massacrante qu’il avait envie de hurler contre tout le monde et de frapper à coups de poings le premier venu, avec ou sans bonne raison. Son esprit était aussi fatigué que son corps, mais il pu trouver assez de contenance et de raison pour se retenir de déclencher une bagarre. Autre signe que quelque chose n’allait pas chez Hadler : pour une fois, il paraissait négligé, il avait des cernes sous les yeux, et son uniforme était froissé et poussiéreux. Au moment de faire ses prières, il snoba volontairement Shallya à qui il avait si souvent demandé de protéger sa mère, et se concentra uniquement sur les dieux qui allaient dans le sens de sa haine. Sa prière à Myrmidia fut particulièrement violente, tout comme celle adressée à Verena. Dans l’une, il demandait à la déesse de lui donner la force de massacrer sans aucune pitié tous ceux qui se dresseraient sur son chemin pour l’empêcher d’accomplir ses objectifs, et dans l’autre, il suppliait la déesse de la justice de mettre à sa portée son père, son frère et la mère de ce dernier pour qu’il leur fasse ressentir à tous un peu de la douleur qu’il avait lui-même ressentie avant de les tuer et de les jeter en pâture aux porcs, comme ils le méritaient.
La colère du soldat, qui avait monté toute la nuit, et encore le matin, s’accumula à tel point qu’il se sentait comme un tonneau de poudre prêt à exploser à la moindre étincelle. Et il avait de faire du mal à quelqu’un, de le faire souffrir, de déverser sa colère, sa haine et son impuissance sur un exutoire. Sa propre douleur, insupportable, lui semblerait déjà plus juste si d’autres que lui souffraient aussi. Qu’importe qui, quelqu’un devrait payer, aujourd’hui. Un mendiant, un voleur, ou n’importe quel petit hors-la-loi minable, voire même un soldat indiscipliné s’il n’avait rien de mieux à se mettre sous la dent. Et s’il y avait une séance d’entraînement, il aurait la possibilité de cogner fort, très fort. Pour joindre l’utile à l’agréable, il pensa aller patrouiller dans les quartiers chauds, et chercher par tous les moyens (et surtout par la force) auprès de la population ce qu’il était advenu des Aerdan. Les villageois de Klirduc lui avaient dit qu’ils étaient partis pour Salkalten, il y avait dix ans de cela. Si le diable était avec Friedrich, Mélanie et son fils y seraient encore.
Malheureusement, il semblait que le capitaine ait d’autres projets pour ses caporaux que de patrouiller et de s’entraîner cette journée là. Au contraire, il les convia dans sa tente pour leur présenter leur prochaine mission qui les mènerait dans les monts du milieu. Un endroit dangereux et isolé, mais surtout un endroit éloigné de la ville dans laquelle Friedrich comptait bien enquêter. Mais il était obligé de travailler s’il ne voulait pas être mis aux arrêts. De mauvaise grâce, il écouta le compte-rendu de Steiner et se pencha pour observer la carte. Celle-ci n’avait pas été remise à jour depuis la récente invasion du chaos, pendant laquelle la quasi-totalité des villes du centre de l’Ostland avaient été rasées, à l’exception de celles trop isolées géographiquement, pour lesquelles l’armées d’Archaon n’avait pas fait d’inutiles détours. A l’emplacement des villes détruites, on trouvait maintenant des camps de réfugiés où régnait la loi du plus fort. Le capitaine leur avait donné une semaine pour préparer un voyage de près de 200 miles (soit plus de 320 kilomètres) à vol d’oiseau. Et comme il était totalement impossible à un régiment de traverser les bois dangereux et de survoler les montagnes, il faudrait utiliser les routes, ce qui rallongerait considérablement le trajet. En utilisant un compas pour reporter la distance Salkalten – Mierach par la route (et encore, Mierach n’était pas la destination finale), Friedrich trouva un distance de 250 miles (400 kilomètres) par le chemin le plus court (passer à l’Est ou à l’Ouest de « North Spur » ne changeait rien à la distance).
Une troupe de soldats à pied pouvait normalement parcourir en un jour 20 kilomètres, quelles que soient les conditions et leur charge, à marche normale (faire tout le trajet à marche forcée -ce qui doublait l’allure, passant à 40 kilomètres parcourus par jour- était suicidaire : les soldats mourrait de fatigue et les blessures aux pieds immobiliseraient la troupe). En tablant sur un climat et une météo favorable, sur un ravitaillement parfait et sur l’absence totale d’opposition ou d’évènement imprévu sur la route (ce qui était un schéma théorique presque impossible dans la réalité), sur un chargement moyen des hommes, on pouvait espérer porter cette vitesse de marche normale à 25 à 30 kilomètres par jour, sans trop augmenter le risque de fatigue extrême et de blessure. Ceci-dit, en montagne, les kilomètres parcourus étaient divisés par deux, en raison de la dénivelée et du risque plus important de blessure dû à la moins bonne qualité de la route et à l’effort plus important demandé. Le trajet en montagne jusqu’à Mierach était d’environ 80 kilomètres (sur les 400 totaux), qui devaient donc compter double dans le calcul.
Sur la base de ces chiffres, et si l’on tablait donc sur une avancée de 20 kilomètres par jour, on obtenait donc 24 jours de marche pour se rendre jusqu’à Mierach. Si l’on pressait un peu le pas (25km/jour et deux fois moins en montagne), sans prendre trop de risques, on pouvait descendre l’estimation à environ 20 jours de marche, et cela uniquement si l’on suivait la route la plus directe.
Par chance, il semblait bien à Friedrich que le plus court serait aussi presque le mieux. De Salkalten, ils prendraient au Sud sur 30 kilomètres, en suivant la route jusqu’à ce qu’ils parviennent à la route Middenheim-Erengard, qu’ils emprunteraient en direction d’Erengard, pendant 50 kilomètres. Là, ils prendraient au Sud, la route vers Ferlangen, sur 40 kilomètres, avant de bifurquer vers Bökenhof pour leur premier ravitaillement. Cela faisait faire un détour rallongeant la route d’une vingtaine de kilomètres (2X 10 kilomètres).
Cette première étape serait à priori relativement facile, puisqu’il y avait surtout de la plaine à parcourir, et l’on pourrait marcher rapidement, sans risques d’être surpris par une attaque de monstres. D’autant que cette route était assez fréquentée. Le caporal pensa donc la scinder en 5 jours. Le premier, ils rejoindraient l’embranchement de la route de Salkalten avec la route Erengard-Middenheim (soit 30 kilomètres à parcourir), où ils monteraient le bivouac, l’endroit étant très fréquenté et donc très sûr pour une troupe armée d’une cinquantaine d’hommes. Le deuxième et le troisième jour, la cadence de marche diminuerait à 25 kilomètres, avec des campements toujours aussi sûrs sur le bord de la route principale. Le quatrième jour, ils parcourraient 25 kilomètres, en direction du Sud, et camperaient sur la route. Le campement serait toujours aussi sécurisé, car la Marche Nord (le lieu où ils camperaient) était une vaste plaine. Enfin, le cinquième jour, ils parcourraient 25 kilomètres et s’arrêteraient à Bökenhof pour bivouaquer et ravitailler en toute sécurité.
Mais les soldats n’auraient pas le temps de s’attarder dans la ville, car la deuxième étape du voyage commencerait le sixième jour, et elle serait plus dangereuse. En effet, Bökenhof marquait le début de la forêt des ombres, qui s’étendaient au Sud. Cette deuxième étape était simple sur la carte : après être retournés sur la route principale (10 kilomètres), les soldats descendraient tout droit au Sud jusqu’à Ferlangen (120 kilomètres). En tout 130 kilomètres à parcourir avec la forêt des deux côtés de la route, répartis en 6 journées d’un peu moins de 22 kilomètres chacune. La route ne serait pas difficile, mais il faudrait rester sur ses gardes, surtout au moment des bivouacs, car les forêts impériales étaient très peu sûres, et parfois, des monstres en sortaient pour attaquer les voyageurs. A moins de tomber sur une harde d’hommes-bêtes ou sur un groupe armé nombreux de chaotiques rescapés de la dernière guerre, ils devraient néanmoins pouvoir traverser ces forêts dans les temps sans trop de difficultés.
De Ferlangen, deux routes d’égale distance menaient à Mierach : une à l’Ouest des collines « North Spur », passant par Obelstein et Dunkelpfad l’autre à l’Est, traversant Aukrug et Hasselhund. A choisir, Friedrich préférait emprunter celle de l’Ouest, principalement pour des raisons pratiques : elle était légèrement plus éloignée de Kislev, et il espérait donc que les gens aient reconstruit plus vite qu’à l’Est. Mais il ne fallait pas s’attendre à des miracles. Ferlangen était un carrefour important, qui était sûrement déjà au moins partiellement reconstruit, de même que Bökenhof, proche de Salkalten et de Krausnick, qui avaient été épargnées par la tempête du chaos (en raison de leur position géographique). Ce n’était pas forcément le cas de ces quatres autres villes. Mais puisque Penzfin, Roezfels et Mierach avaient elles aussi été épargnées (parce que la route vers Middenheim ne passait pas par là, et non en raison de la puissance de leurs garnisons), il était très probable que les habitants de Obelstein et Dunkelpfad s’y soient réfugiés à l’annonce de l’arrivée des légions du Nord, et soient revenus. Et même au pire, s’ils n’y trouvaient que des campements de réfugiés, ils devraient faire avec.
La troisième et dernière étape jusqu’à Mierach serait donc la suivante : 30 kilomètres de Ferlangen à Obelstein, le douzième jour. Puis de nouveau 30 kilomètres d’Oblestein à Dunkelpfad le lendemain. A chaque fois, ils pourraient camper dans la ville (ou le camp de réfugiés), et seraient donc en sécurité. Enfin, il faudrait compter huit jours pour le trajet Dunkelpfad-Mierach, de près de 80 kilomètres, en montagne, à une vitesse de 10 kilomètres par jour (selon les critères standard de l’armée, un kilomètre en montagne comptant double).
La première estimation du caporal s’était donc révélée exacte. On pouvait raisonnablement tabler sur un voyage d’une vingtaine de jours, peut-être même un peu moins si l’on pressait la marche sur le trajet final (en marchant à 12 kilomètres par jour en montagne, ils arriveraient en 7 jours à Mierach depuis Dunkelpfad, et en seulement 6 jours en marchant à 13 kilomètres par jour). Les temps de trajet journaliers n’étaient pas draconiens (tous étaient largement inférieurs à la marche forcée), malgré quelques journées de marche légèrement soutenue, avec 30 kilomètres. Le temps des pauses, des repas et du montage/démontage du camp était évidemment compris dans le calcul.*
La question suivante était celle de l’équipement à emporter. Outre leurs armes, et armures (qu’ils porteraient sur eux), chaque soldat devrait emporter un matériel de couchage, ainsi qu’une pelle-bêche pour monter le camp. Quelques uns des soldats devraient porter en plus des haches et marteaux, outils utiles pour monter le camp. Il fallait aussi prévoir des tentes, en nombre suffisant et avec quelques piquets supplémentaires et de la toile de rechange. De même, pour un tel voyage, l’usure de leurs chaussures était à prendre en compte. Chacun devrait donc porter sur lui deux paires neuves supplémentaires de chaussures adaptées à la marche, en plus de celles qu’il portait aux pieds. L’idéal aurait bien sûr été d’avoir un « cordonnier de campagne », un auxiliaire qui suivait l’armée et réparait les chaussures des soldats, comme il y en avait tant dans les grandes campagnes, mais cela n’était sûrement pas possible pour une si petite opération. Evidemment, chacun devrait aussi emporter des vêtements chauds et imperméables, car ils risquaient d’en avoir besoin. Il faudrait aussi penser à apporter pour une centaine de mètres de cordes solides, qui pouvaient toujours être utile. Utiliser des charrettes semblait exclu : c’était mauvais pour la mobilité de la troupe en cas d’attaque, et cela attirait les convoitises des voleurs. De plus, en montagne, il serait impossible qu’une voiture ne les suive. En revanche, s’il était possible d’obtenir quelques chevaux ou des mules, la troupe ne s’en porterait que mieux.
Pour l’approvisionnement, il y avait deux possibilités : soit on leur affectait une de ces célèbres « cantinières », auxiliaires célèbres des grandes armées impériales, qui se chargerait de préparer les repas pour tous (et bien souvent de réconforter les soldats), soit, ce qui paraissait plus probable, chacun devrait emporter ses propres rations.
Le caporal prépara les quantités à fournir si la deuxième solution était retenue : sept jours de rations pour tous les soldats au départ de Salkalten (la première étape du voyage n’était censée durer que cinq jours, mais il fallait toujours prévoir large pour composer avec les imprévus). Puis, arrivés à Bökenhof, refaire les stocks de rations des soldats, pour que chacun porte sur lui pour au moins huit jours de vivres. Arrivés à Ferlangen, chaque soldat recevrait des rations pour deux jours de vivres, et de même à Obelstein. A Dunkelpfad, les soldats recevraient pour dix jours de rations supplémentaires pour le trajet jusqu’à Mierach.
Les suppléments de rations (qui étaient constituées de denrées non périssables) éventuellement dégagés à chaque étape du voyage ne seraient pas comptés, les hommes pourraient donc en faire ce qu’ils voulaient (les vendre aux autochtones, les conserver pour un éventuel usage futur, etc…). Mais il serait strictement interdit aux soldats de ne pas avoir sur eux au moins le minimum requis à chaque journée. Ce minimum était égal au total de jours restant à parcourir jusqu’au prochain ravitaillement plus deux jours. Cette sécurité était indispensable en cas de pépin.
Ils n’auraient à priori pas besoin d’un forgeron de campagne. Si des objets métalliques venaient à casser, ils les ferraient réparer au cours de leurs étapes. Une équipe médicale leur serait impérative. Dans l’idéal, deux médecins de campagne, un chirurgien militaire et quelques infirmières ne seraient pas de trop. Mais vu la pénurie de personnel médical des armées en Ostland (la plupart étaient partis au Sud, où ils étaient bien mieux payés et où le travail était moins ingrat), ils auraient déjà de la chance d’obtenir ne serait-ce qu’un médecin ou une infirmière.
Pour les vêtements, c’était plus complexe. Théoriquement, les armées et groupes de soldats suffisamment importants disposaient de blanchisseuses qui les suivaient et nettoyaient leurs vêtements. -Friedrich se rappela à ce moment là une anecdote racontée par son père dans une lettre qu’il leur avait envoyée pendant la tempête du chaos : il y racontait qu’une escouade de son régiment avait trouvé une jeune fille crevant de faim sur le bord de la route, et que celle-ci les avait supplié de lui donner à manger, en échange de quoi elle deviendrait leur blanchisseuse. Ces salauds avaient accepté, à la seule condition qu’elle « appartienne » à tous pendant la première nuit. Alexander racontait ensuite qu’elle avait d’abord refusé, puis, voyant les soldats manger devant elle, elle avait fondu en larmes et accepté à contrecœur l’horrible marché. A ce qu’il en disait dans sa lettre, son père ne l’avait appris que le lendemain, et, à défaut d’avoir pu empêcher cela, avait fait en sorte que les hommes tiennent au moins leur parole et que la blanchisseuse soit traitée comme n’importe quelle autre auxiliaire après ça. A l’époque, il avait cru son père, mais maintenant, dégoûté, des larmes de rage dans les yeux et des en serrant les poings, il imaginait qu’Alexander n’avait pas du se priver de participer à cet acte déshonorant pour l’armée toute entière.**- Essayant d’oublier quelques instants son père, le caporal se reconcentra sur les vêtements. Le mieux était d’engager des blanchisseuses dans les quartiers pauvres des réfugiés. La promesse de trois repas par jour et d’une maigre solde pouvait être attrayante pour des jeunes filles sans autre avenir que le trottoir. Mais il fallait aussi être courageuse pour suivre des soldats dans leurs aventures, et rester auprès d’eux même quand la situation tournait mal : toutes les femmes n’avaient pas ce courage. *Au pire, si les premières nous quittent, on n’aura aucun mal à recruter des volontaires en chemin, je ne crois pas que les pauvres qui ont tout perdu et vivent dans la misère (et bien souvent la tyrannie) des camps de réfugiés du centre de l’Ostland refusent le job, si dangereux soit-il.*
Une fois toutes ces questions traitées, le caporal Hadler considéra que le voyage avait été bien préparé sur le plan théorique. Pour les questions de ce qu’ils ferraient une fois arrivé, il ne connaissait pas assez bien la situation pour prévoir un plan dès maintenant, et de toute façon, ce n’était pas ce que leur avait demandé le capitaine. D’autant qu’en presque un mois, la situation pouvait évoluer. Il avait fallu aux deux sous-officiers toute la journée pour planifier ce voyage. Mais tout n’était pas encore fini, ce n’était pas aussi rapide : il leur fallait encore présenter leur projet à Steiner, puis demander toutes les autorisations pour obtenir le matériel et le personnel dont ils avaient besoin. Dans le même temps, il fallait envoyer des messages pour toutes les villes par lesquelles ils comptaient passer, afin de les prévenir de leur arrivée et de leurs besoins exacts en vivres, et régler à l’avance les modalités de paiement. Bref, il y avait du travail administratif pour toute la semaine, un travail ingrat, mais nécessaire.
En sortant de la tente après avoir exposé leur plan, leurs besoins et leurs projets au capitaine Steiner, Friedrich Hadler espérait bien avoir le temps d’aller s’occuper enfin de passer ses nerfs en menant son enquête. Il salua Poigno d’un geste froid, et commença à se diriger vers les quartiers pauvres. En tant que mère célibataire, c’était sûrement là que Mélanie Aerdan avait vécu, ou avec un peu de chance (ou de malchance, selon le point de vue), vivait encore. Un sourire sadique passa sur le visage de Friedrich en pensant qu’elle avait probablement dû vivre un calvaire toute sa vie, peut-être obligée de vendre son corps pour nourrir son fils. A Klirduc, son père la protégeait des mendiants et autres miséreux. Mais à Salkalten, seule dans cette grande ville, elle avait du vivre l’enfer. *Bien fait pour cette sale garce ! Elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Et encore, lorsqu’elle croisera ma route, elle regrettera d’être née…*
Alors qu’il marchait vers les quartiers pauvres, se délectant à l’avance de sa vengeance, il fut brusquement stoppé par le soldat Katz qui s’était mis sur sa route. Il s’en fallut de peu que la rage contenue toute la journée à grand peine n’éclate brutalement. Mais le soldat n’avait encore rien fait, et Friedrich ne put que lui lancer un regard assassin et commencer à crier avec haine :
-Pouvez pas faire attention où vous marcher, Katz ?! Vous ne voyez pas que vous m’avez coupé la route !
Il eut envie de rajouter une insulte bien sentie pour le provoquer et obtenir une raison de le punir, mais il se retint de justesse, car il avait plus important à faire que s’occuper de lui. Mais crier sur Katz lui avait fait le plus grand bien. Le petit soldat commença à parler, visiblement très mal à l’aise. Cela procurait un plaisir sadique à Hadler de savoir le soldat mal à l’aise. Il commença à parler en l’appelant par son prénom et en lui demandant si cela allait bien. Mais le caporal n’était pas d’humeur : il répliqua immédiatement en hurlant :
-C’est « mon caporal », soldat Katz ! Et mon état ne regarde que moi, alors mêlez vous de vos oignons, avant que je vous en colle une pour vous apprendre à s’occuper des affaires d’autrui.
Menacer, utiliser son autorité pour écraser le soldat déjà peu à l’aise. Cela lui faisait un bien fou de se défouler sur Katz, de l’utiliser comme souffre-douleur. Il lui avait visiblement cloué le bec et s’apprêtait à repartir, en l’écartant de force de sa route sans s’excuser, quand soudain, une phrase du soldat l’arrêta. « Je ne sais pas si le cœur est le plus important pour un soldat, ni même pour un humain. » La phrase l’avait intrigué, mais il allait néanmoins repartir en haussant les épaules quand le soldat posa ses doigts (Katz avait des mains étrangement fines et petites, surtout pour un guerrier, remarqua-t-il d’ailleurs à cette occasion) sur l’emplacement de son cœur et continua :
« Mais un Friedrich sans son cœur, ça n'existe pas. Je ne sais pas quel genre de peine il y a là-dedans, mais je sais qu'il te faut juste du temps pour lui botter le derrière. »
A ces mots, il se tourna vers Katz et le regarda dans les yeux. Une onde de choc le traversa. En lui, un combat intérieur très intense venait de naître. D’un côté, sa haine, sa douleur, sa tristesse et son désir de vengeance, de l’autre, des valeurs qu’il croyait avoir enterré définitivement avec sa mère, la veille. Le combat semblait très inégal, la puissance des émotions et des sentiments qu’il ressentait était si forte qu’il était presque certain que ce côté l’emporterait sur l’ancien Friedrich. S’il avait été plus fort, s’il avait été plus inflexible, s’il avait banni toute idée de pardon et d’honneur dès le départ, sa mère ne serait pas morte. Le cœur n’était source que de faiblesse et de douleur. Katz était un idiot, il avait tort, et il allait payer pour avoir osé l’importuner et semer une minuscule part de doute en lui. Mais c’est justement cette part de doute, qui lui disait : « Et s’il avait raison ? Et si en voulant te venger, tu te perdais toi-même ? », qui l’empêcha de sauter sur le soldat, de le frapper et de l’étrangler pour lui faire le plus mal possible, jusqu’à ce qu’on vienne le maîtriser. S’il avait perdu le contrôle de lui-même à ce moment là, il aurait été capable même de battre Katz à mort, si personne n’était intervenu.
Mais le doute n’était pas encore fort pour le dissuader de poursuivre sa quête. Il ne répondit pas à l’invitation de Katz et reprit son chemin vers les quartiers pauvres. Sa soif de vengeance était encore plus forte pour le moment, même si un petite part de lui lui chuchotait continuellement que s’il faisait ce qu’il projetait il serait devenu exactement semblable à ceux qu’il haïssait tant. Il choisit d’ignorer cette voix, refusait de l’entendre. Il se concentra sur une seule chose : il cherchait les Aerdan, et il les trouverait et leur ferrait payer, même si pour cela il devait torturer la terre entière et aller jusque dans les royaumes du chaos.
N’écoutant que sa haine, il s’adressa au premier vieux mendiant (pas un aveugle ou un sourd, ni un muet) qu’il vit, et le releva de force par le col, avant de le plaquer violement contre le mur de la masure qui était derrière lui. Puis, il dégaina son épée de son autre main et appuya le tranchant de la lame contre le cou du vieux. Il posa sa question doucement, d’une voix froide, dénuée de toute émotion :
- Ecoute-moi bien, vieil homme, parce que je n’aime pas me répéter. Tu vas répondre bien gentiment à mes questions, et il ne t’arrivera rien. Sinon, je te jure que quand j’en aurais fini avec toi, tu regretteras de n’être pas mort plus tôt. Et tu n’as pas intérêt à essayer de me mentir, je vérifierai en interrogeant d’autres gens au hasard, et je te ferrais payer amèrement tes bobards, à toi et à ta famille. Inutile de tenter d’appeler au secours, je suis soldat, personne ne viendra t’aider, et je te le ferrais regretter, à toi et ta famille. Alors maintenant, contente-toi de me répondre :
Une femme et son gosse son arrivés ici il y a dix ans de ça. Mélanie et Rick Aerdan, qu’ils s’appelaient. Dis-moi où ils sont, ce qu’il est advenu d’eux et qui pourrait m’en dire plus. Tu as dix secondes pour répondre avant que je ne me fâche. Dix… Neuf…
L’homme avait vraiment intérêt à répondre, car s’il ne le faisait pas dans les dix secondes, Hadler le cognerait plusieurs fois avec la garde de son épée, fort, mais pas à la tête, et de manière à ne pas le tuer ou l’empêcher de parler. Puis il le re-menacerait : « Ne te fous pas de ma gueule, les gars comme toi savent toutes les rumeurs, et au moins à qui je devrais m’adresser. Alors je te repose la question, et cette fois, si tu t’entêtes, je te coupe un membre ». S’il répondait (autre chose que « je n’en sais rien et je ne sais pas qui pourrait savoir », ce qui n’est pas considéré comme une réponse), Friedrich se dirige vers un autre vieux mendiant tout en traînant derrière lui le premier et interroge le second mendiant de la même façon pour comparer les versions.
* :
** :
*** :
En attendant, allongé tout habillé dans son lit, il ressassait sans cesse ses sombres pensées, et revivait en boucle le moment où il était entré et avait découvert le corps et l’assassin, et tout c’était passé ensuite. Il pleura, sans retenue une bonne partie de la nuit, et ne parvint pas à trouver le sommeil avant le petit-matin. Des larmes de rage, de tristesse et de douleur. Des larmes amères qu’il ne chercha pas à cacher. Quand enfin il s’endormit, ce n’était que d’un demi-sommeil peu réparateur et très agité. Des rêves, ou plutôt des cauchemars le hantèrent, dans lesquels le sujet de sa mère massacrée sous ses yeux revenait toujours à diverses époques de sa vie et de diverses manières.
Quand le capitaine le réveilla le lendemain, Friedrich était fourbu, ce qui n’arrangea rien à son humeur et à la noirceur de ses pensées. La nuit ne l’avait nullement reposé, ni appaisé. Au contraire, il était d’humeur si massacrante qu’il avait envie de hurler contre tout le monde et de frapper à coups de poings le premier venu, avec ou sans bonne raison. Son esprit était aussi fatigué que son corps, mais il pu trouver assez de contenance et de raison pour se retenir de déclencher une bagarre. Autre signe que quelque chose n’allait pas chez Hadler : pour une fois, il paraissait négligé, il avait des cernes sous les yeux, et son uniforme était froissé et poussiéreux. Au moment de faire ses prières, il snoba volontairement Shallya à qui il avait si souvent demandé de protéger sa mère, et se concentra uniquement sur les dieux qui allaient dans le sens de sa haine. Sa prière à Myrmidia fut particulièrement violente, tout comme celle adressée à Verena. Dans l’une, il demandait à la déesse de lui donner la force de massacrer sans aucune pitié tous ceux qui se dresseraient sur son chemin pour l’empêcher d’accomplir ses objectifs, et dans l’autre, il suppliait la déesse de la justice de mettre à sa portée son père, son frère et la mère de ce dernier pour qu’il leur fasse ressentir à tous un peu de la douleur qu’il avait lui-même ressentie avant de les tuer et de les jeter en pâture aux porcs, comme ils le méritaient.
La colère du soldat, qui avait monté toute la nuit, et encore le matin, s’accumula à tel point qu’il se sentait comme un tonneau de poudre prêt à exploser à la moindre étincelle. Et il avait de faire du mal à quelqu’un, de le faire souffrir, de déverser sa colère, sa haine et son impuissance sur un exutoire. Sa propre douleur, insupportable, lui semblerait déjà plus juste si d’autres que lui souffraient aussi. Qu’importe qui, quelqu’un devrait payer, aujourd’hui. Un mendiant, un voleur, ou n’importe quel petit hors-la-loi minable, voire même un soldat indiscipliné s’il n’avait rien de mieux à se mettre sous la dent. Et s’il y avait une séance d’entraînement, il aurait la possibilité de cogner fort, très fort. Pour joindre l’utile à l’agréable, il pensa aller patrouiller dans les quartiers chauds, et chercher par tous les moyens (et surtout par la force) auprès de la population ce qu’il était advenu des Aerdan. Les villageois de Klirduc lui avaient dit qu’ils étaient partis pour Salkalten, il y avait dix ans de cela. Si le diable était avec Friedrich, Mélanie et son fils y seraient encore.
Malheureusement, il semblait que le capitaine ait d’autres projets pour ses caporaux que de patrouiller et de s’entraîner cette journée là. Au contraire, il les convia dans sa tente pour leur présenter leur prochaine mission qui les mènerait dans les monts du milieu. Un endroit dangereux et isolé, mais surtout un endroit éloigné de la ville dans laquelle Friedrich comptait bien enquêter. Mais il était obligé de travailler s’il ne voulait pas être mis aux arrêts. De mauvaise grâce, il écouta le compte-rendu de Steiner et se pencha pour observer la carte. Celle-ci n’avait pas été remise à jour depuis la récente invasion du chaos, pendant laquelle la quasi-totalité des villes du centre de l’Ostland avaient été rasées, à l’exception de celles trop isolées géographiquement, pour lesquelles l’armées d’Archaon n’avait pas fait d’inutiles détours. A l’emplacement des villes détruites, on trouvait maintenant des camps de réfugiés où régnait la loi du plus fort. Le capitaine leur avait donné une semaine pour préparer un voyage de près de 200 miles (soit plus de 320 kilomètres) à vol d’oiseau. Et comme il était totalement impossible à un régiment de traverser les bois dangereux et de survoler les montagnes, il faudrait utiliser les routes, ce qui rallongerait considérablement le trajet. En utilisant un compas pour reporter la distance Salkalten – Mierach par la route (et encore, Mierach n’était pas la destination finale), Friedrich trouva un distance de 250 miles (400 kilomètres) par le chemin le plus court (passer à l’Est ou à l’Ouest de « North Spur » ne changeait rien à la distance).
Une troupe de soldats à pied pouvait normalement parcourir en un jour 20 kilomètres, quelles que soient les conditions et leur charge, à marche normale (faire tout le trajet à marche forcée -ce qui doublait l’allure, passant à 40 kilomètres parcourus par jour- était suicidaire : les soldats mourrait de fatigue et les blessures aux pieds immobiliseraient la troupe). En tablant sur un climat et une météo favorable, sur un ravitaillement parfait et sur l’absence totale d’opposition ou d’évènement imprévu sur la route (ce qui était un schéma théorique presque impossible dans la réalité), sur un chargement moyen des hommes, on pouvait espérer porter cette vitesse de marche normale à 25 à 30 kilomètres par jour, sans trop augmenter le risque de fatigue extrême et de blessure. Ceci-dit, en montagne, les kilomètres parcourus étaient divisés par deux, en raison de la dénivelée et du risque plus important de blessure dû à la moins bonne qualité de la route et à l’effort plus important demandé. Le trajet en montagne jusqu’à Mierach était d’environ 80 kilomètres (sur les 400 totaux), qui devaient donc compter double dans le calcul.
Sur la base de ces chiffres, et si l’on tablait donc sur une avancée de 20 kilomètres par jour, on obtenait donc 24 jours de marche pour se rendre jusqu’à Mierach. Si l’on pressait un peu le pas (25km/jour et deux fois moins en montagne), sans prendre trop de risques, on pouvait descendre l’estimation à environ 20 jours de marche, et cela uniquement si l’on suivait la route la plus directe.
Par chance, il semblait bien à Friedrich que le plus court serait aussi presque le mieux. De Salkalten, ils prendraient au Sud sur 30 kilomètres, en suivant la route jusqu’à ce qu’ils parviennent à la route Middenheim-Erengard, qu’ils emprunteraient en direction d’Erengard, pendant 50 kilomètres. Là, ils prendraient au Sud, la route vers Ferlangen, sur 40 kilomètres, avant de bifurquer vers Bökenhof pour leur premier ravitaillement. Cela faisait faire un détour rallongeant la route d’une vingtaine de kilomètres (2X 10 kilomètres).
Cette première étape serait à priori relativement facile, puisqu’il y avait surtout de la plaine à parcourir, et l’on pourrait marcher rapidement, sans risques d’être surpris par une attaque de monstres. D’autant que cette route était assez fréquentée. Le caporal pensa donc la scinder en 5 jours. Le premier, ils rejoindraient l’embranchement de la route de Salkalten avec la route Erengard-Middenheim (soit 30 kilomètres à parcourir), où ils monteraient le bivouac, l’endroit étant très fréquenté et donc très sûr pour une troupe armée d’une cinquantaine d’hommes. Le deuxième et le troisième jour, la cadence de marche diminuerait à 25 kilomètres, avec des campements toujours aussi sûrs sur le bord de la route principale. Le quatrième jour, ils parcourraient 25 kilomètres, en direction du Sud, et camperaient sur la route. Le campement serait toujours aussi sécurisé, car la Marche Nord (le lieu où ils camperaient) était une vaste plaine. Enfin, le cinquième jour, ils parcourraient 25 kilomètres et s’arrêteraient à Bökenhof pour bivouaquer et ravitailler en toute sécurité.
Mais les soldats n’auraient pas le temps de s’attarder dans la ville, car la deuxième étape du voyage commencerait le sixième jour, et elle serait plus dangereuse. En effet, Bökenhof marquait le début de la forêt des ombres, qui s’étendaient au Sud. Cette deuxième étape était simple sur la carte : après être retournés sur la route principale (10 kilomètres), les soldats descendraient tout droit au Sud jusqu’à Ferlangen (120 kilomètres). En tout 130 kilomètres à parcourir avec la forêt des deux côtés de la route, répartis en 6 journées d’un peu moins de 22 kilomètres chacune. La route ne serait pas difficile, mais il faudrait rester sur ses gardes, surtout au moment des bivouacs, car les forêts impériales étaient très peu sûres, et parfois, des monstres en sortaient pour attaquer les voyageurs. A moins de tomber sur une harde d’hommes-bêtes ou sur un groupe armé nombreux de chaotiques rescapés de la dernière guerre, ils devraient néanmoins pouvoir traverser ces forêts dans les temps sans trop de difficultés.
De Ferlangen, deux routes d’égale distance menaient à Mierach : une à l’Ouest des collines « North Spur », passant par Obelstein et Dunkelpfad l’autre à l’Est, traversant Aukrug et Hasselhund. A choisir, Friedrich préférait emprunter celle de l’Ouest, principalement pour des raisons pratiques : elle était légèrement plus éloignée de Kislev, et il espérait donc que les gens aient reconstruit plus vite qu’à l’Est. Mais il ne fallait pas s’attendre à des miracles. Ferlangen était un carrefour important, qui était sûrement déjà au moins partiellement reconstruit, de même que Bökenhof, proche de Salkalten et de Krausnick, qui avaient été épargnées par la tempête du chaos (en raison de leur position géographique). Ce n’était pas forcément le cas de ces quatres autres villes. Mais puisque Penzfin, Roezfels et Mierach avaient elles aussi été épargnées (parce que la route vers Middenheim ne passait pas par là, et non en raison de la puissance de leurs garnisons), il était très probable que les habitants de Obelstein et Dunkelpfad s’y soient réfugiés à l’annonce de l’arrivée des légions du Nord, et soient revenus. Et même au pire, s’ils n’y trouvaient que des campements de réfugiés, ils devraient faire avec.
La troisième et dernière étape jusqu’à Mierach serait donc la suivante : 30 kilomètres de Ferlangen à Obelstein, le douzième jour. Puis de nouveau 30 kilomètres d’Oblestein à Dunkelpfad le lendemain. A chaque fois, ils pourraient camper dans la ville (ou le camp de réfugiés), et seraient donc en sécurité. Enfin, il faudrait compter huit jours pour le trajet Dunkelpfad-Mierach, de près de 80 kilomètres, en montagne, à une vitesse de 10 kilomètres par jour (selon les critères standard de l’armée, un kilomètre en montagne comptant double).
La première estimation du caporal s’était donc révélée exacte. On pouvait raisonnablement tabler sur un voyage d’une vingtaine de jours, peut-être même un peu moins si l’on pressait la marche sur le trajet final (en marchant à 12 kilomètres par jour en montagne, ils arriveraient en 7 jours à Mierach depuis Dunkelpfad, et en seulement 6 jours en marchant à 13 kilomètres par jour). Les temps de trajet journaliers n’étaient pas draconiens (tous étaient largement inférieurs à la marche forcée), malgré quelques journées de marche légèrement soutenue, avec 30 kilomètres. Le temps des pauses, des repas et du montage/démontage du camp était évidemment compris dans le calcul.*
La question suivante était celle de l’équipement à emporter. Outre leurs armes, et armures (qu’ils porteraient sur eux), chaque soldat devrait emporter un matériel de couchage, ainsi qu’une pelle-bêche pour monter le camp. Quelques uns des soldats devraient porter en plus des haches et marteaux, outils utiles pour monter le camp. Il fallait aussi prévoir des tentes, en nombre suffisant et avec quelques piquets supplémentaires et de la toile de rechange. De même, pour un tel voyage, l’usure de leurs chaussures était à prendre en compte. Chacun devrait donc porter sur lui deux paires neuves supplémentaires de chaussures adaptées à la marche, en plus de celles qu’il portait aux pieds. L’idéal aurait bien sûr été d’avoir un « cordonnier de campagne », un auxiliaire qui suivait l’armée et réparait les chaussures des soldats, comme il y en avait tant dans les grandes campagnes, mais cela n’était sûrement pas possible pour une si petite opération. Evidemment, chacun devrait aussi emporter des vêtements chauds et imperméables, car ils risquaient d’en avoir besoin. Il faudrait aussi penser à apporter pour une centaine de mètres de cordes solides, qui pouvaient toujours être utile. Utiliser des charrettes semblait exclu : c’était mauvais pour la mobilité de la troupe en cas d’attaque, et cela attirait les convoitises des voleurs. De plus, en montagne, il serait impossible qu’une voiture ne les suive. En revanche, s’il était possible d’obtenir quelques chevaux ou des mules, la troupe ne s’en porterait que mieux.
Pour l’approvisionnement, il y avait deux possibilités : soit on leur affectait une de ces célèbres « cantinières », auxiliaires célèbres des grandes armées impériales, qui se chargerait de préparer les repas pour tous (et bien souvent de réconforter les soldats), soit, ce qui paraissait plus probable, chacun devrait emporter ses propres rations.
Le caporal prépara les quantités à fournir si la deuxième solution était retenue : sept jours de rations pour tous les soldats au départ de Salkalten (la première étape du voyage n’était censée durer que cinq jours, mais il fallait toujours prévoir large pour composer avec les imprévus). Puis, arrivés à Bökenhof, refaire les stocks de rations des soldats, pour que chacun porte sur lui pour au moins huit jours de vivres. Arrivés à Ferlangen, chaque soldat recevrait des rations pour deux jours de vivres, et de même à Obelstein. A Dunkelpfad, les soldats recevraient pour dix jours de rations supplémentaires pour le trajet jusqu’à Mierach.
Les suppléments de rations (qui étaient constituées de denrées non périssables) éventuellement dégagés à chaque étape du voyage ne seraient pas comptés, les hommes pourraient donc en faire ce qu’ils voulaient (les vendre aux autochtones, les conserver pour un éventuel usage futur, etc…). Mais il serait strictement interdit aux soldats de ne pas avoir sur eux au moins le minimum requis à chaque journée. Ce minimum était égal au total de jours restant à parcourir jusqu’au prochain ravitaillement plus deux jours. Cette sécurité était indispensable en cas de pépin.
Ils n’auraient à priori pas besoin d’un forgeron de campagne. Si des objets métalliques venaient à casser, ils les ferraient réparer au cours de leurs étapes. Une équipe médicale leur serait impérative. Dans l’idéal, deux médecins de campagne, un chirurgien militaire et quelques infirmières ne seraient pas de trop. Mais vu la pénurie de personnel médical des armées en Ostland (la plupart étaient partis au Sud, où ils étaient bien mieux payés et où le travail était moins ingrat), ils auraient déjà de la chance d’obtenir ne serait-ce qu’un médecin ou une infirmière.
Pour les vêtements, c’était plus complexe. Théoriquement, les armées et groupes de soldats suffisamment importants disposaient de blanchisseuses qui les suivaient et nettoyaient leurs vêtements. -Friedrich se rappela à ce moment là une anecdote racontée par son père dans une lettre qu’il leur avait envoyée pendant la tempête du chaos : il y racontait qu’une escouade de son régiment avait trouvé une jeune fille crevant de faim sur le bord de la route, et que celle-ci les avait supplié de lui donner à manger, en échange de quoi elle deviendrait leur blanchisseuse. Ces salauds avaient accepté, à la seule condition qu’elle « appartienne » à tous pendant la première nuit. Alexander racontait ensuite qu’elle avait d’abord refusé, puis, voyant les soldats manger devant elle, elle avait fondu en larmes et accepté à contrecœur l’horrible marché. A ce qu’il en disait dans sa lettre, son père ne l’avait appris que le lendemain, et, à défaut d’avoir pu empêcher cela, avait fait en sorte que les hommes tiennent au moins leur parole et que la blanchisseuse soit traitée comme n’importe quelle autre auxiliaire après ça. A l’époque, il avait cru son père, mais maintenant, dégoûté, des larmes de rage dans les yeux et des en serrant les poings, il imaginait qu’Alexander n’avait pas du se priver de participer à cet acte déshonorant pour l’armée toute entière.**- Essayant d’oublier quelques instants son père, le caporal se reconcentra sur les vêtements. Le mieux était d’engager des blanchisseuses dans les quartiers pauvres des réfugiés. La promesse de trois repas par jour et d’une maigre solde pouvait être attrayante pour des jeunes filles sans autre avenir que le trottoir. Mais il fallait aussi être courageuse pour suivre des soldats dans leurs aventures, et rester auprès d’eux même quand la situation tournait mal : toutes les femmes n’avaient pas ce courage. *Au pire, si les premières nous quittent, on n’aura aucun mal à recruter des volontaires en chemin, je ne crois pas que les pauvres qui ont tout perdu et vivent dans la misère (et bien souvent la tyrannie) des camps de réfugiés du centre de l’Ostland refusent le job, si dangereux soit-il.*
Une fois toutes ces questions traitées, le caporal Hadler considéra que le voyage avait été bien préparé sur le plan théorique. Pour les questions de ce qu’ils ferraient une fois arrivé, il ne connaissait pas assez bien la situation pour prévoir un plan dès maintenant, et de toute façon, ce n’était pas ce que leur avait demandé le capitaine. D’autant qu’en presque un mois, la situation pouvait évoluer. Il avait fallu aux deux sous-officiers toute la journée pour planifier ce voyage. Mais tout n’était pas encore fini, ce n’était pas aussi rapide : il leur fallait encore présenter leur projet à Steiner, puis demander toutes les autorisations pour obtenir le matériel et le personnel dont ils avaient besoin. Dans le même temps, il fallait envoyer des messages pour toutes les villes par lesquelles ils comptaient passer, afin de les prévenir de leur arrivée et de leurs besoins exacts en vivres, et régler à l’avance les modalités de paiement. Bref, il y avait du travail administratif pour toute la semaine, un travail ingrat, mais nécessaire.
En sortant de la tente après avoir exposé leur plan, leurs besoins et leurs projets au capitaine Steiner, Friedrich Hadler espérait bien avoir le temps d’aller s’occuper enfin de passer ses nerfs en menant son enquête. Il salua Poigno d’un geste froid, et commença à se diriger vers les quartiers pauvres. En tant que mère célibataire, c’était sûrement là que Mélanie Aerdan avait vécu, ou avec un peu de chance (ou de malchance, selon le point de vue), vivait encore. Un sourire sadique passa sur le visage de Friedrich en pensant qu’elle avait probablement dû vivre un calvaire toute sa vie, peut-être obligée de vendre son corps pour nourrir son fils. A Klirduc, son père la protégeait des mendiants et autres miséreux. Mais à Salkalten, seule dans cette grande ville, elle avait du vivre l’enfer. *Bien fait pour cette sale garce ! Elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Et encore, lorsqu’elle croisera ma route, elle regrettera d’être née…*
Alors qu’il marchait vers les quartiers pauvres, se délectant à l’avance de sa vengeance, il fut brusquement stoppé par le soldat Katz qui s’était mis sur sa route. Il s’en fallut de peu que la rage contenue toute la journée à grand peine n’éclate brutalement. Mais le soldat n’avait encore rien fait, et Friedrich ne put que lui lancer un regard assassin et commencer à crier avec haine :
-Pouvez pas faire attention où vous marcher, Katz ?! Vous ne voyez pas que vous m’avez coupé la route !
Il eut envie de rajouter une insulte bien sentie pour le provoquer et obtenir une raison de le punir, mais il se retint de justesse, car il avait plus important à faire que s’occuper de lui. Mais crier sur Katz lui avait fait le plus grand bien. Le petit soldat commença à parler, visiblement très mal à l’aise. Cela procurait un plaisir sadique à Hadler de savoir le soldat mal à l’aise. Il commença à parler en l’appelant par son prénom et en lui demandant si cela allait bien. Mais le caporal n’était pas d’humeur : il répliqua immédiatement en hurlant :
-C’est « mon caporal », soldat Katz ! Et mon état ne regarde que moi, alors mêlez vous de vos oignons, avant que je vous en colle une pour vous apprendre à s’occuper des affaires d’autrui.
Menacer, utiliser son autorité pour écraser le soldat déjà peu à l’aise. Cela lui faisait un bien fou de se défouler sur Katz, de l’utiliser comme souffre-douleur. Il lui avait visiblement cloué le bec et s’apprêtait à repartir, en l’écartant de force de sa route sans s’excuser, quand soudain, une phrase du soldat l’arrêta. « Je ne sais pas si le cœur est le plus important pour un soldat, ni même pour un humain. » La phrase l’avait intrigué, mais il allait néanmoins repartir en haussant les épaules quand le soldat posa ses doigts (Katz avait des mains étrangement fines et petites, surtout pour un guerrier, remarqua-t-il d’ailleurs à cette occasion) sur l’emplacement de son cœur et continua :
« Mais un Friedrich sans son cœur, ça n'existe pas. Je ne sais pas quel genre de peine il y a là-dedans, mais je sais qu'il te faut juste du temps pour lui botter le derrière. »
A ces mots, il se tourna vers Katz et le regarda dans les yeux. Une onde de choc le traversa. En lui, un combat intérieur très intense venait de naître. D’un côté, sa haine, sa douleur, sa tristesse et son désir de vengeance, de l’autre, des valeurs qu’il croyait avoir enterré définitivement avec sa mère, la veille. Le combat semblait très inégal, la puissance des émotions et des sentiments qu’il ressentait était si forte qu’il était presque certain que ce côté l’emporterait sur l’ancien Friedrich. S’il avait été plus fort, s’il avait été plus inflexible, s’il avait banni toute idée de pardon et d’honneur dès le départ, sa mère ne serait pas morte. Le cœur n’était source que de faiblesse et de douleur. Katz était un idiot, il avait tort, et il allait payer pour avoir osé l’importuner et semer une minuscule part de doute en lui. Mais c’est justement cette part de doute, qui lui disait : « Et s’il avait raison ? Et si en voulant te venger, tu te perdais toi-même ? », qui l’empêcha de sauter sur le soldat, de le frapper et de l’étrangler pour lui faire le plus mal possible, jusqu’à ce qu’on vienne le maîtriser. S’il avait perdu le contrôle de lui-même à ce moment là, il aurait été capable même de battre Katz à mort, si personne n’était intervenu.
Mais le doute n’était pas encore fort pour le dissuader de poursuivre sa quête. Il ne répondit pas à l’invitation de Katz et reprit son chemin vers les quartiers pauvres. Sa soif de vengeance était encore plus forte pour le moment, même si un petite part de lui lui chuchotait continuellement que s’il faisait ce qu’il projetait il serait devenu exactement semblable à ceux qu’il haïssait tant. Il choisit d’ignorer cette voix, refusait de l’entendre. Il se concentra sur une seule chose : il cherchait les Aerdan, et il les trouverait et leur ferrait payer, même si pour cela il devait torturer la terre entière et aller jusque dans les royaumes du chaos.
N’écoutant que sa haine, il s’adressa au premier vieux mendiant (pas un aveugle ou un sourd, ni un muet) qu’il vit, et le releva de force par le col, avant de le plaquer violement contre le mur de la masure qui était derrière lui. Puis, il dégaina son épée de son autre main et appuya le tranchant de la lame contre le cou du vieux. Il posa sa question doucement, d’une voix froide, dénuée de toute émotion :
- Ecoute-moi bien, vieil homme, parce que je n’aime pas me répéter. Tu vas répondre bien gentiment à mes questions, et il ne t’arrivera rien. Sinon, je te jure que quand j’en aurais fini avec toi, tu regretteras de n’être pas mort plus tôt. Et tu n’as pas intérêt à essayer de me mentir, je vérifierai en interrogeant d’autres gens au hasard, et je te ferrais payer amèrement tes bobards, à toi et à ta famille. Inutile de tenter d’appeler au secours, je suis soldat, personne ne viendra t’aider, et je te le ferrais regretter, à toi et ta famille. Alors maintenant, contente-toi de me répondre :
Une femme et son gosse son arrivés ici il y a dix ans de ça. Mélanie et Rick Aerdan, qu’ils s’appelaient. Dis-moi où ils sont, ce qu’il est advenu d’eux et qui pourrait m’en dire plus. Tu as dix secondes pour répondre avant que je ne me fâche. Dix… Neuf…
L’homme avait vraiment intérêt à répondre, car s’il ne le faisait pas dans les dix secondes, Hadler le cognerait plusieurs fois avec la garde de son épée, fort, mais pas à la tête, et de manière à ne pas le tuer ou l’empêcher de parler. Puis il le re-menacerait : « Ne te fous pas de ma gueule, les gars comme toi savent toutes les rumeurs, et au moins à qui je devrais m’adresser. Alors je te repose la question, et cette fois, si tu t’entêtes, je te coupe un membre ». S’il répondait (autre chose que « je n’en sais rien et je ne sais pas qui pourrait savoir », ce qui n’est pas considéré comme une réponse), Friedrich se dirige vers un autre vieux mendiant tout en traînant derrière lui le premier et interroge le second mendiant de la même façon pour comparer les versions.
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• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
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Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Le mendiant regarda Friedrich avec des yeux ronds comme des billes, pendant le décompte il bafouilla des paroles déstructurées, jurant qu'il ne savait rien! Cela lui valut quelques coups de pommeaux dans le visage. Son front saignait abondamment et toujours il murmurait qu'il ne savait pas. Fou de rage le caporal allait lui porter un nouveau coup quand quelque chose l'arrêta: une main puissante venait de s'emparer de son poignée et retenait sa main d'épée. Quand il tenta de se retourner pour connaître le visage de l'impertinent qui osait entraver sa vengeance il reçut un formidable coup de poing dans le nez qui le sonna quelques secondes, par chance la main le retenait assez solidement pour qu'il ne tomba pas.
La suite fût assez flou, il reçut une frappe au ventre et en lâcha sa lame puis un pied vint le cueillir en plein plexus solaire, l'envoyant contre le mur de derrière, à côté du mendiant tétanisé. Quand Friedrich rouvrit les yeux il était traîné par deux hommes non-identifiables qui l'emmenaient tandis qu'une foule de miséreux les entourait avec un air mauvais et agressif. Un nouveau coup sur le front lui fit fermer les yeux.
Quand il recouvra ses esprits il avait reçu un seau d'eau en pleine tête, était assez sur une chaise dans une pièce de pierre ronde au plancher de bois, en face le capitaine Steiner reposait le conteneur à eau. Après quoi le supérieur prit une chaise et posa ses fesses dessus, rien sinon un mètre cinquante de vide ne le séparait de Friedrich.
-"Y'a des choses qui me déçoivent Hadler, qui me déçoivent même beaucoup. Voir un de nos jeunes caporaux prometteurs s'en prendre à un passant en pleine rue... Mais qu'est-ce qui vous a pris? Vous êtes devenu fou? Frapper un innocent sans raison en y allant avec le pommeau de votre épée et ne pas vous arrêter alors qu'il était à moitié mort? Le tout dans le quartier le plus difficile de tout l'Ostland? Vous vous rendez compte que si Ertezi ne m'avait pas signalé votre comportement étrange en ce moment même vous seriez dans un fossé, lardé de coup de poignards? Qu'est-ce qui vous ai passé par la tête?
La suite fût assez flou, il reçut une frappe au ventre et en lâcha sa lame puis un pied vint le cueillir en plein plexus solaire, l'envoyant contre le mur de derrière, à côté du mendiant tétanisé. Quand Friedrich rouvrit les yeux il était traîné par deux hommes non-identifiables qui l'emmenaient tandis qu'une foule de miséreux les entourait avec un air mauvais et agressif. Un nouveau coup sur le front lui fit fermer les yeux.
Quand il recouvra ses esprits il avait reçu un seau d'eau en pleine tête, était assez sur une chaise dans une pièce de pierre ronde au plancher de bois, en face le capitaine Steiner reposait le conteneur à eau. Après quoi le supérieur prit une chaise et posa ses fesses dessus, rien sinon un mètre cinquante de vide ne le séparait de Friedrich.
-"Y'a des choses qui me déçoivent Hadler, qui me déçoivent même beaucoup. Voir un de nos jeunes caporaux prometteurs s'en prendre à un passant en pleine rue... Mais qu'est-ce qui vous a pris? Vous êtes devenu fou? Frapper un innocent sans raison en y allant avec le pommeau de votre épée et ne pas vous arrêter alors qu'il était à moitié mort? Le tout dans le quartier le plus difficile de tout l'Ostland? Vous vous rendez compte que si Ertezi ne m'avait pas signalé votre comportement étrange en ce moment même vous seriez dans un fossé, lardé de coup de poignards? Qu'est-ce qui vous ai passé par la tête?
Enfermé dans une lampe pendant des siècles, cloisonné dans une pièce de métal par une malédiction... Puis un jour un naïf est venu, me libérant dans sa sottise... Tant pis pour lui... Et pour tous les autres.
- Friedrich Hadler
- PJ
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Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Le vieux mendiant était terrifié entre les mains de Friedrich. La lame qui avait sauvé le soldat une première fois du suicide dans le désert menaçait maintenant la vie de ceux que son propriétaire s’était il n’y avait pas si longtemps juré de protéger. Mécontent des réponses qu’il lui donna, car l’indigent prétendait ne rien savoir, le militaire n’hésita pas une seconde à frapper, à cogner avec une force terrible en hurlant comme un fou :
-Tu mens, tu mens, misérable ! Parle, dis-moi la vérité ! Crache le morceau, ou je t’en ferrais baver…
Mais l’homme s’entêtait : il niait toujours. Complètement aveuglé par sa haine, Friedrich s’apprêta alors à frapper pour mutiler. Seule une main qui se saisit de son poignet évita le drame de se produire. Le visage rempli de colère, Friedrich se retourna pour punir, mais quelques coups de poing le mirent hors d’état de nuire à quiconque.
Sans doute les dieux eux-mêmes, et Myrmidia la première parmi eux, regardaient-ils avec un œil sévère cet homme que le désespoir avait broyé. Le caporal s’était perdu lui-même. Son chagrin et sa haine l’avaient consumé, et avaient fait de lui exactement le genre d’hommes qu’il combattait. Mais il ne s’en était pas rendu compte, aveuglé par son amour pour sa mère qui s’était transformé en haine. De la même manière, ce qu’il y avait de positif en lui avait brusquement changé, et il s’était tourné vers la vengeance, là où lui-même prônait autrefois la justice. Si l’on pouvait comprendre ses actes, il n’en était pas moins entièrement responsable de ses faits et gestes.
En vérité, Friedrich était pitoyable. Pitoyable parce qu’on lui avait presque tout arraché, tout ce à quoi il tenait le plus, et qu’il s’était laissé envahir, dominer par la douleur, au-delà du raisonnable. Il n’était plus qu’un bateau sans repère, dérivant après une terrible tempête au cours de laquelle il avait perdu son cap et ses instruments de mesure. Il avait cru en des valeurs, elles avaient été bafouées par celui-là même qui les lui avait enseignées. Il avait cru en son père, son héros, et il l’avait trahi. Il avait placé sa confiance en lui, il l’avait brisée. Et alors qu’il ne lui restait plus qu’un repère fixe, l’amour de sa mère, son propre frère le lui avait enlevé, de la plus brutale des manières.
Il était bien compréhensible que le pauvre Friedrich Hadler, qui n’était malgré tout qu’un humain auquel on avait cruellement enlevé ses repères et ses illusions, ait cédé. Compréhensible, humain, mais inexcusable. Ce comportement était totalement inexcusable, intolérable. D’une certaine manière, il était une victime des agissements de son père, c’était certain, mais en aucun cas cela ne lui donnait le droit de se venger aveuglément, en rejetant la faute sur son père.
Tout cela, il était encore trop aveuglé, trop perdu pour le comprendre seul, mais ses amis, eux, pouvaient l’aider. C’était déjà ce qu’avaient fait Katz, Poigno et Steiner à leur manière.
Lorsqu’il fut brusquement réveillé par un seau d’eau en plein figure, Friedrich Hadler se demanda si tout ce qu’il avait vécu depuis deux jours n’était pas qu’un cauchemar, et s’il se trouvait sur le bateau. Un simple regard lui confirma qu’il s’agissait bien de la réalité et non d’un songe : il se trouvait dans une pièce ronde en pierre, munie d’un plancher, assis sur une chaise de bois, et pour ne rien gâcher, il avait mal partout. Aucun bateau n’aurait possédé une telle pièce.
Et en face de lui, nul autre que le capitaine Steiner en personne, l’air sévère. L’homme parla et le réprimanda durement. La mine renfrognée, Friedrich supporta la critique, les yeux baissés. Quand enfin l’officier eut fini, le caporal enfouit sa tête dans ses mains et soupira. Il se sentait aussi mal à l’aise que lorsqu’il était gamin et que sa mère le grondait. Cette pensée le fit sourire dans ses mains et lui arracha également quelques larmes. Il entendit alors une petite voix, la voix de Katz, qui lui parlait dans sa tête : *Hé oui. Tu ne m’as pas écouté. Maintenant, faut assumer, mon bonhomme...* En écho, il repensa à ce qu’il venait de faire : il avait frappé un homme innocent, l’avait presque mutilé à vie, et serait même allé jusqu’à le tuer si Steiner n’était pas intervenu. Cela le dégoûtait de lui-même. Mais sa haine n’était pas encore totalement vaincue. Au contraire, Friedrich la ressentait encore, mais il entendait maintenant distinctement la partie de lui qui avait été réveillée par Katz, et qui luttait contre sa vengeance. Aussi songea-t-il à ce moment qu’il n’y arriverait pas : Katz avait vu juste en lui, mais Katz l’avait surestimé. Au fond de lui, il savait que tôt ou tard, la haine reprendrait le dessus, et qu’alors il serait capable de tout. Il ne voyait qu’une seule solution pour s’en tirer sans faire de mal aux innocents : choisir la mort. Ce choix qui lui semblait en général si lâche et détestable, lui parut plus honorable et juste, quand il était fait pour sauver des innocents qu’on ne pouvait sauver autrement. Mais avant, il désirait revoir une dernière fois Katz, répondre à son invitation, et se confier à lui, lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur et qu’il ne pouvait plus supporter seul.
Oui, il avait déçu Steiner, il en était conscient. Et il savait ce qu’il avait à faire : assumer l’entière responsabilité de ses actes jusqu’au bout. Relevant la tête de ses mains, il regarda son supérieur dans les yeux et lui dit :
-Mon capitaine, vous avez raison, je dois avoir le don de décevoir les gens que j’aime… Je n’ai aucune excuse pour mon comportement, j’en suis l’entier responsable et j’en assumerai seul toutes les conséquences que vous jugerez justes, même si je dois être fouetté en public, dégradé, renvoyé, ou même exécuté.
Je vous dois néanmoins des explications. Hier, un peu après midi, j’ai appris que j’avais un grand frère. Ou plutôt un demi-frère. Il me l’a dit lui-même, sur le corps encore chaud de ma mère qu’il venait d’égorger. Je savais que sa mère avait déménagée à Salkalten il y a de cela dix ans. Je me disais que si je la retrouvais, elle pourrait me dire où se trouvent mon père et son fils.
Je ne demande aucune indulgence de votre part, mon capitaine. Je me soumettrai à votre décision quelle qu’elle soit... Mais… Mais si vous deviez me condamner au peloton, j’aimerai quand même, comme dernière volonté, pouvoir parler au soldat Katz, seul à seul.
Droit sur sa chaise, il attendit la décision du capitaine. Il avait trahi sa confiance, celle de ses camarades de toute l’armée, celle de l’Empereur, de l’Empire, de l’Ostland et des citoyens. En tant que soldat, son devoir sacré était de défendre les valeurs de la société, de faire respecter les lois. En les bafouant, il avait jeté l’opprobre sur toute l’armée et craché sur les valeurs impériales. Il se dit intérieurement : *Au fond de moi, je ne suis pas si différent de mon père. Le duc avait raison, c’est bien moi, l’infante du mal.*
-Tu mens, tu mens, misérable ! Parle, dis-moi la vérité ! Crache le morceau, ou je t’en ferrais baver…
Mais l’homme s’entêtait : il niait toujours. Complètement aveuglé par sa haine, Friedrich s’apprêta alors à frapper pour mutiler. Seule une main qui se saisit de son poignet évita le drame de se produire. Le visage rempli de colère, Friedrich se retourna pour punir, mais quelques coups de poing le mirent hors d’état de nuire à quiconque.
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Sans doute les dieux eux-mêmes, et Myrmidia la première parmi eux, regardaient-ils avec un œil sévère cet homme que le désespoir avait broyé. Le caporal s’était perdu lui-même. Son chagrin et sa haine l’avaient consumé, et avaient fait de lui exactement le genre d’hommes qu’il combattait. Mais il ne s’en était pas rendu compte, aveuglé par son amour pour sa mère qui s’était transformé en haine. De la même manière, ce qu’il y avait de positif en lui avait brusquement changé, et il s’était tourné vers la vengeance, là où lui-même prônait autrefois la justice. Si l’on pouvait comprendre ses actes, il n’en était pas moins entièrement responsable de ses faits et gestes.
En vérité, Friedrich était pitoyable. Pitoyable parce qu’on lui avait presque tout arraché, tout ce à quoi il tenait le plus, et qu’il s’était laissé envahir, dominer par la douleur, au-delà du raisonnable. Il n’était plus qu’un bateau sans repère, dérivant après une terrible tempête au cours de laquelle il avait perdu son cap et ses instruments de mesure. Il avait cru en des valeurs, elles avaient été bafouées par celui-là même qui les lui avait enseignées. Il avait cru en son père, son héros, et il l’avait trahi. Il avait placé sa confiance en lui, il l’avait brisée. Et alors qu’il ne lui restait plus qu’un repère fixe, l’amour de sa mère, son propre frère le lui avait enlevé, de la plus brutale des manières.
Il était bien compréhensible que le pauvre Friedrich Hadler, qui n’était malgré tout qu’un humain auquel on avait cruellement enlevé ses repères et ses illusions, ait cédé. Compréhensible, humain, mais inexcusable. Ce comportement était totalement inexcusable, intolérable. D’une certaine manière, il était une victime des agissements de son père, c’était certain, mais en aucun cas cela ne lui donnait le droit de se venger aveuglément, en rejetant la faute sur son père.
Tout cela, il était encore trop aveuglé, trop perdu pour le comprendre seul, mais ses amis, eux, pouvaient l’aider. C’était déjà ce qu’avaient fait Katz, Poigno et Steiner à leur manière.
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Lorsqu’il fut brusquement réveillé par un seau d’eau en plein figure, Friedrich Hadler se demanda si tout ce qu’il avait vécu depuis deux jours n’était pas qu’un cauchemar, et s’il se trouvait sur le bateau. Un simple regard lui confirma qu’il s’agissait bien de la réalité et non d’un songe : il se trouvait dans une pièce ronde en pierre, munie d’un plancher, assis sur une chaise de bois, et pour ne rien gâcher, il avait mal partout. Aucun bateau n’aurait possédé une telle pièce.
Et en face de lui, nul autre que le capitaine Steiner en personne, l’air sévère. L’homme parla et le réprimanda durement. La mine renfrognée, Friedrich supporta la critique, les yeux baissés. Quand enfin l’officier eut fini, le caporal enfouit sa tête dans ses mains et soupira. Il se sentait aussi mal à l’aise que lorsqu’il était gamin et que sa mère le grondait. Cette pensée le fit sourire dans ses mains et lui arracha également quelques larmes. Il entendit alors une petite voix, la voix de Katz, qui lui parlait dans sa tête : *Hé oui. Tu ne m’as pas écouté. Maintenant, faut assumer, mon bonhomme...* En écho, il repensa à ce qu’il venait de faire : il avait frappé un homme innocent, l’avait presque mutilé à vie, et serait même allé jusqu’à le tuer si Steiner n’était pas intervenu. Cela le dégoûtait de lui-même. Mais sa haine n’était pas encore totalement vaincue. Au contraire, Friedrich la ressentait encore, mais il entendait maintenant distinctement la partie de lui qui avait été réveillée par Katz, et qui luttait contre sa vengeance. Aussi songea-t-il à ce moment qu’il n’y arriverait pas : Katz avait vu juste en lui, mais Katz l’avait surestimé. Au fond de lui, il savait que tôt ou tard, la haine reprendrait le dessus, et qu’alors il serait capable de tout. Il ne voyait qu’une seule solution pour s’en tirer sans faire de mal aux innocents : choisir la mort. Ce choix qui lui semblait en général si lâche et détestable, lui parut plus honorable et juste, quand il était fait pour sauver des innocents qu’on ne pouvait sauver autrement. Mais avant, il désirait revoir une dernière fois Katz, répondre à son invitation, et se confier à lui, lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur et qu’il ne pouvait plus supporter seul.
Oui, il avait déçu Steiner, il en était conscient. Et il savait ce qu’il avait à faire : assumer l’entière responsabilité de ses actes jusqu’au bout. Relevant la tête de ses mains, il regarda son supérieur dans les yeux et lui dit :
-Mon capitaine, vous avez raison, je dois avoir le don de décevoir les gens que j’aime… Je n’ai aucune excuse pour mon comportement, j’en suis l’entier responsable et j’en assumerai seul toutes les conséquences que vous jugerez justes, même si je dois être fouetté en public, dégradé, renvoyé, ou même exécuté.
Je vous dois néanmoins des explications. Hier, un peu après midi, j’ai appris que j’avais un grand frère. Ou plutôt un demi-frère. Il me l’a dit lui-même, sur le corps encore chaud de ma mère qu’il venait d’égorger. Je savais que sa mère avait déménagée à Salkalten il y a de cela dix ans. Je me disais que si je la retrouvais, elle pourrait me dire où se trouvent mon père et son fils.
Je ne demande aucune indulgence de votre part, mon capitaine. Je me soumettrai à votre décision quelle qu’elle soit... Mais… Mais si vous deviez me condamner au peloton, j’aimerai quand même, comme dernière volonté, pouvoir parler au soldat Katz, seul à seul.
Droit sur sa chaise, il attendit la décision du capitaine. Il avait trahi sa confiance, celle de ses camarades de toute l’armée, celle de l’Empereur, de l’Empire, de l’Ostland et des citoyens. En tant que soldat, son devoir sacré était de défendre les valeurs de la société, de faire respecter les lois. En les bafouant, il avait jeté l’opprobre sur toute l’armée et craché sur les valeurs impériales. Il se dit intérieurement : *Au fond de moi, je ne suis pas si différent de mon père. Le duc avait raison, c’est bien moi, l’infante du mal.*
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Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)
- [MJ] Le Djinn
- Warfo Award 2021 du meilleur MJ - RP

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- Localisation : Dans ma lampe...
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
L'air du capitaine Steiner se fit grave, lentement il baissa la tête, l'air sinistre. Sa concentration s'acheva deux minutes plus tard, quand il leva la tête.
-"Je comprends les raisons qui vous ont poussées à agir comme cela, mais comprenez bien que vous êtes impardonnable. Si auriez dû m'en parler depuis le début je vous aurais aidé, maintenant il va falloir vous infliger un châtiment. Par respect pour vous cela ne sera fait qu'en présence de votre régiment et pas du reste de la caserne."
Et c'est ainsi qu'une trentaine de minutes plus tard, Friedrich était attaché à un poteau dans l'arène d'entraînement, autour tout le régiment était réuni. Steiner se tenait à quatre mètres derrière lui, un fouet de cuir entre les mains.
-"Aujourd'hui est un triste jour pour le régiment. Friedrich Hadler a déshonoré l'armée impériale en frappant honteusement un innocent. En conséquence lui sera administré un châtiment de dix coups de fouets que je donnerais moi-même. Que cela serve de leçon à tous."
Et la valse funèbre commença, coup après coup la lanière de cuir arracha la peau du dos nu du soldat, créant des coulées de sang. Les bras puissants de Steiner ne prenant aucune considération de la douleur subie faisaient s'envoler la chair des os du caporal, finalement celui-ci tomba au sol, l'air abasourdi par la douleur. Bien vite ses compagnons furent sur lui pour panser ses plaies pendant que le capitaine allait ranger son outil de torture.
-"Ne me forcez plus à refaire ça."
La suite? Hé bien les soldats passèrent la fin d'après-midi à se balader piteusement, craignant de faire une bêtise. Comme quoi un exemple et les marioles se calmaient vite, sauf certains peut-être, comme les travelos.
-"Je comprends les raisons qui vous ont poussées à agir comme cela, mais comprenez bien que vous êtes impardonnable. Si auriez dû m'en parler depuis le début je vous aurais aidé, maintenant il va falloir vous infliger un châtiment. Par respect pour vous cela ne sera fait qu'en présence de votre régiment et pas du reste de la caserne."
Et c'est ainsi qu'une trentaine de minutes plus tard, Friedrich était attaché à un poteau dans l'arène d'entraînement, autour tout le régiment était réuni. Steiner se tenait à quatre mètres derrière lui, un fouet de cuir entre les mains.
-"Aujourd'hui est un triste jour pour le régiment. Friedrich Hadler a déshonoré l'armée impériale en frappant honteusement un innocent. En conséquence lui sera administré un châtiment de dix coups de fouets que je donnerais moi-même. Que cela serve de leçon à tous."
Et la valse funèbre commença, coup après coup la lanière de cuir arracha la peau du dos nu du soldat, créant des coulées de sang. Les bras puissants de Steiner ne prenant aucune considération de la douleur subie faisaient s'envoler la chair des os du caporal, finalement celui-ci tomba au sol, l'air abasourdi par la douleur. Bien vite ses compagnons furent sur lui pour panser ses plaies pendant que le capitaine allait ranger son outil de torture.
-"Ne me forcez plus à refaire ça."
La suite? Hé bien les soldats passèrent la fin d'après-midi à se balader piteusement, craignant de faire une bêtise. Comme quoi un exemple et les marioles se calmaient vite, sauf certains peut-être, comme les travelos.
Enfermé dans une lampe pendant des siècles, cloisonné dans une pièce de métal par une malédiction... Puis un jour un naïf est venu, me libérant dans sa sottise... Tant pis pour lui... Et pour tous les autres.
-
Katja Endrafen
- PJ
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Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
C’est « mon caporal », soldat Katz ! Et mon état ne regarde que moi, alors mêlez vous de vos oignons, avant que je vous en colle une pour vous apprendre à s’occuper des affaires d’autrui.
Je n'irais pas jusqu'à dire que je savais jurer comme un charretier, ça serait m'accorder trop de crédit. Non, je n'avais pas autant d'imagination que les conducteurs de carriole de Bechafen lorsqu'il s'agissait de faire s'envoler sa morve sur son voisin, mais j'étais à tout le moins une élève douée, sinon curieuse. Aussi, lorsque les paroles du caporal me revinrent en mémoire tandis que tout le régiment se préparait à la scène qui allait suivre, me surpris-je à formuler intérieurement bon nombre des jurons que je connaissais, et il y en avait une belle flopée. Les traditionnels « connard » et « empaffé » furent parmi les premiers à monter au front, mais de bien plus colorés s'ensuivirent dans ma tête, dansant une jolie farandole. Tandis qu'un silence de mort tombait, précurseur des spectacles particulièrement éprouvants, c'est une vraie cacophonie injurieuse qui résonnait sous mon crâne.
Elle s'adressait à Friedrich, que je maudissais sur plus de générations que je ne savais en compter, ou peu s'en fallait : son état, maintenant, regardait bien d'autres personnes que lui et il n'avait pas su le voir. Mais avant que je ne me livre à cette bordée d'insultes, revenons un peu en arrière.
Après m'être faite proprement mouchée par mon caporal favori, je m'étais sentie investie du sentiment qui frappe toute jeune femme lorsqu'elle reçoit une nuée de râteaux sur le coin de la figure : un explosif mariage de honte et de rancune trépidantes, du genre qui vous collait des envies de hurler sur le moindre innocent passant à votre portée. Le moindre innocent en question de mon entourage faisant systématiquement une ou deux têtes de plus que moi, j'évitais soigneusement de laisser libre cours à ma frustration, mais elle se devinait dans le pli retroussé de mes lèvres. Mais à chaque fois que je m'apprêtais à brûler l'infime reste de considération que j'éprouvais encore pour les hommes, notamment un en particulier, le souvenir de son regard d'acier me frappait et m'arrêtait.
Les yeux que Friedrich avait portés sur moi avant qu'il ne manque de m'écarter de sa route en me marchant dessus (j'avais pris l'initiative de déblayer du chemin avant de finir en miettes) étaient saisissants de... douleur. Et je savais que la souffrance pouvait pousser un homme à tout détruire autour de lui, dans le seul but de se détruire lui-même. Ce n'était pas moi que le caporal aurait cherché à supprimer, s'il s'était mis à me rouer de coups comme je l'avais senti à deux doigts de le faire : c'était son calvaire et son dégoût de l'impuissance qu'il devait éprouver à y remédier. A quoi s'était-il frotté en partant dans la journée ? Qu'est-ce qui avait bien pu le laminer de cette façon ? Hadler était un type solide, avec la tête sur les épaules et les pieds fermement ancrés à la terre. Loin d'être une brute, j'avais découvert chez lui la force tranquille d'un chêne. Un malheur accablant l'empoisonnait, j'en pariais une année de solde, et j'étais une garce si je ne le remettais pas droit dans ses bottes, à l'aide des miennes s'il le fallait !
Évidemment, c'était plus facile à dire qu'à faire, et je passais ma mauvaise humeur sur une innocente bûchette que je tailladais avec une minutie malsaine à l'aide de mon poignard, au fond de ma piaule. J'étais censée donner un coup de main à quelques-uns de mes camarades chargés de nettoyer la caserne, mais tant qu'on ne me trouvait pas, nul ne pouvait signaler que je tirais au flanc, pas vrai ? Le geste répétitif finit par avoir raison de ma colère, et je m'absorbais dans mon travail, faisant sauter les fibres de bois de façon à dégager une grossière silhouette. Jusqu'à ce qu'un cri raisonne dans le couloir du bâtiment.
« Rassemblement du régiment, au trot ! »
Allez ! On ne pouvait même plus torturer les bûchettes maintenant ? Levant les yeux au ciel, j'abandonnais mon ouvrage et sortis en emboîtant le pas à quelques soldats. Nous nous retrouvâmes bientôt alignés dans la cour de la caserne, où j'eus tout le loisir de sacrer et pester au fond de moi.
La scène avait des allures sur-réalistes. Le vent qui soufflait contre moi était faible, comme la dernière respiration d'un mourant : je sentais la présence de mes camarades de rang comme des silhouettes oppressantes à la limite de mon champ de vision, percevant des odeurs de transpiration et de vieux linge. Le capitaine se tenait devant nous, un fouet atrocement long dans les mains. En réalité, sa taille n'avait rien d'extraordinaire mais à mes yeux l'instrument prenait des proportions écrasantes. Steiner aurait pu avoir sorti un python de sa cage que je n'aurais pas été plus mal à l'aise.
Et Friedrich.
J'ignorais à quoi était due la dureté de son regard. Était-ce de la colère ou une sorte de résignation déterminée ? Se préparait-il à encaisser par pur défi ou bien parce qu'il était en accord avec la sanction qu'énonçait l'autre... l'autre... les jurons me manquaient. L'azur de mes yeux se mit à refléter une haine irrépressible.
Je ne portais déjà pas Steiner dans mon cœur, avec ses épaulettes, son maintien d'officier et l'hideux insigne en forme de crâne qu'il arborait fièrement. Mais en cet instant, l'antipathie que je lui vouais prenait un envol fulgurant en direction d'un tout nouveau firmament de mépris et d'aversion venimeuse. J'avais un sérieux problème avec l'autorité comme avec les fouets : combinez les deux sous mon nez, et je me rendis compte que mes paumes me chatouillaient de saisir l'une des petites lames que je portais en permanence. Je ressentais leur poids avec précision, et aurais été capable de les tirer de leur cachette les yeux fermés, sans aucune hésitation ni maladresse.
Malgré tout, mon animosité se disputait avec un autre sentiment bien moins motivant. Ma déglutition était laborieuse et se fit presque impossible lorsque le fouet se leva dans les airs, asséchant ma gorge spontanément. Je me revoyais, assez jeune pour ne pas être déjà bonne à marier, subissant le calvaire d'une flagellation. La morsure du cuir qui avait laissé ces cicatrices lisses, belles au demeurant, sur la peau de mes reins ; la douleur ardente qui vous clouait le dos ; les cris déchirant, chargés d'hostilité comme de soumission, que j'avais proférés au cours de mon supplice. Et pire encore... ceux de ma mère, soumise avant moi au même traitement... Tout ça remontait du fond d'un passé que j'avais à tort cru enterré, et dévorait chacune de mes pensées pour prendre leur place.
Je vacillais sur mes pieds au premier coup.
« Hé, Katz ! Ça va ? » chuchota à voix basse mon voisin de derrière lorsqu'il me remit d'aplomb. Ses mains s'étaient refermées sur mes avants-bras afin de m'empêcher de tituber, et j'imaginais de la prévenance dans ce contact.
« Impeccable. J'innovais un pas de gigue » répondis-je sur le même ton, quand bien même tromper mon monde au travers de cette plaisanterie était impossible. Je ne faisais pas bonne figure, et ça se voyait.
Friedrich n'était pas le premier crétin venu, flagellé pour un impair de trop. Il était apprécié du régiment et ça se voyait sur le visage des hommes alentour : tous souffraient d'assister à un tel spectacle, chacun à un degré différent. Il y en avait pour frémir à chaque fois que le fouet retombait en claquant dans l'air sec, d'autres pour détourner les yeux, mal à l'aise ; certains se contentaient de fixer le caporal ou le capitaine d'un air absent, s'abritant derrière un détachement de convenance. Pour autant, j'étais la plus durement atteinte : le fouet me traumatisait. Ce son détestable, abominable... cette douleur insupportable, qui m'avait donnée envie de mourir, de fondre sur place...
Je me retenais à grand-peine de crier, par dix fois. De crier mon envie de vengeance, et peut-être, de meurtre. La tension qui m'habitait prenait des allures de lame de fond.
Tout s'arrêta comme ça avait commencé : dans un silence surnaturel. Le connard me servant de capitaine trouva le culot de conclure son exemple sur un : « Ne me forcez plus à refaire ça », et je lui aurais volontiers fait avaler une bouteille de plomb fondu pour ces paroles... Je grinçais des dents à m'en faire mal, mais il y avait plus important sur l'heure que laisser libre cours à tous les imaginaires scénarios de torture au cours desquels je mettrais le gradé au supplice. Me frayant un passage avec ma petite taille, je me coulais auprès de Friedrich qu'on laissait à nos bons soins. Rudement éprouvé, c'était certain, j'étais impressionnée par son endurance, quand bien même on le tenait déjà pour plus solide que la plupart : à sa place, j'aurais vociféré de souffrance. Lui se contentait d'une expression secouée, comme un bagarreur qui vient de prendre un mauvais coup auquel il ne s'attendait pas.
Je défendis mon droit de rester à ses côtés pour le soutenir avec force regards malveillants, épaulée d'un Ertezi qui en réalité supportait seul le poids de son compagnon. C'est sur son lit que nous le déposâmes avec plus ou moins de finesse, et le parallèle avec la soirée où c'était eux qui m'avaient ramenée me sauta au visage. L'un des engagés à nos côtés fourra des bandages dans mes mains, et je m'aperçus que l'une d'elles était pleine de sang : celle que j'avais posée sur les reins du caporal pour l'encourager à avancer, et qui s'était retrouvée teinte par le filet dévalant des plaies ouvertes par le fouet. Je l'observais d'un air sombre en secouant la tête, avant de me mettre à l'ouvrage.
Notre attroupement se dissipa assez vite, chacun reprenant ses activités avec une expression allant du morose au lugubre. Ne restait que moi et Poigno, et nous évitions de nous regarder dans les yeux, ne sachant trop s'il était franchement raisonnable de rester là auprès de Friedrich. Ce fut moi qui rompis le silence, par peur peut-être de me voir intimée de quitter la pièce :
« Venez, mon caporal. On le dérange. »
Il acquiesça d'un air peu convaincu, mais j'avais à peine refermé la porte de la chambre que je le rattrapais au milieu du couloir. Je ne sais pas si c'est la surprise de voir mon petit gabarit lui barrer la route ou l'éclat de détresse dans mes yeux qui le fit s'arrêter, mais il stoppa net. Pourtant, il n'y avait que de la glace dans mon accent de l'Ostermark lorsque je lui adressais cette unique question :
« Pourquoi ? »
Ça aurait tout aussi bien pu être une déclaration de meurtre. D'abord réticent, puis plus assuré, l'Estalien m'expliqua que le caporal avait manqué battre à mort un mendiant des quartiers chauds de la ville, et qu'un soldat accusé de meurtre en cet endroit était bien la dernière chose dont nous avions besoin. Il ne mentait pas, et si Hadler avait eu une bonne raison de se livrer à une pareille exaction, Poigno l'aurait défendu : mais il ne le faisait pas.
Il finit par s'en aller, haussant les épaules en signe d'incompréhension.
Je réprimais un soupir en sentant la détermination me revenir. Je trouverais le fin mot de cette histoire, foi de Katja. Je retournais auprès de Friedrich, occupé à grogner sur son lit, juste le temps de venir lui ôter ses bottes en affichant une mine malicieuse dont je n'étais même pas sûre qu'il y faisait attention :
« T'en fais pas, mon caporal, je ne vais pas les vendre. Et regarde un peu par la fenêtre, j'ajuste ton pansement » déclarai-je d'une voix à la douceur inhabituelle. J'en profitais pour attraper d'une main leste la bourse que nous avions déposé à côté de sa veste, et m'en aller après avoir vaguement tripoté le pansement en évitant la zone blessée.
Maintenant, direction l'intendance. Un petit édifice pas loin de l'entrée de la caserne, sous l'ombre d'un grand arbre aux lourdes branches. Je pénétrais avec un salut règlementaire pour le soldat chargé d'accueil.
« Bonjour. Je sors pour le compte de la troisième division, on manque de quelques bidules pour le toubib, et c'est assez urgent. »
Nous seuls avions assisté à l'incident, mais ça ne voulait pas dire que la rumeur n'avait pas circulé : et surtout, il suffisait de voir la tête de mes camarades pour deviner que quelque chose s'était passé dans le cinquième régiment. L'intéressé ne fit pas de difficulté et je pris le chemin du centre de la ville, un pli soucieux étrécissant mes yeux.
« C'est encore moi ! »
La tenancière de la chandellerie leva un regard surpris vers moi, avant de me reconnaître. Un sourire engageant sur les lèvres, elle me demanda si j'étais satisfaite de la qualité de mes achats, ce à quoi je répondis d'un air mielleux qu'il n'y avait rien de plus beau au monde qu'une bougie assez propre pour ne pas mettre le feu à la table qu'elle éclairait. Un rire plus tard et je m'enquérais cette fois de l'herboristerie la plus saine des environs : je ne voulais pas d'une boutique à la manque, mais d'un vrai commerce de qualité. Elle me l'indiqua de bon cœur, bien qu'un peu déçue que je ne vienne pas dépenser mon argent dans ses caisses.
Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour arriver devant l'échoppe indiquée, qu'annonçait un panneau suspendu peint de frais : une poignée d'herbes retenues par un fil épais au bout duquel se dardait une aiguille. Je passais la porte pour découvrir une pièce très simple, bien éclairée et aérée, ce qui était assez inhabituel pour être souligné. Du sable répandu absorbait l'humidité de l'endroit, et le comptoir présentait un assortiment plutôt varié d'ingrédients. Un grand échalas aux cheveux de paille se tenait derrière, avec des allures de héron plein de roideur. Je ne m'attardais pas à lui faire du charme et vins m'accouder immédiatement devant lui :
« J'ai un camarade blessé à la caserne, et malheureusement, il lui faut un remontant d'urgence. C'est assez sale. »
« Ça saigne beaucoup ? »
« Euh... oui, même si les plaies ne sont pas profondes. »
Il hocha de la tête d'un air absent et plongea sous son établi, où il farfouilla quelques instants avant d'en tirer une fiole très simple contenant un liquide aussi clair que de l'eau. Je le lorgnais avec méfiance, et il accueillit mon scepticisme avec une grimace amicale.
« Cette solution ne paie pas de mine, mais c'est un très bon remède, ne vous inquiétez pas. »
« Pas d'arnaque avec moi, l'ami » grondai-je. Je savais que ma taille ne me donnait rien d'impressionnant, mais le sérieux de mon ton ne souffrait aucun doute.
Il m'assura de l'efficacité de sa potion, et je lui payais la somme convenue avec un déchirement : deux couronnes et quelques pièces. Le reste de mon argent y passait, et j'avais bien fait de subtiliser le sien à Friedrich.
Pour autant, je ne retournais pas immédiatement à la caserne. A la place, j'allais dans la direction des quartiers mal famés où Ertezi avait soutenu avoir empêché le caporal de commettre l'irréparable, sans toutefois m'aventurer dans les ruelles sombres délimitant le territoire des coupe-jarrets. Je gravais l'endroit dans ma mémoire : il serait temps d'aller faire mon enquête un peu plus tard, avant que nous ne partions pour le sud. Qu'avait bien pu dire ce mendiant pour attiser ainsi les foudres de l'engagé ?
Je secouais la tête, reprenant un itinéraire plus fréquenté jusqu'à arriver à destination. Je remisais mon impatience de côté, me forçant à adopter un pas régulier jusqu'à la piaule de Friedrich, dans laquelle je pénétrais précipitamment. J'y trouvais mon imbécile de caporal, assis sur son lit et combattant la douleur comme il le pouvait. Jugeant plus prudent de remettre la bourse à son emplacement lorsqu'il regarderait ailleurs (en priant pour qu'il n'ai pas déjà remarqué son absence), je vins m'asseoir à ses côtés en lui tendant la panacée.
« A ta santé ! » lançai-je d'une voix espiègle en lui tendant la bouteille.
J'attendis qu'il accepte ou refuse mon invitation, avant de me lever pour sortir. Puis, me ravisant au dernier moment, j'allais plutôt poser mes fesses sur l'encadrement de la fenêtre. Lorsque je repris la parole, il n'y avait plus guère de plaisanterie dans mes propos : rien que les confidences amicales et douces d'une survivante.
« J'ai vu des hommes en piétiner d'autres pour s'enfuir. D'autres entrer dans une rage folle devant quiconque les empêchait d'accomplir ce qu'ils estimaient être leur devoir le plus sacré. Et pourtant, en temps normal, ils étaient les plus raisonnables et les plus conciliants des citoyens de notre bon Empire. »
Je levais un index docte en l'air, parodiant la posture que l'on prêtait aux sages.
« Juste pour dire, mon caporal, que le meilleur soldat du monde peut lui aussi se faire piquer par une mouche et, disons, surprendre tout le monde. » fis-je d'un ton dégagé. Je le fixais soudain de mes yeux limpides. « Tu reviens d'une permission chez toi avec des airs de monstre affamé. Le lendemain tu manques de tuer un homme, un mendiant, c'est-à-dire d'après mon expérience des bas-quartiers de notre glorieuse nation, un type louche que tu n'aurais jamais été cherché dans son trou en temps normal, et encore moins seul. Alors quoi, Friedrich ? Qu'est-ce que tu cherches de l'autre côté de la barrière ? »
Ma question n'appelait pas forcément de réponse. Je laissais le silence s'épaissir, avant de m'étirer comme un chat.
« Enfin ! Je finirais bien par trouver. J'irais les voir, les mendiants : ce n'est pas comme si je ne les avais jamais fréquentés. » C'était presque une menace que je formulais, comme si je le pressais de me révéler ce que je voulais savoir : mais il n'en était rien. Je l'avertissais simplement.
Là-dessus je me levais et le saluai d'un geste indolent, m'apprêtant à le laisser tranquille.[/font]
Je n'irais pas jusqu'à dire que je savais jurer comme un charretier, ça serait m'accorder trop de crédit. Non, je n'avais pas autant d'imagination que les conducteurs de carriole de Bechafen lorsqu'il s'agissait de faire s'envoler sa morve sur son voisin, mais j'étais à tout le moins une élève douée, sinon curieuse. Aussi, lorsque les paroles du caporal me revinrent en mémoire tandis que tout le régiment se préparait à la scène qui allait suivre, me surpris-je à formuler intérieurement bon nombre des jurons que je connaissais, et il y en avait une belle flopée. Les traditionnels « connard » et « empaffé » furent parmi les premiers à monter au front, mais de bien plus colorés s'ensuivirent dans ma tête, dansant une jolie farandole. Tandis qu'un silence de mort tombait, précurseur des spectacles particulièrement éprouvants, c'est une vraie cacophonie injurieuse qui résonnait sous mon crâne.
Elle s'adressait à Friedrich, que je maudissais sur plus de générations que je ne savais en compter, ou peu s'en fallait : son état, maintenant, regardait bien d'autres personnes que lui et il n'avait pas su le voir. Mais avant que je ne me livre à cette bordée d'insultes, revenons un peu en arrière.
Après m'être faite proprement mouchée par mon caporal favori, je m'étais sentie investie du sentiment qui frappe toute jeune femme lorsqu'elle reçoit une nuée de râteaux sur le coin de la figure : un explosif mariage de honte et de rancune trépidantes, du genre qui vous collait des envies de hurler sur le moindre innocent passant à votre portée. Le moindre innocent en question de mon entourage faisant systématiquement une ou deux têtes de plus que moi, j'évitais soigneusement de laisser libre cours à ma frustration, mais elle se devinait dans le pli retroussé de mes lèvres. Mais à chaque fois que je m'apprêtais à brûler l'infime reste de considération que j'éprouvais encore pour les hommes, notamment un en particulier, le souvenir de son regard d'acier me frappait et m'arrêtait.
Les yeux que Friedrich avait portés sur moi avant qu'il ne manque de m'écarter de sa route en me marchant dessus (j'avais pris l'initiative de déblayer du chemin avant de finir en miettes) étaient saisissants de... douleur. Et je savais que la souffrance pouvait pousser un homme à tout détruire autour de lui, dans le seul but de se détruire lui-même. Ce n'était pas moi que le caporal aurait cherché à supprimer, s'il s'était mis à me rouer de coups comme je l'avais senti à deux doigts de le faire : c'était son calvaire et son dégoût de l'impuissance qu'il devait éprouver à y remédier. A quoi s'était-il frotté en partant dans la journée ? Qu'est-ce qui avait bien pu le laminer de cette façon ? Hadler était un type solide, avec la tête sur les épaules et les pieds fermement ancrés à la terre. Loin d'être une brute, j'avais découvert chez lui la force tranquille d'un chêne. Un malheur accablant l'empoisonnait, j'en pariais une année de solde, et j'étais une garce si je ne le remettais pas droit dans ses bottes, à l'aide des miennes s'il le fallait !
Évidemment, c'était plus facile à dire qu'à faire, et je passais ma mauvaise humeur sur une innocente bûchette que je tailladais avec une minutie malsaine à l'aide de mon poignard, au fond de ma piaule. J'étais censée donner un coup de main à quelques-uns de mes camarades chargés de nettoyer la caserne, mais tant qu'on ne me trouvait pas, nul ne pouvait signaler que je tirais au flanc, pas vrai ? Le geste répétitif finit par avoir raison de ma colère, et je m'absorbais dans mon travail, faisant sauter les fibres de bois de façon à dégager une grossière silhouette. Jusqu'à ce qu'un cri raisonne dans le couloir du bâtiment.
« Rassemblement du régiment, au trot ! »
Allez ! On ne pouvait même plus torturer les bûchettes maintenant ? Levant les yeux au ciel, j'abandonnais mon ouvrage et sortis en emboîtant le pas à quelques soldats. Nous nous retrouvâmes bientôt alignés dans la cour de la caserne, où j'eus tout le loisir de sacrer et pester au fond de moi.
La scène avait des allures sur-réalistes. Le vent qui soufflait contre moi était faible, comme la dernière respiration d'un mourant : je sentais la présence de mes camarades de rang comme des silhouettes oppressantes à la limite de mon champ de vision, percevant des odeurs de transpiration et de vieux linge. Le capitaine se tenait devant nous, un fouet atrocement long dans les mains. En réalité, sa taille n'avait rien d'extraordinaire mais à mes yeux l'instrument prenait des proportions écrasantes. Steiner aurait pu avoir sorti un python de sa cage que je n'aurais pas été plus mal à l'aise.
Et Friedrich.
J'ignorais à quoi était due la dureté de son regard. Était-ce de la colère ou une sorte de résignation déterminée ? Se préparait-il à encaisser par pur défi ou bien parce qu'il était en accord avec la sanction qu'énonçait l'autre... l'autre... les jurons me manquaient. L'azur de mes yeux se mit à refléter une haine irrépressible.
Je ne portais déjà pas Steiner dans mon cœur, avec ses épaulettes, son maintien d'officier et l'hideux insigne en forme de crâne qu'il arborait fièrement. Mais en cet instant, l'antipathie que je lui vouais prenait un envol fulgurant en direction d'un tout nouveau firmament de mépris et d'aversion venimeuse. J'avais un sérieux problème avec l'autorité comme avec les fouets : combinez les deux sous mon nez, et je me rendis compte que mes paumes me chatouillaient de saisir l'une des petites lames que je portais en permanence. Je ressentais leur poids avec précision, et aurais été capable de les tirer de leur cachette les yeux fermés, sans aucune hésitation ni maladresse.
Malgré tout, mon animosité se disputait avec un autre sentiment bien moins motivant. Ma déglutition était laborieuse et se fit presque impossible lorsque le fouet se leva dans les airs, asséchant ma gorge spontanément. Je me revoyais, assez jeune pour ne pas être déjà bonne à marier, subissant le calvaire d'une flagellation. La morsure du cuir qui avait laissé ces cicatrices lisses, belles au demeurant, sur la peau de mes reins ; la douleur ardente qui vous clouait le dos ; les cris déchirant, chargés d'hostilité comme de soumission, que j'avais proférés au cours de mon supplice. Et pire encore... ceux de ma mère, soumise avant moi au même traitement... Tout ça remontait du fond d'un passé que j'avais à tort cru enterré, et dévorait chacune de mes pensées pour prendre leur place.
Je vacillais sur mes pieds au premier coup.
« Hé, Katz ! Ça va ? » chuchota à voix basse mon voisin de derrière lorsqu'il me remit d'aplomb. Ses mains s'étaient refermées sur mes avants-bras afin de m'empêcher de tituber, et j'imaginais de la prévenance dans ce contact.
« Impeccable. J'innovais un pas de gigue » répondis-je sur le même ton, quand bien même tromper mon monde au travers de cette plaisanterie était impossible. Je ne faisais pas bonne figure, et ça se voyait.
Friedrich n'était pas le premier crétin venu, flagellé pour un impair de trop. Il était apprécié du régiment et ça se voyait sur le visage des hommes alentour : tous souffraient d'assister à un tel spectacle, chacun à un degré différent. Il y en avait pour frémir à chaque fois que le fouet retombait en claquant dans l'air sec, d'autres pour détourner les yeux, mal à l'aise ; certains se contentaient de fixer le caporal ou le capitaine d'un air absent, s'abritant derrière un détachement de convenance. Pour autant, j'étais la plus durement atteinte : le fouet me traumatisait. Ce son détestable, abominable... cette douleur insupportable, qui m'avait donnée envie de mourir, de fondre sur place...
Je me retenais à grand-peine de crier, par dix fois. De crier mon envie de vengeance, et peut-être, de meurtre. La tension qui m'habitait prenait des allures de lame de fond.
Tout s'arrêta comme ça avait commencé : dans un silence surnaturel. Le connard me servant de capitaine trouva le culot de conclure son exemple sur un : « Ne me forcez plus à refaire ça », et je lui aurais volontiers fait avaler une bouteille de plomb fondu pour ces paroles... Je grinçais des dents à m'en faire mal, mais il y avait plus important sur l'heure que laisser libre cours à tous les imaginaires scénarios de torture au cours desquels je mettrais le gradé au supplice. Me frayant un passage avec ma petite taille, je me coulais auprès de Friedrich qu'on laissait à nos bons soins. Rudement éprouvé, c'était certain, j'étais impressionnée par son endurance, quand bien même on le tenait déjà pour plus solide que la plupart : à sa place, j'aurais vociféré de souffrance. Lui se contentait d'une expression secouée, comme un bagarreur qui vient de prendre un mauvais coup auquel il ne s'attendait pas.
Je défendis mon droit de rester à ses côtés pour le soutenir avec force regards malveillants, épaulée d'un Ertezi qui en réalité supportait seul le poids de son compagnon. C'est sur son lit que nous le déposâmes avec plus ou moins de finesse, et le parallèle avec la soirée où c'était eux qui m'avaient ramenée me sauta au visage. L'un des engagés à nos côtés fourra des bandages dans mes mains, et je m'aperçus que l'une d'elles était pleine de sang : celle que j'avais posée sur les reins du caporal pour l'encourager à avancer, et qui s'était retrouvée teinte par le filet dévalant des plaies ouvertes par le fouet. Je l'observais d'un air sombre en secouant la tête, avant de me mettre à l'ouvrage.
Notre attroupement se dissipa assez vite, chacun reprenant ses activités avec une expression allant du morose au lugubre. Ne restait que moi et Poigno, et nous évitions de nous regarder dans les yeux, ne sachant trop s'il était franchement raisonnable de rester là auprès de Friedrich. Ce fut moi qui rompis le silence, par peur peut-être de me voir intimée de quitter la pièce :
« Venez, mon caporal. On le dérange. »
Il acquiesça d'un air peu convaincu, mais j'avais à peine refermé la porte de la chambre que je le rattrapais au milieu du couloir. Je ne sais pas si c'est la surprise de voir mon petit gabarit lui barrer la route ou l'éclat de détresse dans mes yeux qui le fit s'arrêter, mais il stoppa net. Pourtant, il n'y avait que de la glace dans mon accent de l'Ostermark lorsque je lui adressais cette unique question :
« Pourquoi ? »
Ça aurait tout aussi bien pu être une déclaration de meurtre. D'abord réticent, puis plus assuré, l'Estalien m'expliqua que le caporal avait manqué battre à mort un mendiant des quartiers chauds de la ville, et qu'un soldat accusé de meurtre en cet endroit était bien la dernière chose dont nous avions besoin. Il ne mentait pas, et si Hadler avait eu une bonne raison de se livrer à une pareille exaction, Poigno l'aurait défendu : mais il ne le faisait pas.
Il finit par s'en aller, haussant les épaules en signe d'incompréhension.
Je réprimais un soupir en sentant la détermination me revenir. Je trouverais le fin mot de cette histoire, foi de Katja. Je retournais auprès de Friedrich, occupé à grogner sur son lit, juste le temps de venir lui ôter ses bottes en affichant une mine malicieuse dont je n'étais même pas sûre qu'il y faisait attention :
« T'en fais pas, mon caporal, je ne vais pas les vendre. Et regarde un peu par la fenêtre, j'ajuste ton pansement » déclarai-je d'une voix à la douceur inhabituelle. J'en profitais pour attraper d'une main leste la bourse que nous avions déposé à côté de sa veste, et m'en aller après avoir vaguement tripoté le pansement en évitant la zone blessée.
Maintenant, direction l'intendance. Un petit édifice pas loin de l'entrée de la caserne, sous l'ombre d'un grand arbre aux lourdes branches. Je pénétrais avec un salut règlementaire pour le soldat chargé d'accueil.
« Bonjour. Je sors pour le compte de la troisième division, on manque de quelques bidules pour le toubib, et c'est assez urgent. »
Nous seuls avions assisté à l'incident, mais ça ne voulait pas dire que la rumeur n'avait pas circulé : et surtout, il suffisait de voir la tête de mes camarades pour deviner que quelque chose s'était passé dans le cinquième régiment. L'intéressé ne fit pas de difficulté et je pris le chemin du centre de la ville, un pli soucieux étrécissant mes yeux.
« C'est encore moi ! »
La tenancière de la chandellerie leva un regard surpris vers moi, avant de me reconnaître. Un sourire engageant sur les lèvres, elle me demanda si j'étais satisfaite de la qualité de mes achats, ce à quoi je répondis d'un air mielleux qu'il n'y avait rien de plus beau au monde qu'une bougie assez propre pour ne pas mettre le feu à la table qu'elle éclairait. Un rire plus tard et je m'enquérais cette fois de l'herboristerie la plus saine des environs : je ne voulais pas d'une boutique à la manque, mais d'un vrai commerce de qualité. Elle me l'indiqua de bon cœur, bien qu'un peu déçue que je ne vienne pas dépenser mon argent dans ses caisses.
Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour arriver devant l'échoppe indiquée, qu'annonçait un panneau suspendu peint de frais : une poignée d'herbes retenues par un fil épais au bout duquel se dardait une aiguille. Je passais la porte pour découvrir une pièce très simple, bien éclairée et aérée, ce qui était assez inhabituel pour être souligné. Du sable répandu absorbait l'humidité de l'endroit, et le comptoir présentait un assortiment plutôt varié d'ingrédients. Un grand échalas aux cheveux de paille se tenait derrière, avec des allures de héron plein de roideur. Je ne m'attardais pas à lui faire du charme et vins m'accouder immédiatement devant lui :
« J'ai un camarade blessé à la caserne, et malheureusement, il lui faut un remontant d'urgence. C'est assez sale. »
« Ça saigne beaucoup ? »
« Euh... oui, même si les plaies ne sont pas profondes. »
Il hocha de la tête d'un air absent et plongea sous son établi, où il farfouilla quelques instants avant d'en tirer une fiole très simple contenant un liquide aussi clair que de l'eau. Je le lorgnais avec méfiance, et il accueillit mon scepticisme avec une grimace amicale.
« Cette solution ne paie pas de mine, mais c'est un très bon remède, ne vous inquiétez pas. »
« Pas d'arnaque avec moi, l'ami » grondai-je. Je savais que ma taille ne me donnait rien d'impressionnant, mais le sérieux de mon ton ne souffrait aucun doute.
Il m'assura de l'efficacité de sa potion, et je lui payais la somme convenue avec un déchirement : deux couronnes et quelques pièces. Le reste de mon argent y passait, et j'avais bien fait de subtiliser le sien à Friedrich.
Pour autant, je ne retournais pas immédiatement à la caserne. A la place, j'allais dans la direction des quartiers mal famés où Ertezi avait soutenu avoir empêché le caporal de commettre l'irréparable, sans toutefois m'aventurer dans les ruelles sombres délimitant le territoire des coupe-jarrets. Je gravais l'endroit dans ma mémoire : il serait temps d'aller faire mon enquête un peu plus tard, avant que nous ne partions pour le sud. Qu'avait bien pu dire ce mendiant pour attiser ainsi les foudres de l'engagé ?
Je secouais la tête, reprenant un itinéraire plus fréquenté jusqu'à arriver à destination. Je remisais mon impatience de côté, me forçant à adopter un pas régulier jusqu'à la piaule de Friedrich, dans laquelle je pénétrais précipitamment. J'y trouvais mon imbécile de caporal, assis sur son lit et combattant la douleur comme il le pouvait. Jugeant plus prudent de remettre la bourse à son emplacement lorsqu'il regarderait ailleurs (en priant pour qu'il n'ai pas déjà remarqué son absence), je vins m'asseoir à ses côtés en lui tendant la panacée.
« A ta santé ! » lançai-je d'une voix espiègle en lui tendant la bouteille.
J'attendis qu'il accepte ou refuse mon invitation, avant de me lever pour sortir. Puis, me ravisant au dernier moment, j'allais plutôt poser mes fesses sur l'encadrement de la fenêtre. Lorsque je repris la parole, il n'y avait plus guère de plaisanterie dans mes propos : rien que les confidences amicales et douces d'une survivante.
« J'ai vu des hommes en piétiner d'autres pour s'enfuir. D'autres entrer dans une rage folle devant quiconque les empêchait d'accomplir ce qu'ils estimaient être leur devoir le plus sacré. Et pourtant, en temps normal, ils étaient les plus raisonnables et les plus conciliants des citoyens de notre bon Empire. »
Je levais un index docte en l'air, parodiant la posture que l'on prêtait aux sages.
« Juste pour dire, mon caporal, que le meilleur soldat du monde peut lui aussi se faire piquer par une mouche et, disons, surprendre tout le monde. » fis-je d'un ton dégagé. Je le fixais soudain de mes yeux limpides. « Tu reviens d'une permission chez toi avec des airs de monstre affamé. Le lendemain tu manques de tuer un homme, un mendiant, c'est-à-dire d'après mon expérience des bas-quartiers de notre glorieuse nation, un type louche que tu n'aurais jamais été cherché dans son trou en temps normal, et encore moins seul. Alors quoi, Friedrich ? Qu'est-ce que tu cherches de l'autre côté de la barrière ? »
Ma question n'appelait pas forcément de réponse. Je laissais le silence s'épaissir, avant de m'étirer comme un chat.
« Enfin ! Je finirais bien par trouver. J'irais les voir, les mendiants : ce n'est pas comme si je ne les avais jamais fréquentés. » C'était presque une menace que je formulais, comme si je le pressais de me révéler ce que je voulais savoir : mais il n'en était rien. Je l'avertissais simplement.
Là-dessus je me levais et le saluai d'un geste indolent, m'apprêtant à le laisser tranquille.[/font]
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Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Le capitaine Steiner n’était pas un imbécile ni un injuste. Il avait compris les motivations de Friedrich Hadler, et qui expliquaient son geste, même si évidemment il ne les approuvait pas, pas plus qu’il ne pouvait les cautionner. Tout cela, le caporal le savait. Il savait qu’il aurait pu, et peut-être même dû aller voir le capitaine dès le début pour lui expliquer son problème, et il savait que celui-ci serait impartial pour la punition de sa faute. Mais il n’avait pas pu aller voir quelqu’un d’autre, car il s’était refermé uniquement sur sa douleur, sa vengeance. Tout cela relevait d’affaires privées, et le fait que ça ait influé sur sa vie professionnelle n’était qu’un effet secondaire indésirable. Le capitaine Steiner, avec tout le respect qu’il lui devait et qu’il avait pour lui, n’appartenait pas à sa famille, il n’avait à être mis dans la confidence, sauf bien entendu depuis que l’incident avait dérapé et était rentré dans la sphère de l’armée.
Le châtiment que Steiner avait retenu était assez classique dans le milieu militaire : le fouet devant ses camarades. Heureusement, magnanime, l’officier décida de le punir seulement en présence du régiment et non de toutes les troupes de la ville. Plus que la douleur, Friedrich Hadler craignait l’humiliation. Son père avait déjà déshonoré son nom dans les milieux militaires, et voilà que lui aussi le traînait dans la boue publiquement. Mais il fallait reconnaître que le châtiment était juste : aussi le caporal baissa-t-il la tête et l’accepta-t-il, tandis que le capitaine sortait pour préparer l’exécution de sa sentence.
La demi-heure suivante fut assez confuse dans son esprit. Il se souvenait de l’attente angoissante, pendant laquelle il se rongeait les sangs, déchiré de questions sur qui il était réellement, et sur ce qu’il conviendrait de faire après la punition. Tel père, tel fils, disait-on. Et Friedrich n’avait aucune envie de devenir comme son père. Or, il était certain qu’il n’avait pas le pouvoir résister à sa nature profonde. Le soldat Katz lui, était en revanche persuadé qu’il trouverait la force de combattre et de redevenir le Hadler d’avant. Mais était-ce seulement encore possible ? Ce Friedrich Halder là n’était-il pas définitivement mort et enterré dans le cimetière de Klirduc ? Et même s’il pouvait encore revenir à avant cela, fallait-il laisser impuni le meurtre de sa mère ? S’il y avait possibilité de redevenir l’ancien Friedrich, au prix d’une injustice, il n’était pas sûr de vouloir redevenir comme avant. Mais d’un autre côté, n’était-il pas dangereux pour lui de poursuivre sa vengeance ? Car il savait très bien que s’il suivait cette voix de haine, il y aurait encore forcément des innocents sur sa route, qui en ferraient les frais. Et il préférait mourir que de faire à nouveau du mal gratuitement à autrui. D’ailleurs, la mort était-elle une option ? Peut-être. En tout cas, il ne l’excluait pas. Un doute terrible le rongeait : il était totalement perdu. Seul, il n’y voyait plus rien, ne savait que faire.
Il ressentait un très fort besoin de se confier à quelqu’un qui l’écouterait, le comprendrait et l’aiderait. Etrangement, c’était à Katz qu’il avait envie de s’ouvrir. Ce petit soldat masqué si bizarre, plein de bonne humeur, souvent insolent et toujours sympathique l’avait aidé plus que quiconque dans cette épreuve. C’était lui qui avait fait renaître en lui la petite voix qui lui avait dit de ne pas commettre l’immonde acte qu’il avait commis. Il avait une fois fait l’erreur de lui tourner le dos alors que le soldat était venu de lui-même pour l’aider. Mais il s’était alors moqué de son aide, avait rabaissé et renvoyé brutalement son camarade. Uniquement tourné vers lui-même, il avait refusé cette main tendue qui lui aurait permis de ne pas sombrer. Il avait été le seul à voir que le caporal allait mal, et à tenter de l’aider. Maintenant, il était peut-être trop tard. Katz voudrait-il encore seulement lui parler ? Pourrait-il le pardonner ?
C’était alors qu’il se posait ces questions que le capitaine revint dans la salle, un long fouet en cuir à la main. Friedrich le suivit sans opposer aucune résistance, une boule au ventre. Il avait déjà connu des situations pires, notamment en Arabie, mais là, c’était différent. La perspective d’être attaché à un poteau et fouetté à la vue de tous comme le criminel qu’il était lui était beaucoup plus difficile à accepter. A la vue du fouet, cependant, il ressentit également une appréhension à propos de la souffrance physique que pourrait lui infliger l’instrument de torture. Mais ça ne pouvait pas être si terrible que ça, non ? Après tout, quand une épée lui avait profondément entaillé le bras gauche malgré sa cotte de mailles, il avait serré les dents et avait continué à se battre. Non, ça n’étaient pas quelques coups de fouet qui allaient le terrasser et le faire hurler.
Il fut emmené jusqu’au poteau où il subirait sa punition sous les yeux du régiment entier. Bien sûr, on lui avait préalablement enlevé son armure. Là, il se laissa attacher et accorda même un sourire au soldat qui l’avait attaché. Puis le régiment fut convoqué et se mit au garde à vous devant lui. Le cœur de Friedrich battait à mille à l’heure et il ne put s’empêcher de rougir et de baisser la tête, submergé par la honte. Lui qui se voulait exemplaire, quelle déchéance il vivait ! Puis il releva la tête et se prépara mentalement à recevoir les coups, pendant que Steiner finissait d’exposer au régiment les raisons de sa punition. *Ressaisissons-nous, c’est juste un sale moment à passer, et Myrmidia sait que je l’ai amplement mérité ! Et puis, ça ne peut pas être si terrible que ça. J’ai connu bien pire. Il suffit de serrer les dents et d’encaisser, comme toujours. La douleur, c’est dans la tête à ce qu’on dit.*
Soudain, sans prévenir, le premier coup tomba. La première chose que le militaire entendit avant même que l’instrument ne le touche, c’était le bruit d’un claquement. Par expérience, il savait que ce claquement n’était pas dû à l’impact du fouet, mais à la vitesse folle qu’atteignait sa mèche, et qui faisait même hurler l’air lui-même, sans qu’il ne sache pourquoi. Une fraction de seconde plus tard, ce fut un second claquement, plus sourd, presque immédiatement suivi par une douleur atroce dans le dos, si intense qu’il en eut le souffle coupé. C’était un peu comme si on lui avait appliqué une barre de fer rouge directement sur la peau. D’ailleurs, il sentit vite que cette dernière avait été arrachée et que du sang coulait. Sous le coup de la surprise, il n’eut que le temps de se dire mentalement :
*Ouch dieux que ça fait mal ! Le bougre n’y va pas de main de main morte ! Mais je l’ai bien mérité…*
Avant qu’un second coup ne lui larde le dos, un peu plus haut. Il ne criait toujours pas, mais il dut se retenir. Le supplice était bien plus douloureux que prévu. Cette fois, la surprise n’était plus là, et il eut le temps d’attendre et de craindre le nouveau coup.
Qui ne tarda guère. Cette fois encore, il put se retenir, en serrant les dents et en grimaçant sous la terrible douleur. Son dos le brûlait, et il avait de se retourner, de se défendre et de demander d’arrêter ça. Mais il n’en fit rien. Sa volonté était toujours plus forte, et il n’avait pas encore cédé à l’état second dans lequel peut plonger la douleur, et qui la soulage un peu. Mais il ne desserra ni les dents ni les poings.
Au quatrième coup, Friedrich encaissa, mais il sentait ses forces diminuer à vue d’œil. Il craignait par-dessus-tout que le supplice ne continue. Il se concentra sur l’image du vieillard qu’il avait blessé et retrouva alors sa contenance. Ce qui lui arrivait n’était que justice.
Au cinquième coup, le militaire émis un gémissement que nul ne put entendre. Il grinça des dents, mais rien n’y faisait : malgré tout ses efforts mentaux, il ne pouvait ni diminuer, ni atténuer la douleur. Au contraire, ne pas se laisser submerger par elle et tenter de garder coûte que coûte l’esprit clair amplifiait sa souffrance.
Le sixième coup tira de lui un gémissement un peu plus fort, mais toujours inaudible pour les autres. La douleur devenait vraiment insupportable, et son cerveau commençait à s’embrumer. Les choses devenaient moins claires, mais néanmoins encore perceptibles.
Au septième coup, les sensations d’altération de son esprit et de ses sens s’amplifièrent. Il avait instinctivement compris que lutter pour garder l’esprit clair ne ferrait qu’augmenter la douleur de son supplice, et luttait de moins en moins.
Au huitième coup, Friedrich ne put retenir un grognement rauque. Son champ de vision s’était nettement réduit et les sons aussi se brouillaient. Il se sentait dans un état second, proche de celui dans lequel il était lorsqu’il avait une grande fièvre. Il sentait qu’il allait bientôt sombrer dans cet état second dirigé par la douleur.
Le neuvième coup lui arracha un petit cri. Il sentit que la douleur prenait possession de tout son corps. Il ne sentait plus qu’elle, il n’était plus qu’elle. Tout son entourage, il le voyait à travers un voile flou, et entendait des sons indistincts. Il ne savait qu’une chose : il avait mal et il souhaitait par-dessus tout que ça s’arrête.
Enfin, le dixième et dernier coup tomba, aussi cruel que les autres. Une nouvelle fois, Friedrich cria. Puis il sentit plus qu’il ne comprit que c’était fini, qu’on lui détachait les mains. Le capitaine dit quelque chose, mais Hadler ne put comprendre ce qu’il disait ni même à qui il s’adressait.
Complètement sonné par sa punition, il ne put tenir sur ses jambes flageolantes, et il tomba à genoux. La sueur et le sang coulaient abondamment sur tout son corps. Il essaya de reprendre ses esprits, mais la douleur était encore beaucoup trop intense et ses membres n’avaient pas la force de lui obéir. Deux soldats flous se précipitèrent pour l’aider.
Le caporal blessé tenta de les rassurer, il ouvrit la bouche et prononça : « Non, non, c’est bon, laissez, ne vous en faites pas, ça va aller… » , mais d’une voix si faible qu’elle contredisait totalement ses paroles. Il se laissa porter par les deux épaules jusqu’à son lit, où ils le déposèrent sur le ventre. Le temps du trajet, il avait déjà pu reprendre un peu ses esprits, mais ce n’était toujours guère plus brillant qu’un malade ayant 41°C de température corporelle. Il avait un mal de crâne horrible, mais le pire était son dos, en feu. Aussi brûlant que s’il avait été couvert de braises ardentes, il souffrait le martyr par le seul effet des courants d’air frais. Tout contact lui arrachait une grimace et un grognement de douleur. Une fois allongé sur le lit, il ferma les yeux pour se reposer quelques instants. Il ne recherchait pas le sommeil (qu’il n’aurait pas pu trouver de toute façon), mai juste quelques instants de repos. Il entendit ses porteurs partir, puis l’un d’entre eux revenir. A son accent et à la phrase que ce dernier prononça en lui retirant ses bottes, Friedrich reconnut le soldat Katz. Ce dernier réajusta son pansement. Ses mains étaient décidément très fines et douces pour celles d’un guerrier, ou même d’un homme moyen. Le caporal grogna une phrase de remerciement, mais il appréciait vraiment l’aide de Katz, qui sortit précipitamment de la pièce.
Après être resté allongé quelques minutes, le temps que son esprit redevienne totalement clair, le militaire se releva péniblement jusqu’en position assise, en serrant les dents et en poussant un cri de douleur. Si son cerveau s’était calmé, son dos lui faisait toujours affreusement mal, surtout lorsqu’il le sollicitait, ou lorsqu’il avait voulu le toucher pour constater les dégâts. Il ne retenta pas l’expérience. Friedrich se demanda alors si Katz avait précipitamment quitté le dortoir justement parce qu’il lui en voulait toujours de s’être comporté comme un imbécile, et fut pris de remords, tandis que les pensées qu’il avait eu avant son châtiment lui revenaient à l’esprit. Il eut vite sa réponse lorsque le même soldat Katz pénétra dans la pièce, et s’assit à côté de lui en lui tendant une bouteille de potion. Les yeux du caporal brillèrent et il accepta le cadeau avec gratitude. Il en but le contenu cul sec, tandis que Katz s’asseyait sur la fenêtre.
Là, il commença à parler, d’une voix sérieuse, pour une fois. Son discours ne le condamnait pas, il essayait de comprendre les raisons de son geste. Cela toucha une nouvelle fois le soldat au cœur. Il se dit que s’il y avait bien une personne au monde qui méritait de recevoir ses confidences, c’était bien Katz. Avant qu’il ne parte, Friedrich leva la main en signe de reddition et pour le retenir. Il parla d’une voix faible, et sur le ton de la demande plus que de l’ordre :
-Attends, Katz s’il te plaît. Je me suis comporté comme un imbécile, oh, oui, un imbécile. Tu avais raison et j’aurais dû t’écouter et tout te dire, quand je suis rentré de chez moi. Au lieu de ça, je t’ai envoyé promener comme un malpropre. Pardonne-moi, je t’en prie, si tu savais comme je regrette.
Le visage du caporal se crispa : il avait mal en repensant à tout ce qu’il avait vécu ces derniers jours, à tout ce qu’il avait fait et à son avenir. Chose en général rarissime chez lui, mais étrangement courante depuis deux jours, des larmes se mirent à couler, tandis qu’il commença son récit, toujours de la même voix faible, buttant sur certains mots :
-Tu ne sais pas tout de moi. Je m’appelle Friedrich Hadler. Friedrich est un prénom que ma m… ma mère a choisi pour moi. Ho, si tu l’avais connue. Elle s’appelait Elena, un doux nom pour la personne la plus douce et la plus gentille qu’il m’ait été donné de rencontrer. Aussi loin que je me souvienne, elle a toujours été la meilleure des mamans. Elle nous aimait plus que tout, moi et mon père. Hadler est quant à lui le nom que m’a transmis mon père, Alexander. C’était le chef de la milice de mon patelin, un petit village d’une cinquantaine d’âmes où j’ai passé quasiment toute ma vie, du nom de Klirduc. C’est lui qui a fait de moi ce que je suis : il m’a transmis ses valeurs et m’a éduqué en bon citoyen. Quand j’ai eu l’âge, j’ai intégré la milice à mon tour, sous ses ordres. Puis la Tempête du Chaos est arrivée et à balayé l’Ostland. Il s’était engagé en tant que soldat régulier, et m’a laissé la charge de diriger la milice de Klirduc. Ma mère et moi recevions ses lettres souvent. C’est ainsi que nous avons appris sa promotion au rang de capitaine, puis, peu après, sa mort au combat.
Je sais, tu ne vois pas le rapport avec ce qui s’est passé, mais je vais y venir. Tu te souviens de notre mission en Arabie, j’imagine ? Nous étions venus chercher une boîte appartenant au Duc Loft. Je ne sais pas si j’ai le droit de te dire ce que je vais te dire, mais peu m’importe, tu mérites de savoir. Il se trouve que j’ai trouvé cette boîte dans le désert, et que je l’ai confié à Poigno pour qu’il la ramène au Duc, tandis que de mon côté, je me rendais dans le village des ouvriers avec Steiner blessé. Mais quand le Duc nous a rejoints, il est entré dans la case où je me trouvais, et m’a fait des révélations terribles. Je ne te connaissais pas encore à l’époque, car tu venais de débarquer exactement à ce moment. Pendant la guerre, mon père avait sauvé Erika Loft (la jeune fille du duc Loft) d’un sacrifice démoniaque dans son manoir. Pour le remercier, il a été nommé capitaine, et a été autorisé à dormir au manoir. Mais c’est là où il a volé la boîte et son contenu, un objet inestimable aux yeux du Duc Loft. L’importance de cet objet –j’ignore de quoi il s’agit- était telle que le Duc n’a pas hésité à envoyer une armée d’espions aux trousses de mon père, et à nous faire faire une expédition en Arabie coûteuse en or et en vies humaines. Quand j’ai découvert que mon père était un… Un traître à son pays et à sa famille, j’ai été bouleversé, j’ai même pensé à mettre fin à mes jours. Oh, il m’est d’abord venu à l’esprit qu’il pouvait s’agir d’un mensonge ou d’une erreur, mais j’ai vite eu la preuve que non.
Alexander Hadler, que maman et moi avions cru mort depuis des années, était donc encore en vie, quelque part, et ne nous avait donné aucun signe de vie, à nous, sa famille, ceux qu’il aimait le plus au monde. Pire, en trahissant ses idéaux et notre nation entière, il nous trahi nous et a déshonoré notre nom. En rentrant, tu t’en doutes, j’ai voulu aller parler de ça avec ma mère. Je suis donc passé hier à Klirduc.
Quand je suis entré devant ma maison, je… Je savais déjà que quelque chose n’allait pas : j’avais frappé, mais personne n’était venu, et pourtant, la porte était ouverte. Ca n’arrivais jamais, car quand maman sortait, elle fermait toujours la porte à clef, surtout depuis que les réfugiés sont arrivés. Alors je suis entré et là, j’ai vu… J’ai vu maman assise dans son fauteuil, au milieu du salon en désordre, la gorge ouverte et ruisselante de son sang. Et à côté d’elle se tenait Rick Aerdan, un homme un peu plus vieux que moi, avec qui nous jouions jusqu’à son départ de Klirduc pour Salkalten, il y a dix ans. Sa mère, Mélanie Aerdan, était célibataire, mais mon père la défendait tout le temps contre les mendiants qui l’embêtaient, ce qui était normal pour le chef de la milice. Rick avait encore la dague à la main, et les mains rouges du sang de celle qui m’a donné la vie. Crois-moi, Katz, c’était pas la première fois que je voyais la mort d’aussi près, et en règle générale, je me serais battu et l’aurait neutralisé.
Mais là, c’était différent. Personne ne peut savoir quelle effet ça fait de voir la seule personne en qui on a une confiance aveugle, la seule sur qui on sait qu’on pourra toujours compter, et la dernière personne qui m’aimait vraiment morte sous mes yeux. A ce moment là, j’aurais préféré qu’il me tue avec l’arme qui avait ôté la vie à ma mère pour la rejoindre dans le royaume de Morr…
Friedrich avait les yeux embués de larmes qui coulaient sans retenue sur ses joues. Sa douleur était telle qu’il en oubliait presque celle de son dos. Mais il regarda Katz dans les yeux et continua son récit :
-Je croyais avoir touché le fond, mais il y avait encore pire… Je me souviens de chacun de ses mots comme s’il était en train de les redire devant moi. Ils sont comme gravés au fer rouge dans mon âme. Il m’a dit ça, mot pour mot :
"Oh! Bien le bonsoir petit frère, je t'attendais depuis un moment, tu t'es prélassé sur la route? Tu sais je suis un homme très occupé, contrairement à toi, alors quand j'ai su que j'étais chargé de te faire passer un message... Je me suis dit que j'allais en profiter pour m'offrir un petit plaisir tu crois pas? Je pense que Papa ne m'en voudra pas, il n'avait jamais aimé cette sombre c*nne qui ne lui servait que d'alibi… Mais j'en oublie le message! Papa te félicite pour avoir trouvé la boîte, dommage que tu ais été si lent. Il t'avise qu'il suivra ton avancée dans l'armée avec grand intérêt, essaye de pas trop le décevoir, tu sais comment il est quand il se fâche tout rouge... Rick Hadler vous salut bien, au revoir caporal Friedrich."
Mon propre grand frère qui a assassiné ma mère et l’insultait sur son corps et devant son fils, non sans lui avoir révélé avant que mon père ne nous avait jamais aimé et avait trompé maman avec Mélanie : ça m’a broyé le cœur. Je n’ai jamais eu aussi mal de toute ma vie. Avant même ma conception, dès leurs premières années de mariage, il trompait déjà ma mère et a eu un fils. Ma mère était l’une des filles d’un riche marchand de Marienburg, mais ni Elena, ni moi n’aurions jamais pu imaginer qu’Alexander Hadler l’avait épousée pour ça. Nous l’aimions réellement, et elle et moi aurions été prêts à sacrifier nos vies pour lui. En échange, il nous a trompés, trahis et ma mère, sa propre femme et la mère de son deuxième enfant, est morte par sa faute. Mais j’imagine qu’elle ne s’est pas laissée démonter quand Rick lui a tout révélé, elle. Les traces de lutte dans le salon montrent qu’elle s’est battue jusqu’au bout. Elle valait cent fois mieux que moi, qui n’ait même pas été foutu d’empêcher Rick de m’écraser au sol comme une larve et de partir du village en marchant tranquillement.
J’ai enterré de mes mains ma courageuse maman dans le village maudit où nous avions cru vivre le bonheur parfait. Puis je me suis juré sur sa tombe que jamais plus je ne faillirais à protéger ceux que j’aime, parce que la vérité, c’est qu’elle est morte parce que je n’étais pas là pour la protéger. C’est ma faute. La suite, tu la connais ou tu la devines : je suis rentré ici, puis j’ai voulu chercher à savoir ce qu’il était advenu de Mélanie Aerdan et son fils, qui avaient déménagé dix ans plus tôt vers cette ville. J’espérais retrouver leur trace et me venger.
J’ai compris par la suite que j’étais devenu comme mon père et mon frère : un salaud, un connard, un assassin, prêt à tout pour accomplir ma vengeance. Si on ne m’avait pas arrêté, j’aurais tué cet innocent, je l’aurais tué ! Je ne suis pas sûr, Katz, tu m’as dit que je pouvais botter le derrière de cette peine, mais si je n’y arrivais pas ? Je me dis qu’il est trop tard, que je suis le fils de mon père, que je ne peux rien y changer, je suis un type mauvais par nature : je n’arriverai pas à gagner contre ça, Katz. Mais je n’ai plus envie de faire de mal à personne, et si la seule manière de m’en empêcher est de me tuer, alors je le ferrais. Et même si par miracle j’arrivais à surmonter cette perte, dis-moi pourquoi je le ferrai ? Pour vivre toute ma vie en sachant que je suis un lâche, que je laisse les assassins de ma mère vivre tranquillement leur vie en paix ? Pour vivre seul, sans personne à mes côtés, et finalement crever oublié de tous ? Ce serait un enfer. Ma mère était tout ce qu’il me restait, Katz, je l’ai perdue, je n’ai plus rien… Je suis perdu… Mais pour une raison que je ne m’explique pas, j’ai confiance en toi, même si je sais que tu dois me haïr, ou peut-être me trouver pitoyable ou ridicule, j’en ai conscience. Alors dis-moi, s’il te plaît, que ferrais-tu à ma place ?
Le caporal avait cessé de pleuré, mais une grande détresse se lisait dans son regard qu’il fixait droit dans les yeux de son interlocuteur. Il avait tout dit, il était seul face à Katz, son confesseur et le juge de ses péchés, qui tenait maintenant son destin entre ses mains. Son existence toute entière reposait sur celui auquel il s’était livré sans retenue. Au moins, pensa le sous-officier, se vider de tout ce qui lui pesait si lourdement sur le cœur lui avait fait le plus grand bien.
Le châtiment que Steiner avait retenu était assez classique dans le milieu militaire : le fouet devant ses camarades. Heureusement, magnanime, l’officier décida de le punir seulement en présence du régiment et non de toutes les troupes de la ville. Plus que la douleur, Friedrich Hadler craignait l’humiliation. Son père avait déjà déshonoré son nom dans les milieux militaires, et voilà que lui aussi le traînait dans la boue publiquement. Mais il fallait reconnaître que le châtiment était juste : aussi le caporal baissa-t-il la tête et l’accepta-t-il, tandis que le capitaine sortait pour préparer l’exécution de sa sentence.
La demi-heure suivante fut assez confuse dans son esprit. Il se souvenait de l’attente angoissante, pendant laquelle il se rongeait les sangs, déchiré de questions sur qui il était réellement, et sur ce qu’il conviendrait de faire après la punition. Tel père, tel fils, disait-on. Et Friedrich n’avait aucune envie de devenir comme son père. Or, il était certain qu’il n’avait pas le pouvoir résister à sa nature profonde. Le soldat Katz lui, était en revanche persuadé qu’il trouverait la force de combattre et de redevenir le Hadler d’avant. Mais était-ce seulement encore possible ? Ce Friedrich Halder là n’était-il pas définitivement mort et enterré dans le cimetière de Klirduc ? Et même s’il pouvait encore revenir à avant cela, fallait-il laisser impuni le meurtre de sa mère ? S’il y avait possibilité de redevenir l’ancien Friedrich, au prix d’une injustice, il n’était pas sûr de vouloir redevenir comme avant. Mais d’un autre côté, n’était-il pas dangereux pour lui de poursuivre sa vengeance ? Car il savait très bien que s’il suivait cette voix de haine, il y aurait encore forcément des innocents sur sa route, qui en ferraient les frais. Et il préférait mourir que de faire à nouveau du mal gratuitement à autrui. D’ailleurs, la mort était-elle une option ? Peut-être. En tout cas, il ne l’excluait pas. Un doute terrible le rongeait : il était totalement perdu. Seul, il n’y voyait plus rien, ne savait que faire.
Il ressentait un très fort besoin de se confier à quelqu’un qui l’écouterait, le comprendrait et l’aiderait. Etrangement, c’était à Katz qu’il avait envie de s’ouvrir. Ce petit soldat masqué si bizarre, plein de bonne humeur, souvent insolent et toujours sympathique l’avait aidé plus que quiconque dans cette épreuve. C’était lui qui avait fait renaître en lui la petite voix qui lui avait dit de ne pas commettre l’immonde acte qu’il avait commis. Il avait une fois fait l’erreur de lui tourner le dos alors que le soldat était venu de lui-même pour l’aider. Mais il s’était alors moqué de son aide, avait rabaissé et renvoyé brutalement son camarade. Uniquement tourné vers lui-même, il avait refusé cette main tendue qui lui aurait permis de ne pas sombrer. Il avait été le seul à voir que le caporal allait mal, et à tenter de l’aider. Maintenant, il était peut-être trop tard. Katz voudrait-il encore seulement lui parler ? Pourrait-il le pardonner ?
C’était alors qu’il se posait ces questions que le capitaine revint dans la salle, un long fouet en cuir à la main. Friedrich le suivit sans opposer aucune résistance, une boule au ventre. Il avait déjà connu des situations pires, notamment en Arabie, mais là, c’était différent. La perspective d’être attaché à un poteau et fouetté à la vue de tous comme le criminel qu’il était lui était beaucoup plus difficile à accepter. A la vue du fouet, cependant, il ressentit également une appréhension à propos de la souffrance physique que pourrait lui infliger l’instrument de torture. Mais ça ne pouvait pas être si terrible que ça, non ? Après tout, quand une épée lui avait profondément entaillé le bras gauche malgré sa cotte de mailles, il avait serré les dents et avait continué à se battre. Non, ça n’étaient pas quelques coups de fouet qui allaient le terrasser et le faire hurler.
Il fut emmené jusqu’au poteau où il subirait sa punition sous les yeux du régiment entier. Bien sûr, on lui avait préalablement enlevé son armure. Là, il se laissa attacher et accorda même un sourire au soldat qui l’avait attaché. Puis le régiment fut convoqué et se mit au garde à vous devant lui. Le cœur de Friedrich battait à mille à l’heure et il ne put s’empêcher de rougir et de baisser la tête, submergé par la honte. Lui qui se voulait exemplaire, quelle déchéance il vivait ! Puis il releva la tête et se prépara mentalement à recevoir les coups, pendant que Steiner finissait d’exposer au régiment les raisons de sa punition. *Ressaisissons-nous, c’est juste un sale moment à passer, et Myrmidia sait que je l’ai amplement mérité ! Et puis, ça ne peut pas être si terrible que ça. J’ai connu bien pire. Il suffit de serrer les dents et d’encaisser, comme toujours. La douleur, c’est dans la tête à ce qu’on dit.*
Soudain, sans prévenir, le premier coup tomba. La première chose que le militaire entendit avant même que l’instrument ne le touche, c’était le bruit d’un claquement. Par expérience, il savait que ce claquement n’était pas dû à l’impact du fouet, mais à la vitesse folle qu’atteignait sa mèche, et qui faisait même hurler l’air lui-même, sans qu’il ne sache pourquoi. Une fraction de seconde plus tard, ce fut un second claquement, plus sourd, presque immédiatement suivi par une douleur atroce dans le dos, si intense qu’il en eut le souffle coupé. C’était un peu comme si on lui avait appliqué une barre de fer rouge directement sur la peau. D’ailleurs, il sentit vite que cette dernière avait été arrachée et que du sang coulait. Sous le coup de la surprise, il n’eut que le temps de se dire mentalement :
*Ouch dieux que ça fait mal ! Le bougre n’y va pas de main de main morte ! Mais je l’ai bien mérité…*
Avant qu’un second coup ne lui larde le dos, un peu plus haut. Il ne criait toujours pas, mais il dut se retenir. Le supplice était bien plus douloureux que prévu. Cette fois, la surprise n’était plus là, et il eut le temps d’attendre et de craindre le nouveau coup.
Qui ne tarda guère. Cette fois encore, il put se retenir, en serrant les dents et en grimaçant sous la terrible douleur. Son dos le brûlait, et il avait de se retourner, de se défendre et de demander d’arrêter ça. Mais il n’en fit rien. Sa volonté était toujours plus forte, et il n’avait pas encore cédé à l’état second dans lequel peut plonger la douleur, et qui la soulage un peu. Mais il ne desserra ni les dents ni les poings.
Au quatrième coup, Friedrich encaissa, mais il sentait ses forces diminuer à vue d’œil. Il craignait par-dessus-tout que le supplice ne continue. Il se concentra sur l’image du vieillard qu’il avait blessé et retrouva alors sa contenance. Ce qui lui arrivait n’était que justice.
Au cinquième coup, le militaire émis un gémissement que nul ne put entendre. Il grinça des dents, mais rien n’y faisait : malgré tout ses efforts mentaux, il ne pouvait ni diminuer, ni atténuer la douleur. Au contraire, ne pas se laisser submerger par elle et tenter de garder coûte que coûte l’esprit clair amplifiait sa souffrance.
Le sixième coup tira de lui un gémissement un peu plus fort, mais toujours inaudible pour les autres. La douleur devenait vraiment insupportable, et son cerveau commençait à s’embrumer. Les choses devenaient moins claires, mais néanmoins encore perceptibles.
Au septième coup, les sensations d’altération de son esprit et de ses sens s’amplifièrent. Il avait instinctivement compris que lutter pour garder l’esprit clair ne ferrait qu’augmenter la douleur de son supplice, et luttait de moins en moins.
Au huitième coup, Friedrich ne put retenir un grognement rauque. Son champ de vision s’était nettement réduit et les sons aussi se brouillaient. Il se sentait dans un état second, proche de celui dans lequel il était lorsqu’il avait une grande fièvre. Il sentait qu’il allait bientôt sombrer dans cet état second dirigé par la douleur.
Le neuvième coup lui arracha un petit cri. Il sentit que la douleur prenait possession de tout son corps. Il ne sentait plus qu’elle, il n’était plus qu’elle. Tout son entourage, il le voyait à travers un voile flou, et entendait des sons indistincts. Il ne savait qu’une chose : il avait mal et il souhaitait par-dessus tout que ça s’arrête.
Enfin, le dixième et dernier coup tomba, aussi cruel que les autres. Une nouvelle fois, Friedrich cria. Puis il sentit plus qu’il ne comprit que c’était fini, qu’on lui détachait les mains. Le capitaine dit quelque chose, mais Hadler ne put comprendre ce qu’il disait ni même à qui il s’adressait.
Complètement sonné par sa punition, il ne put tenir sur ses jambes flageolantes, et il tomba à genoux. La sueur et le sang coulaient abondamment sur tout son corps. Il essaya de reprendre ses esprits, mais la douleur était encore beaucoup trop intense et ses membres n’avaient pas la force de lui obéir. Deux soldats flous se précipitèrent pour l’aider.
Le caporal blessé tenta de les rassurer, il ouvrit la bouche et prononça : « Non, non, c’est bon, laissez, ne vous en faites pas, ça va aller… » , mais d’une voix si faible qu’elle contredisait totalement ses paroles. Il se laissa porter par les deux épaules jusqu’à son lit, où ils le déposèrent sur le ventre. Le temps du trajet, il avait déjà pu reprendre un peu ses esprits, mais ce n’était toujours guère plus brillant qu’un malade ayant 41°C de température corporelle. Il avait un mal de crâne horrible, mais le pire était son dos, en feu. Aussi brûlant que s’il avait été couvert de braises ardentes, il souffrait le martyr par le seul effet des courants d’air frais. Tout contact lui arrachait une grimace et un grognement de douleur. Une fois allongé sur le lit, il ferma les yeux pour se reposer quelques instants. Il ne recherchait pas le sommeil (qu’il n’aurait pas pu trouver de toute façon), mai juste quelques instants de repos. Il entendit ses porteurs partir, puis l’un d’entre eux revenir. A son accent et à la phrase que ce dernier prononça en lui retirant ses bottes, Friedrich reconnut le soldat Katz. Ce dernier réajusta son pansement. Ses mains étaient décidément très fines et douces pour celles d’un guerrier, ou même d’un homme moyen. Le caporal grogna une phrase de remerciement, mais il appréciait vraiment l’aide de Katz, qui sortit précipitamment de la pièce.
Après être resté allongé quelques minutes, le temps que son esprit redevienne totalement clair, le militaire se releva péniblement jusqu’en position assise, en serrant les dents et en poussant un cri de douleur. Si son cerveau s’était calmé, son dos lui faisait toujours affreusement mal, surtout lorsqu’il le sollicitait, ou lorsqu’il avait voulu le toucher pour constater les dégâts. Il ne retenta pas l’expérience. Friedrich se demanda alors si Katz avait précipitamment quitté le dortoir justement parce qu’il lui en voulait toujours de s’être comporté comme un imbécile, et fut pris de remords, tandis que les pensées qu’il avait eu avant son châtiment lui revenaient à l’esprit. Il eut vite sa réponse lorsque le même soldat Katz pénétra dans la pièce, et s’assit à côté de lui en lui tendant une bouteille de potion. Les yeux du caporal brillèrent et il accepta le cadeau avec gratitude. Il en but le contenu cul sec, tandis que Katz s’asseyait sur la fenêtre.
Là, il commença à parler, d’une voix sérieuse, pour une fois. Son discours ne le condamnait pas, il essayait de comprendre les raisons de son geste. Cela toucha une nouvelle fois le soldat au cœur. Il se dit que s’il y avait bien une personne au monde qui méritait de recevoir ses confidences, c’était bien Katz. Avant qu’il ne parte, Friedrich leva la main en signe de reddition et pour le retenir. Il parla d’une voix faible, et sur le ton de la demande plus que de l’ordre :
-Attends, Katz s’il te plaît. Je me suis comporté comme un imbécile, oh, oui, un imbécile. Tu avais raison et j’aurais dû t’écouter et tout te dire, quand je suis rentré de chez moi. Au lieu de ça, je t’ai envoyé promener comme un malpropre. Pardonne-moi, je t’en prie, si tu savais comme je regrette.
Le visage du caporal se crispa : il avait mal en repensant à tout ce qu’il avait vécu ces derniers jours, à tout ce qu’il avait fait et à son avenir. Chose en général rarissime chez lui, mais étrangement courante depuis deux jours, des larmes se mirent à couler, tandis qu’il commença son récit, toujours de la même voix faible, buttant sur certains mots :
-Tu ne sais pas tout de moi. Je m’appelle Friedrich Hadler. Friedrich est un prénom que ma m… ma mère a choisi pour moi. Ho, si tu l’avais connue. Elle s’appelait Elena, un doux nom pour la personne la plus douce et la plus gentille qu’il m’ait été donné de rencontrer. Aussi loin que je me souvienne, elle a toujours été la meilleure des mamans. Elle nous aimait plus que tout, moi et mon père. Hadler est quant à lui le nom que m’a transmis mon père, Alexander. C’était le chef de la milice de mon patelin, un petit village d’une cinquantaine d’âmes où j’ai passé quasiment toute ma vie, du nom de Klirduc. C’est lui qui a fait de moi ce que je suis : il m’a transmis ses valeurs et m’a éduqué en bon citoyen. Quand j’ai eu l’âge, j’ai intégré la milice à mon tour, sous ses ordres. Puis la Tempête du Chaos est arrivée et à balayé l’Ostland. Il s’était engagé en tant que soldat régulier, et m’a laissé la charge de diriger la milice de Klirduc. Ma mère et moi recevions ses lettres souvent. C’est ainsi que nous avons appris sa promotion au rang de capitaine, puis, peu après, sa mort au combat.
Je sais, tu ne vois pas le rapport avec ce qui s’est passé, mais je vais y venir. Tu te souviens de notre mission en Arabie, j’imagine ? Nous étions venus chercher une boîte appartenant au Duc Loft. Je ne sais pas si j’ai le droit de te dire ce que je vais te dire, mais peu m’importe, tu mérites de savoir. Il se trouve que j’ai trouvé cette boîte dans le désert, et que je l’ai confié à Poigno pour qu’il la ramène au Duc, tandis que de mon côté, je me rendais dans le village des ouvriers avec Steiner blessé. Mais quand le Duc nous a rejoints, il est entré dans la case où je me trouvais, et m’a fait des révélations terribles. Je ne te connaissais pas encore à l’époque, car tu venais de débarquer exactement à ce moment. Pendant la guerre, mon père avait sauvé Erika Loft (la jeune fille du duc Loft) d’un sacrifice démoniaque dans son manoir. Pour le remercier, il a été nommé capitaine, et a été autorisé à dormir au manoir. Mais c’est là où il a volé la boîte et son contenu, un objet inestimable aux yeux du Duc Loft. L’importance de cet objet –j’ignore de quoi il s’agit- était telle que le Duc n’a pas hésité à envoyer une armée d’espions aux trousses de mon père, et à nous faire faire une expédition en Arabie coûteuse en or et en vies humaines. Quand j’ai découvert que mon père était un… Un traître à son pays et à sa famille, j’ai été bouleversé, j’ai même pensé à mettre fin à mes jours. Oh, il m’est d’abord venu à l’esprit qu’il pouvait s’agir d’un mensonge ou d’une erreur, mais j’ai vite eu la preuve que non.
Alexander Hadler, que maman et moi avions cru mort depuis des années, était donc encore en vie, quelque part, et ne nous avait donné aucun signe de vie, à nous, sa famille, ceux qu’il aimait le plus au monde. Pire, en trahissant ses idéaux et notre nation entière, il nous trahi nous et a déshonoré notre nom. En rentrant, tu t’en doutes, j’ai voulu aller parler de ça avec ma mère. Je suis donc passé hier à Klirduc.
Quand je suis entré devant ma maison, je… Je savais déjà que quelque chose n’allait pas : j’avais frappé, mais personne n’était venu, et pourtant, la porte était ouverte. Ca n’arrivais jamais, car quand maman sortait, elle fermait toujours la porte à clef, surtout depuis que les réfugiés sont arrivés. Alors je suis entré et là, j’ai vu… J’ai vu maman assise dans son fauteuil, au milieu du salon en désordre, la gorge ouverte et ruisselante de son sang. Et à côté d’elle se tenait Rick Aerdan, un homme un peu plus vieux que moi, avec qui nous jouions jusqu’à son départ de Klirduc pour Salkalten, il y a dix ans. Sa mère, Mélanie Aerdan, était célibataire, mais mon père la défendait tout le temps contre les mendiants qui l’embêtaient, ce qui était normal pour le chef de la milice. Rick avait encore la dague à la main, et les mains rouges du sang de celle qui m’a donné la vie. Crois-moi, Katz, c’était pas la première fois que je voyais la mort d’aussi près, et en règle générale, je me serais battu et l’aurait neutralisé.
Mais là, c’était différent. Personne ne peut savoir quelle effet ça fait de voir la seule personne en qui on a une confiance aveugle, la seule sur qui on sait qu’on pourra toujours compter, et la dernière personne qui m’aimait vraiment morte sous mes yeux. A ce moment là, j’aurais préféré qu’il me tue avec l’arme qui avait ôté la vie à ma mère pour la rejoindre dans le royaume de Morr…
Friedrich avait les yeux embués de larmes qui coulaient sans retenue sur ses joues. Sa douleur était telle qu’il en oubliait presque celle de son dos. Mais il regarda Katz dans les yeux et continua son récit :
-Je croyais avoir touché le fond, mais il y avait encore pire… Je me souviens de chacun de ses mots comme s’il était en train de les redire devant moi. Ils sont comme gravés au fer rouge dans mon âme. Il m’a dit ça, mot pour mot :
"Oh! Bien le bonsoir petit frère, je t'attendais depuis un moment, tu t'es prélassé sur la route? Tu sais je suis un homme très occupé, contrairement à toi, alors quand j'ai su que j'étais chargé de te faire passer un message... Je me suis dit que j'allais en profiter pour m'offrir un petit plaisir tu crois pas? Je pense que Papa ne m'en voudra pas, il n'avait jamais aimé cette sombre c*nne qui ne lui servait que d'alibi… Mais j'en oublie le message! Papa te félicite pour avoir trouvé la boîte, dommage que tu ais été si lent. Il t'avise qu'il suivra ton avancée dans l'armée avec grand intérêt, essaye de pas trop le décevoir, tu sais comment il est quand il se fâche tout rouge... Rick Hadler vous salut bien, au revoir caporal Friedrich."
Mon propre grand frère qui a assassiné ma mère et l’insultait sur son corps et devant son fils, non sans lui avoir révélé avant que mon père ne nous avait jamais aimé et avait trompé maman avec Mélanie : ça m’a broyé le cœur. Je n’ai jamais eu aussi mal de toute ma vie. Avant même ma conception, dès leurs premières années de mariage, il trompait déjà ma mère et a eu un fils. Ma mère était l’une des filles d’un riche marchand de Marienburg, mais ni Elena, ni moi n’aurions jamais pu imaginer qu’Alexander Hadler l’avait épousée pour ça. Nous l’aimions réellement, et elle et moi aurions été prêts à sacrifier nos vies pour lui. En échange, il nous a trompés, trahis et ma mère, sa propre femme et la mère de son deuxième enfant, est morte par sa faute. Mais j’imagine qu’elle ne s’est pas laissée démonter quand Rick lui a tout révélé, elle. Les traces de lutte dans le salon montrent qu’elle s’est battue jusqu’au bout. Elle valait cent fois mieux que moi, qui n’ait même pas été foutu d’empêcher Rick de m’écraser au sol comme une larve et de partir du village en marchant tranquillement.
J’ai enterré de mes mains ma courageuse maman dans le village maudit où nous avions cru vivre le bonheur parfait. Puis je me suis juré sur sa tombe que jamais plus je ne faillirais à protéger ceux que j’aime, parce que la vérité, c’est qu’elle est morte parce que je n’étais pas là pour la protéger. C’est ma faute. La suite, tu la connais ou tu la devines : je suis rentré ici, puis j’ai voulu chercher à savoir ce qu’il était advenu de Mélanie Aerdan et son fils, qui avaient déménagé dix ans plus tôt vers cette ville. J’espérais retrouver leur trace et me venger.
J’ai compris par la suite que j’étais devenu comme mon père et mon frère : un salaud, un connard, un assassin, prêt à tout pour accomplir ma vengeance. Si on ne m’avait pas arrêté, j’aurais tué cet innocent, je l’aurais tué ! Je ne suis pas sûr, Katz, tu m’as dit que je pouvais botter le derrière de cette peine, mais si je n’y arrivais pas ? Je me dis qu’il est trop tard, que je suis le fils de mon père, que je ne peux rien y changer, je suis un type mauvais par nature : je n’arriverai pas à gagner contre ça, Katz. Mais je n’ai plus envie de faire de mal à personne, et si la seule manière de m’en empêcher est de me tuer, alors je le ferrais. Et même si par miracle j’arrivais à surmonter cette perte, dis-moi pourquoi je le ferrai ? Pour vivre toute ma vie en sachant que je suis un lâche, que je laisse les assassins de ma mère vivre tranquillement leur vie en paix ? Pour vivre seul, sans personne à mes côtés, et finalement crever oublié de tous ? Ce serait un enfer. Ma mère était tout ce qu’il me restait, Katz, je l’ai perdue, je n’ai plus rien… Je suis perdu… Mais pour une raison que je ne m’explique pas, j’ai confiance en toi, même si je sais que tu dois me haïr, ou peut-être me trouver pitoyable ou ridicule, j’en ai conscience. Alors dis-moi, s’il te plaît, que ferrais-tu à ma place ?
Le caporal avait cessé de pleuré, mais une grande détresse se lisait dans son regard qu’il fixait droit dans les yeux de son interlocuteur. Il avait tout dit, il était seul face à Katz, son confesseur et le juge de ses péchés, qui tenait maintenant son destin entre ses mains. Son existence toute entière reposait sur celui auquel il s’était livré sans retenue. Au moins, pensa le sous-officier, se vider de tout ce qui lui pesait si lourdement sur le cœur lui avait fait le plus grand bien.
Lien fiche wiki : http://warforum-jdr.com/wiki-v2/doku.ph ... ich_hadler
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
*: profil avec armure (bonus des compétences non inclus)
Compétences :
Equipement de combat : • Devoir (épée à une main) (18 +1D10, 12 Parade) Les morts-vivants, les démons etc… Que la lame touche subissent 1d6 dégâts de plus
• Bouclier d'acier (6+1d6 dégâts, 16 parade)
• Epée à une main (16 +1D8, 12 Parade)
• Cotte de mailles (9 protection, tout sauf tête -1 HAB, ATT et PAR)
• Arc court (26+1D8, -2 TIR/16 m)
Profil : FOR 10 / END 11 / HAB 10 (9*) / CHAR 10 / INT 10 / INI 10 / ATT 14 (13*) / PAR 14 (13*) / TIR 11 / NA 3 / PV 85/85
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Katja Endrafen
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Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Certaines personnes ont ce qu'on appelle le sang froid, et c'était le cas de Friedrich. Des nerfs durs, des épaules solides, une tête bien attachée : en un mot comme en cent, il était ce genre d'homme qui encaissait avec peu ou prou la même expression. C'était loin d'être mon cas, et j'acidifiais mon émotivité derrière mon humour parfois grinçant. Voir le caporal à ce point accablé me surprenait, car c'était bien la première fois que je le voyais dans un tel état, alors que d'ordinaire les désagréments du quotidien coulaient sur lui comme le vent sur la surface d'un lac paisible. Inutile de préciser je ne goûtais pas tellement le spectacle, et je retournais m'asseoir à bonne distance pour supporter la fracture du barrage.
C'est une inondation de paroles qui s'échappa de la bouche de l'Ostlandais : j'accueillis un tel débit avec un sourire amusé, qui se mua progressivement en une mine quelque peu abasourdie. Le discours qu'il me tint me mettait mal à l'aise, et j'avais de bonnes raisons pour ne pas me sentir à ma place, presque autant que la fois où le guet m'avait mis la main dessus (et je vous prie de croire que cette fameuse nuit, j'aurais donné cher pour être ailleurs) !
Déjà, les « je te prie » et autres « s'il te plaît » me donnaient l'impression de m'asseoir sur un clou à chaque fois qu'il m'envoyait une formule du genre, ce qui expliquait entre autres le fait que je trémousse mon derrière à intervalles réguliers devant mon bout de fenêtre. Par ailleurs, plus il m'expliquait les raisons de ses agissements, et plus je le comprenais ; mais surtout, plus je prenais la mesure de la confiance qu'il remettait entre mes mains, un peu comme si un quelconque bourgeois de la capitale venait me trouver en pleine rue pour me coller son testament entre les doigts : la dernière chose sensée à faire...
Ajoutez à ça toutes les cachotteries que je faisais de mon côté, et vous voyez le fossé d'inégalité se creuser entre Friedrich et moi : ça en prenait des allures de précipices, entre l'un qui se révélait jusqu'à l'âme et l'autre qui se travestissait chaque jour en dissimulant un passé... facétieux. J'étais prête à parier mes vingt-deux soldes à venir que le caporal m'aurait étranglée s'il savait que j'étais ici sous le coup d'une peine de justice.
Autant dire que je m'étais déjà sentie plus dans mon univers qu'en cet instant.
Néanmoins, je tenais là une occasion pour ainsi dire unique. L'occasion de déchirer les faux-semblants, de regarder l'avenir en face, de faire un échange de confiance avec le militaire en deuil : de laisser derrière moi le poids d'une existence de rapine en faveur d'une carrière dans l'armée, aux côtés de cet indécrottable caporal aux yeux de neige fondue. Une Katja honnête, ce serait bien la preuve que les miracles existent ! De là à supposer à quel dieu je devrais une telle faveur, il y avait toute une randonnée que je ne ferais pas de sitôt. Avec loi peut-être (lorsque ça s'avérait absolument nécessaire du moins), mais avec foi (j'entendais par là une dévotion pieuse et respectueuse), ça attendrait un peu encore.
Cette réflexion amena un rire mal réprimé à ma poitrine, et je tressautais nerveusement en le contenant, les bras croisés. Ce n'était pas le moment d'éclater devant Friedrich, l'humeur ne s'y prêtait pas franchement.
Fini de rire. Mes yeux reprirent un sérieux qui ne leur était pas coutumier tandis que des rouages grinçaient au fond de ma tête. Malgré mon manque presque absolu d'éducation, j'avais un esprit vif et rapide lorsqu'il s'agissait de démêler les emmerdes (notamment parce que j'avais un don prodigieux pour m'y noyer), aussi détricotai-je l'écheveau des évènements que le caporal venait de me résumer : ce qui m'inquiétait le plus n'était pas les Aerdan et leur psychopathe de rejeton, mais bien ce fameux père, cet Alexander Hadler. Si l'on se représentait la situation sous la forme d'un jeu d'échecs, on aurait pu voir Rick comme le fou venant se saisir de la reine de Friedrich, frappant depuis un angle absolument imprévu. Mais, malgré la force du coup, il n'était jamais qu'un pion envoyé par le paternel de mon caporal, un pion jeté en pâture, du moins était-ce l'impression que tout ça me laissait. Oui, j'avais bien le sentiment que le père agitait l'un de ses fils en appât sous le nez de l'autre, mais pour l'attirer où ? Dans quoi ? Dans un précipice de haine et de rancœur ? Je dévisageais le gradé et les sillons salés que ses larmes avaient laissés sous ses paupières. Oui, il avait chuté au fond de ce gouffre, pendant quelques temps. Et j'allais l'en sortir, quitte à le remonter par la peau du cou avec un harpon ! grondai-je au fond de moi-même.
Tout ça n'était que supposition, mais j'estimais que ma théorie se tenait. Restait à répondre à une question : pourquoi ? Tout ça devait avoir un rapport avec l'objet qui avait été dérobé à Loft. Au premier abord, on songeait à une relique ou quelque chose dans ce goût-là : pour ma part, je soupçonnais un objet bien plus sinistre, qu'on cherchait davantage à ôter de mauvaises mains plutôt qu'à récupérer pour notre propre usage. Oui, cette course à la boîte mystère avait plus des accents de panique que de vengeance. Seul le duc aurait pu confirmer mes dires, et même pour tout l'or du monde, ce ne serait certainement pas moi qui irait creuser dans cette direction. Friedrich... lui, il pourrait peut-être, par l'entremise de Steiner.
C'est ça. Si nous voulions résoudre le problème Hadler, que mon caporal aille chercher dans cette direction-là, loin des égouts et des bas-quartiers : je me chargeais personnellement de remonter la piste Aerdan, si l'occasion se présentait.
« Avant de te dire ce que je ferais, je vais te dire ce que j'en pense. Parce que oui, ça m'arrive de penser avant d'ouvrir la bouche, de temps à autres. Ceci dit, soyons clairs : ça ne m'empêche pas de dire les conneries qui me viennent à l'esprit. C'est plus fort que moi » avouai-je en haussant les épaules avec un fatalisme exagéré.
Je lui fis part de mes réflexions, de ma vision des choses, de la façon dont je considérais son père (comme le joueur adverse, car tout ça ressemblait fort à un jeu d'intrigues et de manipulation), des doutes que je nourrissais à l'endroit de Rick et son utilité aux yeux du doyen Hadler ; du caractère peut-être sinistre du contenu de la boîte. Alexander avait-il été corrompu par le sacrifice avant de s'en emparer, était-ce dans ses intentions depuis le départ ? La réponse n'importait guère, car le fait était : son paternel était un traître dangereux. Je conclus mon raisonnement par un avertissement, levant un index qui se voulait sage mais que j'agitais sous son nez comme s'il s'agissait d'une rapière :
« Alors attention, mon caporal. Je ne sais pas ce qu'il te veut, le père Hadler, mais il y a quelque chose. Et Rick n'est peut-être qu'un instrument destiné à te piéger, à t'amener où il le souhaite. Crois-en mon expérience de fuyard patenté, il n'est jamais plus difficile de sauver sa peau que lorsque le chasseur t'a coincé là où il l'avait prévu. »
La plaisanterie était mi-figue mi-raisin, comme bien souvent. J'évitais de commenter les sentiments bafoués de Friedrich, car je ne me sentais pas à l'aise sur ce terrain. Attendait-il du réconfort de ma part, ou au contraire, cela lui ferait-il horreur ? Je n'en savais rien, et la peur de commettre un impair me dissuadait très efficacement d'aller dans ce sens. Malgré tout... comment me taire ? Je voulais le soutenir. J'en avais presque besoin.
« Ah oui, encore une chose. Je dois bien avouer que ton père n'a pas vraiment été un modèle de droiture dernièrement, et pourtant j'ai des critères larges. Mais, comment dire ? Toi » et j'appuyais le verbe avec le geste en dardant à nouveau le doigt vers lui : « tu en es un. Rien à cirer que tu aies construit ton attitude à partir de celle de ton empaffé de géniteur, car tu as fait preuve de quelque chose qui me manquera toujours : l'exemplarité. Oui mon caporal, tu es un exemple pour le régiment. Bon, certes, ces derniers jours tu as plutôt été un modèle pour les individus les plus grincheux que peut compter la population des ours en hibernation » grimaçai-je, « mais j'espère que tu te rends compte que c'est dû aux calculs de ton père. Ton deuil est une douleur extrême, et il s'en est servi pour, au travers de Rick, te pousser sur le chemin des... sauf ton respect... connards patentés. Alors machine arrière, soldat ! »
Je m'écriais en bondissant sur mes pieds, adoptant une pose héroïque.
« La route ardue des braves gens se languit de tes grands pieds, qu'ils y retournent au plus tôt ! Le cinquième régiment a besoin de Friedrich, et si jamais le nom de Hadler t'enquiquine, je te prête le mien : Endrafen. » J'étudiais mes ongles propres avec suffisance. « Ça, c'est un nom qui envoie ! »
C'est à cet instant précis que je sentis tout mon panache s'envoler comme une nuée de tourterelles. Mon sourire éclatant s'effaça, mes épaules s'affaissèrent et je me mis à regarder ses orteils. J'aurais juré que mon cœur était venu au bord de mes lèvres et que j'aurais pu le vomir rien qu'en toussant (ou m'étouffer avec). Tentation horrible qui me submergeait, celle mordant mes doigts, me pressant de retirer mon châle, de lui présenter mon vrai visage. Pourquoi ? Ce n'était qu'une prise de risque idiote, le risque de le voir me rejeter, me retirer toute la confiance qu'il venait de m'accorder ! C'était si... crétin, allant tellement à l'encontre de mes règles de survie...
Je m'aperçus alors que j'avais porté la main à la lisière du tissu, au niveau de mon nez, et que j'avais été à deux doigts de tirer sur l'étoffe qui protégeait mon mystère. Je la laissais retomber et retourner à l'état de vaine envie.
Réaliser que l'attrait de me révéler était si fort en moi venait de me couper le souffle, et je ne trouvais plus rien à dire : aussi me rassis-je, presque défaite devant mes désirs contrariés et contrariants, attendant la réaction de Friedrich.
C'est une inondation de paroles qui s'échappa de la bouche de l'Ostlandais : j'accueillis un tel débit avec un sourire amusé, qui se mua progressivement en une mine quelque peu abasourdie. Le discours qu'il me tint me mettait mal à l'aise, et j'avais de bonnes raisons pour ne pas me sentir à ma place, presque autant que la fois où le guet m'avait mis la main dessus (et je vous prie de croire que cette fameuse nuit, j'aurais donné cher pour être ailleurs) !
Déjà, les « je te prie » et autres « s'il te plaît » me donnaient l'impression de m'asseoir sur un clou à chaque fois qu'il m'envoyait une formule du genre, ce qui expliquait entre autres le fait que je trémousse mon derrière à intervalles réguliers devant mon bout de fenêtre. Par ailleurs, plus il m'expliquait les raisons de ses agissements, et plus je le comprenais ; mais surtout, plus je prenais la mesure de la confiance qu'il remettait entre mes mains, un peu comme si un quelconque bourgeois de la capitale venait me trouver en pleine rue pour me coller son testament entre les doigts : la dernière chose sensée à faire...
Ajoutez à ça toutes les cachotteries que je faisais de mon côté, et vous voyez le fossé d'inégalité se creuser entre Friedrich et moi : ça en prenait des allures de précipices, entre l'un qui se révélait jusqu'à l'âme et l'autre qui se travestissait chaque jour en dissimulant un passé... facétieux. J'étais prête à parier mes vingt-deux soldes à venir que le caporal m'aurait étranglée s'il savait que j'étais ici sous le coup d'une peine de justice.
Autant dire que je m'étais déjà sentie plus dans mon univers qu'en cet instant.
Néanmoins, je tenais là une occasion pour ainsi dire unique. L'occasion de déchirer les faux-semblants, de regarder l'avenir en face, de faire un échange de confiance avec le militaire en deuil : de laisser derrière moi le poids d'une existence de rapine en faveur d'une carrière dans l'armée, aux côtés de cet indécrottable caporal aux yeux de neige fondue. Une Katja honnête, ce serait bien la preuve que les miracles existent ! De là à supposer à quel dieu je devrais une telle faveur, il y avait toute une randonnée que je ne ferais pas de sitôt. Avec loi peut-être (lorsque ça s'avérait absolument nécessaire du moins), mais avec foi (j'entendais par là une dévotion pieuse et respectueuse), ça attendrait un peu encore.
Cette réflexion amena un rire mal réprimé à ma poitrine, et je tressautais nerveusement en le contenant, les bras croisés. Ce n'était pas le moment d'éclater devant Friedrich, l'humeur ne s'y prêtait pas franchement.
Fini de rire. Mes yeux reprirent un sérieux qui ne leur était pas coutumier tandis que des rouages grinçaient au fond de ma tête. Malgré mon manque presque absolu d'éducation, j'avais un esprit vif et rapide lorsqu'il s'agissait de démêler les emmerdes (notamment parce que j'avais un don prodigieux pour m'y noyer), aussi détricotai-je l'écheveau des évènements que le caporal venait de me résumer : ce qui m'inquiétait le plus n'était pas les Aerdan et leur psychopathe de rejeton, mais bien ce fameux père, cet Alexander Hadler. Si l'on se représentait la situation sous la forme d'un jeu d'échecs, on aurait pu voir Rick comme le fou venant se saisir de la reine de Friedrich, frappant depuis un angle absolument imprévu. Mais, malgré la force du coup, il n'était jamais qu'un pion envoyé par le paternel de mon caporal, un pion jeté en pâture, du moins était-ce l'impression que tout ça me laissait. Oui, j'avais bien le sentiment que le père agitait l'un de ses fils en appât sous le nez de l'autre, mais pour l'attirer où ? Dans quoi ? Dans un précipice de haine et de rancœur ? Je dévisageais le gradé et les sillons salés que ses larmes avaient laissés sous ses paupières. Oui, il avait chuté au fond de ce gouffre, pendant quelques temps. Et j'allais l'en sortir, quitte à le remonter par la peau du cou avec un harpon ! grondai-je au fond de moi-même.
Tout ça n'était que supposition, mais j'estimais que ma théorie se tenait. Restait à répondre à une question : pourquoi ? Tout ça devait avoir un rapport avec l'objet qui avait été dérobé à Loft. Au premier abord, on songeait à une relique ou quelque chose dans ce goût-là : pour ma part, je soupçonnais un objet bien plus sinistre, qu'on cherchait davantage à ôter de mauvaises mains plutôt qu'à récupérer pour notre propre usage. Oui, cette course à la boîte mystère avait plus des accents de panique que de vengeance. Seul le duc aurait pu confirmer mes dires, et même pour tout l'or du monde, ce ne serait certainement pas moi qui irait creuser dans cette direction. Friedrich... lui, il pourrait peut-être, par l'entremise de Steiner.
C'est ça. Si nous voulions résoudre le problème Hadler, que mon caporal aille chercher dans cette direction-là, loin des égouts et des bas-quartiers : je me chargeais personnellement de remonter la piste Aerdan, si l'occasion se présentait.
« Avant de te dire ce que je ferais, je vais te dire ce que j'en pense. Parce que oui, ça m'arrive de penser avant d'ouvrir la bouche, de temps à autres. Ceci dit, soyons clairs : ça ne m'empêche pas de dire les conneries qui me viennent à l'esprit. C'est plus fort que moi » avouai-je en haussant les épaules avec un fatalisme exagéré.
Je lui fis part de mes réflexions, de ma vision des choses, de la façon dont je considérais son père (comme le joueur adverse, car tout ça ressemblait fort à un jeu d'intrigues et de manipulation), des doutes que je nourrissais à l'endroit de Rick et son utilité aux yeux du doyen Hadler ; du caractère peut-être sinistre du contenu de la boîte. Alexander avait-il été corrompu par le sacrifice avant de s'en emparer, était-ce dans ses intentions depuis le départ ? La réponse n'importait guère, car le fait était : son paternel était un traître dangereux. Je conclus mon raisonnement par un avertissement, levant un index qui se voulait sage mais que j'agitais sous son nez comme s'il s'agissait d'une rapière :
« Alors attention, mon caporal. Je ne sais pas ce qu'il te veut, le père Hadler, mais il y a quelque chose. Et Rick n'est peut-être qu'un instrument destiné à te piéger, à t'amener où il le souhaite. Crois-en mon expérience de fuyard patenté, il n'est jamais plus difficile de sauver sa peau que lorsque le chasseur t'a coincé là où il l'avait prévu. »
La plaisanterie était mi-figue mi-raisin, comme bien souvent. J'évitais de commenter les sentiments bafoués de Friedrich, car je ne me sentais pas à l'aise sur ce terrain. Attendait-il du réconfort de ma part, ou au contraire, cela lui ferait-il horreur ? Je n'en savais rien, et la peur de commettre un impair me dissuadait très efficacement d'aller dans ce sens. Malgré tout... comment me taire ? Je voulais le soutenir. J'en avais presque besoin.
« Ah oui, encore une chose. Je dois bien avouer que ton père n'a pas vraiment été un modèle de droiture dernièrement, et pourtant j'ai des critères larges. Mais, comment dire ? Toi » et j'appuyais le verbe avec le geste en dardant à nouveau le doigt vers lui : « tu en es un. Rien à cirer que tu aies construit ton attitude à partir de celle de ton empaffé de géniteur, car tu as fait preuve de quelque chose qui me manquera toujours : l'exemplarité. Oui mon caporal, tu es un exemple pour le régiment. Bon, certes, ces derniers jours tu as plutôt été un modèle pour les individus les plus grincheux que peut compter la population des ours en hibernation » grimaçai-je, « mais j'espère que tu te rends compte que c'est dû aux calculs de ton père. Ton deuil est une douleur extrême, et il s'en est servi pour, au travers de Rick, te pousser sur le chemin des... sauf ton respect... connards patentés. Alors machine arrière, soldat ! »
Je m'écriais en bondissant sur mes pieds, adoptant une pose héroïque.
« La route ardue des braves gens se languit de tes grands pieds, qu'ils y retournent au plus tôt ! Le cinquième régiment a besoin de Friedrich, et si jamais le nom de Hadler t'enquiquine, je te prête le mien : Endrafen. » J'étudiais mes ongles propres avec suffisance. « Ça, c'est un nom qui envoie ! »
C'est à cet instant précis que je sentis tout mon panache s'envoler comme une nuée de tourterelles. Mon sourire éclatant s'effaça, mes épaules s'affaissèrent et je me mis à regarder ses orteils. J'aurais juré que mon cœur était venu au bord de mes lèvres et que j'aurais pu le vomir rien qu'en toussant (ou m'étouffer avec). Tentation horrible qui me submergeait, celle mordant mes doigts, me pressant de retirer mon châle, de lui présenter mon vrai visage. Pourquoi ? Ce n'était qu'une prise de risque idiote, le risque de le voir me rejeter, me retirer toute la confiance qu'il venait de m'accorder ! C'était si... crétin, allant tellement à l'encontre de mes règles de survie...
Je m'aperçus alors que j'avais porté la main à la lisière du tissu, au niveau de mon nez, et que j'avais été à deux doigts de tirer sur l'étoffe qui protégeait mon mystère. Je la laissais retomber et retourner à l'état de vaine envie.
Réaliser que l'attrait de me révéler était si fort en moi venait de me couper le souffle, et je ne trouvais plus rien à dire : aussi me rassis-je, presque défaite devant mes désirs contrariés et contrariants, attendant la réaction de Friedrich.
- [MJ] Le Djinn
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- Profil : FOR / END / HAB / CHAR / INT / INI / ATT / PAR / TIR / NA / PV (bonus inclus)
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Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Avant que Friedrich ne put répondre -ou du moins avant qu'il ne put prononcer ses premières paroles- quelqu'un toqua à la porte qui ne tarda d'ailleurs pas à s'ouvrir sans préavis. Un grand homme en armure intégrale portant une solide lame d'acier maintenait le tout ouvert pendant qu'une jeune adolescente en robe noire de dentelles et avec un éventail entrait dans la pièce.
Son regard vers Katja se fit plus insistant, un petit brin d'hostilité méprisante dans le regard. La jeune engagée tenta bien de se défendre, de baratiner son interlocutrice, mais cette dernière eût un mouvement du bras en direction de celui qui passait pour être son garde du corps, lequel s'avança d'un pas très lourd vers l'ancienne voleuse, la poussant presque vers la sortie. Une fois fait le gaillard plaqué d'acier referma la porte derrière lui et se tint sur le seuil, empêchant quiconque de rentrer ou d'écouter à la porte.
A l'intérieur, la future duchesse Erika Loft s'était assise sur une chaise, au chevet de Friedrich. De sa voix douce et posée elle commença à parler en première.
La demoiselle poussa un soupir fataliste puis sortit de derrière elle (dans une poche qui ne devait pas être visible de face) deux petits objets circulaires d'argent, comme de grosses pièces, un des deux avaient un symbole représentant une épée entourée de ronce, l'autre une rose devant un bouclier.
---------------------------------------------------------------------------------------------------
Dehors la situation de Katja n'était pas des plus enviable, elle avait été purement et simplement mise à la porte! Pire: le chevalier qui gardait l'entrée l'empêchait d'écouter! C'est ainsi qu'elle se retrouva à errer dans la caserne, cherchant quelqu'un qui saurait qui était cette pimbêche et son gros tas de métal, finalement un des guerriers pu lui répondre.
-"C'est Erika Loft, la fille du Duc Loft. Elle passe souvent à la caserne pour voir comment progresse les soldats, mais c'est la première fois qu'elle en voit un en tête-à-tête. M'est d'avis qu'elle en pince pour Friedrich, ça oui!"
![]() | -"Magnifique journée pour une visite n'est-ce-pas? Quand j'ai su que votre équipe était rentrée j'ai pensé que vous revoir ne serait pas forcément une mauvaise chose, vous m'accorderez une discussion de quelques minutes? En tête-à-tête bien sûr." |
A l'intérieur, la future duchesse Erika Loft s'était assise sur une chaise, au chevet de Friedrich. De sa voix douce et posée elle commença à parler en première.
![]() | -"Une bien mauvaise affaire que nous avons là n'est-ce pas? Pour ne rien vous cacher j'ai appris pour votre père -j'ai profité de l'absence du mien pendant votre voyage-, la vérité à son sujet je veux dire. Croyez-bien que ça m'a fait souffrir aussi, sir Hadler... Cependant je ne peux croire à son entière culpabilité, je l'ai vu se battre quand il m'a sauvé, risquant sa vie afin de me délivrer de ces horribles cultistes, s'enquérant de mon état et de celui de mes servants plutôt que de réclamer une récompense. Je vais vous dire le fond de ma pensée, je ne crois pas votre père coupable, du moins pas complètement. Il m'apparaît évident que quelque chose à changé en lui quand il m'a sauvé, il doit pouvoir être sauvé..." |
![]() | -"Mon père le Duc n'est pas idiot, il a bien compris que j'avais mené mon enquête pendant son voyage, quand il a appris que je voulais vous voir il m'a donné le médaillon orné d'une épée, son symbole; la rose devant le bouclier est le mien. Vous connaissez l'avis de mon père sur la question du votre, il veut le tuer, moi je veux le sauver, vous êtes une pièce centrale dans cette affaire, lui comme moi en sommes convaincus. Je vous en prie, prenez une de ces pièces, celle du camp que vous souhaitez rejoindre. Et avant que vous fassiez votre choix, sachez que j'ai plus de ressources, de contacts et de pouvoir que ne laisse penser mon âge." |
Dehors la situation de Katja n'était pas des plus enviable, elle avait été purement et simplement mise à la porte! Pire: le chevalier qui gardait l'entrée l'empêchait d'écouter! C'est ainsi qu'elle se retrouva à errer dans la caserne, cherchant quelqu'un qui saurait qui était cette pimbêche et son gros tas de métal, finalement un des guerriers pu lui répondre.
-"C'est Erika Loft, la fille du Duc Loft. Elle passe souvent à la caserne pour voir comment progresse les soldats, mais c'est la première fois qu'elle en voit un en tête-à-tête. M'est d'avis qu'elle en pince pour Friedrich, ça oui!"
Enfermé dans une lampe pendant des siècles, cloisonné dans une pièce de métal par une malédiction... Puis un jour un naïf est venu, me libérant dans sa sottise... Tant pis pour lui... Et pour tous les autres.
-
Katja Endrafen
- PJ
- Messages : 33
Re: [Katja|Friedrich] La dernière marche des soldats ostland
Pétasse !
Il y avait bien des mots qui me venaient à l'esprit, un peu à l'image d'un énorme banc de saumons qui s'amuseraient à remonter le courant en sautant les uns par-dessus les autres, mais celui-ci en particulier revenait souvent. Un terme prometteur, à n'en pas douter, et je pouvais en dire autant de la faculté qu'avait cette donzelle à me faire monter la moutarde au nez. Pour un peu je lui aurais éternué au visage, et ça m'aurait fait plaisir encore (avant, probablement, de me retrouver mouchée par son armoire en fer et ça, j'y pariais au moins douze soldes, je l'aurais nettement moins apprécié) !
Mais je savais me montrer variée. Bêcheuse, pimbêche, roucouleuse de bal masqué et fouine entartrée lui allaient bien, même si toutes ces expressions réunies ne m'inspiraient pas autant de plaisir à prononcer que la toute première. Les prononcer, d'ailleurs, c'était vite dit car je ne me serais pas amusée à libérer mon venin en face de l'intéressée (et surtout de son garde-chiourme, qui pesait probablement trois ou quatre fois mon poids : n'allons pas provoquer un accident).
C'est avec un regard d'excuse à l'intention de Friedrich (et une expression digne du plus froissé des chats) que je me laissais éjecter de la pièce, non sans avoir tenté d'échapper à l'expulsion au travers d'une innocente badinerie : « Ne vous occupez pas de moi, je refais juste la literie, cet homme est un vrai égout ». Mais ces gens n'avaient aucun humour, ça se voyait presque autant que l'épée du matamore, et son aspect très fonctionnel n'aidait pas à lui donner l'air plaisantin. Aussi finis-je dans le couloir comme une malpropre, et si j'avais eu l'espoir de tendre l'oreille histoire d'écouter ce qu'on pouvait bien vouloir au caporal, je fus très vite déçue : la porte se vit condamnée par l'autre obstacle ambulant. La tentation de lui indiquer les toilettes en cas d'urgence m'effleura un moment, accompagnée d'un sourire goguenard (quand on était harnaché de cette façon, mieux valait anticiper, je suppose), qui s'effaça rapidement tandis que je m'éloignais d'ici avant de créer une catastrophe. Ces deux pince-sans-rire appartenaient à un monde qui n'était pas le mien, et pire, que je fuyais comme la peste depuis que j'avais quitté ma famille. Moins on avait affaire à eux et mieux cela valait, et le « on » s'apparentait ici très fortement à un « je ». Qu'est-ce que Friedrich pouvait bien avoir à faire dans tout ça ? Aurait-il des liens avec la noblesse, à laquelle appartenait sans l'ombre d'une hésitation cette femme-enfant que je venais de croiser ? Des liens que je n'aurais pas supposés ? J'en aurais douté s'il ne venait pas de me faire autant de révélations au sujet de ses origines. Un enfant illégitime peut-être...
Non, c'était aller bien loin dans la spéculation. Le seul pont entre l'Ostlandais et les hautes sphères n'était autre que son père, du fait du service qu'il avait rendu à Loft par le passé.
Et dire que je pensais avoir un don pour me fourrer dans les ennuis : à ce stade, Friedrich commençait à me renvoyer sur les bancs de l'école, à ceci près qu'il ne paraissait pas avoir mon habitude de leur échapper. Lui y laissait des plumes, et je n'allais pas laisser cette gamine en jupes aggraver son cas !
Lorsque je parvins à repérer un de mes camarades dans la cour, à l'extérieur du bâtiment, et à lui couper la route afin de l'interroger sur nos deux visiteurs, il me répondit d'un ton morne qu'il s'agissait de la fille du duc. Un aveugle aurait pu voir mes yeux s'arrondir à cette mention. Décidément, le caporal ne se fourrait pas dans les ennuis, il allait les pêcher avec un filet ! Au nom de quel sombre crétinisme avait-il décidé de s'acoquiner avec ce genre d'engeance ? Est-ce que j'allais fricoter avec des aristocrates, moi ? Non, bien sûr, et il y avait une raison à ça, d'autant plus que l'aristocrate en question s'avérait être assez délicatement mêlée aux ennuis du soldat. Est-ce qu'on n'enseignait pas l'instinct de survie chez les Hadler ?
Quoi qu'il en soit, il était maintenant aux prises avec la pimbêche et il n'avait plus qu'à se débrouiller pour ne pas lui marcher sur les pieds (ni la laisser faire de même, ce qui pourrait être encore pire). Je n'avais plus qu'à m'occuper intelligemment, et ce n'était pas en restant dans les parages à attendre pendant une semaine que l'ordre de marche ne tombe. Au mieux, j'allais dégotter un endroit paisible pour tirer au flanc, et au pire, un gradé quelconque allait me mettre au travail. J'en concluais très logiquement qu'il ne me restait plus qu'à mettre discrètement les voiles, et tant qu'à faire, suivre la piste Aerdan. Si ceux-là ne nous menaient pas au père de Friedrich, je ne voyais pas qui pourrait le faire. Je me remémorais les paroles qu'avait tenu son demi-frère, les ruminant tout en prenant le chemin de la blanchisserie.
« Tu sais je suis un homme très occupé, contrairement à toi, alors quand j'ai su que j'étais chargé de te faire passer un message... »
« Et qui es-tu pour être si occupé, Rick Hadler ? Un homme de main, un petit assassin, un roitelet de l'ombre ? Lorsque tu as su, dis-tu... quelle communication existe-t-il entre ton père et toi ? Si on peut te parler, c'est qu'on peut te trouver, malgré ton occupation. Et si on peut te trouver... »
« Il n'avait jamais aimé cette sombre c*nne qui ne lui servait que d'alibi… »
« Un alibi, nourrissant l'image d'un bon père de famille ? S'il s'agit de cet alibi-là, pourquoi ne pas se l'être procuré auprès de ta propre mère ? En quoi ne faisait-elle pas l'affaire, Rick ? Y a-t-il un sombre secret entre Mélanie Aerdan et Alexander Hadler, si évident qu'ils ne peuvent être mariés l'un à l'autre sans qu'il n'apparaisse ? »
« Papa te félicite pour avoir trouvé la boîte, dommage que tu ais été si lent. »
« Est-ce toi qui détient ce qu'il y avait dedans ? Friedrich doit découvrir ce dont il retourne à ce sujet. Peut-être profitera-t-il de la venue d'Erika pour tenter de tirer ça au clair. Enfin, j'espère... il serait bien le genre d'homme à refuser de questionner une enfant, surtout si c'est la fille de son... de... enfin, du duc Loft. »
« Il t'avise qu'il suivra ton avancée dans l'armée avec grand intérêt, essaye de pas trop le décevoir, tu sais comment il est quand il se fâche tout rouge... »
« Décidément, Friedrich n'est pas une cible pour les Hadler, du moins pas d'office. Son père table sur son avancée, il espère en retirer quelque chose. J'ai intérêt à surveiller ça, à guetter qui l'approche, qui le contacte, qui recherche son amitié et surtout, quelle autre paire d'yeux que les miens est posée sur lui. Si je les trouve » me jurais-je férocement, « je les énuclée. »
« Rick Hadler vous salue bien, au revoir caporal Friedrich. »
« Vous désirez ? »
Je battis des paupières en remarquant que, perdue dans mes pensées, j'avais manqué heurter l'une des civiles qui tenaient la blanchisserie, où les soldats amenaient leur linge pour qu'il soit lavé et séché. C'était un petit bâtiment à l'ombre des murs, où régnait une odeur de savon et de chambre aérée, assez agréable au demeurant, et où les murs blanchis à la chaux renvoyaient avec force l'éclat du soleil. Je reculais d'un pas en ayant la décence de paraître un minimum gênée.
« Mademoiselle, c'est dangereux d'éblouir les honnêtes soldats de cette façon, vous ne devriez pas » me rattrapai-je d'une pirouette orale. Et voilà pour le personnage de Katz ! Si les lavandières se mettaient à répandre des rumeurs de fanfaron sur mon compte, ça ne pouvait que me crédibiliser. « Je viens récupérer les affaires d'Helmut, ce crétin s'est retrouvé de corvée après avoir... hum... je ne serais pas un très bon ami si je le révélais. Où est-ce que c'est... »
Sans guère lui laisser l'occasion de me causer des difficultés, je passais outre cette femme qui ne devait guère être plus âgée que moi pour promener un regard acéré sur les paniers à linge. Je jetais mon dévolu sur l'un d'eux, contenant un pantalon de toile auquel s'ajoutait un ridicule couvre-chef de paille ainsi qu'une chemise défraîchie dont j'eus la mauvaise surprise de constater qu'elle n'était pas, mais pas du tout, à ma taille. Ceci dit, je ne comptais pas en faire usage pour faire valoir les courbes de mon corps, alors ça irait tout aussi bien ; remerciant d'un clin d’œil égrillard mon interlocutrice, je battis prestement en retraite afin d'examiner ma prise de guerre dans l'intimité toute relative de ma piaule.
Il s'agissait de vêtements tout à fait quelconques, ce qui était exactement le but recherché. Propres, un peu usés : en bref, la tenue de n'importe quel citoyen peu fortuné de Salkalten, sans toutefois paraître misérable (j'avais bien remarqué que le guet avait tendance à vous lorgner avec méfiance lorsque vous présentiez une certaine apparence, et attirer l'attention était bien la dernière chose dont j'avais besoin). J'essayais divers artifices pour rembourrer ou étoffer ma silhouette, et quiconque m'aurait observée aurait pu noter que je disposais d'une impressionnante panoplie de moues approbatrices ou agacées, selon le résultat de mes efforts. Je finis par me vêtir en boutonnant la chemise par-dessus mes atours habituels, y compris ma veste de cuir, qui elle en revanche collait à ma peau. L'ensemble donnait la vision d'un individu guère plus large que n'importe qui d'autre, mais qu'on aurait pu prendre pour trapu au premier abord étant donné ma petite taille. Ma satisfaction atteignit son paroxysme lorsque je posais délicatement le chapeau de paille sur ma tête, avant de l'enfoncer d'un coup sec jusqu'à mes yeux. Ne restait plus qu'à enfiler mon écharpe, et je devenais un type tout à fait méconnaissable, limite louche ! Et maintenant...
Tout enlever et me remettre en uniforme pour passer le poste de garde. Je poussais un soupir déchirant en remisant mon déguisement dans ma gibecière, soigneusement plié.
Quartiers mal famés, j'arrive ! songeai-je en sortant.
« J'ai oublié une partie des médi... rem... enfin, des trucs dont le toubib a besoin ! Empaffé de savant aux noms compliqués ! » lançai-je en passant en coup de vent devant le même garde que tout à l'heure, auquel j'avais à peine menti en mentionnant un manque de matériel de soins.
Sauf que cette fois, je n'allais pas chercher des articles d'herboriste, loin de là. Au lieu de prendre la direction du centre du bourg, je me faufilais jusqu'à une impasse ombragée où je m'abritais derrière un tas d'ordures pour me changer. C'est un soldat qui y était entré, mais l'homme qui en sortit n'avait guère l'air recommandable : mal dégrossi, la démarche d'un chat, le visage plongé dans l'ombre d'un chapeau et d'un foulard, on ne voyait que ses yeux à l'azur pâle qui surprenaient tout mouvement. Je gardais les mains dans mes poches, et les manches larges de ma chemise abritaient des dagues qui étaient prêtes à jaillir tandis que je pénétrais dans la première venelle de ce qui délimitait les bas-quartiers.
Ici, hors de question de prendre une épée et ma targe, car je ne venais pas en guerrière ni en ennemie : je devais donner l'illusion d'être en terrain connu, et de fait, la vérité n'était pas si loin. Il y a moins d'un an encore je fréquentais les voleurs et les mendiants, et je me sentais sous bien des aspects plus proches d'eux que des citoyens plus honnêtes de l'Empire.
Quelque part je n'étais pas dépaysée, mais en même temps, j'éprouvais une certaine répugnance à replonger dans cet univers, même brièvement. Je m'en étais sortie, me rendais-je compte, par le biais de l'armée : et je ne le regrettais pas.
Alors je déambulais, prenant la mesure et la température, notant les emplacements que choisissaient les miséreux pour réclamer la charité. Là où il y a un mendiant, il n'y a pas de type à la trogne cassée prêt à vous détrousser ; là où il n'y a ni l'un ni l'autre, il y a peut-être une paire de mains agiles prêtes à vous délester d'un effet ou deux. Autant ne pas tenter le diable.
La misère, le rejet, la haine et l'espoir transmuté en envie changeaient certaines parties d'une ville. La province n'était pas riche et les gens d'ici étaient à peine un cran au-dessus des réfugiés parmi lesquels nous avions patrouillé. Lorsque la loi ne leur permettait plus de vivre comme ils pensaient le mériter, alors ces personnes acceptaient tout naturellement de vivre en-dehors d'elle. Je le savais : j'avais fait ce choix il y a longtemps. Qui aurait pu me le reprocher ? Je repensais avec une certaine indulgence nostalgique que je n'avais jamais blessé quelqu'un qui ne s'en serait prise à moi en premier lieu. J'avais survécu, comme toujours, à la pauvreté qui gangrenait la bonne société impériale. Le regard avec lequel je balayais les environs était vigilant, mais aussi compréhensif.
Et c'est avec cette compréhension prudente que j'abordais un vieillard chevrotant au coin d'une ruelle.
« Salut, grand-père. Dans la matinée, un soldat est venu ici. Il a foutu le bazar, et toi et moi, on sait bien que personne ici n'a besoin de s'attirer des ennuis, pas vrai ? » Ce n'était pas une menace car si les mots auraient pu l'être, le ton n'était pas menaçant. « Il voulait savoir quelque chose, et l'ennui, c'est qu'il ne va pas s'arrêter là. Il s'est fait attraper pour cette fois, mais il va revenir. Et il ne sera peut-être pas seul... personne ne voudrait voir venir tout un tas d'engagés, hein ? Ni toi, ni moi, ni pas mal de monde. »
Je poussais un soupir faussement désespéré.
« Je ne vois qu'une seule façon de régler ça, grand-père. Si j'apprends ce dont il a besoin, ce soldat... et bien, je le lui répèterais peut-être, ou peut-être pas. Mais il ne viendra plus secouer personne, et certainement pas toi. Ça, ça serait une solution parfaite, n'est-ce pas ? »
Je fis sauter une pièce d'argent dans les airs (il allait falloir que je rende sa bourse à Friedrich avant de m'attirer des ennuis) et attendis sa réaction, un éclat malicieux au fond des yeux.
« Alors si, disons, on faisait parvenir un message jusqu'à la caserne de la ville... je ne sais pas moi, un animal crucifié au mur ou ce que vous voulez, soyez imaginatif... je saurais que je n'ai qu'à revenir ici avec une autre pièce pour entendre la réponse à la question du soldat. Et inutile de m'attirer pour rien, je vendrais ma peau bien plus cher qu'un misérable sou d'argent. Alors nous sommes d'accord, grand-père ? Je veux la réponse pour dans moins d'une semaine, ou notre petite affaire s'arrêtera là. »
Une pièce d'argent, c'était bien assez à mes yeux pour qu'il prenne le risque de se démener afin de savoir ce que je voulais apprendre ; et même qu'il fasse intervenir d'autres miséreux, car la somme était probablement assez rondelette pour être partagée. Si ne serait-ce qu'une seule personne ici avait entendu le nom d'Aerdan, alors ce type avait tout le loisir de la retrouver avant qu'on ne parte pour le sud, me disais-je en reprenant la route de la caserne, après m'être débarrassée de mon attifement.
Une fois arrivée, je remisais de côté mes doutes (j'aurais une réponse ou pas ; il fallait bien faire des sacrifices pour avoir ce qu'on voulait, et ce qui tombait bien, c'est que ce que Friedrich voulait, et bien c'est Friedrich qui le payait, même à son insu !) pour regagner la chambre du caporal. Soit l'autre morveuse et sa nourrice de fer étaient encore là, et j'attendrais mon tour de mettre le grappin sur le caporal, soit il était libéré de leur ô combien noble présence et il aurait alors à supporter la mienne...
Il y avait bien des mots qui me venaient à l'esprit, un peu à l'image d'un énorme banc de saumons qui s'amuseraient à remonter le courant en sautant les uns par-dessus les autres, mais celui-ci en particulier revenait souvent. Un terme prometteur, à n'en pas douter, et je pouvais en dire autant de la faculté qu'avait cette donzelle à me faire monter la moutarde au nez. Pour un peu je lui aurais éternué au visage, et ça m'aurait fait plaisir encore (avant, probablement, de me retrouver mouchée par son armoire en fer et ça, j'y pariais au moins douze soldes, je l'aurais nettement moins apprécié) !
Mais je savais me montrer variée. Bêcheuse, pimbêche, roucouleuse de bal masqué et fouine entartrée lui allaient bien, même si toutes ces expressions réunies ne m'inspiraient pas autant de plaisir à prononcer que la toute première. Les prononcer, d'ailleurs, c'était vite dit car je ne me serais pas amusée à libérer mon venin en face de l'intéressée (et surtout de son garde-chiourme, qui pesait probablement trois ou quatre fois mon poids : n'allons pas provoquer un accident).
C'est avec un regard d'excuse à l'intention de Friedrich (et une expression digne du plus froissé des chats) que je me laissais éjecter de la pièce, non sans avoir tenté d'échapper à l'expulsion au travers d'une innocente badinerie : « Ne vous occupez pas de moi, je refais juste la literie, cet homme est un vrai égout ». Mais ces gens n'avaient aucun humour, ça se voyait presque autant que l'épée du matamore, et son aspect très fonctionnel n'aidait pas à lui donner l'air plaisantin. Aussi finis-je dans le couloir comme une malpropre, et si j'avais eu l'espoir de tendre l'oreille histoire d'écouter ce qu'on pouvait bien vouloir au caporal, je fus très vite déçue : la porte se vit condamnée par l'autre obstacle ambulant. La tentation de lui indiquer les toilettes en cas d'urgence m'effleura un moment, accompagnée d'un sourire goguenard (quand on était harnaché de cette façon, mieux valait anticiper, je suppose), qui s'effaça rapidement tandis que je m'éloignais d'ici avant de créer une catastrophe. Ces deux pince-sans-rire appartenaient à un monde qui n'était pas le mien, et pire, que je fuyais comme la peste depuis que j'avais quitté ma famille. Moins on avait affaire à eux et mieux cela valait, et le « on » s'apparentait ici très fortement à un « je ». Qu'est-ce que Friedrich pouvait bien avoir à faire dans tout ça ? Aurait-il des liens avec la noblesse, à laquelle appartenait sans l'ombre d'une hésitation cette femme-enfant que je venais de croiser ? Des liens que je n'aurais pas supposés ? J'en aurais douté s'il ne venait pas de me faire autant de révélations au sujet de ses origines. Un enfant illégitime peut-être...
Non, c'était aller bien loin dans la spéculation. Le seul pont entre l'Ostlandais et les hautes sphères n'était autre que son père, du fait du service qu'il avait rendu à Loft par le passé.
Et dire que je pensais avoir un don pour me fourrer dans les ennuis : à ce stade, Friedrich commençait à me renvoyer sur les bancs de l'école, à ceci près qu'il ne paraissait pas avoir mon habitude de leur échapper. Lui y laissait des plumes, et je n'allais pas laisser cette gamine en jupes aggraver son cas !
Lorsque je parvins à repérer un de mes camarades dans la cour, à l'extérieur du bâtiment, et à lui couper la route afin de l'interroger sur nos deux visiteurs, il me répondit d'un ton morne qu'il s'agissait de la fille du duc. Un aveugle aurait pu voir mes yeux s'arrondir à cette mention. Décidément, le caporal ne se fourrait pas dans les ennuis, il allait les pêcher avec un filet ! Au nom de quel sombre crétinisme avait-il décidé de s'acoquiner avec ce genre d'engeance ? Est-ce que j'allais fricoter avec des aristocrates, moi ? Non, bien sûr, et il y avait une raison à ça, d'autant plus que l'aristocrate en question s'avérait être assez délicatement mêlée aux ennuis du soldat. Est-ce qu'on n'enseignait pas l'instinct de survie chez les Hadler ?
Quoi qu'il en soit, il était maintenant aux prises avec la pimbêche et il n'avait plus qu'à se débrouiller pour ne pas lui marcher sur les pieds (ni la laisser faire de même, ce qui pourrait être encore pire). Je n'avais plus qu'à m'occuper intelligemment, et ce n'était pas en restant dans les parages à attendre pendant une semaine que l'ordre de marche ne tombe. Au mieux, j'allais dégotter un endroit paisible pour tirer au flanc, et au pire, un gradé quelconque allait me mettre au travail. J'en concluais très logiquement qu'il ne me restait plus qu'à mettre discrètement les voiles, et tant qu'à faire, suivre la piste Aerdan. Si ceux-là ne nous menaient pas au père de Friedrich, je ne voyais pas qui pourrait le faire. Je me remémorais les paroles qu'avait tenu son demi-frère, les ruminant tout en prenant le chemin de la blanchisserie.
« Tu sais je suis un homme très occupé, contrairement à toi, alors quand j'ai su que j'étais chargé de te faire passer un message... »
« Et qui es-tu pour être si occupé, Rick Hadler ? Un homme de main, un petit assassin, un roitelet de l'ombre ? Lorsque tu as su, dis-tu... quelle communication existe-t-il entre ton père et toi ? Si on peut te parler, c'est qu'on peut te trouver, malgré ton occupation. Et si on peut te trouver... »
« Il n'avait jamais aimé cette sombre c*nne qui ne lui servait que d'alibi… »
« Un alibi, nourrissant l'image d'un bon père de famille ? S'il s'agit de cet alibi-là, pourquoi ne pas se l'être procuré auprès de ta propre mère ? En quoi ne faisait-elle pas l'affaire, Rick ? Y a-t-il un sombre secret entre Mélanie Aerdan et Alexander Hadler, si évident qu'ils ne peuvent être mariés l'un à l'autre sans qu'il n'apparaisse ? »
« Papa te félicite pour avoir trouvé la boîte, dommage que tu ais été si lent. »
« Est-ce toi qui détient ce qu'il y avait dedans ? Friedrich doit découvrir ce dont il retourne à ce sujet. Peut-être profitera-t-il de la venue d'Erika pour tenter de tirer ça au clair. Enfin, j'espère... il serait bien le genre d'homme à refuser de questionner une enfant, surtout si c'est la fille de son... de... enfin, du duc Loft. »
« Il t'avise qu'il suivra ton avancée dans l'armée avec grand intérêt, essaye de pas trop le décevoir, tu sais comment il est quand il se fâche tout rouge... »
« Décidément, Friedrich n'est pas une cible pour les Hadler, du moins pas d'office. Son père table sur son avancée, il espère en retirer quelque chose. J'ai intérêt à surveiller ça, à guetter qui l'approche, qui le contacte, qui recherche son amitié et surtout, quelle autre paire d'yeux que les miens est posée sur lui. Si je les trouve » me jurais-je férocement, « je les énuclée. »
« Rick Hadler vous salue bien, au revoir caporal Friedrich. »
« Vous désirez ? »
Je battis des paupières en remarquant que, perdue dans mes pensées, j'avais manqué heurter l'une des civiles qui tenaient la blanchisserie, où les soldats amenaient leur linge pour qu'il soit lavé et séché. C'était un petit bâtiment à l'ombre des murs, où régnait une odeur de savon et de chambre aérée, assez agréable au demeurant, et où les murs blanchis à la chaux renvoyaient avec force l'éclat du soleil. Je reculais d'un pas en ayant la décence de paraître un minimum gênée.
« Mademoiselle, c'est dangereux d'éblouir les honnêtes soldats de cette façon, vous ne devriez pas » me rattrapai-je d'une pirouette orale. Et voilà pour le personnage de Katz ! Si les lavandières se mettaient à répandre des rumeurs de fanfaron sur mon compte, ça ne pouvait que me crédibiliser. « Je viens récupérer les affaires d'Helmut, ce crétin s'est retrouvé de corvée après avoir... hum... je ne serais pas un très bon ami si je le révélais. Où est-ce que c'est... »
Sans guère lui laisser l'occasion de me causer des difficultés, je passais outre cette femme qui ne devait guère être plus âgée que moi pour promener un regard acéré sur les paniers à linge. Je jetais mon dévolu sur l'un d'eux, contenant un pantalon de toile auquel s'ajoutait un ridicule couvre-chef de paille ainsi qu'une chemise défraîchie dont j'eus la mauvaise surprise de constater qu'elle n'était pas, mais pas du tout, à ma taille. Ceci dit, je ne comptais pas en faire usage pour faire valoir les courbes de mon corps, alors ça irait tout aussi bien ; remerciant d'un clin d’œil égrillard mon interlocutrice, je battis prestement en retraite afin d'examiner ma prise de guerre dans l'intimité toute relative de ma piaule.
Il s'agissait de vêtements tout à fait quelconques, ce qui était exactement le but recherché. Propres, un peu usés : en bref, la tenue de n'importe quel citoyen peu fortuné de Salkalten, sans toutefois paraître misérable (j'avais bien remarqué que le guet avait tendance à vous lorgner avec méfiance lorsque vous présentiez une certaine apparence, et attirer l'attention était bien la dernière chose dont j'avais besoin). J'essayais divers artifices pour rembourrer ou étoffer ma silhouette, et quiconque m'aurait observée aurait pu noter que je disposais d'une impressionnante panoplie de moues approbatrices ou agacées, selon le résultat de mes efforts. Je finis par me vêtir en boutonnant la chemise par-dessus mes atours habituels, y compris ma veste de cuir, qui elle en revanche collait à ma peau. L'ensemble donnait la vision d'un individu guère plus large que n'importe qui d'autre, mais qu'on aurait pu prendre pour trapu au premier abord étant donné ma petite taille. Ma satisfaction atteignit son paroxysme lorsque je posais délicatement le chapeau de paille sur ma tête, avant de l'enfoncer d'un coup sec jusqu'à mes yeux. Ne restait plus qu'à enfiler mon écharpe, et je devenais un type tout à fait méconnaissable, limite louche ! Et maintenant...
Tout enlever et me remettre en uniforme pour passer le poste de garde. Je poussais un soupir déchirant en remisant mon déguisement dans ma gibecière, soigneusement plié.
Quartiers mal famés, j'arrive ! songeai-je en sortant.
« J'ai oublié une partie des médi... rem... enfin, des trucs dont le toubib a besoin ! Empaffé de savant aux noms compliqués ! » lançai-je en passant en coup de vent devant le même garde que tout à l'heure, auquel j'avais à peine menti en mentionnant un manque de matériel de soins.
Sauf que cette fois, je n'allais pas chercher des articles d'herboriste, loin de là. Au lieu de prendre la direction du centre du bourg, je me faufilais jusqu'à une impasse ombragée où je m'abritais derrière un tas d'ordures pour me changer. C'est un soldat qui y était entré, mais l'homme qui en sortit n'avait guère l'air recommandable : mal dégrossi, la démarche d'un chat, le visage plongé dans l'ombre d'un chapeau et d'un foulard, on ne voyait que ses yeux à l'azur pâle qui surprenaient tout mouvement. Je gardais les mains dans mes poches, et les manches larges de ma chemise abritaient des dagues qui étaient prêtes à jaillir tandis que je pénétrais dans la première venelle de ce qui délimitait les bas-quartiers.
Ici, hors de question de prendre une épée et ma targe, car je ne venais pas en guerrière ni en ennemie : je devais donner l'illusion d'être en terrain connu, et de fait, la vérité n'était pas si loin. Il y a moins d'un an encore je fréquentais les voleurs et les mendiants, et je me sentais sous bien des aspects plus proches d'eux que des citoyens plus honnêtes de l'Empire.
Quelque part je n'étais pas dépaysée, mais en même temps, j'éprouvais une certaine répugnance à replonger dans cet univers, même brièvement. Je m'en étais sortie, me rendais-je compte, par le biais de l'armée : et je ne le regrettais pas.
Alors je déambulais, prenant la mesure et la température, notant les emplacements que choisissaient les miséreux pour réclamer la charité. Là où il y a un mendiant, il n'y a pas de type à la trogne cassée prêt à vous détrousser ; là où il n'y a ni l'un ni l'autre, il y a peut-être une paire de mains agiles prêtes à vous délester d'un effet ou deux. Autant ne pas tenter le diable.
La misère, le rejet, la haine et l'espoir transmuté en envie changeaient certaines parties d'une ville. La province n'était pas riche et les gens d'ici étaient à peine un cran au-dessus des réfugiés parmi lesquels nous avions patrouillé. Lorsque la loi ne leur permettait plus de vivre comme ils pensaient le mériter, alors ces personnes acceptaient tout naturellement de vivre en-dehors d'elle. Je le savais : j'avais fait ce choix il y a longtemps. Qui aurait pu me le reprocher ? Je repensais avec une certaine indulgence nostalgique que je n'avais jamais blessé quelqu'un qui ne s'en serait prise à moi en premier lieu. J'avais survécu, comme toujours, à la pauvreté qui gangrenait la bonne société impériale. Le regard avec lequel je balayais les environs était vigilant, mais aussi compréhensif.
Et c'est avec cette compréhension prudente que j'abordais un vieillard chevrotant au coin d'une ruelle.
« Salut, grand-père. Dans la matinée, un soldat est venu ici. Il a foutu le bazar, et toi et moi, on sait bien que personne ici n'a besoin de s'attirer des ennuis, pas vrai ? » Ce n'était pas une menace car si les mots auraient pu l'être, le ton n'était pas menaçant. « Il voulait savoir quelque chose, et l'ennui, c'est qu'il ne va pas s'arrêter là. Il s'est fait attraper pour cette fois, mais il va revenir. Et il ne sera peut-être pas seul... personne ne voudrait voir venir tout un tas d'engagés, hein ? Ni toi, ni moi, ni pas mal de monde. »
Je poussais un soupir faussement désespéré.
« Je ne vois qu'une seule façon de régler ça, grand-père. Si j'apprends ce dont il a besoin, ce soldat... et bien, je le lui répèterais peut-être, ou peut-être pas. Mais il ne viendra plus secouer personne, et certainement pas toi. Ça, ça serait une solution parfaite, n'est-ce pas ? »
Je fis sauter une pièce d'argent dans les airs (il allait falloir que je rende sa bourse à Friedrich avant de m'attirer des ennuis) et attendis sa réaction, un éclat malicieux au fond des yeux.
« Alors si, disons, on faisait parvenir un message jusqu'à la caserne de la ville... je ne sais pas moi, un animal crucifié au mur ou ce que vous voulez, soyez imaginatif... je saurais que je n'ai qu'à revenir ici avec une autre pièce pour entendre la réponse à la question du soldat. Et inutile de m'attirer pour rien, je vendrais ma peau bien plus cher qu'un misérable sou d'argent. Alors nous sommes d'accord, grand-père ? Je veux la réponse pour dans moins d'une semaine, ou notre petite affaire s'arrêtera là. »
Une pièce d'argent, c'était bien assez à mes yeux pour qu'il prenne le risque de se démener afin de savoir ce que je voulais apprendre ; et même qu'il fasse intervenir d'autres miséreux, car la somme était probablement assez rondelette pour être partagée. Si ne serait-ce qu'une seule personne ici avait entendu le nom d'Aerdan, alors ce type avait tout le loisir de la retrouver avant qu'on ne parte pour le sud, me disais-je en reprenant la route de la caserne, après m'être débarrassée de mon attifement.
Une fois arrivée, je remisais de côté mes doutes (j'aurais une réponse ou pas ; il fallait bien faire des sacrifices pour avoir ce qu'on voulait, et ce qui tombait bien, c'est que ce que Friedrich voulait, et bien c'est Friedrich qui le payait, même à son insu !) pour regagner la chambre du caporal. Soit l'autre morveuse et sa nourrice de fer étaient encore là, et j'attendrais mon tour de mettre le grappin sur le caporal, soit il était libéré de leur ô combien noble présence et il aurait alors à supporter la mienne...

