[Selene] Les ailes de Dédale

L’Empereur Karl Franz siège à Altdorf, capitale impériale depuis. Altdorf est un carrefour du savoir et son université est l’institution académique la plus respectée de tout l’Empire. Là, les seigneurs et les princes de nombreux pays viennent s’asseoir aux pieds des plus grands penseurs du Vieux Monde. Altdorf est aussi le centre du savoir magique et ses huit collèges de magie sont fort justement réputés bien au-delà du Vieux Monde. Altdorf est une ville affairée, avec un nombre important d’étrangers, de commerçants et d’aventuriers. La cour impériale elle-même engendre une activité économique florissante, qui attire toutes sortes de gens.

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[MJ] La Fée Enchanteresse
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[Selene] Les ailes de Dédale

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L’alchimiste avait la tête pleine de calculs. Les chiffres le rassuraient. Depuis qu’il était enfant, depuis qu’il avait compris qu’il pouvait voir des choses que les autres gens ne voyaient pas, et entendre des voix qui étaient muettes pour tous ceux autour de lui, les mathématiques avaient été son ancre entre la réalité et l’irréalité. Le monde de l’au-delà, le monde derrière le miroir, semblait bizarrement faire sens quand on le confrontait à la froide logique qui écrasait l’Empyrée — 1+1 faisaient toujours 2, même quand le kaléidoscope avalait l’atmosphère et chassait l’air des poumons, pour remplacer notre monde avec des cauchemars…

C’était le moment décisif. Autour de lui, l’équipage aussi bannissait ses frayeurs dans une routine répétée. Le capitaine criait les mêmes ordres, les manœuvres courraient dans tous les sens le long de la cale, tiraient sur les nœuds, sanglaient les toiles, tiraient sur le coton traité de caoutchouc, rythmaient leurs gestes selon les ordres incisifs, aboyés par leur charismatique leader, en qui ils avaient une foi absolue — parce que, quand c’était une question de vie et de mort, il fallait réussir à en avoir, de la foi. Douter maintenant, c’était craindre de rencontrer Mórr. Une prière aux lèvres, les matelots interrompaient leurs messes basses apprises sur les genoux de leurs mères pour beugler un : « OUI CAPITAINE ! » vif et clair à chaque nouvelle instruction.

Mais c’était à l’alchimiste de tout décider maintenant. Tout reposait sur lui. Toute cette folie. Ce plagiat, ce ersatz, cette copie d’une race bien plus vénérable que la sienne… L’alchimiste manipulait un air qui n’avait pas d’odeur, et pas de couleur, et pas même de goût. C’est lui qui enflamma le mélange, entre un composé volatile qui pouvait brûler, et un autre qui ne le pouvait pas. Et quand le capitaine donna l’ordre, il tira sur le poêle, alluma des dizaines de mèches bleutées, et alors, sous les yeux médusés des matelots dont tous les cœurs venaient de sauter un battement, la voûte au-dessus d’eux se gonfla, et, sous leurs pieds, la charpente en bois recouverte de métal commença à lourdement craquer. Et on sentait, étrangement, une vibration fort désagréable.

Ils s’élevaient. Autour d’eux, par les hublots, ils pouvaient voir le sol s’éloigner. Et, lentement, ils allaient vers les nuages. Ils allaient conquérir les cieux, à la manière des chevaucheurs de pégases et des anciens princes Elfes qui montaient à dos de dragons.

Au sol, postés dans une immense tribune officielle, des centaines d’aristocrates, d’officiers en uniformes, de militaires aux casques à plumes d’oies, de jeunes femmes avec leurs mises étoilées et leurs parures scintillantes, se mirent à applaudir de joie, en voyant le spectacle qui s’offrait devant eux :

Un galion des mers, surmonté d’un immense ballon, était en train de voler dans le ciel. Il gonflait, gonflait, jusqu’à maintenant devenir un gros point dans le ciel.
Le sire connétable soupira d’aise — il cessa enfin d’arracher ses ongles de nervosité, s’écroula un peu sur son fauteuil, remercia la déesse Véréna et saint-Tor, avant de se dresser debout pour déclarer avec de l’emphase beaucoup trop feinte, et à bout de souffle, aux invités devant lui, non sans avoir avant offert une révérence à son monarque :

« Mesdemoiselles, mesdames, messeigneurs —
La Bretonnie, rattrapant le Karaz Ankor, vient de conquérir la voûte céleste !
Nous prouvons à nouveau, que nous sommes au premier rang du concert des nations humaines ! »


L’alchimiste, haut dans le ciel, marcha sur le pont avec un masque sur le nez. Il tendit au-dessus du bord sa main, pour sentir le vide.
Puis, il la rentra dans son veston, tira une enveloppe, l’alluma avec un briquet de silex, et la laissa virevolter au vent pour qu'elle se consume, accomplissant une très ancienne promesse…




Altdorf.
Konistag 14. Nachexen 2512.


Altdorf n’était pas qu’une ville. Altdorf était une géante. Un microcosme qui avalait toute la province autour. Une ruche, avec son propre esprit. Une fourmilière, qui s’élevait sur les bordures du Reik, au milieu d’un antique marais, qui avait été conquis d’abord par le brûlis, puis le bois, puis la pierre, et de plus en plus aujourd’hui, par le fer et l’acier. Plus de trois mille ans d’histoire s’offraient à l’œil qui avait la culture pour adapter sa focale — voire plus, si on comptait l’archéologie, et l’ère où Nains et Elfes régnaient sur la Terre entière. Plus de 150 000 personnes vivaient intramuros — plus d’un million en comptant toute l’immense principauté autour. Personne n’arrivait à la cheville d’Altdorf dans l’Empire. Elle n’imitait aucune autre cité. Middenheim, Talabheim et Nuln tentaient toutes de rivaliser avec elle, évidemment, mais la capitale demeurait la cité la plus illustre du continent… Si, évidemment, on choisissait sciemment d’oublier que Marienburg existe. Un effort que beaucoup de bigots étaient prêts à relever.

Glorieuse Altdorf. Faite d’écoles éclairées, parcourue de ponts ingénieux et de tours industrieuses. Terre d’usines productives, et de quais dynamiques. Il y avait là des centaines de monuments, des théâtres illustres, une vie culturelle, et cultuelle, impressionnante. La cité sainte du culte de Sigmar, et le saint-siège du Grand Théogoniste. La capitale politique, le lieu où l’on publiait des recès qui allaient influencer tout l’Empire, et où l’Empereur régnait solidement. La ville des inventeurs, et, il fallait l’admettre, des magiciens, parqués dans leur ésotérique ghetto où ils résidaient, de façon inquiétante, à a peine quelques ruelles abandonnées et de bâtiments malfamés, au cœur même de l’ancienne Reikdorf…

…Altdorf brillait. Elle ne semblait pas connaître la nuit. Mais elle n’avait pas la magie moderne de Nuln — c’était une cité moyen-âgeuse, construite par pâtés d’habitations réunis de manière chaotique par les hasards de l’histoire, et où personne n’avait eu l’occasion de faire place net. Les magnifiques places aux statues d’Empereur côtoyaient les hordes de mendiants, et les grands boulevards commerçants semblaient trop proches des léproseries et des fabriques noircissant les cieux de leurs cheminées toussant de la suie. Altdorf brillait, quand on oubliait son odeur permanente d’urine et de pollution — quand bien même on commençait à curer des canaux, creuser des égouts, et qu’on développait dans chaque quartier des organismes dédiés à la salubrité. C’était une ville faite de gens qui vivaient dedans, truands comme saints, pauvres comme riches, qui survivaient dessus, comme si Altdorf était un organisme, et ses habitants ces minuscules germes s’agitant dans un étrange écosystème au ballet régulé et chaotique…

Des « germes ». En voilà une découverte récente. Alors que des inventeurs s’intéressaient à l’infiniment grand, d’autres tentaient de percer les arcanes de l’infiniment petit. L’explorateur moderne n’était pas seulement le fougueux conquistador Estalien déchiquetant les lianes de la jungle à la machette, ou le séduisant capitaine Bretonnien ravissant des villes orientales par la force de l’obusier — l’explorateur moderne, pouvait, parfois, être un petit homme en blouse blanche, qui plaçait son œil au-dessus d’une loupe géante projetant sa lumière contre une petite goutte posée sur une plaque de cristal.
Et parfois, il s’agissait de femmes comme Selene Eisenbach.


Parmi toutes les artères d’Altdorf, si on demandait à un habitant laquelle était la plus vitale, tous mentiraient. Ils vous raconteraient que c’est la Luitpoldstrasse, qui traverse de part en part les docks et où l’on trouve quantité de bâtiments commerciaux et de grandes adresses de la ville, tels des sièges de journaux ou le grand commissariat central ; Ou peut-être la Briechtstrasse, grand lieu culturel du côté ouest de la ville, où l’on peut trouver le théâtre d’Altdorf ; les mondains vous diraient que c’est la Asurstrasse, appelée ainsi car c’est le lieu de la cité où l’on peut trouver des Elfes venus du lointain océan résider dans des petits manoirs particuliers, juste ce qu’il faut à l’écart du tumulte de la cité, comme une clairière dans la forêt…
…tous mentiraient, car la véritable artère essentielle de la ville, c’est la Rue des Cent Tavernes. Située comme une ligne de démarcation entre les docks et l’université, c’était une sorte d’ignoble cloaque étroit, un sentier pavé bien fin qui montait progressivement sur une butte, avec un nivelé qui surprenait plus d’un ivrogne qui avait pris les trois verres de trop. D’un côté et de l’autre de la chaussée, on découvrait toujours en début de soirée des tabourets et des tables posées sur la voirie, ce qui faisait hurler les livreurs qui descendaient avec des charrettes bien trop larges pour faire leurs livraisons. C’était encore pire le Konistag — demain était l’Angestag, et donc le week-end, une invention bien mondaine obtenue par la générosité des patrons, et la pression des socialistes ; un jour de congé supplémentaire précédent le Festag, qu’on était censé dédier tout entier aux Dieux. Quand le soleil se couchait et que la journée de travail ou d’études cessait pour la majorité de la population, étudiants comme ouvriers se ruaient à toute vitesse vers les Cents Tavernes pour se bâfrer dans des bacchanales à en faire pâlir le Prince — on se donnait bonne conscience en disant qu’on faisait « apéritif dînatoire », mot de gros bourgeois pour raconter qu’on se nourrit exclusivement de charcuterie et de rhum arrangé venu des îles. Et il valait mieux être dans les premiers — parce que les places étaient vite prises, et ça pouvait se bousculer au portillon, pour cela que certaines tavernes faisaient bien d’investir dans un videur ou deux, ne serait-ce que pour les jours de rush…

Greta Holtzmann avait réussi à sécuriser une place stratégique avec la précision d’une arithméticienne, ce qu’elle était. Sa cible avait été Bruno’s Brahaus, « la Brasserie de Bruno », un établissement qu’elle avait vendu à Selene comme récemment acheté d’un précédent fonds de commerce, un débit de boissons qui servait de la bière « fraîche et légère », et qui attirait le « bourgeois bohème », selon ses dires — l’avantage serait que la clientèle serait supportable, le désavantage c’est que Selene allait probablement devoir raquer sévère si elle ne parvenait pas à convaincre sa camarade de boisson de lui payer les godets… Maintenant qu’elle avait pris quelques années dans son cursus universitaire, elle avait droit à la gratification des stages, en plus de l’argent de poche qu’envoyait papa deux fois l’an, pour le Mondstille et le Sonnstille — mais ça restait sévère quand on avait le loyer et la nourriture à payer. La bourse d’études généreusement accordée par l’Empereur payait fort heureusement les frais d’études, les fournitures scolaires, les uniformes à faire passer au pressing pour éviter les punitions, mais les deniers de Karl-Franz risquaient de vite partir dans des « bières houblonnées traditionnelles » aux qualités trop vantées pour expliquer les chiffres derrière la virgule sur les chevalets de trottoir devant le restaurant.

Greta n’avait pas ce genre de soucis à se faire, elle. Mais c’était le problème d’être une étudiante qui sort avec une professeure — voilà qui n’allait pas aider à la réputation « d’encreuse » qu’on lui collait, le surnom péjoratif qu’on donnait aux étudiants qui passait un peu trop de temps à gratter du papier… Et qui tentaient de devenir les chouchous des profs. Mais Frau Holtzmann était d’une compagnie agréable, et elle trouvait toujours des coins intéressants pour tuer le temps.
Moins sympathique était le troisième larron de la soirée, que Greta avait malheureusement amené, « pour la première heure » avait-elle promis en vendant son mauvais coup à Selene — Herr Martins Taller, ingénieur mécanique spécialisé dans les véhicules anti-hippiques (C’est-à-dire : fonctionnant sans chevaux, mais avec une propulsion énergétique autonome). Si Greta Holtzmann mélangeait son intarissable culture avec un charme bien à elle, Taller était l’archétype de l’ingénieur suceur d’encre insipide et parfois à la limite du grossier, avec des connaissances qu’il adorait étaler mais qui ne semblaient finalement qu’assez superficielles (Un peu comme avec la confiture…), ou peut-être était-ce juste un apriori… En tout cas, alors que Greta était élégamment habillée pour la soirée, Herr Taller était encore vêtu de son costume de professeur, mal taillé, avec des peluches dessus, et qui enrobait mal son gros ventre, de quoi faire souffrir les boutons de sa chemise. Et le pire, c’est que les deux avaient passé la dernière heure à juste discuter entre eux, laissant un peu Selene dans son coin avec son calepin…

Au milieu de la brasserie, un peu au-dessus des tables, il y avait une scène. Un petit orchestre jouait une étrange musique, assez atypique, très différente des airs dont Selene avait l’habitude ou les souvenirs — c’est-à-dire les trompettes militaires des artilleurs qui s’entraînaient sur le champ de tir à côté de l’école, et les violes et flûtes du Nordland où elle avait grandi. L’orchestre, fait d’hommes à la peau noire, jouaient avec des instruments en laiton plaqué d’or, et offraient une musique bizarrement cadencée mais tumultueuse, rythmée, qui offrait aux habitués de quoi danser comme des marionnettes de spectacles, en agitant sur place des bras et des mains. Une découverte curieuse, qui faisait de l’œil, quand on n’était pas distrait de la conversation à côté :

« Kurt Helborg, le Reiksmarschall lui-même, s’est emparé du sujet. C’est une invention terrible, et on va avoir la pression !
– Invention, invention… Les Nains font voler des gondoles depuis quelques siècles maintenant… Nous avons dans notre école des projets bien plus ambitieux qu’un simple plagiat…
– Les Bretonniens ont réussi à découvrir le procédé d’eux-mêmes, sans rétroingénierie. C’est fou ! Nous en sommes encore à la montgolfière et l’aérostat, et ils sortent ça, un bateau qui vole !
Nous ne pouvons pas les laisser nous dépasser industriellement. Nos dizaines de prototypes ont beau être plus ingénieux, plus scientifiques, il nous faut quelque chose de fier, puissant, qui fasse les gros titres dans la presse — quelque chose qui soit exploitable, commercialement, et surtout, militairement.
On a pas fini d’en entendre parler… »


La rentrée scolaire avait été terrible. Il y a encore trois semaines, l’École Impériale d’Ingénierie avait fermé ses portes, pour les congés d’hiver, et surtout pour le Nouvel An — la terrible Geheimnisnacht, la nuit aux deux lunes, incitait beaucoup d’urbains à aller à la campagne, pour éviter les inévitables émeutes, heurts, et débauches blasphématoires d’une nuit de folie… Les mages, qui inspiraient d’ordinaire la méfiance, faisaient soudain naître la pire terreur en cette nuit si spéciale.
Mais quand l’école avait été rouverte et les étudiants recueillis, on ne parlait plus que de ça : le bateau qui vole en Bretonnie. La nation d’à côté, l’éternel rival de l’Empire, paraissait jusqu’ici une nation bien inférieure — peinant à s’industrialiser, avec une population encore à bien plus des trois quarts rurale, pour ne pas dire féodale, la Bretonnie semblait un pays bien arriéré, à la traîne, mettant les bouchées doubles pour tenter de rattraper l’avance de l’Empire dans… Dans tout, en fait. Dans les communications, l’hygiène, l’urbanisme, la santé, la recherche théorique et pratique… Qu’ils parviennent avec un nouveau procédé à fonder une copie des barges Naines interrogeait. Mille questions survenaient : Était-ce un bluff ? Une prestidigitation ? Comment les construisaient-ils ? Est-ce que ces bateaux volants étaient sûrs ? Quelle était leur autonomie ? Leur portée d’action ? Leur taille ? Leur capacité d’emport ? Avait-on mis en scène un prototype pour le spectacle et la monarchie, ou en avaient-ils beaucoup en réserve ? On devinait que Karl-Franz avait dû vitrioler ses services secrets et son état-major militaire, qui eux-mêmes commençaient à faire déguster leurs lieutenants pour obtenir des efforts sévèrement redoublés. Et l’EII allait elle aussi souffrir. Désormais, le sujet, ce serait : faire voler quelque chose, n’importe quoi, mais qui puisse dépasser le scandale de découvrir le grand rival de la Bretonnie avec une machine capable de vaincre sur les cieux.

Taller semblait obsédé, et obsédant. Holtzmann, elle, commençait à être un peu pompette. Sa tête reposant sur sa main, elle commençait à regarder le fond de son verre ; puis, elle observa la jeune étudiante avec elle. Et alors que Taller partait dans un énième laïus, elle décida de tirer la jeune femme de son silencieux retrait :

« C’était bien tes vacances ? »

Question si simple, qu’elle n’avait pourtant pas eu le temps de poser en détail précédemment. C’était la première question qu’elle avait posée depuis qu’elles s’étaient revues, mais visiblement, elle attendait plus qu’un simple « oui très bien » laconique.
Taller prit la mouche. Il grommela dans sa barbe, et but son propre verre, une eau-de-vie claire au fond de son récipient.

Sur la scène, la musique cessait. Et apparaissait une grande femme aux cheveux noirs, fine, élancée, magnifique, avec une grande écharpe autour du cou, qui tranchait avec sa robe échancrée et pleine de paillettes. Un garçon éteignit plusieurs des bougies et baissant les volets de lanternes, pour réduire la luminosité dans la pièce…
…Et commença une très belle chanson triste, dans des paroles en bretonni indéchiffrable…
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Selene Eisenbach
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Message par Selene Eisenbach »

Altdorf.
Quelque jours après la rentrée

Sélène referma la porte de son petit appartement d’étudiante d’un claquement sec. Le silence l’accueillit, seulement troublé par le grésillement d’une lampe à huile suspendue au plafond. L’appartement était exigu, encombré d'objets hétéroclites qui témoignaient de son caractère chaotique. Les murs étaient tapissés de papiers et de croquis, certains marqués de calculs complexes, d'autres d’esquisses de machines et d’aéronefs. Des étagères débordaient de livres techniques et de pièces détachées, de moteurs en miniature et de modèles réduits d'aéronefs en bois et en métal. Tout, ici, semblait avoir sa place, bien que rien ne soit vraiment à sa place.

Un vieux bureau, envahi par des papiers éparpillés, trônait contre un mur, son bois gratté et marqué par des années d'utilisation. Il était couvert de plans, de carnets de croquis et d'outils éparpillés, comme si une invention pouvait surgir à chaque instant. À côté, une chaise en bois usée, en déséquilibre sur l’un de ses pieds, semblait avoir connu des heures de travail acharné. La lampe à huile, suspendue au plafond, projetait une lumière tremblante sur le sol, où traînaient des outils, des pièces métalliques et des livres ouverts.

L’air était lourd, un peu trop chaud pour être confortable, avec une légère odeur de métal et de vieux papier. Les fenêtres étaient petites, en partie obstruées par des rideaux sombres qui laissaient filtrer une lumière froide et tamisée, créant une atmosphère à la fois intime et oppressante. La pièce était un véritable sanctuaire pour Sélène, où chaque coin était dédié à ses idées, ses projets, et ses rêves brisés. C'était un espace où elle pouvait se perdre, mais aussi un espace qui témoignait de ses luttes, de ses échecs et de ses espoirs.

Elle n’alluma pas tout de suite les autres, préférant se laisser bercer par la faible lueur de la lampe à huile, son seul compagnon fidèle dans cette pièce qu’elle ne quitterait pour rien au monde. Ses yeux glissèrent sur le chaos organisé qui l’entourait, cherchant un signe de l’inspiration qui pourrait la mener à la solution. Le journal froissé tremblait dans sa main. Ses yeux couraient encore sur les mots, même si elle les connaissait déjà par cœur.

"Les Bretonniens prennent leur envol : la révolution du Léviathan du Ciel".

Une gravure montrait l’engin, une monstruosité élégante d’acier et de bois, flottant au-dessus d’une foule émerveillée.

Elle sentit la colère monter, brûlante, dévorante. Elle balança le journal sur sa table de travail et s’appuya dessus, les poings serrés, la respiration courte. Ils avaient réussi. Sans rétro-ingénierie, sans volé leurs idées. Ils avaient conquis le ciel seuls. Elle tira une chaise et s’effondra dessus, passant une main dans ses cheveux blonds.

Un bateau qui vole…

Eux, là-bas, avec leur noblesse, leur orgueil, leur fichue obsession pour la chevalerie… Ils venaient de graver leurs noms dans l’histoire. Pendant qu’elle…
Ses yeux glissèrent sur les feuilles éparpillées autour d’elle. Des dizaines de schémas, des calculs, des plans, des idées griffonnées en pleine nuit, des modèles théoriques qui, pour l’instant, n’étaient que ça : des théories.

Sa mâchoire se crispa.
C’était à elle de faire ça. À elle.

Pas à ces foutus Bretonniens engoncés dans leurs manteaux d’apparat. Elles les maudissaient. Pas pour ce qu’ils étaient mais pour ce qu’ils representaient.
Elle se leva brusquement et attrapa un vieux carnet. Son carnet. Celui qu’elle remplissait depuis des années de tout ce qui hantait ses rêves : des ailes, des turbines, des moteurs trop ambitieux, des ailes mécaniques, des mécanismes impossibles. Elle tourna les pages avec frénésie, puis s’arrêta sur un croquis. Idée saugrenue issu d’un marathon sans sommeil.

Une silhouette d’aéronef, fine, nerveuse, rapide. Pas une forteresse volante. Un prédateur.

Elle attrapa un fusain et, dans la lumière tremblante de sa lampe, recommença à dessiner.
Ils avaient pris le ciel ?
Très bien. Elle allait leur arracher.





Sélène n’aurait jamais mis les pieds ici de son propre chef. Trop chic, trop cher, trop… propre. Mais Greta savait toujours comment vendre ses idées, et elle s’était laissée convaincre avec un mélange de résignation et de curiosité. Après tout, elle n’était pas insensible à la promesse d’une soirée où elle pourrait écouter sans trop parler, observer sans être forcée de participer.

Elle était venue vêtue d’une tenue plus présentable que d’ordinaire, mais toujours avec cette touche de fonctionnalité qui lui tenait à cœur. Une veste ajustée en cuir sombre, marquée par les années, recouvrait une chemise à col droit en lin épais, dont les manches, comme toujours, étaient retroussées jusqu’aux coudes. Son pantalon, d’un tissu renforcé, lui permettait de bouger sans contrainte, et ses bottes, plus élégantes que ses habituelles chaussures d’atelier, portaient encore quelques fines traces d’huile qu’elle n’avait pas totalement réussi à faire partir. Pas une tenue de sortie mondaine, mais un compromis entre l’utile et le présentable.

Dès qu’elle était arrivée, elle avait su que la soirée serait longue. Greta menait la conversation avec son assurance habituelle, et Taller… eh bien, Taller monopolisait l’espace sonore avec des discours qui, pour quelqu’un d’autre, auraient peut-être semblé savants. Pour Sélène, c’était surtout du bruit de fond. Elle s’était installée à leur table, son carnet devant elle, écoutant d’une oreille distraite tout en laissant son crayon courir sur le papier.

Si elle était là, ce n’était ni pour la bière hors de prix ni pour la compagnie de Taller. Mais Greta avait cette capacité étrange à l’ancrer dans le monde réel, à l’extraire de ses calculs et de ses schémas. Et peut-être, au fond, qu’une part d’elle-même appréciait ça.

La pénombre du bar semblait absorber les bruits de la ville. Ici, loin des ateliers assourdissants et des bureaux envahis de paperasse, l’air était plus lourd, saturé de fumée et de vapeurs d’alcool bon marché. Les machines ne sifflaient plus, remplacées par le cliquetis des chopes contre le bois et les murmures fatigués de ceux qui cherchaient à noyer une journée de plus dans l’oubli.

Sélène, elle, ne buvait pas vraiment. Devant elle, une pinte d’hydromel ambré, presque intacte, reflétait la lumière vacillante des lampes à huile. Une main crispée sur son fusain, l’autre tapotant nerveusement le bord de son carnet, elle griffonnait sans relâche.

Des lignes fébriles, précises malgré la hâte, esquissaient des ailes, des turbines, des articulations mécaniques, des schémas de flux d’énergie qu’elle raturait aussitôt. Les pages étaient noircies de notes serrées, certaines barrées d’un trait furieux.

Autour d’elle, la musique pulsait, erratique, brutale. Les danseurs répondaient au rythme avec une précision troublante. Pas de fluidité, pas d’harmonie, juste des impulsions nerveuses. Leurs bras se levaient, leurs mains s’agitaient comme des pantins actionnés par une force invisible. Une mécanique collective, désordonnée en apparence, mais soumise au même battement sous-jacent.

Sélène les observait sans vraiment les voir. Ce n’était pas une danse. C’était un système. Une force appliquée sur un corps qui entraîne un mouvement. Rien de plus.

Ce fut la voix de Greta qui la sortit de son abstraction, comme un signal qui la ramenait brutalement à la réalité. Son professeur, avec sa manière douce mais insistante, savait toujours comment briser l'isolement dans lequel Sélène avait tendance à se plonger. C'était une question banale mais Sélène savait que Greta attendait une réponse. Pas seulement pour échanger des banalités, mais pour comprendre ce qui avait alimenté son esprit, pour sonder, peut-être, ses progrès, ou ses luttes silencieuses. Et il y en avait eu.. Il y en avait encore, toujours.

— Oui, c’était… intéressant.

Pour Sélène, les vacances n'avaient jamais été synonyme de détente. Au contraire, chaque moment de pause devenait un défi en soi, un vide à remplir. Elle n’avait aucune patience pour l’oisiveté. L’idée de simplement se reposer, de se laisser aller sans but, lui était étrangère. Ce n’était pas dans sa nature. Elle avait besoin d’action, de mouvement, de résoudre des problèmes, d’occuper ses mains et son esprit. Les vacances devenaient alors une occasion idéale pour se plonger dans des tâches pratiques, loin de ses projets théoriques. Ne pas agir, c’était pour elle la vraie perte de temps, la vraie fuite de la réalité. C’était ainsi qu’elle se sentait vivante : dans l’effort constant, dans la recherche d’une solution.

Elle hésita un instant avant de poursuivre. Elle ne savait pas comment Greta prendra la chose. Après tout, elle se souvenait bien des mots de son professeurs. Repose toi. Mais les morts, eux, se reposent, pas Selene.

— J’ai passé du temps à Dietershafen. Rien de spectaculaire. J’ai diagnostiqué et réparé quelques systèmes d’amarrage et de levage, des treuils, des pompes à eau défectueuses. Rien de complexe.

Elle minimisait volontairement. À Dietershafen, Sélène avait travaillé sans relâche, non seulement pour aider son père, mais aussi pour lui prouver ce qu’elle était capable de faire. Depuis trop longtemps, il la voyait comme une jeune fille rêveuse, trop absorbée par ses idées abstraites, sans réaliser l’étendue de ses compétences pratiques. Comme à chaque fois qu'elle revenait là-bas, elle voulait lui montrer qu’elle n’était pas juste une théoricienne. Elle avait pris les réparations des systèmes d’amarrage et des treuils à bras-le-corps, ne laissant rien au hasard. Les chaînes, rouillées et ternies par des années d’utilisation, semblaient réagir à ses mains expertes. Les pompes à eau défectueuses, un casse-tête quotidien pour les marins, étaient désormais parfaitement fonctionnelles grâce à ses ajustements subtils. Même le plus petit détail, qu’elle traitait avec une minutie rare, portait la marque de sa volonté brute. Sélène savait que son père ne dirait rien, comme toujours, mais les regards furtifs qu'il lui lançait, plus admiratifs qu’il ne voulait l’admettre, étaient sa récompense.

Elle marqua une pause, le regard un peu plus vif, puis fronça les sourcils.

— Tu savais que les marins préfèrent attacher des bouts de tissu coloré aux treuils ou aux cordages pour "mieux voir le vent" ? Comme s’ils ne pouvaient pas simplement se fier aux instruments ou à l’orientation des voiles…

Elle secoua la tête, incrédule. Le ton de sa voix en disait long. Trop peut-être. Sélène n’arrivait pas à comprendre cette vieille habitude des marins. Attacher des bouts de tissu coloré aux cordages, c’était comme si, pour eux, l’instinct et l’imprévu avaient plus de valeur que la précision et la logique. Comment pouvaient-ils ignorer l’efficacité des instruments modernes ? Les baromètres à vapeur, les aérographes pour mesurer la pression atmosphérique, ou encore les compas d’air—tout était là pour fournir une lecture claire, précise et fiable. Mais ces morceaux de tissu, flottant au gré du vent, étaient un retour à un âge où l'incertitude régnait. Pour Sélène, c’était une manière de faire régressive, presque archaïque. Une béquille pour des marins qui n’avaient pas encore compris que le véritable contrôle n’était pas dans l’observation du vent, mais dans la capacité à le maîtriser. Pourquoi se limiter à observer la danse capricieuse des vents, quand on pouvait utiliser des instruments comme le Ventomètre à aiguilles pour ajuster les trajectoires avec une précision chirurgicale ? La vraie maîtrise n’était pas dans l’intuition, mais dans la technologie qui permettait d’anticiper et de diriger, plutôt que de simplement suivre.

Elle soupira, reportant son attention sur son carnet. Il y avait tant de chose qui l'agaçait. Ses pensées étaient encore parasitées par cette idée. Observer. S’adapter. Attendre le bon moment. Trop de gens se contentaient de cela. C’était vrai pour les marins, et c’était vrai pour les ingénieurs bretonniens.

Et puis la musique changea. Jusqu’ici, elle n’avait été qu’un bruit de fond, un murmure noyé dans le reste, mais cette fois, quelque chose lui fit lever les yeux. Une silhouette venait d’apparaître sur scène, et l’atmosphère du bar bascula presque imperceptiblement. Il y avait dans cette femme une prestance étrange, une assurance naturelle. Le bout de sa robe noir jais flottait légèrement dans l’air, capturant la lumière vacillante des lanternes.

Un voile mouvant, libre… indompté.
Hypnotisant.

La chanson commença. Bretonnienne.

Une mélodie lente, poignante mais qui portait en elle une émotion brute. Le bretonnien. Les mots glissaient comme un courant d’air, insaisissables mais puissants, et Sélène sentit sa mâchoire se crisper.

Ces maudits Bretonniens...

Toujours cette même fierté, cette même grandeur qu’ils étalaient, même dans leur tristesse. Même leur mélancolie était aérienne, flottante, comme s’ils se savaient intouchables, comme s’ils appartenaient déjà au ciel.

Son regard s’assombrit alors qu’elle repensait à l’article du journal, à cette gravure du Léviathan du Ciel. Cette monstruosité, cette cathédrale volante, cet exploit qui aurait dû être le sien. Elle baissa les yeux sur son carnet. Son vaisseau n’avait rien d’un château flottant. Il était fait pour le mouvement, pour la vitesse, pour la domination des airs. Pas pour la contemplation.

Et alors, sans même s’en rendre compte, les mots commencèrent à franchir ses lèvres. Sa voix était basse au début, comme si elle se parlait à elle-même, puis elle se fit plus assurée, portée par une conviction froide et implacable.

— Les vaisseaux bretonniens ne sont pas l’avenir…

Elle croisa les bras, le regard fixé sur son schéma, puis le leva vers Greta avec l’expression typique de quelqu’un qui a déjà trop réfléchi au problème. Taller ne faisait plus parti de l'équation. Au yeux de Selene, il n'existait pas. Fièvre euphorique d'une rêveuse qui se donne l'opportunité d'agir.

— Ce sont des reliques du passé, des itérations de principes périmés. Ils comptent trop sur la portance naturelle, sur des structures massives et rigides, et une dépendance presque archaïque aux courants aériens. Ça marche, certes, mais avec des limites évidentes.

Elle tapota du doigt une annotation sur le dessin qui était griffonné à la hâte sur son carnet.

— Ils optimisent le vent, moi je veux optimiser la mécanique. Un vaisseau doit être autonome dans sa sustentation, pas soumis à un élément extérieur imprévisible. Son architecture repose sur des surfaces portantes trop larges et des masses mal réparties. C’est lourd, lent à manœuvrer, et inefficace dès qu’il s’agit de s’adapter à autre chose qu’un vol en ligne droite.

Elle fit glisser son croquis vers eux, montrant les ailes articulées, le système de transmission, les calculs de portance dynamique. Le concept était simple. Un petit moteur à vapeur actionnant des ailes, simulant le battement des ailes d’un oiseau en vol. Il y avait plusieurs notes grossières par ci, par là mais le schéma lui était d'une précision redoutable. C'était évident. Elle savait ce qu'elle voulait faire. Elle rêvait les yeux encore ouvert.

— L’avenir, c’est la maîtrise totale du mouvement. Pas un compromis avec l’environnement, mais une domination totale sur celui-ci. Si tu dois attendre que le vent soit favorable, ce n’est pas une machine, c’est une voile glorifiée.

Elle releva les yeux, son regard brillant d’une conviction qui lui était propre.

— Les Bretonniens construisent des châteaux volants. Moi, je veux concevoir des machines vivantes, capables de réagir, de s’adapter, d’exister indépendamment des caprices du vent. Tant qu’ils s’accrocheront à leurs colosses flottants, ils resteront prisonniers de leurs limites. L’avenir ne sera pas sculpté dans le bois et la toile, ça je peux vous l'assurer !

Son cœur battait au rythme de ses pensées. Il était rapide, obsessionnelle, viscéral. Sa bouche était sèche d'avoir étaler ses pensées. Sa voix avait été plus forte qu’elle ne l’avait prévu et elle sentait déjà le regard de Greta et de son acolyte sur elle. Déplaisant.
Selene Eisenbach, Voie de l'Ingénieur
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[MJ] La Fée Enchanteresse
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Re: [Selene] Les ailes de Dédale

Message par [MJ] La Fée Enchanteresse »

Le résumé fort laconique des vacances de Selene recueilli une moue de la part de Greta. Difficile de savoir ce que la professeure pouvait bien penser derrière ses lunettes. En revanche, à l’anecdote sur les cordages des marins, qui rendait dubitative la jeune étudiante, la professeure eut un sourire entendu et un hochement de tête :

« Oui en effet, les marins sont des gens très pratiques et très malins. C’est quelque chose que, malheureusement, beaucoup trop d’étudiants trop coincés dans leurs études et leurs livres oublient — que les prototypes que nous mettons au point doivent être utilisés, et que les gens aiment avoir de la certitude et des visions concrètes dans les machines dont ils font usage. Ils aiment le bruit, le son, les couleurs… Beaucoup de prototypes produits par l’EII ont subit la défiance et n’ont pas trouvé leur public à cause d’un manque de regard de néophyte, ou de technicien pratique.
C’est parfois ce que je regrette avec notre école. Notre petit monde est un peu enfermé sur lui-même. Nous avons des génies à la tête très remplie, mais qui ne savent plus ce dont a réellement besoin le soldat, l’ouvrier, la femme au foyer… Si j’étais rectrice de l’EII, je pense que j’imposerais plus de stages pratiques.
Qu’en penses-tu, Martins ? »


Martins Taller, qui était en train de regarder d’un œil très attentif les danseurs réagissant à la musique des musiciens noirs, sembla sursauter quand on lui demanda son avis. Il regarda les deux femmes tour à tour, avant de toussoter pour lancer une réponse :

« Tu m’en poses des questions après le boulot et deux verres derrière la cravate…
N’assombris pas le portrait. Nous sommes en train de révolutionner le monde et certaines de nos machines ont déjà complètement conquis l’Empire. Mais oui, il y a des dilettantes, des autodidactes, et des entreprises privées qui rivalisent avec nos ingénieurs à nous… Je pense que c’est bien qu’on produise avant tout des scientifiques et des gens de théorie, pour le côté pratique et « utilitaire », c’est à d’autres de s’en occuper…
…Vous savez que les Nains ont des bateaux à vapeur n’est-ce pas ? Dans le futur, peut-être, un équipage de trois-quatre personnes remplacera un de trente. Le monde que nous allons ouvrir est tellement passionnant. »


La chanson doucereuse et mélancolique débutait. Selene déroulait alors une longue proposition, tout en affichant ses portraits. Les deux professeurs, en la voyant sortir ses dessins, ne purent s’empêcher de sourire — mais ils la laissèrent dérouler, en hochant régulièrement de la tête, comme pour l’encourager.
Mais quand elle eut fini, Greta fit bouger son nez de gauche à droite, avant de regarder Selene tout droit :

« Tu as pas passé l’entièreté de tes vacances avec cette obsession, j’imagine ?
Tel que je l’imagine, notre riposte à cette histoire de ballon volant Bretonnien va probablement mobiliser des dizaines de concepteurs et de propositions dans tous les sens, qui vont tous rivaliser de calcul et d’imagination pour essayer d’avoir les subventions nécessaires… Mais sans étudier tes dessins techniques, il y a une proposition que tu me donnes qui m’inquiète : le fait de vouloir vaincre la nature. Tous les échecs de machines volantes que notre école a produit jusqu’ici faisaient cette erreur — vouloir obstinément défier les Dieux. Aucune machine ne peut résister aux caprices du vent, ou même aux avaries communes qui frapperont toujours tout ce qu’on fera voler en l’air. Un oiseau qui passe à travers une hélice, la foudre qui frappe un tube en métal…
Nous devons nous adapter à la nature et chercher à faire avec elle, pas contre elle. C’est toujours ainsi que l’on construit une machine qui révolutionne le monde. »


C’était une douche. Surtout après avoir si activement ouvert son cœur.
Alors qu’elle engueulait gentiment Selene, avec son air habituel de dame autoritaire qui parvenait toujours à recentrer son élève, Taller attrapa un des croquis de Selene des mains, et s’enfonça dans le fauteuil pour commencer à l’observer. Un verre à la main, il sirotait son poison tout en étudiant les dessins avec les sourcils bien froncés.

« Les ailes sont dynamiques ?
C’est très intéressant. J’ai déjà vu des concepts d’ornithoptères… Pardon — d’appareils qui tentent d’imiter le vol des oiseaux. Mais nous avons toujours eu des complications. Je pense, personnellement, que c’était au niveau de l’énergie utilisée proprement dite. Savez-vous… Savais-tu qu’un colibri pouvait battre ses ailes jusqu’à cinquante fois en seulement une seconde ? Réussir à rivaliser avec ça a toujours été la grosse tare de nos prototypes.
Mais… La machine que tu proposes est… Atypique. J’aime bien la solution de la suspension… Est-ce que je pourrais le garder ? Tu peux évidemment le signer, qu’on sache bien que ça vienne de toi… »


Les trois verres étaient finis. Taller agita son cou, et se leva. Greta, les yeux un peu brillants d’alcool, leva un sourcil :

« Tu rentres ?
– On avait dit une heure, ça fait une heure trente ! Déjà avec tous les embouteillages dehors je suis pas sûr de rentrer chez moi à temps, et puis, les soirées vont toujours trop loin passé minuit…
On remet ça à une prochaine fois. Selene, un plaisir de t’avoir rencontré. »


Il posa sur le fond d’une coupelle de quoi payer non seulement sa consommation, mais aussi celle des deux filles — très agréable. Greta se leva pour lui faire la bise et l’inviter à bien rentrer chez lui, puis Taller serra vivement la main de Selene avant de partir en bousculant quelques danseurs bien plus jeunes que lui au passage : il était fort dans sa maladresse, parce qu’avec la musique triste, ils étaient tous passés au « slow ».

Il partait à peu près en même temps quand la chanson finissait. Presque tout le monde applaudit dans la salle, Greta comprise. Elle se rassit sur son tabouret, regarda Selene avec un grand sourire chenapan, et tança :

« Taller va être chargé du grand projet… C’est un homme très peu imaginatif mais il a une bonne technicité et de vastes connaissances physiques… Apparemment, Kurt Helborg, le chef des armées de l’Empire, veut une réponse directe et franche au dirigeable Bretonnien. Il va prendre tout ce qui se fait de techniciens, aérostiers, ingénieurs de l’Empire pour les enfermer dans un endroit où ils vont devoir bosser.
Je me suis dit que, tout naturellement, et malgré ton jeune âge, le projet t’intéressait. J’ai… Convaincu Taller de te prendre avec nous.
Le défaut de tout ça, c’est qu’on va charbonner dans une caserne militaire. Je sais que c’est pas ton genre de sortir, mais je te conseille de boire comme pas permis, ça va pas se reproduire avant un moment… »

Elle claqua des doigts, laissa un garçon arriver. Et elle commanda, sans demander son avis à son étudiante :

« Deux rhums arrangés, s’il te plaît. »

Il prit la commande et s’éloigna. Greta, posant sa tête sur son poing, commença un petit laïus :

« C’est de l’alcool de Lustrie… Des colonies Bretonniennes de Lustrie… Une sorte de… D’eau-de-vie de sucre, où ils mettent plein d’épices dedans : de la vanille, de la banane…
Notre Empire est, encore aujourd’hui, et de loin, le pays le plus riche, le plus puissant, le plus développé du Vieux Monde. Mais nous sommes en train de perdre à cause de ça — les autres nations découvrent la Terre entière, alors que nous sommes toujours coincés entre les Montagnes Grises et le fleuve Urskoy…
Mais je pense que c’est illusoire d’encore croire que la conquête et la compétition pour découvrir des pays ait encore un sens. Ça va amener une guerre qui éteindrait la beauté de notre continent à tous. Il faut s’ouvrir, et échanger, et il faut que la science profite à tous… Mais va dire ça à ceux qui nous dirigent… »


Elle parut bizarrement triste quelques instants. Mais ça devrait être l’alcool.

Sur la scène, la magnifique chanteuse revenait sur le devant de l’estrade après avoir fait une petite pause pour boire un verre. Là, les jazzmen partirent sur un air beaucoup plus entraînant… Et, la jolie femme commença à chanter en reikspiel.
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Selene Eisenbach
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Re: [Selene] Les ailes de Dédale

Message par Selene Eisenbach »

Selene sentit son cœur battre un peu plus fort alors que Taller examinait son dessin avec attention. C’était une chose d’avoir griffonné ces croquis durant des nuits d’insomnie, une autre de les voir scrutés par un ingénieur chevronné. Lorsqu’il demanda à les garder, elle eut un sursaut d’orgueil et de fierté mêlée d’un léger vertige. Elle n’était qu’une étudiante, une rêveuse obsédée par le ciel, et pourtant, ses idées semblaient éveiller l’intérêt des plus grands. Un instant, elle oublia la fatigue, les doutes, l’ombre de l’échec qui planait toujours sur l’innovation. Peut-être… peut-être qu’elle tenait quelque chose.

Selene resta un instant silencieuse, absorbant les paroles de Greta comme elle l’aurait fait avec une équation complexe dont elle tentait de démêler les variables. Elle venait à peine d’encaisser la première révélation – elle allait travailler sur le grand projet, enfermée avec les meilleurs ingénieurs et techniciens de l’Empire, plongée dans un monde où chaque idée serait mise à l’épreuve du réel. L’excitation brute qui avait jailli en elle à cette annonce fut pourtant vite tempérée par la suite du discours. Une caserne militaire… Elle ne savait pas exactement à quoi s’attendre, mais l’idée d’être encadrée par l’armée, soumise à une hiérarchie stricte et à des impératifs stratégiques, lui laissait un goût amer. Elle n’était pas une soldate. Et si son travail devait servir à façonner une arme de guerre, serait-elle capable d’accepter cette réalité ?

Alors que Greta poursuivait, évoquant l’Empire, la Lustrie et cette course effrénée vers l’inconnu, Selene sentit une drôle de sensation monter en elle, un mélange d’admiration et de frustration. Elle comprenait ce que sa professeure voulait dire – le monde changeait, les empires se heurtaient à leurs propres limites, et la science elle-même devenait une arme dans cette lutte pour la domination. Mais la jeune femme n’avait jamais réfléchi en ces termes. Elle voulait créer, comprendre, repousser les frontières du possible, mais pas pour servir un quelconque jeu politique ou militaire.

Elle baissa les yeux vers son verre, le fit tourner lentement entre ses doigts. L’alcool commençait à lui réchauffer les joues et, peut-être, à lui embrouiller légèrement l’esprit. Devait-elle poser la question qui lui brûlait les lèvres ?

— Si tu penses que la science doit profiter à tous… alors pourquoi nous enfermer dans une caserne pour travailler sur un projet militaire ? murmura-t-elle finalement, relevant son regard vers Greta.

Elle ne voulait pas se montrer insolente, mais l’incohérence lui sautait aux yeux. Elle savait déjà que la réponse ne lui plairait sans doute pas.

Selene fit tourner son verre entre ses doigts, observant le liquide ambré qui miroitait sous la lumière tamisée du bar, ses pensées flottant lentement dans la chaleur douce de l’alcool. L’odeur du rhum et des épices se mêlait à l’air, et la musique, tout juste audible par-dessus les murmures des conversations, commençait à se frayer un chemin dans son esprit. La chaleur se diffusait lentement en elle, dissipant ses inquiétudes et étouffant les doutes qu’elle avait exprimés quelques minutes plus tôt. La discussion avec Greta continuait à tourner en boucle dans sa tête, mais l’alcool enlaçait ses pensées comme un doux filet de soie.

Elle s’humecta les lèvres, réalisant avec un léger vertige qu’elle sentait déjà l’effet du rhum. Selene n’avait jamais été une grande amatrice d’alcool – non par conviction, mais simplement parce qu’elle n’en avait jamais vu l’intérêt. Les soirées trop arrosées de ses camarades la laissaient toujours perplexe, et elle préférait garder l’esprit clair, occupé par ses dessins et ses calculs. Pourtant, ce soir, sous l’œil malicieux de Greta et l’ombre du projet qui l’attendait, elle s’abandonnait un peu plus qu’à son habitude. Son corps était léger, son esprit flottait, et une chaleur diffuse lui teintait déjà les joues.

Greta, en face d’elle, la regardait d’un air amusé. La professeure s’appuyait sur son poing, un sourire malicieux sur ses lèvres, comme si elle attendait la réaction de Selene. Mais la jeune ingénieure n’était plus tout à fait là, suspendue entre ses souvenirs et la lueur dorée des lampes au-dessus de la table.

— Tu penses vraiment que c’est possible ? Que la science puisse appartenir à tout le monde ?

Greta haussait un sourcil, amusée, comme si elle savourait déjà la réponse qu’elle allait entendre.

— Pourquoi pas ?
— Parce que… ce n’est pas comme ça que le monde fonctionne. Les puissants contrôlent le savoir, et ce n’est pas qu’une question d’égoïsme. Une invention peut être une bénédiction, mais aussi une arme.

Elle marqua une pause, le poids de ses mots flottant autour d’elle comme des nuages lourds. L’alcool commençait à dessiner ses idées avec des contours plus nets, mais aussi un peu plus flous. Le contraste était étrange. D’un côté, elle était plus lucide, mais de l’autre, ses pensées se libéraient dans un tourbillon incertain.

— Je veux dire… regarde ce que nous faisons en ce moment. Ce projet sur lequel on va travailler… Il ne servira pas à explorer, ni à échanger. Il servira à rivaliser, à surpasser l’autre, à le battre.

Greta pencha légèrement la tête, son regard curieux, mais elle ne dit rien. Elle attendait.

— Donc tu penses qu’on ne devrait pas le faire ?

Selene souffla un soupir, se sentant tout à coup lasse. Elle secoua la tête lentement, ses cheveux tombant en mèches autour de son visage. Elle sentait le poids de ses paroles, comme un fardeau trop lourd pour ses épaules, mais qu’elle ne pouvait se résoudre à poser.

— Je ne sais pas. Peut-être que c’est inévitable. Peut-être que les machines naissent toujours avec une finalité guerrière, avant de devenir quelque chose de plus grand, de plus noble. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on pourrait sauter cette étape.

Le regard de Greta s’adoucit alors, un sourire moins moqueur, presque bienveillant, se dessinant sur ses lèvres. Elle s’étira légèrement sur sa chaise, sa silhouette grande et imposante contrastant avec la légèreté de ses mots.

— Tu es idéaliste.
— Toi aussi, tu viens de me dire qu’on devrait partager la science avec le monde entier.

Greta éclata de rire. Un rire qui vibrait dans l’air comme un écho léger, insouciant. Elle se leva légèrement, attrapant son verre de rhum d’une main experte avant de reposer son coude sur la table avec un geste las, mais élégant.

— Touché.

Elle prit une gorgée de son alcool, les yeux pétillants de malice. Puis, d’un ton plus posé, elle ajouta :

— Dis-toi au moins une chose, Selene : si nous ne le faisons pas, quelqu’un d’autre le fera à notre place. Alors autant être là pour éviter les plus grosses conneries.

Selene hésita. Le verre entre ses mains était un peu trop froid, un peu trop plein. Elle ne savait pas quoi répondre. À la place, elle se contenta de hocher lentement la tête, son regard vagabondant un instant autour de la pièce. La chaleur de l’alcool commençait à se répandre dans tout son corps, la rendant un peu plus audacieuse, un peu plus confiante dans ses pensées. Elle porta son verre à ses lèvres, laissant l’alcool glisser sur sa langue, réchauffant sa gorge et éclaircissant un peu son esprit.

Puis, soudainement, tout changea.

La musique, jusqu’alors un fond sonore presque négligeable, se modifia imperceptiblement. Le rythme devint plus marqué, l’air se chargea d’une vibration presque palpable. La voix qui surgit, douce et envoûtante, traversa l’espace comme une caresse, s’insinuant jusque dans les recoins les plus profonds de l’âme de Selene.

Tout le reste disparut.

Les conversations, le bruit des verres, les gens qui riaient, tout cela s’effaça, comme une brume dissipée par un vent léger. Il ne restait plus que cette voix.

Selene tourna lentement la tête vers la scène, son regard attiré, irrésistiblement, comme un aimant. Là, en plein centre de la lumière, elle la vit.

La chanteuse.

Elle se tenait là, comme une apparition, une créature presque irréelle, enveloppée dans la lumière dorée des projecteurs. Sa silhouette était fluide, élégante, et ses mouvements, aussi subtils que gracieux, semblaient défier la gravité elle-même. La robe noire de satin qu’elle portait épousait parfaitement ses formes, se mouillant presque à chaque mouvement, captant la lumière d’une manière hypnotique.

La chanteuse ferma les yeux un instant, son corps se balançant légèrement au rythme de la mélodie, une main effleurant délicatement sa gorge, l’autre se baladant doucement sur ses hanches. Sa voix, lorsqu’elle se fit entendre à nouveau, semblait puissante et fragile à la fois, une promesse d’émotions brutes, non filtrées. Les notes vibraient comme des vagues, créant une mer profonde de sonorités chaleureuses.

Selene, incapable de détourner le regard, sentit une étrange chaleur s’emparer d’elle, une sensation douce et enivrante qui montait en elle comme une marée. Ses pensées se brouillaient à mesure que la chanteuse prenait vie sous ses yeux, comme si chaque mot qu’elle chantait était un envoûtement. Ses lèvres bougeaient, et pourtant Selene avait l’impression de n’entendre que le silence autour d’elle, comme si elle était plongée dans une autre réalité.

Le regard de la chanteuse se posa brièvement sur elle, et ce fut comme une décharge électrique. Ses yeux, d’un noir profond, la transpercèrent. Un frisson remonta l’échine de Selene, et un léger vertige l’envahit. L’instant sembla suspendu dans le temps, comme si la chanteuse l’avait attirée dans son monde, loin de tout ce qui était réel.

Elle oublia de respirer.

Greta, sans doute amusée par le changement évident dans le comportement de Selene, agita une main devant son visage.

— Tu es complètement ailleurs.

Selene cligna des yeux, comme si elle venait tout juste de sortir d’un rêve.

— Hein ?

Greta souriait largement, un brin moqueuse.

— La voix d'Isilde t’a ensorcelée ?
— Isilde ?
— C’est son nom, oui. La diva du Bruno’s Brahaus.

La mention de son nom fit encore vibrer quelque chose en elle. Selene tourna à nouveau son regard vers la scène, ses yeux cherchant Isilde parmi la foule de spectateurs. Mais la chanteuse ne chantait plus ; elle observait maintenant la salle, balayant les visages avec un regard qui semblait voir au-delà de la peau.

Selene, prise d’une impulsion soudaine, murmura :

— Elle est incroyable…

Greta rit doucement.

— C’est pour ça que tout le monde vient ici. Pour elle.

Selene sentit son cœur battre plus vite, comme un tambour dans sa poitrine. L’alcool, la voix de Isilde, la lumière chaude du bar, tout cela s’entrelassait dans un tourbillon d’émotions qu’elle n’avait jamais expérimentées auparavant. Elle porta une nouvelle gorgée de son verre à ses lèvres, espérant en vain apaiser le feu qui brûlait en elle.

Mais ce fut une erreur.

Le liquide, au lieu d’apaiser, raviva le désir de plus. Et plus encore. Les pensées de Selene se perdirent dans le vertige de l’instant. Isilde chantait encore, son corps en mouvement, et l’alcool la rendait plus vulnérable, plus sensible. Une chaleur douce mais insistante envahit chaque fibre de son être.

Puis, la chanson prit fin. La salle explosa en applaudissements, un grondement qui déchira la magie de l’instant, la ramenant brutalement à la réalité. Le rêve qu’elle venait de vivre s’évapora, emporté par les clameurs de la foule. Isilde sourit, fit une révérence, et s’éloigna de la scène avec l’élégance d’une apparition qui disparaît.

Mais à peine la musique se tut-elle qu’un bruit sourd, suivi du fracas d’un verre brisé, fit sursauter Selene. L’éclat métallique déchira l’air, tranchant la chaleur de l’instant comme un couteau. La magie semblait s’être volatilisée, et tout autour d’elle, l’atmosphère s’était soudainement alourdie. Une légère nausée s’insinua dans son estomac, et elle ressentit un frisson parcourir sa peau. L’air, jadis doux et enveloppant, semblait maintenant oppressant, presque suffocant. Selene se retrouva soudainement perdue, comme si la réalité avait brusquement changé de direction, l'écrasant sous son poids. Son cœur battait plus vite, ses doigts devenaient moites, et une sensation étrange de vertige la saisit, bien plus prononcée que celle que l’alcool lui avait donnée tout à l'heure.

— Je ne me sens pas très bien… murmura-t-elle, presque à elle-même.

Elle posa une main sur son ventre, espérant calmer la nausée qui montait. Mais c'était sans doute déjà trop tard..
Selene Eisenbach, Voie de l'Ingénieur
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Re: [Selene] Les ailes de Dédale

Message par [MJ] La Fée Enchanteresse »

Semi-guidée par Frau Holtzmann, Selene s’était réfugiée dans les sanitaires du Brahaus — en réalité un alignement de cabines de toilettes liées aux immenses égouts d’Altdorf dans une arrière-cour derrière. Il y avait eu la nausée, les palpitations, le sentiment de fièvre et les mouches qui dansaient devant les yeux — mais laissée seule assise sur la cuvette, l’ingénieure eut la dignité de ne pas dégobiller son goûter. C’est après de longues, longues minutes, qui semblaient éternelles, qu’elle retrouva un rythme cardiaque qui n’approchait plus de la tachycardie et put enfin songer à sortir dehors faire le tour pour prendre l’air. Il y avait là quelques fumeurs qui se remettaient aussi de l’humidité et des effluves de l’alcool de l’intérieur, et même s’il caillait vraiment pas mal, ça faisait du bien pour retrouver du rouge aux joues…

Patientant ainsi seule avec le ciel étoilé comme voûte, et les bruits de fanfares et de charivaris du tout-Altdorf dans les rues adjacentes en guise d’ambiance sonore, Frau Eisenbach finit par avoir le coin de l’œil être attiré par une des vitres du rez-de-chaussée de la taverne : c’était les loges des artistes, l’arrière-salle pleine de voluptés de tabac et de couleurs de paillettes. À l’intérieur, elle reconnaissait les musiciens à la peau noire qui étaient en train « d’accorder » leurs étranges instruments de cuivres, en pianotant dessus et en exerçant de menus ajustements, qui n’étaient pas sans rappeler le quotidien de Selene elle-même. Peu importe le sentiment qui la traversait à ce moment — elle eut le courage, peut-être renforcé par la Déesse Katya, de s’y aventurer.

Elle monta les marches du couloir, passa discrètement au-dessus d’un cordon de velours, pour se retrouver l’air de rien au milieu des loges. Il y avait là, un peu partout, des coiffeuses, des miroirs, des perruques, des costumes pleins de paillettes dans tous les sens, et des gens qui riaient, qui s’houspillaient, qui se pressaient à toute vitesse alors qu’on préparait le second numéro. Le maître de cérémonie, avec son costume de pingouin, était visiblement à la recherche de quelque chose, qui l’empêchait de se concentrer sur l’intruse…

…Mais alors que Eisenbach trouvait un peu naturellement la loge de la diva (Il y avait écrit « Lady Isolde » à la craie sur la porte, infime privilège de la star…), elle trouvait devant un épais bonhomme bien gras, bien chauve, et très bien habillé, qui était en train de feuilleter un petit carnet rempli de gribouillis au fusain. Il fronça des sourcils en découvrant l’intruse, qui décida de faire sonner une voix froide et bizarrement autoritaire dans son manque de tact :

« Je dois voir la chanteuse. Immédiatement. Si vous me bloquez, vous prenez la responsabilité d’un retard potentiel sur son prochain passage. Elle n’a pas besoin de ce genre de distraction avant une performance.
Votre travail est d’assurer qu’elle ne soit pas dérangée par des importuns. Or, je ne suis pas une groupie hystérique, je ne vais ni crier ni pleurer. Je lui poserai ma question et je partirai. »


Le bonhomme observa la jeune fille de la tête aux pieds. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner sa circonspection — pour ne pas dire sa suspicion — devant l’étrange intruse qui se permettait de lui parler ainsi. La réaction ne se fit pas attendre : Retroussant ses lèvres, il râla :

« Je suis son agent. T'es qui, pour le coup, quel retard ? »

Selene, le menton relevé, insista :

« Je suis une ingénieure. J’ai besoin de lui parler. Rien qui prenne plus de deux minutes, mais c'est une question d’importance.
Je ne vais pas me répéter. Vous préférez gérer le problème avant ou après qu’il n’interfère avec son second passage ? »


« Ingénieur ? Depuis quand ce rade engage des… »

L’agent semblait ne pas vraiment avaler les couleuvres. Puis, peut-être, se rendait-il compte tout seul qu’il n’en avait en fait pas grand-chose à foutre. Sa jugeote de physionomiste ne devait pas être dressée pour découvrir des fans gênants dans les jeunes filles — pas très exercé de sa part, il devrait probablement en être vacciné dans le futur…

« Bon, bon, peu importe… »

En sortant une magnifique montre à gousset de son veston, histoire de regarder l’heure, il s’écarta et fit un signe dédaigneux vers la porte, afin que celle-ci puisse s’infiltrer ni-vu-ni-connu à l’intérieur…

Il y avait probablement de quoi être grisé par un mensonge qui fonctionnait ainsi. Ouvrant la porte, se faufilant dans l’embrasure et refermant derrière, l’ingénieure se retrouvait transportée dans un étrange univers, bien différent de celui d’une enfant de la petite bourgeoisie du Nordland, ou d’une écolière boursière de l’École Impériale d’Ingénierie…

La loge n’était pas bien grande — en fait, on était plus dans une sorte de cagibi qu’autre chose, un peu plus petit que le studio sous les combles que Selene louait. Il y avait pourtant un petit divan, une chaise, et une grande coiffeuse qui servait de meuble où un immense miroir allait sur une bonne moitié de mur. Ça puait le parfum, assez pour donner presque envie de tourner de l’œil et racler sa gorge — sur la-dite coiffeuse, des dizaines de bocaux et de flacons de cristal ou de verre poli, sur les côtés, quantité de cintres et de porte-manteaux où l’on avait accroché chapeaux, vestons, jupons et robes. Et au milieu, trônant sur un petit tabouret couvert d’échardes, il y avait le corps svelte, haut, et très fin de la diva — elle portait sa robe, à dos nu, si bien qu’on découvrait les sillons de sa peau qui passait au-dessus de ses omoplates, l’anatomie d’une danseuse qui s’était gracieusement musclée avec les ans. À la lueur d’une lampe à huile bien bleutée, on pouvait percevoir la pellicule de sa peau, blanche-pâle, la noirceur de ses cheveux recolorés, quelques grains de beauté ça-et-là… Elle était en train de se démaquiller, passant du solvant avec une sorte de petite brosse sur ses yeux, à toute vitesse, histoire de pouvoir se faire une nouvelle toilette différente…

Elle ne se retourna pas — elle apercevait Selene dans le grand miroir. Dans un joli Bretonnien, elle souffla simplement d’une voix chaude (Mais c’était probablement l’alcool qui la faisait paraître chaude…) :

« Yes ? »

Était-ce le tract, la désinhibition de l’éthanol, ou une tare non-diagnostiquée qui encouragea Selene à piailler ? Un flot de mots sortirent de la bouche de l’ingénieure :

« Bonsoir. »

Une seconde de silence.

« Votre voix a une résonance particulière. Un timbre riche, légèrement voilé dans les basses. Techniquement intéressant. »

Elle parlait froidement, presque en faisant un diagnostic. Isilde cessait de se maquiller.

« J’imagine que c’est une contrainte naturelle que vous avez appris à modeler.
Vous remontez sur scène dans combien de temps ? »


Isilde fit les gros yeux. Elle posa son démaquillant, se retourna sur le tabouret ; on pouvait voir sa poitrine dans le décolleté de sa robe, mais en fait, on apercevait surtout ses yeux d’un bleu qui semblait presque teindre sur le mauve (Mais c’était peut-être l’alcool…), qui étaient écarquillés de surprise, les sourcils impeccablement épilés arqués tout droit sur son front dans une pure mine de sidération.
Puis, Isilde ricana, probablement de nerfs, avant de lancer dans un reikspiel à très très fort accent bretonni :

« Wow. C’est… Un… Compliment ? Vous êtes très forte pour faire des compliments qui sonnent comme des insultes, j’espère que ce n’est pas fait exprès ? »

Elle avait répondu ça d’un ton dur. Elle guetta la réaction de Selene — peut-être que ça lui plaisait de la mettre dans l’embarras. Puis, la voilà qui posa une main sur le tabouret, sous ses cuisses, pencha de côté, ressemblant presque un instant comme un chat, ricanant et continuant en ronronnant :

« Je ne démarre pas mon prochain numéro avant une demi-heure… Juste le temps de me changer et de réchauffer ma voix…
Que puis-je donc faire pour vous ? »

Elle tendit tout droit son bras et indiquait le plat de sa main, en battant des cils et en penchant la tête de côté : elle semblait attendre un baise-main, et se mettait à présent à étudier les traits de Selene avec des yeux en coin…
Jet de résistance à l’alcool de Selene (Malus : -3) : 2, réussite – tu es bien pompette, mais encore en possession relative de tes moyens.

Jet de charisme (-2 : Visiblement un peu ivre) vs jet d’intelligence de l’agent : 7 vs 17
Second jet de charisme vs jet d’intelligence : 3 vs 11
→ Duels remportés par Selene, elle passe tranquillement

Jet de culture générale (Bretonnie) : 4, réussite
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