Voila donc la clef du mystère... Elle avait tout simplement changé de nom. Et quel nom... Anton observa avec un air amusé la fausse modestie de la noble...Lucretia. Folle emphase de la jeunesse... Quoique le baron lui-même n'avait pas grand-chose à dire sur le sujet, sachant l'extrême rigueur qu'il mettait à l'énumération et la justification de ses titres. N'avait-il pas en Tilée laissé pour mort un nobliau d'Altdorf qui raillait son titre de baron, sans plus d'excuse ni de palabre pour cet ignorant? Et que dire du soin avec lequel chacune de ses missives étaient scellées aux armes familiales, lui qui refondait les sceaux qui ne lui agréaient pas?
"Ma chère, je suis impressionné. Et moi qui vous meurtrissait les oreilles avec ce nom d'Ombeline... Cela ne vous suffisait donc plus que d'embellir à chacunes de nos rencontres, il vous fallait vous ennoblir encore?"
Il lui jeta un regard espiègle: "Il me semble que, bientôt, je ne pourrai même plus vous croiser au gré de ces merveilleux hasards qui me plaisaient tant, vous serez bien trop bien pour moi. Il me faudra supplier pour une audience auprès de vos courtisans qui, affamés du moindre signe de vous, ne me l'accorderont pas... "
A vrai dire, le baron avait déjà connu cette situation; la Comtesse de Nuln était désormais tellement bien gardée par ses damoiseaux qu'il était devenu difficile, même pour lui, de l'approcher. Quoique le baron disposa bien entendu d'autres chemins pour parler à la baronne que celui qui le conduisait à supplier à son antichambre.
Il continua, badinant d'un ton léger:
"Eh, quoi! C'est le lot de tous! Bientôt, je devrai me contenter de la compagnie de singes ridicules et embourgeoisés. Encore que ce ne soit que parce qu'ils soient les seuls à avoir assez d'argent pour en gaspiller dans des fortifications aux fin fond du Sudenland. Ne croyez pas ma chère que je m'acoquine s facilement avec l’engeance. Mais quand l'Empire devient fou, il faut savoir faire contre mauvaise fortune bon coeur, et chercher des soutiens où on le peut."
Qu'avait-il donc ce soir? Ce devait être les palmiers. L'esprit s'y faisait baladeurs, et les obsessions du barons ré-apparaissaient plus vite qu'il ne voulait le croire.
"Mais vous connaîtrez cela un jour aussi je pense, puisque vous allez côtoyez les têtes pensantes de l'Empire. Vous m'invitez à Talabbeim, et c'est aimable à vous. Mais cette cité est loin, et je n'aime pas les gens qui la hantent; pleins de mépris et d'insouciance à l'ombre des murs de leur cratère. La vérité est dure, ma chère: l'Empire se meurt par sa noblesse immature. C'est le Sudenland qu'il faut voir; non pas celui de Pleifdorf, qui est mourant, mais le notre, celui du nord, qui se débat pour vivre et pour étendre l'Empire, pour retrouver les terres prises par Sigmar. Je causerai avec tous les singes du continent si cela devait me permettre de mettre mes gens et mes récoltes à l'abris des brutes vertes!"
Ces mots prononcés, le baron éclata brutalement de rire, comme pour se moquer de lui-même. Puis il prit Ombeline par le bras, et l’entraîna sur un sentier, toujours riant.
"Allons, excusez je vous pris mon emportement. Ces singes mettent mes nerfs à dure épreuve, avec eux il me semble être de retour à la cour de Nuln, à observer et corriger de jeunes blancs-becs trop bien habillés. J'irai à Talabeim avec plaisir, et je vous promet même d'y être sage tandis que vous me ferez les honneurs de votre maisonnée. Quant à l'auberge,
poursuivit-il, je vous conseille plutôt d'attendre un peu pour la revoir. Sa fête finie, la bestiole la remettra en fonction à coup sûr. Pour l'instant, évitez-la! les dieux m'en voudraient d'avoir laissé leur plus belle création se fourvoyer dans un endroit où, je vous l'assure, il ne vaut mieux pas risquer vos beaux pas."
Le baron était absolument sûr d'une chose, c'est qu'il valait mieux ne pas y rentrer. après, si elle insistait, libre à la jeune fille de subir les conséquences de son caprice! Il souriait encore lorsqu'elle lui parla de son petit cousin. Il allait lui répondre son plus galant compliment, lorsque quelque chose le retint. Un instinct, un sentiment, sourd mais décelable. Quelque part, Anton pouvait s'amuser avec Ombeline, mais ne voulait pas qu'elle rencontre son cousin.
Cela le laissa pantois lui-même. Qu'est-ce que cela voulait dire? Oh bien sûr, il l'avait toujours trouvé mystérieuse, mais ce mystère était quelque chose d'entretenu, qu'elle portait en élégance. Alors quoi?
Je vous protégerais.
Des mots qu'elle avait prononcé il y a bien longtemps. Et qui ne lui avait pas plu du tout. Ils étaient beaucoup trop signifiants, porteurs de promesse pour être ignorés. Le baron n'avait jamais eu peur pour lui-même. Mais, jamais marié, son existence ne prenait sens que par son petit cousin. L'héritier. Celui pour lequel il bâtissait tout ce qu'il bâtissait. Et il ne voulait pas que sa route croise celle d'Ombeline. Aussi attirante, belle, orgueilleuse et mystérieuse soit-elle. Il prit son air le plus indigné.
"Mon cousin? Ma chère, c'est hors de question! D'abord, il est resté sur mes terres; ensuite, vous ne pensez tout de même pas qu'alors qu'il me faut toute mon expérience pour ne pas m'écrouler à vos pieds, je vais exposer ce petit coeur tout jeune aux effets foudroyants de votre beauté? Pitié, ma dame, il en est à l'âge où l'on rêve de princesse à enlever, et il ne cesse d'affûter ses armes de bois; comprenez que je ne veuille pas risquer la vie de vos gardes!"
Il ajouta, faussement gêné:
"Comprenez-moi...vous êtes invitée sur mes terres quand vous le souhaiterez; à l'instant même, s'il vous plaît. Et l'asile vous est offert en chacune de mes demeures. Mais si vous deviez vous trouver face à mon cousin ou ma cousine, de grâce, convenons-en!, déguisez-vous en mortelle, et daignez un instant de n'être que belle..."
Avant de lancer, rieur:
"Sans compter que, si elle vous voit, ma cousine va se mettre en tête de nous marier, et jamais je ne pourrai supporter un harcèlement en règle après deux semaines de ces singeries."
Par ces mots, le baron désignait le bâtiment qui se dressait à nouveau face à eux, au bout du chemin. Deux macaques se poursuivaient sur le toit, l'un brandissant une mandoline. Le baron fit une mimique songeuse, puis prit la main de Lucretia, puis fit un baisemain dont il avait le secret.
"Des musiciens...Pourquoi pas. Il va me falloir lancer le bal je suppose, et partir à la chasse aux musiciens. Ma chère, je vous propose un marché: je vous épargne cette scène en vous laissant vous réfugier à l’intérieur et vous, en échange, vous m'accordez tôt où tard une danse dans la soirée ..."