Facile à dire pour lui. Ce demi-sauvage. Ce ranger. La Caravane avançait dans un mélange dangereux de neige fondue, de boue et de caillasses. Les mulets renâclaient à progresser. Les chariots s'enfonçaient toutes les deux lieues. La descente depuis Karak Eksfilaz était une corvée. Les Nains des grands espaces semblaient râler le moins. Il faut le dire. Les marchands râlaient pour quatre.
"J'espère qu'ils auront assez de devises impériales.
– Oh. Ils savent que nous venons Bonfur.
– Oui, mais ils veulent toujours traiter avec leur monnaie d'umgi."
Le manteau neigeux des Voutes. Celui qui recouvrait tout un monde nain aussi méconnu que peu intéressant. Ce manteau neigeux avait laissé la place aux forêts d'un vert soutenu. Il fallait donc redoubler de prudence. Hommes-Bêtes. Bandits. Peaux-vertes. Connaissances familiales indésirables. Qui sait ce qui se cachait là-dessous.
L'un des rangers avait troqué la cagoule doublée en mouflon pour un chapeau à larges bords. "Le soleil tape. Même au printemps."
La sagesse naine.
Tiens. Ici, la route devenait plus large. Les arbres étaient moins imposants. Ils passèrent devant un camp de bûcherons abandonnés. Alors ainsi la populace locale vivait du bois ? Ils en auraient bientôt le cœur net. L'ingénieur pourra la voir. Sur sa butte. Ravola. On avait connu plus impressionnant certes. Le bourg marchand n'avait de différent avec les villes impériales qu'un nom pour l'instant. En contournant les murailles, les caravaniers s'approchèrent d'un grand campement de tentes. Le ranger à chapeau regarda la masse en secouant la tête.
"Mercenaires. Déserteurs. Nomades. Montagnards. Saisonniers. Guides. Truands. Saltimbanques. Tiléens. Ils ont hiverné sur les gains de l'année passée et les voilà la faim au ventre à chercher du travail. Ils doivent attendre un client…"
Ils les fixèrent. Ils étaient hirsutes, le teint grillé par le soleil même à la sortie de l'hiver, ils sentaient le parfum de mauvaise facture, la sueur, la liqueur d'herbe et le cheval. Ils étaient armés, moches, balafrés. En somme. Il s'agissait d'Umgi. Tous différents. Tous semblables. Et désormais. C'était ici qu'il devait faire son trou.
Un attroupement plus loin, tandis que les marchands nains attachaient les mules. Un cirque itinérant. Super. Entre la foire aux monstres demandeurs d'emploi et les trapézistes, ce fragment de demi-civilisation semblait resplendissant. Toutefois, plus de règles, plus de tradition. Plus de regard des statues des anciens dans des halls taillés dans la pierre. Juste l'anarchie. La belle anarchie au pays de dieux de l'Ordre. Le choix, il l'avait maintenant. Ce qu'il ferait de son libre arbitre à présent, ça ne tenait qu'à lui.
"On se rend à la taverne, tu nous suis ?"
Le premier jour du reste de son existence prenait déjà une tournure familière.
Je ...
C'est un nouveau carnet, il faut bien commencer, non ?
Qu'est-ce que je peux écrire pour démarrer celui-là ? Comment avais-je commencé les autres, déjà ? Il faut que je trouve quelque chose, je ne peux pas juste commencer "Jour de marché, le 24, deux mille cinq-cent ..." - non, je ne peux pas. Qu'est-ce qu'on va dire si on trouve ça sur mon cadavre, ou pire, au siècle prochain dans un coffre blindé ? Il faut quelque chose qui attire l'oeil, qui attrape le lecteur...
Ah, je sais. Je vais faire comme le précédent.
<< Depuis que je suis tout petit - c'est à dire depuis le jour où j'ai appris à lire sur les genoux de ma mère aux alentours de mes quatre ans -, j'ai toujours voulu être ingénieur. >>
Bon, voilà, ça sonne faux, on dirait que je vais vendre mon cul à une guilde de fanfreluches ou bien revendre mes lunettes à un prêteur sans dent, mais tant pis. Je corrigerai plus tard, ou bien j'arracherai des pages dans quelques années. La cervelle sélectionne ce qu'elle enregistre après tout, alors pourquoi pas moi. C'est ma mémoire, non ? Enfin, mes mémoires. Bref.
<< J'ai toujours voulu être ingénieur, oui. Enfin, non, aussi loin que je m'en souvienne, je voulais être "scientifique". Ca faisait rire mon père (parce que c'est un terme Umgi), sourire les invités (parce que c'est un terme Umgi), et le reste de mes proches ne savaient pas trop quoi répondre à part des platitudes et des "oh" de surprise ou d'encouragement - à moins que ce ne soit de la gêne… Bref. Je ne sais pas pourquoi exactement je disais cela, vu qu'absolument personne dans mon entourage - enfin, la partie visible et connue de mon entourage - n'était artisan ou quelqu'un de manuel. >>
Je veux dire, j'ai grandi dans une ambassade, entouré de murs bardés de papiers, de livres anciens, de comptes, de tableaux majestueux, d'histoire au singulier et pluriel, de résultats, de comptes-rendus, d'étoffes diverses, de cadeaux et de tout ce et ceux que mon père recevait dans sa demeure. Rien de tout cela n'avait ou ne me prédisposait à un futur aussi technique et capillotracté - encore que la politique a parfois ce caractère -, et pourtant, c'est ainsi. Je ne peux pas dire que ma mère, ma vénérable mère, m'y a forcé, vu qu'elle n'a jamais eu d'autre opinion que ce qui me plaisait ou ce qui lui semblait juste. Elle n'a jamais eu de pensée idiote ni l'intention ou l'intuition de me ralentir dans mes idées, et elle n'a jamais eu la volonté d'alimenter une quelconque ambition en moi. Après tout, j'étais et suis encore son petit dernier, et là où mes frères ont connu l'intégralité de ma famille, je n'ai connu qu'eux et nos parents jusqu'à très récemment.
<< Ainsi, je ne sais pas ce qui m'a amené à choisir cette voie si tôt. J'avais bien sûr quelques capacités précoces - personne n'apprend à lire aussi rapidement sans aide ni astuce innée, surtout si c'est pour écrire aussi mal après tant d'années et autant de leçons. Je n'avais pas de vrai talent arithmétique, assez peu d'engouement pour l'effort, et franchement pas beaucoup d'intérêt pour ce qui m'entourait au jour le jour. J'étais très calme en général, à la fois parce que la fonction de mes parents l'exigeait, mais aussi parce que je l'étais avant qu'on me le demande. >>
Il faut dire que j'étais très jeune pour un tel endroit, et bien qu'innocent, je manquais cruellement d'intention : un chiffon et trois bâtons auraient suffi à me distraire pour une après-midi, et j'avais bien du mal à comprendre les caprices de certains individus de mon âge - bien que les sentiments puérils de jalousie et d'envie m'aient parfois amené à vouloir ce dont ils se plaignaient tant. Ma mère comprenait toujours d'où venaient ces soudains caprices, et elle tenait bon, redirigeant mes colères d'un simple coup de baguette avant que mon père ne découvre quoi que ce soit. Tout ça pour dire, j'avais tous les atours d'un futur gratte-papier ou d'une sourde bête de somme plutôt que d'un illustre technicien.
<< Et pourtant, quarante-cinq ans plus tard - soit quarante-et-un après mon alphabétisation -, me voilà ingénieur. Pas le meilleur de ma cuvée, pas le plus flamboyant, pas le plus habile, mais d'un tout aussi bon cru que les autres mousseux de Zhufbar (le nom des nouvelles recrues diplômées). Ca semble anodin quand je l'écris comme cela, mais il faut le répéter pour mieux l'appréhender (c'est ce que j'ai fait après la remise des anneaux) : moi, Snorri, fils de Sturill, fils de Norad de Fort-le-Cor, suis officiellement Naingénieur et Artilleur agréé de Fort-Cascade et de tous ses versants. Quand on sait le niveau du Fort-Cascade (Zhufbar) en termes d'artisanat et à quel point les techniciens de ce mont sont révérés en dehors de celui-ci, c'est ... C'est tout bonnement étrange. >>
Je devrais me réveiller chaque jour le sourire aux lèvres, bondir à chaque fois qu'on me parle, regarder l'horizon en bombant le torse, garder une esquisse malicieuse et ambitieuse sous les tresses de ma moustache, et pourtant ... Rien. Je viens de quitter mon foyer - mon vrai foyer - comme le dernier des voleurs, dans une carriole brinquebalante remplies de peaux râpeuses et de fourrures traitées à la graisse de foire, et cela ne me provoque que des raclements de gorge et des picotements au nez.
<< Naingénieur ... C'est ce que je voulais, c'est tout ce que je voulais, ça et surprendre mon père, et pourtant ... Il n'en est rien. Ce que j'ai toujours imaginé comme une finalité, un but, un objectif, le sommet de la plus haute montagne imaginable ... Cela n'était que le premier sommet visible, et le plus simple sans doute. Pourquoi le premier ? Parce que, sans savoir pourquoi, dès que j'ai atteint cette altitude, j'ai refusé tous les contrats qui m'ont été proposé, rejeté toutes les connivences qui m'étaient faites, et j'ai foncé tête baissée vers ce qui me semblait la plus grande évidence en terme de destination - mon foyer. Pourquoi le plus simple ? Parce qu'une fois arrivé au Cor, une fois les pieds et la cervelle bien au frais sous la terre et la montagne - et même avant en somme -, je n'ai fait qu'entrevoir, entendre ou sentir d'autres cols et d'autres altitudes. >>
Je vous réciterai bien dans l'instant tout un tas de poncifs et tout un récit sur "comment est-ce que nous autres les nains comptons l'altitude depuis l'entrée de telle forteresse plutôt que depuis le niveau d'un lointain océan", mais je pense qu'après tout ce temps et la lecture de tous mes autres carnets, vous en avez bien marre de mes élucubrations techniques sans queue ni tête - et moi aussi en quelque sorte.
Car oui, la triste vérité qui m'empêche de sourire depuis la réception de mon anneau est la suivante : L'insurmontable étape que je viens de passer et ce périple qui m'a couté ma jeunesse et mon innocence n'est que la première étape de ce qui sera ma vie. En effet, malgré la proximité physique que j'ai eu avec les Umgis durant toute ma jeunesse, et malgré tous les talents et attraits que je leur trouvais depuis mes premiers jours, je ne peux me permettre le confort de l'ignorance et je ne peux plus subir de manière passive toute l'émotivité qui les accable individuellement et collectivement. Même si je le souhaitais, je ne pourrais mourir de fatigue ou d'inanition avant au moins deux siècles d'attente ou de labeur - telle est la vigueur minimale des Nains de ce monde.
<< Il m'est donc impossible de simplement me reposer après ces quinze années de labeur et d'apprentissage douloureux. Pire encore, étant donné mes origines étranges et mes capacités, je pense être tout bonnement incapable de souffler plus d'une journée. Bon, étant actuellement enseveli entre une douzaine de peaux de lièvre et une peau de blaireau beaucoup trop agitée pour être purifiée, je suis plus proche du hoquet et de l'apoplexie que du souffle, mais là n'est pas la question. Tout ce labeur et toutes ces heures passées penchées sur un calepin, sur un boulier, sur un compas ou un canon m'empêchent à présent de rester immobile. >>
Je sais que ce n'est pas le cas de mes compatriotes ou de mes camarades - ils ont tous reçu contrats et doléances dans la semaine de notre promotion sinon avant, et l'extrême majorité d'entre eux rejoindra ou a déjà rejoint le rang où ils passeront le prochain demi-siècle à s'aveugler sur des plans et des coffrets ... Mais pas moi. En fait, depuis que j'ai su que ma promotion était certaine, je n'ai fait que penser à l'après, à réfléchir à ce qu'il pouvait y avoir au-delà, et ... Et depuis que j'y suis, j'ai tout sauf envie d'en rester là.
Devrais-je être satisfait d'en arriver là ? Sans doute.
Devrais-je me reposer quelque mois avant de prendre part aux nombreux tours de force intellectuels dont nous sommes seuls capables ? Probablement.
Suis-je en train de faire un horrible caprice d'enfant en jetant ainsi toutes les propositions de Fort-Cascade, Fort-le-Cor et mon père ? Peut-être.
Suis-je en train de tirer un trait sur un futur confortable qui aurait dû être la suite logique de mon existence ? C'est possible.
Suis-je en train de plonger les yeux fermés dans un gouffre semé d'embûches ? C'est une manière de le dire.
Suis-je en route vers le pays le plus mensonger, le plus traitre, le plus dangereux, le plus faux, le plus bruyant et le plus émotif qui soit, alors que je cherche le calme et la vérité depuis que je sais marcher ? Oui.
<< Ne serait-il pas plus simple pour moi, vu mes origines et mon passé, de retourner dans l'Empire et de faire profit là-bas ? Bien sûr que si.
Pourquoi faire tout ce foin alors ? Parce que, que je le veuille ou non, que j'en ai envie ou non, que d'autres le souhaitent ou non pour moi, je suis et je serai jusqu'à mon dernier jour un Nain.
Et aucun nain, si disgracieux soit-il, si mal éduqué qu'il puisse être, si honteux qu'il puisse paraître, ne se refuse à un combat.
Même les plus déshonorables des nôtres le savent et suivent ce premier principe - On ne meurt pas sans combattre, et on n'attend pas que le danger nous trouve. >>
Et puis, j'ai des tas d'idées à tester, et aucun nain ne pourra me juger là-bas.
Je pourrai casser tous les "oeufs" que je voudrai. ***
Quelques mois plus tard
*** Pouah, quelle chaleur atroce !
Si je n'étais pas aussi entrainé à compter tout et n'importe quoi, je pourrais croire qu'on a sauté trois mois et que c'est le sommet de l'été ! Enfin, au moins le paysage est moins montagneux - tout aussi rocailleux par contre, si l'on oublie les quelques bosquets effilochés que l'on aperçoit en descendant. Ah, là, je suis sûr que ce n'est pas l'Empire …
...
Je ne sais pas si je l'ai déjà dit - je perds un peu le fil de mes pages depuis quelque temps -, mais je permets de le répéter tant c'est une vérité qui doit l'être : Je ne connais pas de nains aussi capables et débrouillards que les sapeurs. Je dis sapeurs parce qu'ils n'aiment pas le terme péjoratif de "Ranger", qui vient évidemment de ces horribles bretonniens que toute personne sensée déteste. Ainsi donc ces sapeurs sont parmi les Nains les plus ... remarquables qui soient.
Qu'il vente ou qu'il neige, ils ont toujours un outil, une astuce, ou l'instinct pour les mener à la fabrication de leur besoin immédiat. De la troupe qui m'entoure depuis maintenant quatre mois, aucun n'a tous ses doigts, un seul a encore toutes ses dents et seulement trois ont un accent compréhensible au-delà du crépuscule - mais il n'existe d'autre compagnie que je souhaiterais avoir si je devais rebrousser chemin. Nous avons passé l'intégralité de la saison en extérieur, traversé des passes de chèvres abominables, recueilli des traces de lutte, contourné au moins douze fois le même pic, changé cinq fois d'itinéraire, et pourtant, il a fallu attendre le cinquantième jour de marche pour que l'un d'eux se plaigne de la situation.
Le rythme et l'itinéraire que nous avons suivi est impressionnant - non pas par sa rapidité, mais par sa fluidité. Aucun d'entre eux n'est grand ou fortement bâti, et aucun d'entre eux n'a le tarin ou le front d'un chef-né, mais ils ont cette manière dans le geste, cette lueur dans le regard de chacun qui force un respect silencieux. J'ai déjà fait de nombreux croquis de chacun d'entre eux tant leurs prouesses pratiques me fascinent, et j'aimerais pouvoir passer une autre saison avec eux tant je remarque de nouveaux détails à chaque revers que ciel et terre nous infligent. Parfois je me demande si leurs traits atypiques ne sont pas les traces de nos ancêtres véritables, et il m'est arrivé plus d'une nuit que je me demande si nous n'étions pas tous comme cela avant que les Ancêtres nous apprennent la sagesse de la vie sous la terre.
Leur talent à l'arbalète est remarquable, leur science du camouflage inégalé, leur endurance inépuisable, et leur ... résistance à l'alcool mérite elle aussi mention. On dit dans les anciens textes que les "Nains ont toujours été des créatures férues de bière et d'industrie". Les sapeurs en sont la preuve formelle et indiscutable. Ils n'ont ni cave, ni richesse, ni privilège, aucun livre, aucun refuge, aucune forge, aucun temple à disposition, et pourtant, ils sont tout aussi assidu que n'importe quel petit prodige des Forteresses ou n'importe quel travailleur nain.
J'aimerais en dire autant de nos marchands. Là je retrouve quelque chose de familier, anodin, habituel et embarassant. Au moins, ils connaissent la région, les gens du coin, et ils ont de nombreux contacts rétablis avec les Umgis. En somme ils complètent bien les quelques lacunes des sapeurs, et ils me préparent à la cohue qui vient. Tonnerre que je n'ai pas hâte des jours de marché. Heureusement, je vais pouvoir me raser la tête avant de m'arracher ce qu'il me reste ...
Bon, concentre-toi sur les gens Snorri. D'abord les gens, puis les structures. D'abord les -
Eh, ils ont tous les cheveux noirs par ici. A voir leurs têtes, l'été est long par ici, et le travail aussi. Je ne connais pas du tout ces accoutrements, et encore moins les accents. Oh pétard, les accents. Comment je fais pour parler tiléen, moi ?
- " Mah-euh-oui, je vous suis. Je peux laisser mes affaires là, comme ça ?"
Snorri Sturillson
Voie de l'étude de l'ingénierie - Compagnon (Ingénieur Nain de Zhufbar)
Profil: For 8 | End 10 | Hab 11 | Cha 9 | Int 11 | Ini 7 | Att 9 | Par 9 | Tir 9 || NA 1 | PV 75/75 "Vous n’avez pas le droit d’avoir votre opinion. Vous avez le droit d’avoir votre opinion renseignée.
Personne n’a le droit d’être ignare."
Snorri dans un univers parallèle très mignon et propre :
Sapeurs, rangers, marchands, caravaniers, ils se regardèrent. Puis. Par un geste pragmatique, l'un d'eux balaya sa main en l'air. "Laisse tout sur les chariots, l'Auberge sera pleine. Tu déballeras ça plus tard. Fait chaud et fait soif dans ce pays."
Imperturbables. Le Destructeur pourrait débarquer qu'ils iraient boire leur verre avant de prendre leur tromblon pour lui faire découvrir le maquillage au gros sel. Déjà, le Tiléen marche vite, d'un pas pressé. Qu'il ait des bottes en agneau ou des sabots en bois d'orme. Il ne faut pas se laisser aller à observer les murs de pierre enduit de chaux, les tuiles comme toit ou les ruelles étroites et hautes du bourg. Des bannières inconnues s'agitaient sous la brise sur une tour rectangulaire. Des miliciens à moustaches semblaient feindre la surveillance de Ravola et de ses parages. Tout ce monde, le cirque, ses saltimbanques et tout le reste... Pourtant, on s'écarta un peu pour laisser entrer ces sapeurs aussi larges que haut.
L'odeur était inimitable. Un mélange de douze siècles de graillons réchauffé dans le cul des marmites. La sueur imprégnée dans les tissus, les cuirs, le bois, le plancher. Les épices bien trop précieuses pour être utilisées dans la cuisine. La vinasse, le cidre, la bière, les spiritueux. Heureusement l'air frais reste à ras du sol. Des odeurs moins agréables aussi. On doit se soulager où on peut quand les latrines sont un nid à embuscades.
Des hommes de partout. On ne les calcule pas. Sauf quand l'un des marchands s'avança jusqu'au comptoir. Le taulier, à la moustache aussi épaisse que son front se découvrait, brillant de sueur et de graisse de cuisine, tapa du poing sur la table.
"Signore Ranulfsson ! Vous ici ! Ah ah !" Il fit signe à ce qui a tout l'air d'être un truand armé de lever son séant du tabouret pour que le marchand s'asseye. ""Vous avez fait bonne route ? Vous êtes là pour la foire dou printemps. Pile dans les temps. -Monsieur Martinelli. Comme vous le voyez, on est arrivé sans encombre. Dites-moi... Les affaires courantes ? -Oh... Je vous conseille de manger avant. Regardez-moi ce monde. Ils pourraient me finir les cuisines. Mais aucun n'est un ami de la maison comme vous. -Bien. Un bon bol pour chacun de mes gens. Gundarr est là ? -En effet, je vais l'appeler, il doit s'occuper du brassage."
Le taulier vint tapoter sur l'épaule d'un garçon d'auberge à l'air empoté afin qu'il puisse remplir des bols. D'une bouillie dans une marmite, et d'un bouillon de volaille chargé d'herbes aromatiques, de légumes et... Quels sont ces trucs verts, creux qui flottent ? Entre deux morceaux de poule ? Ce qu'il fait chaud dans ce bouiboui. Bol et cuillère en main, il faut se frayer un chemin pour trouver où s'assoir. La bouille est un mélange d'épeautre et de farine de châtaigne, et les trucs verts... Ça croque sous la dent, un gout particulier. Au moins ce n'est plus du panais sauvage plus fibreux qu'une branche de pin des voûtes.
Mais alors qu'on essayait d'éviter le piétinement par quelques malandrins, il arriva. Chargé de chopines. Une vision perturbante. Digne des songes enfiévrés des prêtres qui voient les royaumes du chaos se rapprochaient sans relâche du monde des mortels en ne pouvant rien faire si ce n'est saisir une mince idée de l'horreur à venir. Un nain approchait. Un nain qui avait l'air... Assimilé.
"Salut messieurs. J'en reconnais certains, d'autres en plissant les yeux pour ignorer les nouvelles balafres et je ne remets pas les autres. Tenez." Il distribua les chopes. De la bière naine. Avant qu'il n'éponge ses paluches larges comme les chapeaux des messieurs moustachus dehors sur son tablier. "Vous avez de la chance, il est encore assez tôt pour que la clientèle ne touche qu'au vin. Quand ils se mettront à la bière, on risque d'arriver en rupture. Bon ? Qu'est-ce que ça raconte dans les montagnes ?
Entre deux bouchées goulues, fallait s'assurer que le jus ne se perde pas dans la barbe, un des sapeurs lui raconta les dernières nouvelles. Chez les nains ça incluait les trois dernières décennies. Quel roi était mort, quel karak avait vu un significatif progrès dans sa reprise, combien de pages avaient été rayées ou ajoutées sur le livre. Puis, le fameux Gundarr regarda Snorri. "Tu n'as ni l'allure d'un sapeur ni celle d'un associé de Ranulfsson. Qu'est-ce qui t'amène donc par ici ?"