Furug’ath brisa alors soudainement son ton monocorde. La silhouette dorée n’était plus une sorte d’étrange figure désincarnée et sans émotions — Furug’ath se mit à rire. Un grand rire, honnête, paternel. Un rire guilleret de grand-père devant la bêtise de son petit-fils.
Un rire qui couvrit le corps d’Éloi de chair de poule.
« C’est la peur, alors ?
Tout ce qui t’as amené ici… C’est la peur. »
Il transformait les paroles d’Éloi — et en même temps, il se transformait lui-même.
Autour d’Éloi, l’horizon devenait noir. Ses camarades disparaissaient, comme Adelwijn, comme la cascade d’eau. Il n’y avait plus qu’un immense abysse noir.
Éloi papillonna des cils, et autour de lui, il eut une vision, il eut un aperçu, partout où il jetait le regard — une vision du lieu le plus craint de tous les serviteurs de Shallya.
Et la voix de Furug’ath résonnait toujours, une voix maintenant grasse, expectorante, la voix grésillante d’un vieux fumeur de tabac. La voix d’une femme qu’on étrangle.
« La peur de la souffrance. La peur de l’affliction. La peur de la corruption. La peur de perdre les gens que tu aimes. La peur de perdre le pays que tu aimes.
Tu n’as vu qu’un minuscule morceau de mon pouvoir. Sais-tu que je suis vieux de millénaire ? Que j’ai amené mes cadeaux à des centaines de peuples à travers l’Histoire ? Toujours je me nourris. Toujours je grandis. Ta sauvegarde de Brionne aujourd’hui est incomplète. J’ai déjà eu mon dû. J’ai avalé des enfants, de jeunes femmes et de jeunes hommes. J’ai même avalé une de tes sœurs. J’ai même avalé un tout petit peu de toi, et tu sais déjà que la contagion est entrée dans tes poumons, qu’elle s’encrasse en toi, et qu’elle menace de t’étrangler… »
L’hallucination terminait de se construire autour d’Éloi. Il voyait de grands arbres luxuriants, avec des gueules ouvertes, une eau verdâtre et grouillante qui montait jusqu’à ses mollets, des milliers de cafards, de moustiques et de mouches qui volaient dans les airs, de grotesques créatures de toutes les tailles, parodiant des géants obèses, de petits bébés guillerets, une femme enceinte aux seins tirant du pus ; et cette odeur, cette horrible odeur, infecte, la même odeur que dans la pièce où se trouvaient les mutants.
Éloi voyait ce qu’il n’avait vu que dans des enluminures de livres, sur des vitraux religieux dans les temples, ou des fresques peintes sur les murs — il voyait la source de toutes les maladies. Il voyait le Jardin de Nurgle.

Et alors, Furug’ath lui posa une main sur son épaule. Une horrible main bouffie, jaunâtre, poilue, couverte de verrues aux jointures, d’ongles noircis et maculés de cérumen, si grasse que des peaux mortes s’accumulaient sous les plis.
« Toutes les âmes de Brionne sont pour moi. Et tous leurs corps aussi. Vous êtes tous mes jouets, à faire comme je souhaite avec.
Mais toi, Éloi, toi… Tu peux les sauver. Tu peux les garder de la mort et de la souffrance. Et je demande si peu en échange, si peu… »
Il montra enfin son visage. Une immonde tête bouffie. Verte. Aux dents jaunes. Aux yeux brillants. La tête de Nurgle lui-même, car il était fait à son image.
« Donner ta vie en échange de celle des autres — n’est-ce pas là ce que doit faire un médecin ? »
Et il hurla de rire à sa propre ironie, et à chaque poussée de son diaphragme pour permettre ce ricanement, des asticots semblaient sortir de sa glotte pour glisser sur sa langue, et dépasser ses lèvres.
« Je te reverrai, Éloi.
Je te reverrai ! »
Et il y eut un dernier rire, horrible, terrible, accompagné des petits cris de joie des bébés-démons qui jouaient avec un arrosoir, de la femme enceinte qui se prélassait contre un rocher, des immenses géants obèses aux tripes à l’air — et partout, la flore avait des tumeurs, ces tumeurs avaient des dents ou des yeux qui poussaient dessus, et tout n’était qu’horreur, et cancer, et maladie.
Éloi sembla se réveiller d’un mauvais rêve. Il sursauta, alors qu’il était en sueur, tremblant de peur et de dégoût, à deux doigts de s’effondrer par terre. Il était de nouveaux dans les tunnels de Brionne, il entendait enfin l’eau de l’immense cascade chuter tout en bas de l’île.
Sous ses yeux, le parasite sorti du ventre de l’hôte poussa un petit cri strident, puis explosa. Hannes, qui avait été poussé en arrière par Éloi, se mit à hurler en Reikspiel :
« Verdammte !
Was war das für ein Ding?! »
Dans la « vraie vie », il ne s’était pas écoulé une seconde. Tous les militaires observèrent Éloi avec inquiétude. Mais Adelwijn, lui, le regarda intensément, avec à présent un petit sourire sur le visage.
« Putain…
Allez, on remonte ! Quittons cet enfer ! »
Le trajet du retour fut morne. Une espèce de torpeur avait gagné tout le monde. Le contrecoup de l’adrénaline de la bataille, les horreurs dont ils avaient été témoins, les camarades qui avaient été tués, les mutants torturés qu’ils avaient découverts… Il y avait tellement à dire, et au final, tellement peu de choses à prononcer à l’oral. C’est comme si, silencieusement, tout le monde s’était mis d’accord pour se taire.
Ils recroisèrent Solène. Elle et un autre soldat aidèrent Guido à se relever. Adelwijn, de temps en temps, nécessitait d’être poussé, mais il suivait sans prononcer un mot. Alors, ils purent quitter les tunnels Nains, pour retourner au manoir, et sortir dehors dans le jardin. Là, ils s’assirent tous, alors que Solène leur dit de ne pas retirer leur équipement.
Au loin, on entendait de la liesse, des cloches et des sons de trompettes. Le tournoi ouvrant la foire de Brionne battait son plein, et toute la cité s’amusait. Mais quelqu’un finirait bien par venir dans la Gâtine, s’occuper de nettoyer ce qui s’était passé aujourd’hui…
D’abord, quatre chevaux arrivèrent — c’était le guet, de simples sergents de paix en retard, attirés par les détonations de pistolets. Devant le spectacle du tas de Shalléens en combinaisons de corbeaux, et les ribauds au garde-à-vous, ils décidèrent d’appeler du renfort.
Alors arrivèrent plus tard des Shalléennes du temple local. Puis plus de guetteurs. Puis plus de Shalléennes, avec des oblats en habits de travail. Puis des huissiers ducaux, même accompagnés de quelques chevaliers. Et alors, devant le manoir, des dizaines et des dizaines de personnes se mirent à travailler, à monter des chapiteaux de tentes, à tirer des tuyaux qu’ils reliaient à l’eau municipale de Brionne — l’eau qu’Éloi avait sauvée. Des prêtresses revêtirent des combinaisons de protection, accompagnée d’hommes de loi qu’elles instruisaient pour faire de même, et par groupe de dizaines, elles entraient et sortaient du manoir. Toute une organisation procédurière s’était mise en œuvre, alors qu’Éloi, sous le choc, était juste assis dans son coin, ignoré de tout le monde, enfermé dans sa combinaison, tandis qu’à côté de lui, ses camarades étaient appelés un à un pour suivre des prêtresses et disparaître, jusqu’à ce qu’il soit le dernier à être laissé dans son coin.
Le soleil avait périclité. On était déjà tard dans l’après-midi, quand enfin, une prêtresse habillée en médecin de peste s’approcha pour l’appeler.
« Frère Éloi ? Venez. »
Il se leva et la suivie. Ils entrèrent tous deux dans une des tentes où les soldats l’ayant accompagné étaient passés.
Le sol était mouillé. Sous cette tente, un oblat tenait une sorte de lance en métal, reliée à un tuyau. La prêtresse ordonna :
« Levez les mains en l’air. »
L’oblat appuya sur une pompe, et alors, un jet d’eau l’aspergea. Une eau forte, sous pression, et savonneuse. L’eau nettoyait tout. L’eau purifiait tout. Tout le sang, toute la saleté, tout ruisselait hors de sa tenue. Il prenait une violente douche qui le ramenait parmi le monde des vivants, l’aidait à se reconcentrer, à se recentrer.
Enfin, une fois désinfecté, il put quitter la tente, et commencer à se déshabiller. On lui demanda de laisser toute la tenue par terre, et on lui offrit des sandales pour remplacer ses bottes, avant de le recouvrir d’une pèlerine épaisse. On le fit entrer dans une autre tente, et là, la prêtresse lui posa des questions de santé : Comment allait-il ? Avait-il respiré quelque chose ? Sentait-il un malaise ? Avait-il été blessé par une arme ? Après avoir manifesté tout son état général, y comprit l’empoisonnement qu’il avait ressenti, on lui demanda de boire deux sirops différent et d’avaler trois gélules de taille diverse — la prêtresse expliqua que c’étaient là des médicaments pour aider son corps et essayer de contenir l’infection, et on lui donna une prescription en cas de fièvre et de toux. Par sécurité, on lui donna également un lot de masques en tissu, pour protéger les autres s’il devait à l’avenir être contagieux.
Et alors, il put partir. Et juste comme ça, on le guida vers l’extérieur de l’enceinte du manoir.
Il ne fut pas longtemps pour qu’une jeune prêtresse en robe jaune vienne le trouver. Sans salutation, sans forme de politesse, elle se planta devant lui et dit sèchement :
« La révérende-mère souhaite vous parler. »
Et elle lui fit signe de le suivre, jusqu’à une diligence à l’arrêt, la grosse voiture dans laquelle Éloi avait fait le chemin d’Orléac jusqu’à ici, il y a quelques semaines maintenant.
Un militaire ouvrit la portière. À l’intérieur, une Sébire très différente était assise : une Sébire sans maquillage, sans robe outrageuse, sans couronne sur la tête — elle n’avait même pas sa tenue blanche de prêtresse, elle était habillée en noir, et portait des lunettes sur son nez, comme un scribe. Devant elle, sur sa tablette, plein de parchemins et de feuilles volantes sur lesquelles elle écrivait.
Éloi grimpa, et on referma derrière, et ils n’étaient plus que tous les deux. Solène n’était même pas ici, et son absence devait être assez notable pour Sébire, car la toute première phrase qu’elle prononça était à son sujet :
« J’ai discuté avec sœur Solène. Elle m’a tenu au courant de l’essentiel. Elle part pour le château ducal, où nous aurons aussi rendez-vous. Mais avant, je souhaite que nous parlions ensemble, en privé. »
Elle retira ses lunettes, et les posa devant elle. Alors, un petit sourire naquit sur son visage.
« Selon les hommes qui étaient avec vous, Brionne tout entière vous doit une fière chandelle. Vous êtes un héros frère Éloi. Je savais que vous étiez la bonne personne, au bon endroit, et au bon moment. »
Elle tourna une des feuilles. Une sorte de langage codé étrange était rédigé dessus.
« La correspondance d’Adelwijn. Je suis en train d’envoyer des courriers à Couronne afin que nos prêtresses puissent travailler dessus. Il est certain que la secte ici était en communication avec d’autres séides diaboliques. Nous avons évité un désastre ici aujourd’hui, à présent, il est de notre responsabilité d’en éviter un plus grand encore dans le reste du royaume. »
Elle prit soudain un ton plus grave.
« Que s’est-il passé, dans ce manoir ? J’ai déjà eu la version des faits de toute l’équipe, mais j’attendais la vôtre en tout dernier, car il me semble que vous êtes celui qui a été au centre de tous les événements. »



