Quel être vivant, après tout, n’aime pas, dans le miracle des apparitions de cet espace immense et noir, avant toute cette méprisable lumière avec ses couleurs, ses rayons et ses ondes, l’apaisement et la douceur de son omniprésence quand elle est le véritable jour de nos existences ? C’est elle, ainsi que l’âme intime de la vie, que respire l’univers gargantuesque des astres. Le cosmos, dans son aspect le plus enhardi de miasmes, nage en dansant dans l’azur de ses flots. C’est elle que respire l’étincelante pierre en éternel repos, et la plante méditative et le sauvage, l’ardent, le multiforme animal, et plus que tous encore le magnifique étranger avec ses yeux pensifs, sa démarche sans poids et ses lèvres mélodieuses, délicatement closes. Comme un monarque de la Nature, ici-bas, elle appelle chaque force à des métamorphoses innombrables, noue et défait sans fin les unions, de sa céleste image auréolant chaque être sur cette terre. Sa seule présence révèle la magnificence des royaumes d'au delà de ce monde.
C'est en scrutant longuement les ténèbres que leurs visages déroutants apparaissent sous nos yeux ; moins terrifiants que dans les cauchemars que l'on se raconte, mais plus déterminants encore car leur appel est d'autant plus irrésistible. Tous ceux qui scrutent les ténèbres durant leur enfance savent ce qui est, reconnaissent leurs noms lorsqu'ils les entendent, et savent de quelle direction proviennent leurs voix ; c'est pourquoi tous les enfants qui scrutent les ténèbres rechignent à laisser Morr les bercer.
Comme moi, ils voient, et ils veulent savoir…"
"V'lez savoir par où c'est le nord ?"
Le mendiant avait un air aussi ahuri que possible, au point qu'il eut été surprenant qu'il n'exagérasse pas le trait à dessein. Tout son corps rachitique tremblait dans ce qui pouvait aussi bien être de la peur qu'une excitation mal réfrénée. C'étaient deux sentiments que l'aspect de Théophile de Maledané faisait souvent naître chez ceux qui le regardaient. Sa silhouette altière et son visage qui avait la beauté de celui d'une jeune fille semblaient impressionner ce vieil homme au point qu'il devait s'agripper à son bâton de marche pour ne pas s'effondrer.
"Oui, le nord. Je ne connais pas l'itinéraire mais je sais que je dois aller au nord alors indiquez moi le nord, je vous prie…"
La voix du chevalier errant était une voix douce à laquelle il donnait des intonations grinçantes. Le son produit avait quelque chose de perturbant, de contre nature.
"Dites moi comment trouver le nord, et je vous récompenserai… correctement."
Le mendiant s'agrippa des deux mains à son bâton. Il réfléchit avec une ardeur incroyable pour sa condition. Il regarda le soleil, fronçant les sourcil, baissa son mufle vers le sol, contempla les arbres qui parsemaient la montagne, puis parut presque bondir de joie.
"Par là m'sire ! J'crois ben qu' c'est par là.
- Et à quoi le vois tu ?
- Aux arbres m'sire. La mousse des arbres.
- La mousse ?
- Oui m'sire. La mousse verte su' les arbres. Elle pousse que du côté où c'est le nord. Ç'comme ça que j'sais m'sire. J'crois ben que c'est partout comme ça."
Les yeux de Théophile s'illuminèrent. Se tapotant les lèvres avec l'index, il prit une moue pensive.
"Tu veux dire, que si je vais toujours dans la direction où est la mousse sur les arbres, j'irai toujours au nord ?
- Ptêt ben.
- Et c'est toujours valable où que l'on se trouve ?
- Ptêt ben.
- C'est une information utile ça.
- Pour sûr m'sire."
Théophile afficha un sourire narquois en tournant ses talons vers les arbres. Ne voyant pas la mousse de ce côté, il en déduisît que le nord était en face de lui. Que cette histoire de mousse était amusante. Cela avait de quoi émerveiller son âme d'enfant.
"Très utile comme information ça m'sire. Très utile. Grâce à c'que j'vous ai dit v'serez toujours capable de r'trouver le nord. Ça mérite ben une récompense… comment que vous disiez ? correctement s'pas ?"
Théophile émit un ricanement caustique.
"Oh oui, cela mérite récompense. Une grande et belle récompense. Oh réjouis toi chancre méprisable car pour m'avoir prodigué cet enseignement je t'accorde de ne pas t'éviscérer. Pas tout de suite du moins. Pas aujourd'hui disons.
- Qu… quoi ?
- Dépêche toi de partir avant que je ne change d'avis. L'odeur délétère de ton haleine excite la partie de moi qui voudrait t'enfoncer tes propres intestins dans la gorge."
Le chevalier leva soudain des yeux emplis d'étoiles vers le lointain et comme s'il voyait sous ses yeux une pure merveille il ajouta avec l'air de réaliser une chose très importante:
"Ou mieux. Je pourrais arracher tes organes, sortir ton estomac de ton ventre et l'ouvrir au dessus de ton visage pour que la bouillie de son contenu se déverse sur ta peau, emplisse tes yeux tes narines et ta bouche."
Il eut un autre ricanement avant de lancer d'une voix devenue soudainement beaucoup plus froide, noire, et dure:
"Cours!"
Il ne fallut pas le lui dire deux fois. Le mendiant partit aussi vite qu'il le pût en claudiquant avec son bâton. Théophile ne lui accorda pas un regard et se mît en marche au milieu des arbres. Il vérifia qu'il y avait de la mousse de l'autre côté de ceux qu'il voyait, et s'estima satisfait. Vérifier qu'aucun arbre n'avait de mousse des deux côtés ne lui serait même pas venu à l'esprit.
Théophile, armé de cette nouvelle information était non pas incapable de se perdre mais incapable de comprendre qu'il était perdu. Ce jeune chevalier n'avait pas la moindre notion de géographie. Il savait que son objectif était au nord. Il croyait qu'il faudrait pour cela monter au nord aussi droit que possible, avec peut-être un petit détour par l'empire ou le Kislev. Cela pouvait être un voyage intéressant. Théophile ne se faisait pas d'illusion sur un point: ce voyage serait long, mais ce n'était que meilleur ainsi. Il aurait tout le loisir d'admirer les afflictions et les fléaux qui affligent le monde en tous ces différents endroits.
Seulement, après plusieurs minutes de marche, il sentit son sang battre dans tous ses membres en répandant une forte chaleur.
"J'aurais dû le tuer."
"Tu aurais dû le tuer!"
"Nous aurions dû le tuer !"
"Nous n'aurions pas dû le laisser vivre. Non ! Jamais ! Nous aurions dû le tuer ! Le châtier ! Lui arracher chaque membre un par un !"
"Du calme. Nous en tuerons d'autres."
"Non, nous sommes ratés ! Tout est raté ! Nous ne valons rien !"
"Silence ! Je sais que je suis un être admirable et je ne laisserai personne me dire le contraire. Si tu continues de penser ainsi, sors d'ici, pars, ne me fait pas perdre plus de temps."
"Nous tuerons. Il nous faut du sang. Du sang clair et chaud. Il doit ruisseler sur notre corps. Nous donner la joie et le mérite ! Du sang. Oui ! Du sang ! Le sang est si beau ! C'est la plus pure et voluptueuse matière du monde. Si délicate et acide à la fois. Sa teinte nous anoblît comme des parures cramoisies. Cherche le sang mon petit ! Cherche le et procure le toi ! Pour toi. Pour nous. Pour les dieux. Le sang est ce qu'ils ont créé de plus beau, et ce que tu as de plus beau à leur offrir. Cherche mon petit ! Cherche !"
"Je t'interdis de m'appeler mon petit. Je suis… ! Je suis… ! Je suis… !"
"Quoi ?"
"Qu'importe tant que j'ai du sang pour me laver ! Il me purifie ! Il est doux et il est pur ! C'est le plus sacré des fluides !"
"Cessez de l'importuner ! Il doit trouver son chemin."
Ce fut la fin, et le silence revint. Mais les yeux injectés de sang de Théophile étaient désormais à l'affût. Son corps tremblait presque comme il s'efforçait de marcher le plus dignement possible. Puis quelque chose bougea dans son champs de vision. Immédiatement, il leva son épée qu'il tenait dans sa main gauche, toujours rangée dans son fourreau, et en saisit le manche de sa main droite.
L'homme devant lui s'arrêta dans sa course en dérapant sur les branchages qui couvraient le sol. C'était un homme trapu, épais par endroits, rachitique à d'autres. Un échantillon bien dégradant de l'espèce humaine. Sont front chauve était plissé au point de former une ride longue comme un mono-sourcil. La tunique blanc sale qu'il portait ne permettait pas vraiment de l'identifier, mais, jetée sur son épaule comme un lourd gourdin, il avait une colossale pioche en acier. Ce n'était pas un ustensile utile pour couper du bois, cet homme n'avait donc rien à faire ici. Personne n'avait mieux intégré que Théophile ce raisonnement très bretonnien: quelqu'un qui n'est pas là où il devrait être à faire ce qu'il devrait être en train de faire est potentiellement un hors la loi. Cela ne faisait bien sûr aucune différence à ses yeux. En fait il aurait même préféré tuer un innocent. S'il en croyait les voix, leur sang était d'autant plus savoureux. Néanmoins, par un mélange de calcul raisonnable et de pulsions déraisonnables, le visage de Théophile se fendit d'un immense sourire alors qu'il prenait en une fraction de seconde sa décision. Ses yeux lorsqu'ils s'abaissèrent sur cette vermine humaine étaient si méprisants et cruels qu'il était surprenant qu'ils ne suffisent pas à tuer.
"Hu ?" fit l'homme d'une voix graveleuse. "Qu'ess vous êtes ? T'ention, t'y t'écarte point je…"
Il avait à peine ouvert la bouche que d'un geste expert Théophile avait sorti sa lame du fourreau. Sa langue vint lentement lécher ses lèvres comme s'il se préparait à un festin.
"Oh oui ! Le sang !"
"Tranche le méthodiquement ! Il ne doit pas t'échapper !"
Le mineur patibulaire était toutefois un homme sur ses gardes, et en voyant le chevalier il avait fermement empoigné sa pioche qui lui servait d'arme et dont il n'avait, à coup sûr, aucune peine à se servir pour percer des crânes au vu de la façon très calculée dont il leva le pic de la pioche en orientant parfaitement la pointe vers la tête de Théophile. Mais ce dernier n'était pas assoiffé de sang sans avoir les moyens de se procurer de quoi étancher sa soif. Son geste fut si rapide et si meurtrier que de bien meilleurs guerriers que le mineur n'auraient pas été capables de réagir. Il avait levé son arme, oubliant de protéger la partie la plus vulnérable du corps qui était aussi celle dont le bruit flasque de lacération était le plus plaisant à l'oreille de Théophile.
Son épée fila de gauche à droite en déchirant profondément l'abdomen de l'homme. Le geste était vif, adroit, méthodique, et d'une puissance phénoménale. La chair céda sous la lame et la large ouverture qui s'ouvrit laissa pendre les entrailles déchirées de la pauvre victime. Un fluide qui n'était pas seulement du sang tomba en un bloc aqueux qui éclata au sol dans une grande flaque visqueuse. Il y eut un instant où le mineur resta parfaitement immobile. Peut-être la douleur ou l'horreur le paralysaient complètement, sa pioche levée toujours prête à donner un coup qui ne viendrait jamais. Ses yeux écarquillés ne se baissèrent pas sur les morceaux de boyaux qui dépassaient de son ventre. Il frissonna comme s'il eut souhaité être déjà mort.
Il en était un en revanche qui avait savouré cette déchirure avec délice. Le chevalier trouva dans la violence de ce coup d'épée une violence magnifique. C'était beau. Il fallait qu'il continue. Il avait envie de recommencer. Si le monde n'était fait que de coups d'épée aussi cruels et violents que celui ci... que de magnifiques guirlandes d'entrailles l'on pourrait voir décorer les horizons du monde. Des fleuves de sang s'écouleraient partout en de magnifiques ruissellements vermeils. Des cadavres figés dans des hurlements de terreur sourde orneraient leurs rives chatoyantes. La souffrance infligée par cette seule petite attaque était un miel exquis, et Théophile en voulait encore.
Il leva son épée bâtarde, et se prit à la fantaisie d'ouvrir le crâne de son adversaire. Il savait qu'il y avait une affluence de sang remarquable dans ces zones là, et il voulait vérifier encore à quel point celui-ci pouvait s'écouler vite et abondamment. Au loin il entendit le bruit de sabots qui approchaient, mais son esprit était si concentré sur la beauté de cet instant qu'il ne leva pas les yeux. Il voulait tuer cette victime. Personne ne pouvait la lui voler. C'était sa proie. En cet instant si on avait voulu l'attaquer, Théophile eut été incapable de se protéger car tout en lui voulait ajuster ce dernier coup d'épée avec l'espoir de le rendre aussi dévastateur que le premier.
Dans un effort désespéré, le mineur qui vit venir cette attaque là de loin voulut détourner la lame qui s'abattait vers sa tête avec le fer de sa pioche. Contre toute attente, il y parvint, et le chevalier corrompu, fort de sa malsaine excitation, vit son épée glisser sur la pioche, l'angle de son tranchant se détournant. La lame s'affaissa et plutôt que de frapper le crâne de l'homme selon le bon angle pour tout trancher et fendre sur son passage, elle vira sur le côté et effleura le visage, son tranchant aiguisé arrachant au passage un grand morceau de peau juste au dessus de l'œil gauche.
Cette blessure là fit hurler l'homme, et comme Théophile l'escomptait, bien que ce soit quelque peu décevant, le sang qui jaillissait de cet endroit était si abondant que la chose aurait pu paraître absurde. Un voile pourpre enroba très vite l'intégralité du visage de l'homme, cachant sa vue derrière un linceul rouge. Affolé et dérouté par cet aveuglement horrible, il poussa un râle magnifique, savant mélange de douleur transcendante et de panique totale. Il laissa tomber sa pioche qui lui avait au final été de bien peu d'utilité et tituba avant de s'effondrer sur le sol en geignant. Théophile appuya sa botte sur la plaie immense de son ventre et lui cracha avec un mépris souverain:
"Décevant. Tout bonnement décevant. Vous ne m'avez même pas fait saigner. La prochaine fois tâchez au moins d'être plus nombreux."
La réponse lui vint lorsque le bruit de sabots s'approcha avant de s'arrêter. Théophile leva un regard innocent vers la silhouette qui venait d'arriver.
Le cheval bai était une bête plutôt trapue mais robuste, musculeuse et aux sabots larges. Sans doute un animal dont le sang avait été sélectionné pour en faire un destrier capable de se déplacer en terrain montagneux presque comme un bouquetin. Juché dessus se trouvait un jeune et beau chevalier. Il portait une broigne de fer, et une épée à la ceinture. Le regard qu'il lança vers Théophile et le corps à ses pieds que quittait la vie était un regard plus curieux qu'autre chose. Mais lorsqu'il se posa sur le visage de Théophile, on pût voir ce noble personnage être comme secoué d'un frisson, comme si un cauchemar de son enfance venait de repasser devant ses yeux en un éclair. Il secoua un peu les épaules puis détailla plus attentivement le jeune chevalier errant.
Théophile lui fit son plus beau sourire, qui n'était pas déjà assez terrifiant sans les tâches d'hémoglobine qui maculaient ses vêtements, son visage et s'accrochaient même dans ses longs cheveux noirs. Malgré tout, le nouvel arrivant comprit vite qu'il avait affaire à un chevalier errant, l'accoutrement et l'armement de Théophile ne laissant pas beaucoup de doute.
"Messire, je vous dois des excuses." s'exclama l'étranger. "Je pourchassais ce fugitif et j'ai failli. J'espère que vous n'êtes pas trop gravement blessé ?
- Nulle inquiétude, mon ami. Ce sang n'est aucunement le mien. Mais dites moi, c'est un fieffé à vous ?"
Le jeune homme sur son cheval parut hésiter un peu avant de répondre.






