Et des ténèbres jaillis la lumière.
S'avançant de plus en plus profondément dans la Forêt, Yggrid ne voulait pas s'arrêter. La Nuit semblait s'éterniser et s'assombrir à chaque arbre passé. Que faire ? Continuer, inlassablement. Etait-ce en laissant les bougies au fond des tiroirs que nous éclairions les pièces les plus sombres ? Allaient-elles s'allumer seules ? Non. Pour chasser les ténèbres, il faut leur faire face. C'est d'un pas hésitant qu'il avançait dans le noir le plus complet, cherchant les yeux plissés la moindre source lumineuse. Autour de lui, la fin du monde semblait annoncée. Des râles incessants, des flèches décochées à tout bout de champ, la mort semblait avoir une musique qui lui était propre, et voilà que ce soir on la lui jouait. Le vieux mage s'arrêta un instant, reprenant son souffle et tentant de prendre le dessus sur la peur qui l'envahissait. Qu'est-ce qui le poussait à continuer ? En réalité, pourquoi marchait-il ? Pourquoi n'attendait-il tout simplement pas que le jour se lève, assis au pied d'un Arbre centenaire ?! Parce qu'il en avait assez. Assez de n'être que passif dans une vie qui défile plus vite encore qu'un coursier elfique. Assez de subir, il veut agir. Il ne veut plus attendre, il veut comprendre. Il ne veut plus deviner, il veut voir, toucher, goûter, échanger, réussir, échouer ! Combien de temps lui restait-il à vivre de toute façon ? Peut-être quelques secondes ? Des Heures ? Des Jours ? Des Mois ? Des Années ? Qui le savait, hormis les Dieux ? Alors, tant qu'il était vivant, il devait poursuivre, s'acharner, même si ses articulations le brûlaient, même s'il ne savait pas où il allait, même s'il ne savait qu'une chose : Il est en vie, le reste n'est que du vent.
Soudain repris d'un élan d'espoir, bâton en main, le vieux Sorcier poursuivi sa route à travers les bois, écartant tout en marchant les branches et les haies. Il lui restait tant de choses à vivre, il ne pouvait abandonner comme cela. Il marcha longtemps, sans s'arrêter, toujours entouré de cette symphonie morbide joué par les pires musiciens du vieux Monde. Il se surprit à songer de nouveau à l'Homme-Bête qui lui avait sauté dessus quelques minutes plus tôt. Comment de telles créatures peuvent-elles exister ? Qu'est-ce qui la poussait à attaquer un vieillard dans une forêt ? Avec quelle flamme était nourri cette haine ? Après tout, elle était un animal avant tout, c'est ce pourquoi les Homme se battaient contre. Mais, dans ce cas, les Hommes aussi se battent entre-eux ... Cela voudrait-il dire que notre civilisation ne vaut pas mieux que ces choses qui se promenaient en culotte ?!
Le Mage fut interrompu dans ses pérégrinations de l'esprit par des cris qui s'étaient approchés. Au loin, la pâle lueur de la Lune semblait refaire son apparition. Yggrid s'avança, à pas de loup, et s'abaissa pour être dissimulé par un buisson, à l'orée de ce qui semblait être une clairière. Devant lui, le spectacle d'une boucherie sans nom prenait place. Des cadavres entremêlés d'Hommes et de Bêtes semblaient ne faire qu'un dans une étreinte funeste. Le sang recouvrait l'herbe si bien que la clairière ne ressemblait plus qu'à une gigantesque mare où aucun canard n'irait jamais nager. En son centre, la bataille faisait rage. Encerclé par trois infâmes monstres à corne, deux Hommes lutaient tant bien que mal pour leur survie. L'un, plus âgé, résistait avec pragmatisme. Aucun bruit ne sortait de sa bouche. Le regard froid, il parait chaque attaque portée par les bêtes tandis que le plus jeune, qui n'était qu'un enfant à côté de l'Homme mûre qui lui tournait le dos, tremblait de froid, de peur ou de colère. Les deux humains semblaient en bien fâcheuse posture vis-à-vis de leurs ennemis.
Que faire ? Le sorcier devait prendre une décision et vite. S'il s'enfuyait, les deux Hommes mourraient sous les armes des Hommes-Bêtes. Qui plus est, cela pourrait faire trois créatures de plus à sa recherche. Non, il ne pouvait rester là, à ne rien faire, et reparti d'où il venait. Il fallait agir.
Yggrid sorti alors de l'Ombre, s'approcha discrètement du groupe qui se livrait bataille et ouvrit son grimoire. Mannslieb semblait se tourner vers le Vieillard qui, d'une vois forte, incanta :
Lumière, viens-à moi et transperce de ta pureté les ténèbres que voilà !
Ses bras s'écartèrent, sa tête sembla implorer le ciel et son corps tout entier sembla flotter dans l'air ...