- "Tu as été frappée par un sortilège, Melicent. Je t'ai examinée et tu ne sembles pas avoir reçu de blessure physique, mais c'est ton âme qui a été meurtrie." lui dit-il d'une voix douce en la regardant droit dans les yeux. Son expression, d'ordinaire joviale et bonne enfant, était maintenant chargée de peine et, peut être, d'inquiétude. Des volutes de buée montaient de sa bouche craquelée à mesure qu'il parlait. "La magie qui a été utilisée contre toi est corrompue et maléfique. J'ai besoin de savoir ce que tu as vu ou ce que tu as entendu en toi lorsque tu étais inconsciente. Parle moi, Melicent. Je suis là pour t'aider."
- "Magister !" lança une voix autoritaire derrière Valdred. "Ne nous attardons pas. Ces monstres auront tôt fait de remonter notre piste et de nous prendre en chasse."
L'apprentie releva faiblement la tête et pu voir qu'elle et son maître n'étaient pas seul. Deux chevaliers de la Reiksguard se tenaient un peu plus loin, de chaque côté du creux dans lequel Melicent était étendue. Leurs belles armures aux gravures raffinées et aux bosselages en relief étaient incrustées de sang séché et parcourues de griffures et de lacérations, et ils allaient tous deux tête nue. Le premier était visiblement jeune, peut-être de l'âge de la sorcière, et ses cheveux légèrement ondulés lui encadraient le visage. Ses yeux verts et perçants scrutaient les bois alentours à l'affût du moindre mouvement suspect et sa barbe courte était entretenue. Il était beau garçon, malgré la longue cicatrice qui lui barrait le côté droit du visage et la boue et le sang qui le salissaient. Le second chevalier était plus âgé. Il avait une expression sévère et une grosse moustache, et ses épaulières étaient décorées de branches de lauriers dorées dont l'une était fracturée après la bataille. Une longue cape bordeaux tâchée de sang et de boue lui descendait depuis la nuque jusqu'aux mollets. C'était certainement un officier, et c'est lui qui venait de s'adresser à Valdred.

Le chevalier considéra Melicent quelques secondes puis décrocha les agrafes qui retenaient sa cape. Il s'approcha du fossé dans lequel il descendit en prenant garde de ne pas glisser sur les feuilles mortes et les cailloux glissants, avant de tendre sa pèlerine souillée à Valdred. Ce dernier s'en saisi et la déplia d'un mouvement ample pour recouvrir le corps de l'apprentie.
- "Nous pouvons la mettre en selle et l'accrocher avec des courroies en cuir pour ne pas qu'elle ne tombe. Mais, je vous le répète, nous devons nous éloigner au plus vite. Il en va de votre sécurité." reprit Herr Bayer.
Comme pour faire écho à ses paroles, un hennissement faible parvint aux oreilles de Melicent. Non loin des ruines de la maison, un destrier était attaché à une branche par les rennes. Sa solide barde de bataille était fissurée à divers endroits et sa robe gris-pommelé était souillée par le sang et les humeurs des Hommes-Bêtes. Le cheval se tenait tête baissée, de la buée s'échappant de ses naseaux, et il ne s'appuyait que sur trois pattes comme si son postérieur gauche était blessé. A y regarder de plus près, on pouvait clairement voir une immonde balafre qui lui lacérait le jarret.
Valdred soupira en regardant Melissandre, frissonnante sous la grande cape.
- "Très bien." dit-il d'un souffle en se relevant.
Soudain, tous s'immobilisèrent, car ils venaient d'entendre un craquement, quelque part dans les bois. Les chevaliers et le magister tournèrent lentement sur eux-même en scrutant les profondeurs de la Forêt des Ombres, sur le qui-vive. Des bruits de pas précipités se rapprochèrent rapidement et Herr Bayer tira lentement le chien de son pistolet en arrière avant de lever le bras en direction du bruit, prêt à abattre quiconque jaillirait des buissons. Mais Valdred posa une main sur le bras du chevalier et retint son geste.
- "Attendez ..." murmura-t-il, rivant lui aussi son regard vers la direction en question.
Un homme sorti des ronciers en jurant, peinant pour s'en dépêtrer. Il continua de courir en pestant, le regard baissé vers ses oripeaux lacérés par les épines puis releva la tête et tomba nez à nez avec les chevaliers et les sorciers. Il poussa un cri de stupeur et s'emmêla les pattes avant de se vautrer dans les feuilles mortes. Il avait une tignasse et une barbe blondes, et les frusques déchirées et sales qu'il portait rappelaient vaguement le rouge et blanc des uniformes du Reikland. Il n'avait plus de cuirasse ni de lance ou de hallebarde. Le chevalier le plus jeune s'avança vers lui avec un grincement de métal et lui posa la pointe de son épée sur la gorge.
- "Décline ton identité." lui ordonna Herr Bayer en gardant son pistolet à silex pointé vers le pauvre bougre.
- "C-c-claus Web-b-er ..." balbutia le soldat en déroute. "... 3ème régiment de Weissbruck ..."
- "Un déserteur, voilà ce qu'il est." lâcha le jeune chevalier avec une moue de dédain, relevant le menton du soldat avec le bout de son épée. "Nous devrions l'exécuter sur le champ plutôt que de s'embarrasser."
- "Pas si vite, Adrien." le tempéra Herr Bayer tandis qu'il rengainait son pistolet. "Si c'est effectivement un déserteur, il sera jugé en temps voulu. Relève-toi, soldat, et aide nous à hisser cette magicienne en selle."
- "Merci, seigneur chevalier ... merci ... " murmura Claus en se relevant, évitant de croiser le regard d'Adrien.
Et au moment où le soldat se dirigeait vers Melicent pour aider Valdred et le chevalier Bayer à la porter, de nouveaux craquements de branche se firent entendre non loin et tous s'immobilisèrent à nouveau. En alerte, ils se préparèrent à voir débouler les Hommes-Bêtes qui avaient remonté leur piste, mais c'est un autre humain qui jaillit d'entre les troncs qui s'arrêta net en voyant la gueule du pistolet pointé vers lui. Le curieux ménage se répéta.
- "Ludwig Baumann, éclaireur du Comte Valmir." indiqua l'homme avec un puissant accent ostlander.
Il était vêtu d'une armure en cuir cousue de peaux et de quelques plumes. Ses longs cheveux sales encadraient son visage tanné et sa moustache cirée. Il avait l'allure d'un baroudeur, avec arc et son carquois dans le dos et ses coutelas à la ceinture. Il ne semblait pas effrayé ou même surpris de tomber brusquement sur des survivants. Son regard perçant allait de l'un à l'autre, comme s'il analysait rapidement la situation.

- "Oui, Herr, nous sommes à quelques lieux à de la route de Roezfels, mais l'endroit grouille de Sabots-Fourchus." répondit le pisteur en descendant dans le fossé pour saisir Melicent par les aisselles tandis que Valdred, le visage grimaçant de douleur, soutenait la taille et que Claus lui attrapait les jambes en faisant attention de ne pas faire tomber la cape qui recouvrait la jeune femme. "C'est la harde du chaman Kardak qui nous ai tombé dessus." continua Ludwig. "On le croyait mort depuis l'hiver dernier, quand Markus "Bonnemire" Keller lui ficha cinq flèches dans le buffet à la bataille de Felde. Mais visiblement, il a profité des derniers mois pour reprendre des forces ... c'est la première fois qu'on le revoit depuis. Il dirige la tribu des Corne-Sang dont le repaire se trouve bien plus au sud, dans les collines aux alentours de Wolfenburg ... je ne sais pas ce qu'il faisait si haut dans le Nord, mais ça présage rien de bon."
Ils hissèrent Melicent hors du fossé et la posèrent aussi délicatement qu'ils le purent sur la selle du cheval bardé. Ce dernier renâcla en sentant ce nouveau poids sur son dos, l'échine frémissante. Valdred se recula pour laisser Claus et Ludwig attacher les sangles de la selle autour des cuisses et de la taille de son apprentie, pour éviter qu'elle ne tombe trop facilement. Le magister restait discret, le visage crispé par la douleur lancinante que lui causait sa blessure. Cette dernière se devinait sous la déchirure de sa robe de sorcier, et tout son côté gauche était tâché de sang tandis que son bras pendait, inerte.
- "Le mieux à faire est de nous dirigier le plus rapidement possible vers la bourgade la plus proche, Dorfmark. Si nous nous pressons, nous pourrons y être demain à la tombée de la nuit." dit Ludwig en vérifiant une dernière fois la solidité des sangles qui maintenaient Melicent, s'attardant un instant sur le visage de la jeune femme.
- "Et vous attendez qu'on vous fasse confiance et qu'on vous suive aveuglément, vous le pisteur de l'Ostland qui n'a pas su prévenir une embuscade d'une telle ampleur ?" railla Adrien, qui montait la garde un peu plus loin.
Ludwig tiqua puis observa les alentours.
- "Kardak est une bête rusée et vicieuse, messire. Nous le pensions mort, Sigmar nous pardonne, et il a profité de sa retraite dans le sud pour rallier une nouvelle harde et nous prendre de court. De grandes portions du Nord de la Forêt des Ombres sont pacifiées ... cette attaque était tout bonnement imprévisible. Ce monstre est passé maître dans l'art de la tromperie et de la dissimulation. Nous le pensions mort ..." répéta-t-il, le regard dans le vide un instant, "... et les Corne-Sang dispersés, sans chef, quelque part dans les contreforts des Monts du Milieu."
- "Et bien vous avez fait une erreur. Une erreur qui a coûté la vie à des dizaines de vaillants soldats et miliciens du Reikland, venus ici en renfort pour vous extirper de la merde noire dans laquelle vous pataugez quotidiennement." rétorqua Adrien d'un ton plein de mépris et de colère.
- "Et le Comte Valmir ?" le coupa Herr Bayer. "Et le reste de l'armée ?"
- "Le Comte Valmir et la tête de pont de l'armée ont tenu le coup, les dieux soient loués. Les autres corps n'ont pas eu cette chance ... nous sommes sans nouvelle de la plupart des bataillons. Le Comte a rallié les survivants et les escadrons qu'il a pu retrouver dans les bois, et ils font dès à présent route vers Bohsenfels pour rejoindre les régiments du baron Lindeberg avant de mettre le cap vers Wolfenburg. Mais ils sont trop loin pour que nous puissions espérer les rejoindre, d'autant que les restes de la harde de Kardak se dressent entre eux et nous. Je conseille plutôt que nous partions de l'autre côté."
Adrien s'apprêta à lancer une nouvelle réplique cinglante, mais Herr Bayer l'arrêta d'un regard et s'adressa à Ludwig en remontant le fossé.
- "Vous avez raison. Guidez nous vers Dorfmark, et nous penserons à la marche à suivre quand nous arrivons là bas."
- "Bien. Nous allons devoir nous montrer extrêmement vigilants. Les Hommes-Bêtes quadrillent certainement le secteur à l'heure qu'il est, à la rechercher d'éventuels survivants tels que nous. Suivez moi et faites comme je vous dite et, si Taal le veut, nous sortirons de ces bois vivants." affirma Ludwig.
Le chevalier Bayer se tourna vers Valdred.
- "Et vous, magister ? Tiendrez vous le coup ?" demanda le vieil officier.
- "Ne vous en faites pas pour moi, chevalier. J'ai vu pire." rétorqua Valdred d'un ton sec, peu enclin à discuter. Contrairement à ce qu'il venait d'affirmer, il semblait beaucoup souffrir de sa blessure mais se retenait pour ne pas le montrer. Ses traits étaient crispés, son teint pâle et sa respiration sifflante.
Les survivants se mirent donc en marche, à l'affût du moindre bruit suspect. Ludwig ouvrait la voie, à quelques mètres devant les autres, et scrutait les alentours avec l'attention d'un chasseur confirmé. Suivaient Claus et le chevalier Bayer, puis le cheval boiteux sur lequel était juchée Melicent et Valdred qui marchait à côté, et enfin Adrien qui fermait la marche et qui jetait régulièrement des coups d’œil derrière eux.
Ils avançaient en silence, s'enfonçant toujours plus dans les bois lugubres de la Forêt des Ombres. Le sol était inégal et jonché de feuilles mortes qui annonçaient l'arrivée de l'hiver, la brise glacée faisait frémir les frondaisons des grandes arbres et le calme menaçant qui écrasait l'atmosphère n'était brisé que par le croassement d'un corbeau et par les bruits de pas des marcheurs.
Valdred marchait à côté du cheval bardé de Melicent, les yeux parfois dans le vague. Il examinait régulièrement son apprentie pour voir si son état se maintenait et pour vérifier qu'elle ne chancelle pas. La sorcière était enveloppée dans la cape bordeaux du chevalier, ballottée par la démarche boiteuse de sa pauvre monture.
- "Ces chevaliers nous ont sauvé la vie, chère apprentie." murmura Valdred pour essayer de la stimuler. "Alors que tu étais inconsciente et moi en bien mauvaise posture, ils ont jailli de la mêlée et nous on emporté sur leurs chevaux. L'une des bêtes s'est écroulée dans notre fuite et nous avons du la laisser sur place, et nous avons continué de marcher jusqu'à ce que tu reviennes à toi ..." Il reste silencieux quelques minutes. "Maintenant, Melicent, tu dois reprendre tes moyens et redevenir maîtresse de tes émotions. Sans cela, nous ne survivrons pas. Parle moi de ce que tu as vu dans ton esprit."
Le maître se faisait du soucis, et à juste titre. Combien de fois leur avait-on répété, dans les salles de classe du Collège Flamboyant, que l'emprunte du Chaos était corrompue et qu'un simple contact de l'esprit ou de la chair pouvait entraîner des effets néfastes et irrémédiables ?



