Leonrod Von Kantzow n'étant plus, Stefan Von Kantzow était devenu le nouveau seigneur des terres qui s'étendaient jusque de l'autre côté de la rivière Sol sur plus de deux lieues. Il n'y avait pas encore songeait et n'en prenait réellement conscience qu'à cet instant où il faisait volte-face pour contempler le domaine qu'il avait si souvent parcouru étant enfant, chevauchant de concert avec son père.
Au bas de la route qui serpentait depuis la demeure familiale se trouvaient les quelques chaumières du seul village sous son autorité : Serrig. Ce n'étaient que quelques paysans travaillant dur chaque jour pour tirer de la terre leur subsistance mais chacun possédait sa parcelle de terrain. Bien sûr, ils devaient également travailler deux ou trois jours par semaine dans les champs du seigneur et s'acquitter de leurs impôts mais, ils ne s'étaient que très rarement plaints. Dans le village se trouvait le moulin à eau du vieux Dieter qui faisait aussi office de taverne le soir venu. De l'autre côté du pont de pierre jeté sur la Sol se trouvait les prés communaux où paissaient les bêtes du printemps à l'automne, et la ferme de la famille Haügen. Enfin, à l'est jusque derrière la demeure Von Kantzow, s'étendait la forêt seigneuriale, domaine de chasse gardée du seigneur.
Tout était comme dans ses souvenirs hormis le fait que les champs et cultures que Stefan avait connus si fertiles n'étaient plus aujourd'hui que des champs de coupantes pierres bleutées. Là où les paysans devraient à cette heure fournir un dur labeur, il ne voyait personne et seule la fumée de quelques cheminées dans le village témoignaient d'une présence.
- Spectacle désolant n'est-ce pas ? Derrière lui, une voix familière tira le jeune noble de sa contemplation désabusée. Son maître d'arme lui faisait un sourire timide et compatissant mais même lui, à l'accoutumée si fier, droit et robuste n'était aujourd'hui que l'ombre de lui-même et ressemblait plus à un vieil homme fatigué qu'au valeureux bretteur qu'il avait été. Quel mal frappait donc ainsi le domaine Von Kantzow depuis la mort de son noble seigneur ?
- Les choses se sont dégradées très rapidement à la mort de votre père mais cette situation a débuté il y a déjà plusieurs semaines lorsque des chevaliers bretonniens sont venus lui rendre visite, Le maître d'arme se porta à la hauteur de son jeune seigneur et, à son tour, balaya du regard le domaine tout en poursuivant, J'ignore ce qui fut dit mais votre père en parut bien affecté. Il s'en fut immédiatement dans la forêt, seul, et ne reparut que dans la matinée le lendemain escorté par les mêmes chevaliers bretonniens. Ils demeurèrent sur le domaine toute une semaine, campant au pied du rempart, le vieil homme désigna, à quelques mètres d'eux, les restes d'un feu de camp abandonné depuis plusieurs jours, et faisant d'incessants aller-retour dans les bois. Votre père ne sortait plus de ses appartements où personne, mis à part un des chevaliers, ne pouvait lui rendre visite. Finalement, les chevaliers bretonniens repartirent un matin.
Le maître d'arme s'interrompit quelques secondes avant d'ajouter :
- Continuons cette conversation au coin du feu, si vous le voulez bien. Mes vieilles articulations me font atrocement souffrir lorsque le temps est humide comme aujourd'hui, et comme hier, et le jour d'avant... A bien y réfléchir, il pleut depuis le jour de la mort de votre père. Il semblerait que le ciel le pleure lui aussi.
Déjà, l'homme avait franchi la porte du mur d'enceinte et s'avançait en marmonnant vers les petites marches du perron de l'entrée.

