« Ce que j’espère en tirer ?
Eh bien, c’est très simple : Que les bouffeurs de grenouilles se cassent de mes terres ! Que la République prenne acte de ses obligations et se décide à défendre elle-même les Landes, tant des Peaux-Vertes que des bouseux qui prient la Dame du Lac !
Je ne cherche pas un boulevard pour entrer en politique, si c’est ce que vous pensiez. Je suis un noble, je n’ai pas le pied marin, et je n’ai que rarement donné de l’or à Manann ; C’est trop d’arguments qui me disqualifient de tout avenir à Marienburg. Jamais les gens d’ici ne m’apprécieront ou voteront pour moi. Mais c’est toujours mon pays. »
Est-ce qu’il était sincère ou est-ce qu’il pipeautait entièrement, et cachait d’autres appétits dans son idée de constituer un bloc qui bouleverserait le jeu politique ? Impossible à dire. En tout cas, il tiqua des lèvres lorsque Niklaus annonça qu’il en parlerait à son père.
« Je comprend, oui, je comprend…
Écoutez, je compte hiverner, au moins une partie, ici sur place, pour continuer mon projet. Je loue une chambre dans un hôtel de l’Oudgelwijk, Le Sophiste… Vous pourriez vous adresser à la réception pour que nous puissions organiser un dîner ensemble, ou avec votre père, un jour où nous serions tous deux disponibles. »
Il conclut la discussion en tapant l’épaule de Niklaus, avant de lui aussi retourner dans le grand hall du Burgerhof, et retrouver sa place dans les bancs de l’opposition, à la gauche de l’Orateur.
Les esprits semblaient s’être apaisés, après s’être dégourdis les jambes le long de l’atrium, ou profité du froid mordant de dehors pour aller fumer du tabac du Moot. Un léger brouhaha se calma alors que Nieut retrouvait son cathèdre et toussota pour reprendre le cours des travaux :
« Honorables collègues, je me dois de faire un rappel au règlement ; Il n’est pas tolérable, dans notre débat démocratique, de faire du sensationnel. Ici n’est pas un lieu de disputes de tribuns, ici, nous ne tolérons ni les quolibets, ni les invectives, ni que quelqu’un prenne la parole sans qu’elle lui aie été donnée par l’Orateur. Nous sommes dans une Assemblée du Peuple, qui parle sous les auspices des Dieux. En cette dernière séance, alors que nous accueillons de vénérables et gracieux spectateurs des nations du monde, vous offrez à Marienburg une bien piètre image de sa vie politique, qui est à jamais courtoise, prudente et élégante. En tant que mandataires du peuple Marienbourgeois, vous avez des obligations, et représentez Marienburg elle-même. Je vous demande de garder cela à l’esprit pour le reste de cette séance. »
Les députés se taisaient tous en regardant tout droit l’Orateur les engueuler comme des enfants. Il y avait une hypocrisie certaine de sa part ; Nieut Gyngrijk était un démagogue, qui devait toute la réussite de sa carrière politique à son grand talent pour la mauvaise foi et les artifices lors des débats. Mais voilà, les politiciens faisaient partie de cette race étrange, capable de reprocher aux autres ce qu’ils faisaient eux-même avant d’être élus, ou bien à l’inverse ce qu’ils feront une fois bien en place avec un mandat.
« À présent, si les esprits sont apaisés, la parole est maintenant au Très Honorable Jaan van de Kuypers, président de la Commission des Contremaîtres du Commerce. »
L’homme le plus riche du Vieux Monde se leva. Il dépassa un Karl den Euwe tout pâle et avachi dans son siège, fatigué par l’exercice qu’il avait dû vivre avant la pause. Son « collègue » était loin d’éprouver la même sensibilité. Tout au contraire. Il se leva bien fièrement, marcha tout droit d’un pas décidé vers le siège de l’intervenant, sous la tribune de l’Orateur, posa quelques fiches, fit un petit mouvement du doigt pour qu’un huissier lui amène un verre d’eau, et se dégagea la gorge avant de commencer son discours.
Absolument personne dans tout le bâtiment n’était dupe. S’il fallait désigner un maître à Marienburg, il fallait tendre le doigt vers lui. Et pourtant, Jaan van de Kuypers avait toujours évité les titres. Il n’avait toujours occupé que des postes en apparence très mineurs, éloignés des honneurs protocolaires ; Il avait été tour à tour
Chambellan du Palais, ou bien
Voyer général, ou encore
Chargé de mission diplomatique plénipotentiaire. Il était une anguille qui n’avait que trop vite compris que se mettre en avant, c’était s’exposer. Aujourd’hui, il possédait une flotte composée d’une douzaine de galions de guerre, entretenait une milice constituée d’un demi-millier de militaires, et avait une déclaration de patrimoine qui reposait sur dix-huit pages. Il pourrait rincer Marienburg tout entier – et c’est ce qu’il fait, d’ailleurs. Et pourtant, on ne verra jamais Jaan van de Kuypers convoiter le siège de Stathouder. On ne le prendra jamais à épouser une Reine étrangère, pas plus qu’il ne voudra des titres exceptionnels afin de devenir Prince. Non. Il n’était
que « président de la Commission des Contremaîtres ». Et seul le plus demeuré des hommes n’aurait pas comprit que ce titre si peu ronflant était en vérité celui qui concentrait le pouvoir.
Il pouvait remercier Haendryk ; Il y avait beaucoup de demeurés dans cette ville.
« Honorables collègues. Mon exposé sera plutôt bref, car les détails de tout ce qui a été réalisé au cours de cette session parlementaire seront rendus publics et pourront être partagés et commentés par voie de presse – comme vous le savez depuis que j’ai obtenu la confiance de cette chambre, tous mes rapports sont toujours publics, car je me félicite tant de la transparence de notre commission que de la probité de nos fonctionnaires.
Lorsque, l’année dernière, je me suis présenté à cette chambre, j’ai répété que trois projets guideraient mes actions : Tout d’abord, assurer la stabilité des prix en luttant contre la spéculation. Ensuite, soutenir l’économie de la République en soulageant la vie des producteurs de la campagne. Enfin, tout faire pour lutter contre la fraude fiscale.
La constitution de sous-commissions au contrôle des entrepôts de Marienburg a généralement plutôt bien servi à remplir le premier objectif. Pour éviter une envolée des prix de la Bourse qui pourraient se répercuter de façon fort néfaste sur le bon peuple de Marienburg, nos sous-commissions gardent constamment du bon blé, de l’orge, du sel, et de la laine qui peuvent être librement déposés sur le marché, en plus de liquidités, en cas de crise. Ces achats ont été coûteux, mais c’est un coût nécessaire pour assurer la tranquillité de nos citoyens.
Le second objectif a été atteint par une baisse significative de la gabelle du sel qui écrasait trop durement nos paludiers le long des côtes. Cela a permit à notre sel d’excellente qualité d’être peu onéreux, et de servir de véritable valeur sûre non seulement pour nos armateurs, mais également pour les armateurs étrangers ; En plus de cela, la constitution d’entrepôts municipaux de sel et de laine a permit d’assurer des débouchés stables aux éleveurs de moutons et aux paludiers de l’arrière-pays, leur permettant enfin de ne plus souffrir des prix pratiqués au Suiddock, et nous éviter de lutter contre la concurrence étrangère. De nombreux efforts restent à faire, et je souhaite les continuer, mais je pense que nous avons ici trouvé une véritable arme contre la laine de Gasconnie et le sel du Nordland qui nous concurrençaient.
Le troisième et dernier objectif a été accompli par de nouvelles dotations et crédits accordés au Secrétariat de la Concurrence. Cette année, la Garde du Fleuve a inauguré une toute nouvelle galère pour remonter le long du Rijk, et deux autres sont actuellement en construction dans nos arsenaux afin de patrouiller les côtes du Jutonesryk et lutter face aux contrebandiers. Ces efforts ont permit d’assurer du travail à nos arsenaux, ainsi que d’embaucher quarante nouveaux gardes parmi la population – un coût très certain, mais qui nous a permit de véritablement verrouiller nos côtes. Effort qui a été remboursé en certaine partie par les amendes et les saisies d’avoirs aux contrebandiers.
Prospérité, sécurité, efficacité ; Tels sont les mots qui résument l’œuvre des collecteurs d’impôts et des agents du fisc qui travaillent d’arrache-pied pour permettre à notre cité de resplendir. J’aimerais que cette assemblée applaudisse chaleureusement ces agents, trop souvent critiqués et décriés par le quidam, qui ne se rend pas compte des fiers services qu’ils rendent tous les jours, malgré l’ingratitude, à la société. Il nous faut les remercier. »
Et comme il l’eut commandé, quelques applaudissement se firent entendre. Pas véritablement chaleureux, et plus obligés qu’autre chose : Les gens n’aiment pas, en règle générale, applaudir les collecteurs d’impôts.
Gerard profita des applaudissements pour chuchoter quelque chose à l’oreille de Niklaus :
« C’est vrai que les réformes de Kuypers ont pas mal aidé les salines de ta maman. Faudra au moins lui reconnaître ça.
– La parole est à l’honorable Thijs van Onderzoeker, député de la 1ère circonscription du Guilderveld, et Directeur. »
Qui d’autre qu’un Directeur pour répondre à Jaan van de Kuypers lui-même ? À vingt-sept ans, Thijs était le plus jeune des Dix. Il ne devait sa place qu’à son héritage. Son père, Rembrand, était mort noyé après avoir consommé trop de Lotus Noir, cette drogue qui faisait fureur dans les salons mondains de la ville. Thijs lui-même n’était ni prudent, ni avisé. Sa famille était en ruine, sa compagnie hypothéquant tour à tour nombre de ses biens, et même pire, de ses navires. Il avait des soucis de dettes qui n’auguraient rien de bon pour son avenir. Les Onderzoeker ne seraient pas la première famille à devoir quitter le Directoire.
« Très cher président, vos efforts ont été en effet très appuyés, poussés, nous pourrions même dire. Vous avez toujours eu à cœur de lutter contre les hausses des prix, c’est certain, mais il aurait été peut-être bienheureux d’appliquer cette maxime à vous-même.
Depuis que vous êtes président de la Commission des Contremaîtres, le budget de cette commission s’est envolé. En quatre années, vous êtes parvenu à augmenter de deux tiers les sommes qui étaient autrefois accordées à vos prédécesseurs. Alors même que vous vous vantez d’avoir abaissé les gabelles et de ne jamais avoir touché à l’octroi du centième – qui est l’octroi le plus bas de tous les ports du Vieux Monde, vous ignorez que la charge de votre garde fiscale, ainsi que de vos entrepôts qui servent à faire de la thésaurisation communale, revient à la cité. Alors même que vous vous vantez de votre prudence fiscale, la vérité est que vous avez absorbé l’essentiel des autres augmentations d’impôts qui ont été votées dans cette assemblée. Ce n’est peut-être pas vous qui tuez la bête, mais honorable président, c’est vous qui la mangez ! »
Jaan van de Kuypers ricana un peu devant la verve du jeune coq, dont le ton se faisait de plus en plus véhément, sous quelques approbations audibles émergeant de son camp.
« Vous dites fièrement que ces entrepôts sont un bénéfice pour la ville ; Mais en vérité, ils ne font rien de plus que garder pour eux du grain qui devrait être soumis aux lois du marché. Ces pratiques portent atteinte à la liberté du commerce que vous avez le devoir de défendre en tant que Contremaître-Général. Ces pratiques sont, de plus, fort dispendieuses, et je dois également dire, fort inutiles. Nous vivons dans une ère d’abondance, et enfermer de la matière dans des entrepôts communaux que vous contrôlez, que vos amis élus à la tête des sous-commissions contrôlent, ne sert ironiquement qu’à augmenter les prix, puisque vous libérez le grain et la laine uniquement lorsque vous le souhaitez.
– Quelle est votre question, honorable directeur ? »
Des despotiques ricanèrent. Des discrétionnaires se plaignirent.
« Monsieur le président, ma question sera fort simple : Quels critères comptez-vous imposer pour déterminer que les stocks des entrepôts communaux doivent être mis sur le marché ? »
Thijs se rassit, tandis que Jaan van de Kuypers se remit debout, les mains dans le dos, l’air débonnaire et sympathique.
« Honorable Directeur, vous n’aurez pas échappé au fait que Marienburg est construite sur un marais, et que nous n’avons pas la possibilité d’assurer une indépendance alimentaire constante. Je comprend vos accusations ; Elles sont fort malavisées. Vous vous plaignez des augmentations d’impôts et de l’augmentation de la part dans le budget de ma commission ; Mais elles n’ont jamais été faites dans le dos du peuple Marienbourgeois. Il a toujours été le projet de notre parti, depuis quatre ans maintenant, d’augmenter la puissance de la cité et de l’administration. La contrepartie est notre transparence totale et absolue, pour cela que n’importe quel administré de Marienburg est invité à venir observer nos comptes, et les commenter dans le respect du débat démocratique, comme vous le faites si bien actuellement, honorable collègue. »
Il y eut quelques rires venant du camp despotique. Jaan van de Kuypers se tourna subitement et gronda.
« Non, non je n’étais pas sarcastique ; Je suis très sérieux. Je suis heureux d’entendre que des gens posent des questions sur mon action. C’est la preuve que notre démocratie n’est pas une tyrannie camouflée, mais que chaque homme prudent a le droit à la parole.
Les entrepôts communaux appartiennent au peuple, pas à moi, pas aux présidents de sous-commissions – qui ne sont d’ailleurs pas imposés selon mon bon vouloir, mais qui sont toujours eux aussi élus et contrôlés par le Burgerhof, il est bien triste d’entendre des accusations de votre part. Leurs stocks sont stratégiques, ils ne jouent pas sur les prix, mais cherchent à les contrôler en cas de panique, en cas de problème de débouché, ce n’est pas une atteinte au libre-marché, c’est une réponse à ses failles. Une réponse qui permet de ménager tout le monde, car elle n’atteint pas aux libertés des capitaines d’industrie. Vous me demandez quels sont les critères, ils sont simples : Je ne permettrai pas, en tant que président, aux prix de la Bourse du Suiddock de s’envoler sous aucun prétexte. Le boisseau de blé ne dépassera jamais les deux guilders, la laine n’atteindra jamais le prix du guilder la livre, des excès réels que les chroniqueurs ont pu rapporter dans notre Histoire mouvementée.
C’est un filet de sécurité que nous mettons en place. Il a un coût, comme toute œuvre a un coût. Mais je sais, je sais, ce n’est pas quelque chose de populaire ; Les précautions ne sont jamais populaires, je l’admet, car ce n’est pas la popularité que je recherche honorable Directeur, ce que je souhaite, c’est avant tout servir la cité. S’il n’y a jamais, jamais de panique, d’épidémie, d’incendie, de siège militaire, alors, c’est que les Dieux sont avec nous, et j’aurai tort ; Mais s’il y avait un seul d’ennui de ce genre, alors, la population de Marienburg pourrait être heureuse d’avoir quelques mois de grain, de sel et de laine pour que ses activités ne soient pas perturbées. »
Il y avait tout de même quelque chose de sacrément éhonté à entendre l’homme le plus riche du monde répéter qu’il n’était qu’un humble serviteur.
Et cela avait marché. Thijs ne se débrouillait vraiment pas trop mal pour un jeune garçon endetté, mais cela se voyait qu’il ne jouait pas dans la même cour que Kuypers. Il essaya de répondre quelque chose, mais se contenta de quelques questions très procédurales, terre-à-terre, auxquelles Kuypers répondit avec un bon air, sans afficher la moindre hypocrisie ou verve ; Il traitait vraiment Thijs comme un égal, sans condescendance. Ce qui, en fait, était le moyen le plus certain d’enfoncer le clou.
Quand il eut terminé, il quitta la tribune, et on put passer au prochain président.
« La parole est à Maximilian Rothemuur, président de la commission de la Sûreté Publique. »
À 66 ans, Rothemuur faisait bien plus son âge que den Euwe. Cheveux gris mi-longs, barbe bien taillée, des yeux bleus plutôt doux, il avait une physionomie plutôt agréable et un air avenant qui lui convenaient plutôt bien. C’était un patricien sans histoires ni scandales, à la tête d’une riche famille qui tirait sa richesse du commerce avec l’Arabie ainsi que les Elfes, sa maison profitant de passes-droits auprès d’Ulthuan pour importer des ressources du Nouveau Monde. Il n’y avait pas grand-chose à savoir sur lui, excepté que c’était un chef d’entreprise avisé, un très bon négociateur, et surtout, qu’il avait une phobie panique de l’eau, ce qui était le comble pour un Marienbourgeois.
Rothemuur avait été le dernier des grands à avoir rejoint la collusion de Kuypers, après vingt ans de bons et loyaux services au sein du camp discrétionnaire. Niklaus se souvenait très bien de Maximillian : Il avait passé de nombreuses soirées dans l’hôtel familial de l’Ostmuur, à arranger avec lui le placement avisé de candidats pour des circonscriptions, ou bien pour rédiger des discours autour de bon vin. Tout gamin, Niklaus avait déjà joué avec ses enfants, et un moment, Hans imaginait même qu’il était possible de faire un mariage avec l’une de ses filles, la jolie Nees. Plus que des collègues, ils semblaient être de véritables amis.
Rothemuur n’avait pas trahi par intérêt. Il n’avait pas rejoint Kuypers juste pour le gain politique, ou parce qu’il sentait le vent tourner. Il avait trahit pour une raison bien plus ridicule et terre-à-terre. Puisqu’il était veuf, il avait une fois profité d’une séance ouverte du Directoire pour sous-entendre à Clotilde de Roelef, le cœur en bouche, qu’ils pourraient se marier pour renforcer leurs camps respectifs. Et alors, devant quelques curieux et tous les autres Directeurs, Clotilde se mit à mourir de rire. À rire tellement fort et tellement longtemps qu’elle s’étouffa presque tout en pleurant, tandis que Maximilian restait là, rouge de honte. Depuis, tout ce qui le motivait encore était uniquement la destruction toute entière de la maison Roelef.
Il était un tantinet rancunier.
« Honorables collègues, bonjour à tous. Je serai bref, car j’ai toujours apprécié la brièveté. La condition de la prospérité, c’est l’ordre et la morale. Ordre et morale, ma devise ; Lorsque j’irai voir Morr et qu’il sera l’heure pour son épouse Verena de me juger, j’ose espérer que la Déesse pourra louer ce service que j’ai toujours eu à cœur de lui rendre.
En tant que président de la commission à la sûreté publique, il a été de mon devoir de lutter contre quelques fléaux qui avaient commencé à s’installer sous mes prédécesseurs. Deux maux principaux gangrènent l’honneur et la prudence de notre cité : Le proxénétisme et le trafic de stupéfiants. La réponse qui a été adressée à ces crimes fut la constitution d’une nouvelle troupe d’officiers d’un genre nouveau, ceux que la honteuse presse avide de polémiques a surnommé les Porchers. »
Maximilian Rothemuur était un puritain convaincu. Il y avait à Marienburg quantité d’hypocrites qui dénonçaient la drogue et les femmes de mauvaises vertus avant de passer leurs soirées libertines à en commander. Maximilian n’était pas de cette espèce ; Il répugnait véritablement, et avec force, la façon dont Marienburg était devenue la cité la plus dévoyée du Vieux Monde. Lorsqu’il avait négocié avec Kuypers pour intégrer sa Collusion, la condition qu’il avait imposé était d’avoir les mains libres et une augmentation de budget pour gérer la Sûreté Publique.
L’ordre à Marienburg est à l’imagine du reste de la ville : Locale et politique. La seule force de police avec une grande juridiction est la Garde du Fleuve, les agents du fisc, qui se contentent de lutter contre la contrebande fluviale et maritime. Les Coiffes Noires, les véritables vigiles, sont séparés en dizaines de casernes, avec des capitaines élus par les comités de quartiers. Si les Coiffes Noires sont des gardes efficaces pour maintenir l’ordre, leur nombre et leurs prérogatives n’est proportionnelle qu’à leur budget, ils manquent de coordinations entre eux, et ils sont minés par la corruption. Pour anéantir les trafics et casser la criminalité organisée de Marienburg, Rothemurr avait besoin de se reposer sur autre chose.
C’est ainsi qu’il fonda une nouvelle unité de police, avec son budget propre, le
Peloton Communal de Répression de la Briganderie, un petit groupe sélect d’enquêteurs avec une juridiction s’étendant à tous les quartiers, et pouvant librement intervenir sans se soucier des limites des casernes. Ils eurent des locaux flambants neufs, dans une vieille porcherie désaffectée du Suiddock ; À cause de ça, la presse s’amusait à les appeler les Porchers, ou bien on les surnommait « les truies », et on disait qu’ils « mettaient leurs groins partout ». Le PCRB n’était qu’un groupe d’une trentaine d’agents, aux profils de recrutement très variés : Ex-coiffes noires, ex-miliciens, ex-aventuriers étrangers, parfois même quelques anciens truands sortis de l’Île de Rijker en échange d’un emploi. Leur capitaine lui-même était un ex-patrouilleur impérial, Sigmarite avoué, qui attirait donc facilement toutes les critiques et les remises en question de l’existence de telle troupe. Quatre ans qu’ils existaient, et quatre ans que nombre de députés, y compris du camp despotique, demandaient à ce qu’on les supprimes.
Et pourtant, il y a trois mois, ils avaient été capables de faire ce que les Coiffes Noires n’avaient pas réussi à faire en quinze ans d’existence : Ils ont mit en cage un des grands chefs de la Ligue Criminelle, prouvant aux bandits contrôlant les trafics qu’ils avaient finalement des raisons de s’inquiéter.
« Mes Porchers ont été critiqués, humiliés, et moqués. Mais les résultats sont là, qu’importe à quel point ils sont décriés, qu’importe que quelques-uns s’émeuvent de leurs méthodes plus vives et agressives que celles qui avaient été autrefois utilisées face à la Ligue des Gentilshommes.
Enfin, nous disposons d’une arme véritablement efficace face à tous les trafics qui ont lieu dans les bas-fonds de notre cité. Enfin, nous avons pour nous une force qui luttera contre la traître d’êtres humains, et l’importation des drogues qui ruinent notre jeunesse.
Dès la prochaine session parlementaire, je demanderai au Burgerhof de décorer les agents du Peloton, en récompense de leurs services envers la cité. »
Les applaudissements furent encore moins encouragés que ceux que Kuypers avait demandé pour ses collecteurs du fisc. Le projet de Rothemurr était de vider les bordels et mettre fin aux fumeries d’opium, il était donc logique que sa popularité auprès des jouisseurs et des puissants ne soit franchement pas élevée. L’originalité de Rothemuur est qu’il était en règle générale détesté par les électeurs masculins, quelle que soient leurs classes sociales ; Mais il faisait un carton auprès des femmes, notamment des mères de famille. Et comme elles avaient aujourd’hui le droit de vote équitable, c’était une force à ne pas sous-estimer.
« La parole est à Haam Markvalt, député représentant les confréries d’étudiants. »
« Tiens, c’est pas un ami d’Evelyne celui-là ? »
Le jeune homme qui se levait des sièges neutres, non loin du Directeur van den Nijmenk, était en effet un visage connu de Niklaus. Étudiant à la faculté Baron Henryk, où Evelyne avait fait ses études avant de devenir une sœur confirmée de Verena, il avait eu l’occasion de le voir passer du temps avec sa sœur. Mais aucun autre détail ne semblait surgir. Il devait être un étudiant comme un autre, qui on-ne-sait-trop comment avait atteint le seul siège qui était réservé aux jeunes de l’Université.
« Très honorable Directeur, il est bienvenue de votre part promouvoir devant tout le monde l’Ordre et la Morale. Il y aurait tant à dire sur ces mots dont vous souhaitez ainsi vous parer, mais je ne vous causerai pas le déplaisir de disserter. Non, vous dites être bref, alors, il suffit de regarder votre bilan pour émettre une opinion.
En réalité, je crois, très honorable directeur, que l’ordre et la morale que vous mettez en avant sont bien ceux de votre monde, ceux dont vous pouvez vous vanter depuis votre cathèdre. L’ordre, c’est votre ordre tranquille et inviolable, celui derrière lequel vous vous cachez ; Vous n’êtes pas en colère du désordre, du moment qu’il est causé par les truands que vous rincez vous-même. Car c’est bien là la vraie différence entre les Coiffes Noires et les bandits des rues : Leur chapeau ! »
Des rangs des despotiques, on entendit des cris et des insultes. Nieut rugit à nouveau, contre son propre camp cette fois :
« De l’ordre ! Gardez de l’ordre !
– De plus… De plus…
– Silence, de l’ordre !
– De plus, vous ne vous drapez que de la morale qui vous intéresse ; La morale, c’est aussi, très honorable directeur, l’empathie et le service envers vos concitoyens.
Au cours de cette année, j’ai eu à rapporter à votre commission plus d’une dizaine d’affaire d’étudiants qui ont été molestés lors de contrôles de routines par des Coiffes Noires. Aucune de ces plaintes n’a été suivie de quelconque rappel à l’ordre. Les Coiffes Noires se protègent entre elles et couvrent leurs collègues véreux. Ce ne sont pas quelques pommes pourries qui sont responsables des violences policières, mais bien tout un système institutionnel qui s’est mit en place contre le peuple Marienbourgeois !
Très honorable directeur, quelles mesures avez-vous prises contre les violences policières cette année ? C’est sur ces chiffres que je souhaite avoir des précisions. »
Rothemuur bondit tout haut, et répondit avant même que Markvalt eut le temps de se rasseoir.
« Je ne tolérerai pas vos propos proprement diffamatoires, jeune homme.
– Jeune homme ?
– Diffamatoires. Diffamatoires, et déshonorants, envers le corps des-
– Jeune homme ? Je ne suis pas un jeune homme, je suis un honorable-
– Le corps des Gardes et Lampistes, qui sont le terreau de notre liberté !
– Je suis un honorable député. Vous me devez le respect qu’on doit à un représentant du peuple.
– Il n’y a pas de violences policières ! Dire cela c’est porter atteinte à l’honneur de nos forces de l’ordre !
– Ce sont les Coiffes Noires qui se déshonorent elles-mêmes, très honorable Directeur.
– Laissez-moi parler, je vous prie !
– Monsieur l’Orateur je demande un rappel au règlement à cause de la manière avec laquelle le Très Honorable s’est adressé à moi.
– Je rappelle le très honorable Directeur au règlement.
– Je n’ai pas l’habitude de présenter des excuses et je n’en présenterai pas aujourd’hui ! Vous pouvez faire vos diatribes autant que vous voulez, honorable jeune homme, la vérité est que c’est facile de critiquer les Coiffes Noires quand on est un étudiant qui ne travaille pas et qui n’a que ça à faire, écrire des discours !
– J’ai un confrère étudiant qui a dû arrêter ses études après avoir eut la mâchoire brisée par vos truands !
– Eh bien il n’avait qu’à pas troubler l’ordre ! Prouvez qu’il n’a pas troublé l’ordre !
– Honorables collègues, du calme s’il vous plaît, je-
– La charge de la preuve ne revient pas à la victime ! On ne peut pas et se faire tabasser, et devoir prouver qu’on n’a pas mérité de se faire tabasser !
– Je connais bien vos étudiants Markvalt, hein, je dis ça, je les connais bien ! On ne vous voit pas pleurer pour les commerçants et les restaurateurs qui ne peuvent plus travailler chaque fois que vous battez le pavé !
– Mais elles travaillent bien vos Coiffes Noires !
– Elles travaillent bien !
– Vous dormez bien la nuit en sachant que des jeunes hommes se font massacrer par vos brutes épaisses à coup de matraques ?
– Sur mes deux oreilles ! »
Nieut n’en pouvait plus. Le pauvre Orateur souffla dans son siège et se frotta les sourcils, sa voix fatiguée de devoir ramener constamment l’ordre. En un instant, le calme qui était revenu se déchaînait à nouveau. Et partout sur les bancs il y eut un brouhaha impitoyable.
Gerard, à cause de Niklaus, souffla.
« Une véritable brute, ce Rothemuur. Je trouve que Markvalt a raison.
Hm, c’est marrant… Ton père connaissait bien Rothemuur, ta sœur connaît Markvalt. Tu pourrais choisir aisément de rencontrer l’un ou l’autre. »
Nieut cria, appela tout le monde à se taire, et à nouveau, comme s’il était responsable d’une maternelle, dût faire un long discours pour calmer les esprits et rappeler à tout le monde les règles de conduite et de procédure au sein du Burgerhof.
La tension avait à nouveau monté d’un cran. On en était pas encore à la bagarre, mais le débat sur les manifestations étudiantes plutôt régulières avait la méchante tendance à crisper l’opinion publique.
« La parole est à Wessel van Schledt, vice-président de la commission à la Défense. »
Le cinquième et dernier des directeurs collusionaires se leva, avec, il est vrai, beaucoup moins de vigueur et de vivacité que ses collègues. C’était en fait assez normal, vu son âge vénérable ; À l’âge de quatre-vingt-ans, il était le plus âgé des Dix. Le plus franchement impopulaire aussi ; Chacun des directeurs avait au moins une assise qui lui vouait une certaine sympathie, au moins un camp, une guilde ou une classe sociale qui l’appréciait. Pas Wessel. Ce vieux salopard vieillissant avait construit sa richesse en servant d’usurier à la moitié des pêcheurs du Suiddock. Il avait subit une tentative d’assassinat, et depuis, il avait entouré sa maison de mercenaires et de chiens de garde, et transformé son hôtel particulier en véritable château fortifié. Paranoïaque, de mauvaise santé, il ne quittait quasiment jamais sa résidence. La présidence de sa commission était un faux titre, qu’on ne lui avait accordé que pour avoir son vote et son argent ; Tout le travail de la commission était en réalité l’œuvre d’adjoints qui se répartissaient le travail.
« Honorables députés. Je viens présenter à vous les travaux de la commission à la Défense. »
Sa petite voix était chevrotante et à peine audible. En même temps, contrairement à Karl den Euwe, il ne semblait pas mal à l’aise. Juste pressé de partir de la tribune pour rentrer chez lui.
« L’essentiel du travail de la commission à la Défense a consisté en la rénovation des navires de guerre qui ont été endommagés il y a quatre ans par les forces chaotiques. Des crédits d’impôts ont été votés pour encourager la reconstruction des vaisseaux privés servant à la guerre. L’entretien des forts et des bandes militaires gardant le pays a continué comme avant.
Je vous remercie. »
Et il se rassit devant un Burgerhof silencieux. Son intervention avait été plus que courte : Il n’en avait strictement rien à foutre de devoir défendre un bilan. Nieut regarda au-dessous de lui :
« Heu, c’est… Vous avez ?…
Heu, d’accord… La parole est donc à…
Maerten de Vos, député du 1er canton du Kleinland. »
Maerten, avait qui Niklaus avait partagé un cognac, se leva de son banc. Contrairement à Wessel, lui semblait en pleine force de l’âge. Il posa ses mains sur son mantel, et se mit à tonner avec sa voix de fauve, théâtralement :
« Quelle tragédie, honorables collègues, quelle tragédie… Quelle tragédie que la Défense de notre nation soit si peu importante aux yeux des gens qui nous dirigent ! Quelle tragédie, et quel danger ; Nous avons un prud’homme comme l’honorable directeur Jaan van de Kuypers, qui vous parle des efforts qu’il fait pour prévenir des pénuries et des troubles économiques. C’est aujourd’hui la seule chose qui intéresse le gouvernement – L’argent. L’argent et le commerce.
Mais notre Nation ne s’est pas bâtie uniquement sur l’or. Elle ne s’est pas constituée uniquement au service des puissants, oh non, honorables collègues. Notre République n’est pas qu’une Nation de marchands, même si on l’oublie trop souvent. Notre République s’est constituée par les philosophes, par les idées Tiléennes. Et elle s’est constituée dans le sang. Dans le sang des justes et des courageux. Dans le sang des héros et des simples citoyens qui, derrière la hallebarde et le mousquet, ont réussit à repousser les hordes Sigmarites qui souhaitaient nous enchaîner pour nous forcer à plier le genou devant le premier baron rapace venu.
Et pourtant, aujourd’hui, c’est bien aux mains d’autres rapaces que l’on nous jette. Honorables députés, puisque son excellence Wessel ne souhaite pas faire de bilan, moi, je vais vous en faire un, de bilan !
– Ce n’est pas une tribune, député Maerten. Vous êtes censé poser une question.
– Les Landes Amères sont totalement laissées à l’abandon ! La soldatesque Tiléenne payée chèrement par le labeur du bon Marienbourgeois est aussi oisive que couarde, et cesse depuis bien longtemps de monter la moindre opération contre les peaux-vertes. À l’inverse, là où Ulric n’a trouvé chez nous que des oies, il a réussi à trouver des aigles chez notre voisin, et alors que notre jeunesse perd depuis longtemps la force et la vigueur de ses aînés, des chevaliers errants pleins de vie de Bretonnie franchissent la frontière, migrent avec force et traitent le sol qui a toujours parlé Jutones afin de s’approprier de force ce qui nous revient de droit ! Personne ne leur barre la frontière, et ni marine, ni compagnie ne se tient devant pour leur barrer la route !
Non, nos ennemis qui nous envahissent ne sont pas menacés, ils ne subissent pas la moindre discourtoisie ! Nous les invitons même dans le Palais du Peuple, et les traitons comme des alliés de notre cause ! »
Et ayant dit cela, il pointa du doigt la tribune des spectateurs, en haut du Burgerhof. Tout le monde suivit la trajectoire de son index pour y voir l’ambassadeur Arnaud d’Aigneux, juste à côté d’un autre noble richement vêtu.
« Honorables députés, je vous présente le comte Adalbert de la Marche. Il est étonnant de le voir ici en début de l’hiver ! Il doit sûrement rendre visite à notre illustre République avant de passer la saison à la cour du Roy Louen, à Couronne !
Honorables députés, retenez bien ce visage, car c’est lui qui menace aujourd’hui la sûreté de notre nation. C’est lui qui porte atteinte au Royaume de Marius, et crache sur nos ancêtres ! »
Le-dit Adalbert de la Marche tenta de se lever de son siège. Mais Arnaud d’Aigneux, l’ambassadeur, lui serra la main et le força à rester assis, avant d’apparemment l’engueuler en lui disant quelque chose à voix basse.
« Député de Vos, je vous avais prévenu. Veuillez immédiatement quitter cette chambre !
– Je suis obligé de telle mesure, monsieur l’Orateur ; Je suis obligé de manquer de respect à la tradition, car se tient devant nous un ennemi du peuple ! Un ennemi de la Nation ! Un tyran et despote ! »
Le brouhaha devint général, à présent. Et les inquiétudes semblaient traverser tous les bancs.
« Le comte de la Marche n’a aucun autre projet que celui de nous envahir ! Et pourtant, il a encore droit de cité ! Il se permet de venir ici, de nous-
– Il suffit, huissiers, veuillez immédiatement expulser le député Maerten !
Je répète, ceci est une séance de questions, il n’y aura aucun vote, ni aucun débat autre que sur le travail des commissions !
– C’est un débat sur le travail d’une commission c’est-
– Sortez-le ! »
Quelques Gardes d’Honneur s’étaient approchés des bancs discrétionnaires. Maerten affichait sur ses lèvres un petit sourire satisfait tandis que tout le monde se mettait à parler avec inquiétude à voix haute. Il ne força pas les sergents à le tirer de force ou à le menotter, ce qui aurait été sûrement un esclandre beaucoup trop humiliant. Mais voilà, il avait dit ce qu’il avait à dire, aussi, il descendit des bancs et, escorté par deux gardes en tenue de cérémonie, hallebarde à l’épaule, il quitta le Burgerhof en grandes pompes.
Il venait de voler la vedette à Niklaus ; En comparaison de ce qu’il venait de faire, plus personne ne parlerait de Karl den Euwe.
En comparaison avec ce scandale, le rapport de la commission à la santé publique fut bien plus poli, et moins intéressant. La grande-prêtresse de Shallya parla du manque de moyens, des pauvres qu’elle avait sauvé et des travaux qu’elle recommandait pour améliorer la salubrité des rues, projet qu’elle comptait mettre en œuvre avec Arkat Fooger. Cette commission était certainement la plus utile au Marienbourgeois moyen, et en même temps, celle qui générait le moins de polémiques inutiles et mal placées.
Au moins, le calvaire était enfin terminé. Après le traditionnel levé de séance, tout le monde se leva pour entendre un chœur d’enfants réciter l’hymne de Marienburg. Et enfin, tout le monde était libéré.
Gerard accompagna Niklaus dehors, dans le froid. La neige avait cessé de tomber, mais maintenant, elle tenait bien au sol. Lucas attendait sur le parvis, et il tendit à Niklaus un lourd manteau pour se réchauffer.
« Sacrée séance en tout cas !
Tu as prévu quelque chose pour déjeuner ? Je comptais aller manger un morceau. On peut peut-être inviter quelqu’un ? »
Lucas se pinça les lèvres.
« Signor, n’oubliez pas votre rendez-vous.
– Ah oui, c’est vrai, tu dois être occupé Niklaus… Bon, si c’est urgent je te laisse tranquille ! Mais il faudra qu’on se revoie un moment.
Tiens, pourquoi pas ce soir ! On pourrait aller au Chat Noir ? »