Le Reikland est une province vaste, populeuse et prospère. Sa couleur est le blanc, mais certains régiments, comme les célèbres Joueurs d'Epées de Carroburg, ont leur propre héraldique. C'est l'Empereur Karl Franz Ier, Comte Electeur du Reikland, qui dirige cette province, depuis la plus riche cité de l'Empire, Altdorf.
Rapine et Niels ont un plan, et ils comptent bien l’exécuter. D’abord, ils rampent, et arrivent derrière le comptoir. Saisissant chacun une lame, spadassin de fortune, ils se déplacent dans un silence religieux. Ils sont au bord du comptoir, presque sur la pointe de leur pied. À quelques pas, les deux gardes, assis sur des tabourets, jouent aux cartes. Une partie de belote bien amusante, ils s’esclaffent et se tapent sur l’épaule alors que les blagues fusent.
« Dis, tu crois qu’Philipp fait comment pour se torcher ? »
« Comment ça ? »
« Avec un tel balai dans le cul pas facile d’l’atteindre ! »
Ils éclatent de rire, et par chance, ne prêtent pas attention aux deux évadés juste derrière. D’un seul geste, presque unis, ils bondissent sur eux. Ayant à peine le temps de comprendre ce qui se passe, les gorilles se voient menacés chacun d’une lame sous la gorge et d’une main sur la tête. Ils glapissent et sursautent, mais pas trop, la peur d’une coupure les garde assis, assis et calme. Niels parle, lentement, clairement, un ton d’excitation mal venu dans sa voix s’entend. Quand Rapine le regarde, un regard très malsain l’habite.
« Pas de bruits, pas de gestes rapides, pas de cris. Si vous obéissez, vous sortirez d’ici en vie. »
Elle voit un des deux miliciens qui avale difficilement sa salive, il commence à suer. Pourtant, il fait particulièrement frais ici. Quelques instants plus tard, les gardes sont attachés et enfermés dans une des cellules. Pas besoin de les bâillonner, qui écoutera des cris venant d’un trou à prisonniers ? Pendant ce temps, Niels surveille la porte principale avec sa nouvelle épée courte, subtilisée à un des hommes d’armes. Il en a aussi profité pour subtiliser les bourses des deux, qui s’ajoutent à la sienne déjà bien pendante.
Rapine, elle, avant de faire preuve d’altruisme en libérant les mendiants, décide de récupérer toutes ses affaires. Sa bourse, son autre dague, son sac, etc. Cependant, pourquoi se contenter des siennes ? Elle fouille l’étagère, et trouve une bourse bien remplie, elle compte les pièces d’argent. Douze, treize… quatorze pistoles de plus, une belle somme. Elle trouve aussi des menottes, en acier avec une chaîne, ainsi que la petite clé qui va avec. Enfin, posée sur le comptoir, probablement pour éclairer l’intérieur lors de la nuit, une lanterne, remplie à moitié d’huile. Des accessoires très utiles à un homme de loi, ils le seront tout autant pour une femme de crime.
Les sans-abris délivrés, il ne reste plus grand-chose qui retient les deux ribauds. Le jeune alchimiste en herbe entrouvre la porte, dehors, la journée bat son plein. En effet, midi approche, toute la grand’place est devenue un marché à ciel ouvert. Un brouhaha ambiant saisit l’atmosphère, des dizaines, si ce n’est une centaine de personnes, pullulent autour de l'Obélisque. Des fleurs sont posées autour de celui-ci. Alors que Rapine observe à son tour, le Westerlandais dégaine un bâton de fusain de sa ceinture, et commence à écrire sur la porte. Deux petites phrases, cependant, elle ne sait pas lire. N’ayant guère de temps pour le tourisme ou le dessin, ils ouvrent la porte et sortent, l’air de rien. L’entrée du poste de garde est grande ouverte, pour les yeux de tout le monde.
Alors qu’ils sont au milieu de la place, en direction des docks, Jehenne la ribaude voit quelqu’un pointer du doigt le poste de garde. C’est un marchand au vu de son magnifique chapeau et de sa grosse bedaine.
« Mais enfin, je rêve ou il est écrit… Nan, ils ont pas osé ??!!! "Debout les damnés de la terre, l’immense nuit est proche" ??? C’est un scandale cette ville ! »
Des bourgeois commencent à s’énerver, et alors que les évadés quittent la place, certains commencent même à en venir aux mains. Provoquant le chaos et la discorde, Niels semble avoir fait un gros coup, espérant que ça ne dégénère pas trop. Enfin libre, le soleil et le vent dans la tronche, la racoleuse revient à l’entrepôt, bien contente d’elle. Ils ne vont pas rejoindre le Mareyeur au marché, ils savent qu’habituellement, il préfère vendre aux particuliers avant midi, et au public pendant l’après-midi. Ils toquent à la porte, une ombre se déplace derrière l'œil de bœuf, et après un instant, le Mareyeur ouvre. Un immense sourire se dessine sur ses lèvres alors qu’il fait rentrer ses associés à l’intérieur. Il saisit gentiment par le col le westerlandais, qui doit se baisser de deux têtes pour être à son niveau. Il reçoit des gentilles tapettes sur les joues.
« Raaaah, tu m’as fait peur, tu le sais ça ? On tient à toi ici, tu as pas quitté tes études pour finir en zonzon avec les zozos ! »
Alors que la rouquine raconte leurs exploits, le Mareyeur ouvre une bouteille d’alcool et propose de servir à verre à ceux qui veulent. Il est… presque fier ? Difficile à dire avec lui, mais une chose est sûre, il est de bonne humeur.
« Rapine, aux yeux de la loi, tu dois être une sacrée chienne ! Mais pour nous, tu es une renarde, une vraie, sournoise comme il faut. Tu as mérité tes cinq pour cent. »
Niels lève sa main pour ajouter.
« Dis, Rapine, ça te dirait de bosser avec nous pour le reste de cette affaire ? »
«J’allais y venir, si tu acceptais de devenir une… associée, tu voudrais quoi en échange ? »
Les deux hommes ouvrent grand leurs oreilles, ils sont pendus aux lèvres de Jehenne.
Test de perception (-4 car échec critique) de garde 1 : 16, échec.
La même pour garde 2 : 11, double échec donc
Test d’ATT(+2 car par derrière, +1 car surprise), Rapine : 9, réussite, ça passe
Test d’ATT, la même pour Niels : 3, réussite large
Test opposé contre l’INI des gardes. 12 et 11, échec et échec.
Les deux gardes finissent avec des couteaux sous la gorge, ils sont maîtrisés.
Test de CHA(+4 car ils sont maitrisés, +2 car menace de mort) de Rapine : 8, large réussite, réussite même sans les bonus. Ils se taisent et se laissent attacher.
Niels garde la porte d’entrée. Rapine à la voie libre.
Automatiquement, Rapine récupère son argent et ses armes.
Loot garanti, l’argent des gardes. Pas le temps de les défroquer, mais Niels pique l’épée courte d’un des deux.
Tu trouves 3D10 pièces d’argent, soit 14 pistoles d’argent. Tu trouves aussi des menottes et une lanterne.
Les gardes avaient sur eux 5 pistoles et 40 sous, Niels te les as taxé pour se rembourser ses ingrédients.
Test d’INI(+0) de Rapine : 6, réussite, vous parvenez à rester discret malgré tout.
Alors que vous partez, Niels sort un bâton de fusain, et écrit sur la porte : Debout les damnés de la terre, l’immense nuit est proche.
Tu gagnes aussi 1 point de dévotion envers Ranald.
La lame appuyée sous la gorge du garde, elle se sent un peu plus vivante. La peau sous l’acier est tiède, poisseuse d’une sueur qui sent la bière éventée. Ça lui remonte au nez, mélange de cuir mal entretenu, de crasse et de peur fraîche. Elle garde la pression juste ce qu’il faut, assez pour lui rappeler qu’il a une gorge, pas assez pour salir sa chemise. Elle n'en a pas beaucoup.
Sous ses doigts, ça déglutit. Un petit soubresaut dans la pomme d’Adam, un bruit humide avalé de travers. Elle se surprend à penser qu’un faux mouvement, un hoquet trop fort, et elle lui ouvre la carotide sans même le vouloir. L’idée la crispe plus que ça ne la réjouit. Elle n’aime pas quand ça déborde trop, ni les gens, ni le sang.
À côté, elle entend Niels qui parle. La voix encore trop jeune, mais qui se force à descendre d’un ton, à se faire grave. "Si vous obéissez, vous sortirez d’ici en vie." Il a l’air de croire à ce qu’il dit. Elle, en revanche, se demande si le lieutenant accueillera leur fuite avec autant de mansuétude. Elle tourne un peu la tête, juste assez pour le voir du coin de l’œil ; il a cette flamme malsaine dans le regard. Une lumière qu’elle connaît mal, à mi-chemin entre l’excitation et autre chose, plus profond. Ça la met vaguement mal à l’aise. Et en même temps, elle doit bien reconnaître que ça marche : les deux brutes ont la gueule de gamins pris à voler des fruits à l'étalage. Elle ne sait plus très bien à quel moment ça bascule. Ça se passe vite. L’acier s’éloigne des gorges, les corps se redressent, les poignets se font ceinturer. Elle sent sous ses mains la masse lourde d’un avant-bras, les muscles qui hésitent entre se contracter et se laisser faire. Elle y répond avec une brutalité sèche, presque professionnelle.
Quand la porte de cellule se referme sur eux, avec ce bruit de métal bien plein, il y a quelque chose en elle qui se détend d’un cran. Ils sont toujours là, toujours dangereux, mais derrière des barreaux. À leur place. Le silence qui retombe dans la salle de garde a une texture étrange. Il y flotte encore l’odeur de la bière renversée, du jeu interrompu trop vite, un peu de peur. Niels s’éloigne vers la porte avec sa nouvelle épée courte ; elle l’entend qui s’y poste, qui surveille. Ça la rassure plus qu’elle ne veut bien l’admettre ; elle restera sur ses gardes tant qu'elle sera dans ce cloaque. La ribaude se tourne vers ce qui compte vraiment : le comptoir, l’étagère derrière. Ses doigts connaissent déjà la forme de ce qu’ils cherchent. Sa bourse, sa dague, le poids de ses affaires.
La bourse revient dans sa main comme si elle n’en était jamais sortie. Elle l'ouvre juste assez pour voir clignoter le métal, pour compter mentalement ce qu’elle a, ce qu’elle avait, ce qu’on lui doit. Sa dague retrouve sa place au flanc. C'est seulement à ce moment là qu’elle se sent vraiment revenue dans son propre corps. Et puisqu’elle est là, autant ne pas se contenter du service minimum. Ses yeux glissent sur d’autres bourses, d’autres sacs. Elle en ouvre une, et le cliquetis lui dit tout de suite que ce n’est pas la pauvre paye d’un mendiant. Les pièces d’argent roulent sous son pouce. Elle compte en silence. Douze. Treize. Quatorze. Chaque nombre pèse plus lourd que le précédent. Une petite pointe de culpabilité tente de se lever : quelqu’un a bossé pour ça. Mais elle meurt vite. Elle aussi, elle a bossé, et pour beaucoup moins.
Les menottes, elle les trouve presque par hasard. Du bon acier, bien solide, avec une chaîne qui chante faiblement quand elle la soulève. Elle les range avec soin. On ne sait jamais. La lanterne, elle la prend parce que c’est idiot de laisser de l’huile à moitié pleine là, comme ça, à la merci du premier abruti. La lumière, ça sert à voir venir. Et parfois à tout faire flamber. Elle se surprend à imaginer un instant la salle entière embrasée, les poteaux qui craquent, le comptoir qui noircit, la pancarte du poste de garde qui se tord sous la chaleur. L’idée lui arrache un petit sourire, avant qu’elle ne la repousse en enfouissant ses nouvelles possessions dans son sac. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, on se contente de voler.
Quand elle revient vers le couloir, trousseau de clefs désormais accroché à sa propre ceinture, les mendiants la regardent comme si elle tenait le soleil dans la main. Ça la met mal à l’aise. Elle n’a jamais su quoi faire des regards qui espèrent. Elle ouvre pourtant, une serrure après l’autre, le métal qui geint, les gonds qui cèdent. Eux n’ont pas de plan. Ils n’ont que la brèche qu’on vient de leur offrir. Ça lui serre la poitrine, mais là encore, elle repousse. Si elle commence à porter tout le monde sur son dos, elle ne va pas aller loin. Quand Niels entrouvre la porte, l’air froid lui claque au visage. Ça sent le marché, les épices bon marché, la sueur, le poisson des docks. Ça sent la vie. Un instant, elle se sent presque ivre.
Elle n’a pas le temps de tout regarder. Juste des taches : le caillou, la foule compacte, les couleurs criardes des bourgeois, les paniers qui s’entrechoquent. Un tableau trop plein, trop bruyant, dans lequel ils vont devoir se dissoudre. Elle se tasse un peu, ramène sur elle sa vieille façon de marcher : genoux souples, pas ni trop rapides ni trop lents, visage fermé. Une fille de la ville parmi d’autres. Ce qu’elle ne comprend pas tout de suite, c’est pourquoi Niels s’attarde sur la porte. Elle le voit sortir un bâton sombre, tracer des signes sur le bois. Les lettres n’ont jamais été son territoire. Pour elle, ce sont des petites dents noires qui mordent les planches. Elle sait juste que quand les lettres apparaissent, les ennuis suivent souvent.
Ils n’ont pas le temps de vérifier. La porte reste grande ouverte derrière eux, comme une bouche qui appelle les emmerdes. Ils se mettent en marche, direction l’air salé des docks. Elle compte ses pas, sa respiration, la distance qui la sépare du poste. À chaque mètre, l’idée d’être rattrapée recule un peu.
C’est une voix étranglée qui les ramène au poste sans qu’ils se retournent. Un marchand outré, engoncé dans son chapeau. "Mais enfin, je rêve ou il est écrit… Nan, ils ont pas osé ??!!! "Debout les damnés de la terre, l’immense nuit est proche" ??? C’est un scandale cette ville !" Elle ne comprend pas tout du tas de mots, mais elle reconnaît le ton. Ce ne sont pas les petits graffiti paillards de chiottes de taverne, ça. Ça sonne comme ces phrases toutes faites que les agitateurs braillent debout sur des tonneaux, des morceaux de prières retournées contre les puissants, des promesses de casser quelque chose. Elle ne sait pas lire, mais elle sait flairer quand quelques lignes de charbon suffisent à mettre les riches en nage.
Autour d’eux, l’air change. Les voix montent, se coupent, s’écharpent. Les bourgeois se chauffent les uns les autres, les mains se mettent à pousser plutôt qu’à compter les sous. Un début de chaos qui enfle derrière eux comme une vague prête à se retourner contre n’importe qui. Elle ne tourne pas la tête. Elle n’a pas besoin de voir pour deviner la porte grande ouverte avec ses grands mots noirs comme une menace, ni la gueule horrifiée des bedaines bien nourries. Et pendant que la place se déchire sur des mots qu’elle ne sait pas lire, personne ne regarde plus deux petites ombres qui s’éloignent vers les docks, lestées de bourses qui tintent et d’une geôle en moins sur le dos.
Du coin de l’œil, elle regarde juste le profil de Niels. Il a ce petit sourire satisfait qui la fait osciller entre rire avec lui et s’en méfier comme de la peste. "T’es pas juste un blanc bec avec des fioles et des couilles, toi… T’aimes bien foutre le feu aux cervelles." Pense-t-elle, sans le dire. Mais elle est dehors. Elle a sa dague, sa bourse, ses mains libres. Pour une fois, elle se permet de savourer un peu. Juste un peu. Avant que la suite ne lui tombe dessus.
Et la suite ne tarde pas à venir.
Ils n’ont pas besoin de parler pour se mettre d’accord sur la direction. Le chemin vers l’entrepôt, elle le connaît déjà : une habitude. Elle sent encore sur sa peau la fraîcheur de la geôle, et au-dessus, la morsure du soleil qui lui chauffe la nuque. Le vent du port lui colle des relents de sel, de poisson et de fumée froide dans les narines. Ça lui va. Ça sent les docks, pas les cachots. Elle garde le silence sur le trajet, laisse Niels marcher un pas devant ou un pas derrière selon les tournants. Ses doigts jouent avec le bord de sa bourse, vérifient malgré elle qu’elle est bien là, lourde, réelle.
Devant l’entrepôt, la façade n’a pas changé. Une porte anonyme, une odeur de bois mouillé, le murmure lointain de l’eau contre les quais. Elle lève la main, frappe. Trois coups secs, comme on lui a appris.
La porte s'ouvre sur le Mareyeur, sourire en travers des lèvres, yeux plissés qui détaillent, d’abord le grand Westerlandais, puis la petite rousse. Il attrape Niels par le col, le tire à l’intérieur avec cette familiarité teintée d'une certaine tendresse qu'elle ne lui connait pas. Elle se faufile dans son sillage, referme la porte derrière eux avec un soin qui frôle la superstition. Le contraste la frappe toujours : dehors, la cohue du port, dedans, le ventre discret de l’entrepôt. L’odeur change encore : tonneaux, poisson, corde, alcool. Il fait plus frais, mais c’est une fraîcheur de pierre et de bois, pas celle des murs qui suintent la pisse.
Le Mareyeur file vers une bouteille, sort des verres, s’agite comme un gros chat content revenu d’une bagarre qu’il n’a pas eu à mener lui-même. Elle le regarde faire, à moitié amusée, à moitié sur ses gardes. Chez ces gens là, la bonne humeur est parfois un autre costume. On lui tend un verre. Elle hésite un instant, puis le prend. L’alcool lui brûle la gorge, racle les restes de peur à l’intérieur. Ça fait du bien. Elle fait état de sa mission ; la place, le caillou, l'abruti au regard de rapace, les geôles, l'évasion. Elle découpe les faits avec sa langue comme avec un couteau, en gardant sous le coude ce qui ne regarde qu’elle.
Le Mareyeur écoute, un coude sur la table, l’autre main occupée à remplir les verres dès qu’ils se vident. Il ricane aux bons endroits, grogne quand il est censé s’indigner, laisse échapper un sifflement approbateur quand elle glisse, presque en passant, qu’ils ont laissé derrière eux et deux gardes bien rangés dans une cellule. Quand elle mentionne la phrase sur la porte, c’est Niels qui prend le relais. La rouquine observe. Le Westerlandais parle de sa voix trop claire, mais ce qu’il dit, ça n’a rien d’innocent. Elle le regarde, plus attentive qu’elle ne le parait, jaugeant la façon dont il choisit ses mots. Le Mareyeur, lui, a un sourire qui s’élargit lentement, comme une nappe d’huile.
"Rapine, aux yeux de la loi, tu dois être une sacrée chienne ! Mais pour nous, tu es une renarde, une vraie, sournoise comme il faut. Tu as mérité tes cinq pour cent." Le mot "chienne" glisse sur elle comme sur les pavés mouillés. Elle l’a entendu dans bien d’autres bouches, avec beaucoup moins de douceur autour. "Renarde", en revanche, lui arrache un petit tiraillement au coin des lèvres. Elle ne sait pas si c’est un sourire ou une grimace. Cinq pour cent, par contre, elle sait très bien ce que ça représente.
Le beau blanc-bec lève la main, comme un gamin qui demande la permission. "Dis, Rapine, ça te dirait de bosser avec nous pour le reste de cette affaire ?" Il y a dans sa voix quelque chose de léger, presque enjoué, qui ne colle pas tout à fait avec l’image de lui qu’elle garde, lame au poing et yeux en feu devant la porte de la prison. Le Mareyeur enchaîne, naturellement. "J’allais y venir, si tu acceptais de devenir une… associée, tu voudrais quoi en échange ?" Les deux se taisent. Deux paires d’yeux braquées sur elle, deux attentes différentes qui se croisent au-dessus de la table.
Elle revoit le poste de garde, le trousseau de clefs, la phrase de charbon sur la porte, la place qui s’embrase sur des mots qu’elle ne sait pas lire. Et surtout, elle revoit ce petit sourire satisfait sur le visage de Niels. Elle repose son verre, prend le temps de le faire rouler entre ses doigts. Quand elle relève la tête, ses émeraudes brillent. Et ce n'est pas l’alcool.
- Ce que je veux ?
Commence-t-elle, la voix un peu rauque. Elle laisse traîner un instant, juste assez pour les forcer à rester accrochés.
- Je veux savoir pour quoi vous magouillez. Réellement.
Elle pointe le verre vers le Mareyeur, comme si elle portait un toast.
- La contrebande, ça me va. Faire passer des caisses sous le nez des douaniers, tirer quelques pièces aux bourgeois, ça, je sais faire. Faire danser un peu la peur dans les yeux de ceux qui le méritent, ça peut même me faire rire.
Son regard glisse vers Niels.
- Mais les bains de sang, les explosions et les grands mots qui sèment la panique sur les places… ça, je m’en méfie. Je ne veux pas me retrouver embarquée dans quelque chose que je ne comprends pas.
Elle hausse les épaules, un geste sec, plus las que bravache.
- J’ai déjà été la propriété de quelqu’un. J’ai pas l’intention de devenir le petit pion d’une cause que je n’ai pas choisie. Si je deviens votre associée, je veux savoir jusqu’où vous comptez aller, et contre qui.
Elle marque un temps, puis ajoute :
- Et une fois que ça sera clair… on parlera du pourcentage. Parce qu’une renarde, ça se paie mieux qu’une chienne.
Rapine Méfiez‑vous, Braves Gens, des envolées lyriques : certaines sentent la fumée et le soufre.