Tous les sens aux aguets, tapis dans la pénombre, j’entendis Fabrice enjamber à son tour le rebord de bois pour pénétrer dans le navire. Je ne me retournais pas et ne lui jetais pas un regard, mon attention était entièrement tournée vers l’espace sombre qui se dessinait devant moi.
Se portant à ma hauteur, le pirate dit dans un murmure
“Hé beh cette fois, nous y sommes, les choses sérieuses commencent”. En effet, maintenant que nous nous étions jeté de nous-mêmes dans la gueule du loup, il n’était plus temps de faire demi-tour.
“J’espère que vos informations sont bonnes” lui répondis-je simplement. Puis je commençais à avancer pour m’enfoncer lentement dans les entrailles du géant des mers. Je me déplaçais prudemment, Fabrice sur mes talons en faisant attention à chacun de mes gestes. Très vite, l’odeur caractéristique de la cale d’un navire agressa mes sens. L’odeur rance de la sueur, des hommes et des rats qui avaient croupi là pendant plusieurs mois en mer sans pouvoir se laver et nettoyer leur lieu de vie était écœurante. Depuis l’intérieur du bateau, les sons provenant de l’extérieur me parvenaient étouffés et un silence oppressant nous entourait. J’avais l’impression d’entendre mon cœur battre et à chacun de mes pas, je craignais de heurter un objet ou pire, quelqu’un. Seuls les craquements habituels d’un tel bâtiment provoqués par le léger roulis des vagues venaient rompre cette atmosphère électrique.
Nous progressions néanmoins rapidement et approchions du niveau inférieur lorsque je me figeais ! Là, à quelques enjambées de moi, se tenait un homme. Je m'arrêtais net et tendant la main derrière moi, je la posais sur la poitrine de Fabrice pour l’arrêter. Je me tournais vers lui et, portant un doigt à mes lèvres, je lui fis signe de ne pas faire de bruit avant de lui indiquer d’un geste de la tête, l’homme qui nous tournait le dos. Ce dernier, torse nu, ne semblait pas avoir remarqué notre présence. Nous tournant le dos, il buvait une bouteille de ce que les Qharis appellent “Rum”, une eau-de-vie très prisée, surtout chez les pirates. Le gaillard, sûrement rendu moins vigilant par le savant mélange de l’alcool, de l’ennui et de la chaleur de cette nuit sans vent, paraissait attendre désespérément que le temps s’écoule et que son tour de garde ne prenne fin.
Faisant signe à Fabrice de ne pas bouger, je sortis de la pénombre et m’avançais sans un bruit en direction de l’homme qui se tenait toujours dos à moi. Alors que je n’étais plus qu’à un bon mètre de lui, je portais la main à la garde d’un de mes sabres dans mon dos puis, dans un même mouvement, je me jetais sur l’homme tout en dégainant mon arme. Le garde ne sembla réagir que lorsque mon bras entoura sa gorge, mais c’était déjà trop tard. Alors que je le tenais fermement par le cou, je le tirais en arrière pour coller son corps au mien et ainsi l'empêcher de se relever. Je sentis la chaleur de son dos contre mon ventre tandis que de ses deux mains, il s'agrippait à mon bras pour tenter de desserrer ma prise sur lui. Avant qu’il n’ait la moindre chance d’y parvenir, je passais le fil de ma lame le long de sa gorge. Cette dernière s’ouvrit et un large flot de sang chaud en sortit, coulant sur mon bras puis sur le torse du garde qui, dans un gargouillis sembla essayer de dire quelque chose. Je me penchai vers son oreille et lui murmura
“chuuuut, c’est fini” et je pus lire dans son regard un éclair d’incompréhension et de panique juste avant que celui-ci ne se voile et que la vie quitte son corps.
Une fois l’homme mort, je croisais le regard de Fabrice qui s’était avancé à ma suite, il me fit un hochement de tête approbateur avant de reprendre sa marche en avant vers le pont inférieur tandis que pour ma part, j’essuyais la lame de mon sabre sur le pantalon du marin et que je le trainais rapidement dans un coin discret pour qu’il n’attire pas l’attention si quelqu’un venait à passer à proximité.
Je rejoignis ensuite Fabrice qui s'apprêtait à descendre par une trappe au niveau du pont inférieur. Il sauta et, quelques instants plus tard, j’entendis un nouveau bruit de gargouillis dont la nature laissait peu de doute sur ce qui venait de se produire à l’étage du dessous. Enfin, après quelques secondes qui me parurent très longues, la main de Fabrice réapparut de la trappe pour me faire signe de le suivre. Je descendis donc, enjambais un nouveau cadavre de garde ayant payé son manque d’attention et arrivais à la hauteur de Fabrice qui se tenait devant une large cassette en bois. D’un coup de botte, Fabrice fît sauter le verrou avant de soulever le couvercle. Il émit un petit sifflement entre ses dents à la vue du contenu du coffre. Nous avions devant nous de l’or, et pas n’importe quel or, de l’or Lustrien.
Mais alors que mon compagnon semblait se réjouir et refermait déjà le coffre en disant “Nous avons ce que nous sommes venu chercher, filons et vite” je sentis pour ma part une étrange sensation me parcourir l’échine, comme un malaise qui emplissait l’air et m’empêcher de me satisfaire de ce que nous venions de trouver. Au grand désarroi de Fabrice, je commençais à parcourir la pièce en fouillant parmi les différents paquetages et tonneaux qui se trouvaient là et finalement, je finis par sortir de derrière deux grandes malles un sac de toile. Un coup d’épée plus tard, je restais pétrifié par le contenu du sac. En moi, un cocktail d’émotions allant de la surprise, à la colère en passant par l'abattement se faisait jour. Là, dans ce sac de toile, au fond de la cale d’un navire amarré à Sartosa, se tenait une momie, et plus précisément, la momie d’une des mères immortelles. Les descendantes illustres de celles qui côtoyèrent les Dieux. Les plus révérées d'entre les Amazones, que l’on l'avait arraché à un temple de mon peuple. Mais ce n’était pas tout, là derrière le sac, je vis également des lances, des arcs et des parures appartenant à mon peuple, entassés pêle-mêle. Des trophées, arrachés aux miennes. Et enfin, pour compléter ce terrible tableau, il y avait des fers. Les fers qui avaient transporté d'autres de mes sœurs de ce côté-ci de l'océan.
Alors que je restais planté sur place, tétanisée devant ma découverte, je sursautais lorsque Fabrice posa la main sur mon épaule et me secoua légèrement en disant
“Que faites-vous ? Nous devons partir avant que quelqu’un n’arrive”. Retrouvant l’usage de la parole en même temps que de mes mouvements, je me retournais vers lui :
-
“Aidez-moi ! Il faut que nous sortions ce sac du navire !”
-
“Vous êtes folle ? Nous ne pouvons pas emmener le sac et le coffre, or, je refuse de l’abandonner pour un vulgaire tas de bandelettes”
Portant la main à son col j’approchais mon visage du sien et dis en sifflant :
-
“Ce tas de bandelettes comme vous dites, à plus de valeur pour moi que tout l’or du monde, j’ai besoin de votre aide pour le sortir de ce navire.”
-
“Même si je le voulais, je ne pourrai pas vous aider, nous allons être trop chargés et nous devons faire vite !”
-
“Je vous laisse ma part de l’or ! Emmener le coffre et revenez m’aider à déplacer ce sac et je vous abandonne ma part du butin, cela vous convient-il ?”
À ces mots, je vis le regard du pirate briller d’un intérêt non feint.
“C’est d’accord” dit-il “J’emmène le coffre, pendant ce temps, trouvait un moyen de consolider ce sac. Je reviens le plus vite possible pour vous aider à transporter votre précieux colis.”
Puis, chargeant le coffre sur son épaule, il s’éloigna d’un pas rapide mais discret vers la trappe, avant de s’y hisser et de disparaître. J’entendis le bruit étouffé de ses pas s'éloigner lentement avant de s’éteindre. Tournant le regard vers l’homme que Fabrice avait tué, je lui dis
“Hé bien, il semblerait que nous soyons seuls toi et moi maintenant” puis, sans perdre plus de temps, je me mis à l'œuvre.
Je procédais avec calme et méthode, même si au fond de moi, une colère froide bouillonnait et menaçait de me submerger à tout moment. Dans un premier temps, je trouvais une grosse corde solide avec laquelle, je rassemblais les extrémités du trou que j’avais fait dans le sac avant de faire un solide nœud à ce niveau. Ensuite, je fouillais dans les paquetages et finis par trouver un autre sac en toile grossière que je vidais le plus silencieusement possible de son contenu, des biscuits pas encore moisis qui avaient dû être chargés lors de la plus récente escale du navire. Une fois le sac vide, je pris le premier sac pour l’insérer à l’intérieur du second, de manière à le rendre plus épais et surtout à ne pas risquer de voir le nœud lâcher et le sac s’ouvrir pendant que nous le sortions du bateau.
Je récupérais ensuite une lance appartenant à mon peuple, et, en faisant attention à ne pas abîmer le contenu de mon chargement, je la fis traverser mon sac de part en part, afin que nous puissions le porter avec Fabrice en plaçant chacun une extrémité de la lance sur une de nos épaules. De cette manière, nous pourrions nous déplacer rapidement, et avoir toujours une main libre en cas de mauvaise rencontre.
Pendant que je réfléchissais à toutes ces éventualités et que je m’activais en tous sens, je ne pouvais m’empêcher de penser au fond de moi que rien ne me garantissait que le pirate allait revenir. S’il y avait bien une chose que j’avais apprise lors de ces derniers mois passés avec des forbans, c’est qu’ils n’avaient pas le moindre honneur, encore moins lorsqu’il s’agissait d’or. Mais de toute façon, je n’avais plus d’autres choix maintenant que de m’en remettre à lui et d’espérer qu’il ne m’abandonnerait pas.
Une fois que j’eus fini de préparer le sac, le temps devint plus long et le doute s’insinua avec plus d’insistance dans mon esprit. Qu’est-ce que pouvait bien fabriquer le pirate ? Avait-il fait une mauvaise rencontre ? M’avait-il abandonné à mon sort ? J’avais beau avoir tous mes sens aux aguets, je ne l’attendais pas revenir.
C’est alors qu’une idée me traversa l’esprit. Quitte à être bloqué au fond d’un navire à attendre le retour de mon compagnon, autant mettre ce temps à profit pour préparer ma vengeance. Ces chiens de Qharis pensaient pouvoir piller en toute impunité les trésors de nos temples ? Et bien ils allaient comprendre qu’on ne s’en prend pas à mon peuple sans en payer les conséquences.
Je me redressais et me dirigeais vers la poupe du bateau, je savais que c’était ici qu’en général, les marins stockaient les réserves de poudre pour leurs armes à feu et leurs canons. Après avoir cherché pendant un court moment, je finis par trouver une porte semblant correspondre à ce que je cherchais. Cette dernière était fermée à clef, mais après quelques bons coups d’épaule, je finis par réussir à la forcer et pénétrer dans la petite pièce. J’avais vu juste, devant moi se tenait plusieurs petits tonnelets de poudre explosive, aussi puissante que dangereuse ainsi que plusieurs rouleaux de mèches à feux enroulés et accrochés sur un mur. Je pris un des rouleaux dans mes bras, puis, rebroussant chemin, je me dirigeais vers l’endroit ou j’avais abandonné mon précieux chargement en déroulant au passage ma mèche le long de ma route jusqu’à la trappe par laquelle Fabrice avait disparu quelques instants plus tôt.
Au-dessus de moi, je commençais à entendre de l'agitation, quelle qu'ait été la nature de la diversion orchestrée par Pablo et Sigmund, celle-ci semblait être terminée et notre temps était compté. Jurant pour moi-même, je retournais vers la réserve de poudre, ouvrit l’un des tonnelets, pris une grosse poignée de poudre dans une main et coincé le petit tonneau dans la porte au dessus de ma mèche pour l'empêcher de se fermer, puis je refis une nouvelle fois le chemin en sens inverse. Arrivé à la trappe, je fis un petit tas compact avec la poudre et posais le début de la mèche dessus.
Prenant le sac contenant la momie dans mes bras, je me plaçais juste en dessous de la trappe, puis, avec un regard vers un ciel que je ne pouvais voir, je dis tout bas :
“Aller Fabrice, ne me faites pas faux bond, je compte sur vous..” et tandis que le bruit et l’agitation semblaient enfler progressivement, je me recroquevillais sur moi-même, tenant la momie dans mes bras, attendant impuissante de savoir quel sort le destin allait choisir pour moi..