La prêtresse eut un petit sourire, et un pouffement de rire lorsque Isolde se dénigra elle-même. Maintenant debout, la chevaleresse était certes plus grande, et plus imposante que le bout de femme mûre maigrelette dans ses haillons, mais elle ne paraissait nullement l’intimider ou imposer le moindre respect envers elle. Elle continua de la gronder ; Et pourtant, elle grondait à présent avec un ton plus rigolard, plus doux, bien plus sympathique.
« Cesse donc de t’insulter toi-même. « Péché d’orgueil »… Francine aussi est orgueilleuse, elle l’a toujours été. Tu n’as pas de reproches à devoir te faire à toi-même. Bien que, en effet, crier sur elle n’était peut-être pas la meilleur des idées. »
La femme souleva un pan de son mantel en laine, et d’une poche légèrement trouée, elle tendit à Isolde les pièces d’argent que la chevaleresse lui avait offert.
« Refuser l’argent d’autrui c’est de l’orgueil. Mais l’orgueil n’est pas forcément une mauvaise chose. L’amour-propre, pouvoir regarder son reflet dans l’eau tous les matins, ça ne se monnaye pas facilement. Enfin ! Tu me dis que tu ne vaux pas plus que beaucoup d’autres ; Qu’est-ce que j’en sais ? Qu’est-ce que j’ai à savoir ?
Es-tu une meurtrière ? Une voleuse ? Une criminelle ? As-tu violé des femmes, agressé autrui pour le dérober ? Il y a quantité de gens assez horribles sur ces terres. Si tu souhaites faire le bien, fais-le, et honore les Dieux pour qu’ils t’aident et te soutiennent. Si tu souhaites faire le mal, eh bien, je vais te le dire : fais-le. La nature trouve toujours un moyen pour te punir de tes mauvaises actions, voilà tout. Mais ne vis pas tous les jours de ta vie avec la tête courbée. »
Elle haussa les épaules.
« Ce que je dis est très bête, mais c’est là toute la leçon que j’ai à te donner, malheureusement. Tu dois comprendre, je suis une bien mauvaise prêtresse. Si tu veux avoir de beaux sermons inspirants, va à la Maisontaal où mes éminents et érudits coreligionnaires pourront mieux t’aider. Moi, mes jours, je les passes plutôt à aider les moutons à mettre à bas, à surveiller les vents et le climat, et, lorsque Rhya est très clémente, j’ai la chance d’aller aider une femme à mettre un petit au monde. »
Son visage se fit néanmoins plus grave lorsqu’il fallut à nouveau parler des enfants. Elle opina du chef, ses sourcils bien arqués au milieu de son front, et sa voix légèrement plus grave.
« Chlodéric pense que les Fées ont volé Bruno. J’ignore ce qui le pousse tant dans cette théorie, mais il est évident qu’il a tort. Bruno n’a jamais manifesté le moindre signe de magie, il n’a jamais eu de comportement… Anormal, trébucha-t-elle sur ce mot en particulier, comme si dans sa bouche « anormal » désignait quelque chose de bien particulier.
Je n’ai pas grand-chose à te dire, Isolde. Bruno était un enfant perturbé, maltraité par le bailli et par les habitants de Brossac. Peut-être s’est-il enfuit, cela lui arrivait souvent. Peut-être la nature l’a-t-elle emporté. Peut-être quelqu’un. Mais si d’autres enfants dans d’autres villages se sont volatilisés dans des conditions similaires…
Si tu le retrouves, les gens de Brossac te seront à jamais reconnaissants. Mais bien des choses peuvent arriver. Peut-être qu’il est heureux là où il est, et n’a aucune volonté de revenir chez sa mère. Peut-être est-il décédé dans la nature, et alors son corps devrait être confié au soin des frères de Morr. C’est certainement cruel à entendre, mais ne fonde pas trop d’espoirs de réussir dans cette mission.
N’y va pas à corps perdu pour exorciser tes propres démons. »
Le reste de la journée fut bien peu événementielle. Retournant au relais de poste, Tristan put être oisif à souhait ; Toute l’après-midi, les bergers de Brossac repartirent faire paître leurs bêtes non loin du village, et ce ne furent que les enfants et les viocs qui demeuraient dans le bâtiment pour partager quelques godets de vin, pour les adultes, ou du lait de chèvre, pour les plus jeunes. Plutôt que de parler de choses fâcheuses, comme Bruno ou le souvenir de la guerre, Jacques, Jacquot et Jacquie, fidèles au poste, préférèrent discuter de choses bien plus inconséquentes mais autrement plus sympathiques, comme de la pluie et du mauvais temps, de la santé des bestiaux, ou de la prochaine foire au village qu’ils avaient prévus d’organiser à Brossac. Ils se chargèrent néanmoins tellement, qu’à peine le soleil était en train de se coucher, ils étaient déjà tous très ivres et incapables de continuer le rythme ; Et malheureusement, les gens de Brossac, qui rentraient du travail en sueur et exténués, n’offrirent pas une meilleure compagnie de beuverie. Le chevalier put donc aller se coucher avec les poules, dans une chambre de l’auberge qu’on lui offrit bien gracieusement : De toute manière, Brossac ne semblait pas habituée à accueillir des voyageurs, et ses prix n’auraient pas été bien élevés.
Le lendemain, aux aurores, Tristan paya un bien sobre petit-déjeuner constitué d’un grumeau d’orge et de sarrasin, et prévu quelques céréales broyées et des fèves qu’elle n’aurait qu’à simplement faire cuire dans un peau d’eau afin d’avoir quelque chose qui tiendrait au ventre. On nourrit son chien avec des os de mouton, restes d’un pot-au-feu de la veille, et enfin, maître et toutou furent prêts à partir.
Avant de quitter Brossac, Tristan repassa juste à la tour de garde. Le bailli, bien matinal, l’attendait déjà derrière son bureau.
« Ha ! Parée à partir ? »
Il se leva en attrapant une feuille de brouillon sur laquelle il avait gribouillé des pattes de mouche.
« Comme promis : Un plan pour atteindre la cabane du Dogue. Gardez votre épée près de vous tout de même, on ne sait jamais. Et tâchez de rester en vie, je veux pas avoir à rapporter à sire Chlodéric qu’on a encore une prime de recherche de personne disparue à rajouter ! »
Il avait dit cette dernière phrase avec un grand sourire et sur le ton de la blague ; Après, chacun libre de juger si cette plaisanterie était appropriée ou non.
« Je pars demain avec quelques volontaires pour Suris, le tout dernier village, à la frontière impériale. Si vous avez besoin de me faire un rapport, c’est plutôt là-bas que vous pourrez me rejoindre.
Allez avec les Dieux, sire. »
C’était la première fois depuis qu’ils s’étaient vus que le bailli s’adressa enfin au chevalier avec le titre ordinairement d’usage. Il tendit sa main pour serrer celle de Tristan, s’il l’acceptait, et enfin le chevalier put partir en errance.
La route cassait les jambes, encore plus qu’hier. Suivant tranquillement le sentier balisé et sécurisé qui devait relier les trois villages montagnards, Tristan suivit sans se presser le croquis que lui avait offert le bailli. Les choses furent bien plus compliquées lorsque vint, un peu avant midi, le moment de bifurquer et de dévier sur des coteaux et des chemins qui n’étaient pas indiqués autrement que par des points environnementaux : Telle chute d’eau, tel gros chêne, telle toute petite rivière qu’il fallait suivre jusqu’à telle roche… Peu habituée à cet environnement, avec les soucis d’orientation et la fatigue, Tristan sembla se perdre plus d’une fois au milieu des montagnes grises.
Au moins, elle avait la chance d’effectuer ce périple en plein été : Le soleil tapait fort, mais c’était mieux que de devoir pratiquer cette sortie dans le froid, à l’ère de la neige qui habitait encore les sommets. Un moment, Tristan fut même récompensé par la vue magnifique de la forteresse Naine de Karak Skrati. De là où elle se tenait, le bastion n’était qu’un minuscule rectangle très éloigné, qui lui prendrait sans doute quelques jours entiers à marcher pour l’atteindre ; Mais enfin, le Karak apparaissait très clairement, sa pierre maçonnée tranchant avec la sédimentation naturelle des montagnes grises.
Lorsqu’elle eut faim, elle put s’arrêter un instant pour se préparer un petit feu sur lequel elle réchauffa de quoi se faire une maigre collation à manger. Mais enfin, elle repartait, toujours tout droit, malgré la fatigue qui commençait à l’assaillir et les courbatures qui la gangrenait.
Elle commença à atteindre une côte montante alors que le soleil se couchait. Et si jusqu’ici elle marchait sans se faire trop de soucis, quelque chose l’alerta soudainement : Sur le sol se trouvaient deux corps de gobelins, raides morts, transpercés de flèches : 2 dans le poitrail pour l’un, une dans l’œil pour l’autre. Les deux peaux-vertes étaient maigrement équipées, juste de vieilles peaux faciles à perforer et des couteaux rouillés en guise d’armes. Mais c’étaient des combattants. Tirant la lame de son fourreau, la chevaleresse put grimper la côte en faisant plus attention à ce qui l’entourait, jusqu’à ce qu’elle atteigne la cabane du Dogue.
Une maigre chaumière solitaire, tout au fond. Un grand terrain de près et d’herbe fraîche. Et malheureusement, des assaillants qui l’encerclaient. Se cachant derrière le petit muret qui marquait l’entrée de la propriété, Tristan put rapidement reconnaître l’opposition.
Il y avait, dans un coin à gauche, quatre gobelins armés de lances qui couraient dans tous les sens ; Ils essayaient d’attraper des moutons qui fuyaient à leur approche. Dans le coin à droite, deux autres gobelins, eux armés d’arcs, étaient légèrement plus intelligents : Ils tentaient de tuer les bestioles fuyantes avec leurs arcs, mais malheureusement, leur manque de précision faisait qu’ils rataient tous leurs tirs, ce qui les encourageait à tous deux se couvrir mutuellement d’insultes. Enfin, juste devant la maison, deux gobelins avec des lames escortaient un gros orque qui tambourinait à la porte. L’orque semblait le mieux équipé de la bande. Il donnait des gros coups de poings puis de pieds à la chaumière, tout en se mettant à se plaindre en criant :
« Hé ! Le zom ! Sors d’la ! J’veu juste t’parler !
AVEC MES POINGS ! J’vé t’maraver la gueule !
Nan, allé, j’rigol’… Steuplé, sors, j’vé pô t’faire d’mal… Piti piti zom !
J’VÉ M’FÔCHER SI TU SORS PÔ ! »