
Raël cligna des yeux, rompant l'enchantement du moment. Il se trouvait sur le pont du Fortune de Manaan, l'imposant navire marchand impérial qui voguait vers le Nord, vers l'Empire, et le destin qu'il s'était choisi. Clignant des paupières pour chasser les larmes que les embruns faisaient naître aux coins de ses yeux, le Scythien se remémora les évènements récents, le regard rivé à la ligne lointaine de l'horizon. Deux semaines plus tôt, après avoir éliminé Nago et son complice le capitaine du port, il avait accepté l'offre du Sheik de demeurer encore un peu dans les quartiers inutilisés de la caserne, afin d'y prendre un peu de repos et de soigner son bras. Raël avait d'abord voulu refuser, mais le navire suivant faisant la navette à destination de Marienburg ne devait pas arriver de sitôt, aussi avait-il finalement patienté, comme il le lui était recommandé. Ce fut l'occasion pour lui de reprendre des forces suite à son combat dans la demeure du nécromant ; un mage aux modestes talents, de passage au port, avait même été convoqué et sommé d'améliorer l'état de sa blessure au bras par les procédés dont il devait certainement avoir le secret, demande que le magicien s'était appliqué à satisfaire durant toute la semaine qui précédait l'arrivée du bateau : ainsi, quotidiennement, venait-il bavarder avec Raël, avant de l'escorter dans une promenade dont le but était de lui faire prendre l'air. Le Serviteur avait découvert en cet inconnu une personne sympathique et désintéressée, et était même venu à apprécier ses visites. Sensiblement du même âge que lui, pour autant qu'on puisse en juger, il disait s'appeler Dardalion mais ne semblait pas très enclin à parler de sa profession. Plutôt grand et élancé dans son apparence globale, les yeux bleus, ses cheveux bruns entretenus mi-longs, il était aussi désigné comme un étranger par la teinte particulière de sa peau : celle-ci, en effet, quoique hâlée par le soleil de la région, demeurait néanmoins suffisamment pâle pour dénoncer son appartenance à l'un des pays de ce Nord vers lequel souhaitait voguer Raël. Toujours est-il que la semaine passa rapidement, Aziz semblant également apprécier la fréquentation du mage, qui avait ressoudé les os de son maître en une semaine à peine.
Vint le temps de l'embarquement, et Raël avait été agréablement surpris de retrouver à bord le mystérieux guérisseur : celui-ci, depuis le début du voyage, une semaine plus tôt, lui avait toutefois paru moins avenant, plus réservé, et moins loquace que précédemment. On le voyait de moins en moins souvent sur le pont, alors même que lors des premiers jours de navigation, il avait souvent été vu perdu dans ses pensées, accoudé au bastingage, tourné vers l'horizon. Pareil changement de comportement avait assurément de quoi mettre la puce à l'oreille, et Raël avait donc passé ces quatre derniers jours l'esprit empli de sujets de réflexion divers et variés : la douleur sourde, lancinante, qu'il éprouvait encore dans son bras, preuve qu'il n'était pas encore complètement rétabli ; l'étrange attitude de Dardalion ; l'Océan, étendue infinie et captivante qui suscitait son intérêt par son étrangeté ; l'activité sur le navire et la manière de se comporter de l'équipage ; sa quête, enfin, et ces mauvais rêves qui ne hantaient plus ses nuits depuis une dizaine de jours...

Le soleil était haut, le vent favorable gonflait la voilure. Un bruit de pas à ses côtés le fit émerger du flot tumultueux de ses pensées : Aziz s'accoudait au bastingage, cheveux au vent, le dévisageant avec sollicitude :
"Quelque chose te tracasse, Seigneur ?"




