
C'est par l'une de ces nuits relativement calmes qu'Amon Von Höllenfeuer, citoyen impérial et assassin de son état, avait été convoqué par Hans Henker, le maître de la Loge des Ramiers de Marienburg. Plus qu'un supérieur, Hans Henker était un mentor pour le jeune homme. C'est lui qui l'avait accueilli ici après l'intensif et éprouvant entraînement d'Amon à Altdorf, au sein de la Loge Primordiale, que l'on appelait aussi le Pigeonnier. Hans l'avait prit sous son aile et l'avait formé à sa manière, lui prodiguant de précieux conseils, se montrant sévère mais juste. Il avait fait d'Amon le tueur talentueux qu'il était désormais, et cette convocation nocturne ne pouvait signifier qu'une chose pour le jeune homme : il allait quitter Marienburg sous peu.
Sans attendre, il avait quitté sa chambre dans une taverne non loin et s'était rendu aux entrepôts, traversant prestement les rues sombres dans la nuit froide. Il s'était glissé dans le local empestant le poisson et avait monté les vieux escaliers en courant pour se rendre dans le bureau de Hans, pour finalement devoir l'attendre. Cela faisait presque une heure qu'Amon était assit en face de ce petit bureau qu'il connaissait si bien. C'était ici qu'il avait reçu son premier contrat et les nombreux autres qui suivirent. C'est ici qu'il fut officiellement nommé Ramier à part entière, une fois sa période d'essai terminée. C'est ici qu'il récupéra sa paye, qu'il passa de longues nuits avec Hans à planifier la traque de la prochaine cible, à trier les courriers. C'est dans cette pièce poussiéreuse et mal éclairée, face à ce chat antipathique et grincheux, qu'il s'était senti exister. Il lui semblait que les malheurs de son enfance n'étaient que de lointains souvenirs, ceux d'une autre vie, et choisissait, dans sa mémoire, de se concentrer sur son entrée chez les Ramiers à Altdorf, puis à ses années de service à Marienburg. Cette attente lui laissa le loisir de se rappeler un à un les contrats qu'il avait honoré. Ils avaient été nombreux car en effet, les intrigues étaient légions dans cette cité où l'or coulait à flot, attisant l'ambition et la convoitise. Les conflits silencieux entre les guildes marchandes, le Directorat, le Stadsraad et les syndicats de travailleurs ne tardaient jamais à désigner une cible à éliminer discrètement contre une somme juteuse. Amon avait empoisonné des bourgeois, tranché la gorge à des aristocrates, étouffé des agitateurs dans leur sommeil. La confrérie des Ramiers était principalement sollicitée par les classes aisées, que leurs commanditaires soient marchands ou nobles. Ces assassins s'étaient spécialisés dans le meurtre des riches, et cette activité s'était révélé des plus lucratives. En effet, et contre toute attente, ce n'était pas toujours le petit peuple qui voulait la mort des puissants, mais bien les autres puissants eux mêmes.
La porte de la pièce grinça, et Amon se retourna pour vois Hans Henker entrer et refermer derrière lui. Il se contenta d'incliner la tête à l'adresse de son ancien poulain et vint s'installer sur sa chaise à haut dossier, derrière son bureau encombré de paperasse, de dossiers, de livres de comptes et du gros chat. L'homme, dans la quarantaine, était grand et mince. Sa tenue était élégante et soignée, de la dentelle terminait ses manches boutonnées en cuir rouge. Son visage était impeccablement bien rasé, lui donnant un air assez jeune, et un cache-œil noir lui couvrait l'orbite gauche. Il se tenait droit et posait un regard implacable sur Amon, ses traits secs encore durcis par l'aura de sévérité qu'il dégageait. Mais le jeune homme le connaissait depuis suffisamment longtemps pour savoir que cet homme froid pouvait se révéler un compagnon précieux et un ami de confiance. Hans fouilla rapidement dans ses parchemin et en souleva un, le dépliant sur son bureau face à Amon en écartant le matou acariâtre de la main tandis que le félin poussait un feulement énervé.
- "Un message arrivé cette nuit, te concernant." dit Hans en regardant Amon de son oeil unique. "Le Grand Maître semble avoir entendu tes éloges, et te demande au Pigeonnier." Si éloges d'Amon il avait eu, ce dernier savait qu'elles ne pouvaient provenir que de Hans, qui était le maître de la Loge marienburgeoise.. Cependant, ce dernier était certainement trop humble pour le faire remarquer. Il continua. "La situation semble délicate à Altdorf. La concurrence s'est endurcie et nos frères ont besoin d'hommes de talent. Tu partiras demain à la première heure. Cependant, j'ai un dernier contrat pour toi, alors autant faire d'une pierre deux coups." Il ouvrit un petit tiroir derrière son bureau et en sortit une nouvelle page qu'il posa sur la première. "Ta cible se nomme Youri Vachenko. C'est un marchand d'Erengrad, spécialisé dans le commerce de fourrure. Il semble avoir contrarié la Maison Van de Kuypers. Il doit donc disparaître. Vachenko embarque demain à bord de l'Empereur Magnus pour se rendre à Altdorf." Il marqua une pause et étala un nouveau parchemin sur les deux autres, ainsi qu'une vingtaine de pièces d'or. "Une cabine t'y est réservée, au nom de Sigfried Walter. Tu te feras passer pour un simple marchand de se rendant à Altdorf pour y faire affaire également. Votre trajet sur le Reik durera entre six et sept jours. Vachenko doit mourir avant d'arriver à la capitale. L'Empereur Magnus est arrivé à quais dans la nuit et mouille dans le port du Guilderveld. Cet or est pour toi et devra couvrir les dépenses que tu feras pendant le voyage. Des habits de bourgeois t'attendent dans la cave de l'entrepôt. Tu toucheras ta récompense une fois arrivé à Altdorf. Et ceci est un cadeau de ma part." Sa manière lapidaire de parler n'avait pas changée depuis des années. Il se pencha à nouveau et saisi une dague sous sa chaise, la posant au milieu des parchemins et des pièces d'or. Il regarda Amon, impassible. "Des questions ?"



