Ombeline était née le soir d’un de ces mois où les jours s’écoulaient tout doucement, le soleil peinant à disparaitre à l’horizon, comme si, mué par une volonté propre, il voulait prodiguer ses ultimes rayons afin de réchauffer une dernière fois le cœur des hommes avant la nuit. Elle naquit sans difficulté, et alors qu’Albrecht, son père, était parti annoncer la bonne nouvelle, la sage-femme examina l’enfant. Elle dut voir sur la petite main un signe connu d’elle seule, car, se précipitant au côté de la nouvelle mère, les yeux étincelants, elle alla lui annoncer que sa fille était bénie des Dieux. Sans aucun doute la douce enfant aurait-elle une vie dépassant un siècle. Alexa la regarda, interloquée, et décida de garder pour elle la soi-disant destinée de sa fille. Ainsi, Ombeline grandit peu à peu, faisant le bonheur de ses parents. Au bout d’un an et demi, elle apprit à marcher, phénomène inévitable pour une enfant normalement constituée, mais qui pourtant déclencha les cris d’allégresse de ses géniteurs. Certainement que ces derniers souhaitaient perpétuer la joie procurée par le fait de chérir leur descendance, le ventre de la mère ne tarda pas à s’arrondir de nouveau. Evénement qui réjouit au plus haut point son mari, qui, lâché dans une soudaine gaité, se mit à expliquer à une Ombeline insouciante l’arrivée d’un nouveau bambin qu’elle pourra qualifier de sœur ou de frère. Les mois passèrent, amenant avec eux une routine monotone, le père d’Ombeline allant œuvrer à la cour de Nuln en tant qu’ambassadeur, travail qui le conduisait bien souvent à s’éloigner de sa famille le temps d’un voyage, tandis que sa femme s’occupait de sa fille et de certains dossiers de la ville en l’absence de son mari. L’on fit les préparatifs, une nouvelle chambre fut bâtie pour Ombeline, plus loin de celle de ses parents, afin que le futur nouveau-né récupérât l’ancienne de sa sœur. Des vêtements furent également achetés, flopée de nouveaux tissus, de nouvelles couleurs s’ajoutant dans les placards. Alors que les jours déclinaient au fur et à mesure que passa l’année, il fut évident que la date de l’accouchement approchait, et bientôt, le jour fatidique arriva. L’on installa la mère d’Ombeline sur un lit, et l’on fit quérir la même sage-femme, une vieille dame, qui s’était occupée de l’arrivée au monde de sa première fille. Si la vieille femme commença quiètement son travail, il devint évident que quelque chose ne se déroulait pas comme prévu. L’accouchement prit du retard, les gestes de la sage-femme devenant frénétiques en même temps qu’augmentait l’intensité des cris de douleur, et que l’affolement transparaissait dans l’expression et dans les yeux du père. Quand soudain, un flot de sang jaillit d’entre les jambes d’Alexa, alors que la vieille femme aidait une jambe minuscule à sortir. Une lueur de panique apparue dans le regard de cette dernière, qui s’évertua alors à libérer le petit corps de celui de sa génitrice, sans plus ne prendre aucune précaution ; elle seule semblait avoir compris ce qu’il se passait réellement. Alors que les ultimes cris de douleur de la mère raisonnaient encore dans la pièce, le nouveau-né fut libéré de sa prison charnelle. Mort. Étouffé par le propre sang qui avait servi à le maintenir en vie et à le nourrir lorsqu’il était encore bien au chaud dans le ventre de sa mère. Celle-ci perdit beaucoup de sang ce jour-là, mais contrairement à ce qui devait être son fils, elle survécut, tandis que le père fut abattu par cette nouvelle. Le petit corps fut confié aux prêtres de Morr, qui célébrèrent une messe en sa mémoire, et l’enterrèrent sous le parvis de leur temple. Ombeline, malgré son très jeune âge à cette époque des plus austères pour sa famille, n’en garda que de sombres et tristes réminiscences ; sa mémoire était emplie des sombres silhouettes vêtues de noir de ses parents, qui conservaient un lugubre et pesant silence au sein de leur maisonnée. Bien qu’il s’agissait là d’une façon de porter leur deuil avant de tourner la page, la petite Ombeline, encore trop jeune pour comprendre de quoi il en retournait, vit ses nuits se remplir de cauchemar qui ne cessèrent de la tourmenter des années durant. D’aucun affirmèrent que, suite à cet accident tragique, la famille Andell perdit une partie de leur joie de vivre, cette gaité de cœur et d’esprit capable de transformer de mornes et maussades individus en personnes accortes et agréables à côtoyer. Les parents d’Ombeline décidèrent alors de protéger leur fille du mieux qu’ils le pourraient. Emergeant de leur sombre et fuligineuse amertume, ils concentrèrent tout leur amour sur leur unique enfant, lui procurant les plus beaux habits, les bijoux les plus onéreux, les plus gracieuses poupées. Il était certain que la fillette était un peu trop gâtée, et, à toujours s’entendre dire qu’il est le plus beau, le plus intelligent, par des parents qui ont des yeux que pour lui, l’enfant risque un jour de se confronter à une cruelle épreuve : la frontière existante entre la parole de ses parents, et la réalité. Et pourtant, le comportement égoïste, l’attitude colérique teintée de jalousie, mêlée de mépris envers les autres que pouvaient avoir ces enfants ne sembla pas entacher la joie et la simplicité de vivre de cette petite fille. Ayant toujours un comportement irréprochable, ajouté à une grande générosité, sa mère voulut la dévouer au culte de Sigmar afin qu’elle eût le devoir d’aider ceux que la nature avait moins gâtée qu’elle. Une voie qu’Albrecht était tout simplement incapable d’imaginer. L’idée que sa fille chérie allât s’enfermer dans un couvant, où des hystériques et des fanatiques restaient cloitrés à idolâtrer un Dieu, et où certains zélés allaient même jusqu’à pousser leur dévotion et leur bondieuserie jusqu’à la flagellation le mettait dans une colère noir. Pourtant, sa femme, opiniâtre tout autant qu’obstinée, caractères dont hériterait finalement Ombeline, ne décollait pas de cette décision, amenant le couple à se disputer de plus en plus. Un jour alors que le soleil brillait de ses rayons éclatants, réchauffant le monde d’une température supérieure à la moyenne, Ombeline s’aventura dans le jardin, où sa mère vaquait à quelques arts d’agréments. Au pied d’un mur se dressait une échelle en bois de chêne, afin d’accéder au toit, la toiture étant à refaire. Le destin d’Ombeline se joua en ce lieu, lieu qui pourtant lui était si familier et qui ne présentait aucun danger apparent. Seulement, le chemin de la fillette se trouvait à proximité de ladite échelle, et, alors qu’elle passait à côté, un charpentier situé sur le toit dérapa sur les tuiles humides. Manquant de tomber et d’aller s’écraser quelques mètres plus bas, l’homme se rattrapa in-extremis au bord de la toiture. Voulant sauver sa vie, il appuya du pied sur l’échelle afin de remonter ; sous la poussée, cette dernière bascula de l’autre côté, sous le regard horrifié de la mère qui avait totalement délaissé ses occupations, et contemplait, impuissante, la scène qui se déroulait sous ses yeux. L’outil allait assurément tomber sur la petite Ombeline qui, tout innocemment, tenait la conversation à l’une de ses poupées favorites. Alexa, pas si éloignée de sa fille que cela, était sur le point de se précipiter sur elle pour la pousser en dehors de la trajectoire mortelle, lorsqu’une pensée étrange fit brutalement irruption dans son esprit. Elle repensa à ce début de crépuscule durant lequel était née sa fille, à cette sage-femme lui disant qu’une longue vie attendait Ombeline. Le visage on ne pouvait plus sérieux, ses yeux braqués dans les siens, ce fut comme si les Dieux avaient révélé à la vieille femme les noirs desseins qu’ils prédestinaient à la fillette. Si cela était vrai, alors, inutile de s’inquiéter outre mesure, l’échelle viendrait s’écraser juste devant ou derrière le passage d’Ombeline, n’était-il pas ? Ce ne serait que pure frivolité que de s’en inquiéter, que de risquer à la fois sa vie tout autant que celle de l’enfant, à s’interposer entre l’outil et elle, ou à pousser la fillette en avant, prenant le risque de la placer juste sur le chemin de l’échelle. Si cette réflexion ne dura qu’une seconde tout au plus, alors que la jeune femme était totalement immobilise, hypnotisée, une ombre, plus rapide encore, surgit de derrière Alexa, et l’envoya au sol. La silhouette continua sa route, droit devant elle, et alla se jeter sur Ombeline, la propulsant en avant, et à la lourde échelle de s’écraser précisément à l’endroit où s’était trouvée la douce enfant. Albrecht. Alexa constata la scène, l’air désorienté, comme si le choc causé par ce qui aurait pu se passer venait d’estomper la tranquillité qui l’avait habitée. Réagissant avec une seconde de retard, elle se précipita au pied de sa fille, allongée dans l’herbe. «** Ca va ma chérie ? Tu vas bien ?** » demanda-t-elle d’un ton alarmé, au bord des larmes, alors qu’elle caressait le visage de sa fille comme pour la protéger, protection qui arrivait bien un peu tard. Si Ombeline pleurait, après avoir été brutalement projetée sans qu’elle n’en sût la raison, elle n’avait assurément rien de cassé. C’est alors qu’Alexa fut transpercée par le regard de son mari. «** A quoi pensais-tu ? Pourquoi es-tu restée plantée là à rien faire ?! Tu n’avais qu’à tendre le bras et la tirer vers toi ! - Je... Je pensais à... **» Alexa ne savait pas quoi répondre. Elle ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas agi, ni les pensées qui l’avaient assaillie. Il lui semblait se réveiller après un long cauchemar dont elle avait oublié toute remembrance, si ce n’était un pesant sentiment d’affliction et d’horreur. «**Oserais-tu me dire que tu pensais à la mort de notre fille ? La mort de notre second enfant ne t’aurait-elle pas suffi ? ** » poursuivit Albrecht sur un ton impitoyable, la foudroyant du regard. Cette question acheva Alexa, dont les sanglots redoublèrent, toutes émotions libérées. La peur, l’incompréhension, la culpabilité, et le lourd regard de son mari qui faisait pression sur elle. Pire, elle ne pouvait expliquer ce qui s’était passé. Encore aurait-elle pu lui avouer ce que la sage-femme lui avait prédit au moment de la naissance d’Ombeline, mais elle se focalisait sur son inaction, cherchant à comprendre pourquoi elle n’avait esquissé un seul geste. Certes, il était possible qu’Ombeline soit destinée à avoir une vie bien plus longue que la plupart des individus sur cette terre, mais il fallait bien avouer que sans l’intervention de son mari, cette vie se serait immédiatement achevée. Etait-ce là, son destin, ce qui avait été écrit ? Eut-il était écrit qu’elle demeurerait immobile, et que si sa fille adorée était destinée à vivre plus d’un siècle, ce n’eut été que par l’action de son mari ? Il s’agissait bien là d’un enchevêtrement de questions auxquelles elle n’avait guère envie d’y répondre, endiguée qu’elle était dans son chagrin et dans ce malentendu. A partir de cet événement qui aurait pu tourner au tragique, ce fut son père qui s’occupa de gérer l’enseignement de sa fille. Pas question qu’elle ne fût envoyée chez les Sœurs de Sigmar ; il fit donc tout son possible pour lui trouver les meilleurs précepteurs possible. Cela lui fit dépenser bien de l’argent, mais Albrecht voulait que sa petite Ombeline pût disposer de la même éducation que celle qu’il avait lui-même reçue, le propulsant dans les hautes sphères du pouvoir. Ainsi, les meilleurs tuteurs furent dépêchés, et Ombeline suivit une excellente éducation, tout en se révélant être une élève des plus brillantes. Au fur et à mesure que les années passèrent, elle engrangea rapidement un bon nombre de connaissances, alors qu’elle passait à l’état de jeune femme. Ses traits se modifièrent, gagnant encore en charme, la morphologie de son corps se développa, donnant naissance à de gracieuses courbes. Elle était déjà si belle et délicate, cependant il était indéniable qu’elle n’était encore qu’un petit bourgeon qui n’attendait que le printemps pour voir sa beauté éclore en une rose blanche parfaite. On pouvait dire que ses parents étaient à n’en point douter beaux eux aussi, mais Ombeline semblait ne prendre que le meilleur de sa mère et de son père pour former la quintessence de la vénusté. De par le poste de son père, elle apprit rapidement comment fonctionnait la société, les différentes catégories de personnes y vivant, tout autant que la façon dont s’organisait la hiérarchie. Nombreux étaient les jours où des connaissances de son père venaient dîner chez eux, que ce fût pour parler politique, gérer un problème ou juste se retrouver entre amis. Elle fut présentée aux plus éminents politiciens de Nuln, et, son charme fleurissant, de nombreux fils de noble, y compris même leurs pères eux même, la détaillaient du regard, cherchant à la faire sourire, ou à la faire rêver de leurs aventures soi-disant plus épiques les unes que les autres. Et effectivement, ces derniers parvenaient à faire naître un sourire au coin de ses lèvres ; les hâbleries et les affabulations de ces rodomonts, au même titre que leurs tambourinages, étaient des plus exquis à entendre, et ce fut là une grande complicité qui s’installa entre son père et elle lorsqu’ils se gaussèrent, le soir venu, de tous ces prétendants qui s’étaient engantés d’elle. Elle eut même le privilège de dïner aux côtés de la comtesse électrice Emmanuel Von Liebewitz. Durant toute son enfance, Ombeline fut bercée par l’idéologie de l’Empire lors de ces repas. Mais ce repas avec la comtesse de Nuln changea la manière de voir les choses de la jeune femme. Le grand débat du soir concernait leur patrie et les lois la régissant. L’on disait que l’Empire était bon pour le peuple, qu’il fallait à tout prix le protéger contre les hordes de peaux vertes, ou contre les envahisseurs du Chaos prêt à faire subir au bonnes gens leurs immanités, sous prétexte que le système sociétaire dans lequel vivait le peuple de Karl Franz était un système idéal, où chacun avait sa chance de réussir, à condition qu’il s’en donnât les moyens. Les universités acceptant n’importe qui pouvant y mettre le prix, il était dit que personne ne se devait de vivre dans la pauvreté et dans le mésaise, et, quand aux plus démunis, ceux-là pouvaient solliciter l’aide des différents cultes autorisés. Autour de la table de la famille Andell, l’on reconnaissait qu’il n’y avait que les Hauts Elfes et les Nains qui pouvaient prétendre à une société fondée sur ces mêmes valeurs. Hormis la Bretonnie, disposant globalement des mêmes préceptes, toutes les autres civilisations voyaient leurs bases sociales s’appuyer sur la force, la magie ou la lignée. Des rumeurs racontant que pour élire un chef, les soldats du Chaos organisaient de grands combats à mort, plus sanglants les uns que les autres, dont le gagnant serait bien évidemment le nouveau chef. Ou chez les gobelins, des sortilèges qui terrassaient de douleurs les autres chamanes afin d’éliminer la concurrence. Chez les drutchiis, le poison régnait en maitre pour éliminer les éventuels futurs maitres des Arches Noirs. Certes, au sein de l’Empire se déroulaient pareils rituels, mais de manière plus civilisée, et pour que le peuple eût les meilleurs dirigeants possible. Le débat dériva alors sur les agissements des envahisseurs envers leurs victimes. Des croquis, des textes illustraient certains événement, telle la ville de Praag une fois que les hordes du Chaos l’eussent envahis. Les habitants survivants fondus dans les habitations, les rues rouges de leur sang. Cà et là gisaient des cadavres grimaçants, funestes témoins de leur ultime douleur les séparant de la douceur de la mort. On parlait de châteaux démantelés, les hommes mutilés, égorgés, les femmes violés et assassinés, ou réciproquement, les enfants projetés contre les murs, leurs petits crânes explosant contre la pierre. Des histoires d’hommes empalés sur des pieux, ou dévorés par des Orques, des rescapés d’un village emmenés par les Elfes Noirs sur leurs terrifiants navires, prêts à être sacrifiés par les Furies pendant une orgie, encombraient alors l’esprit d’Ombeline, assise à table, l’enveloppant dans un effroi qu’elle n’avait encore jamais ressentie. Et pourtant, chacune de ces histoires la renforçait dans l’idée qu’effectivement, si l’Empire commettait quelques incartades, qui d’autre mieux que lui pouvait-il tenir à distance toutes ces abjections et ces incivilités ? L’Empire était ce qui pouvait arriver de mieux à sa famille et aux gens qui le peuplaient ; il fallait le protéger, le faire perdurer. Endiguée dans cette conception qu’elle avait de son pays, elle se jura de tout faire pour qu’il ne faiblît pas afin de défendre les pauvres hères qui l’habitaient, leur évitant de vivre ces effroyables histoires. Elle sût alors la voie qu’elle allait prendre. Suivre les traces de son père, poursuivre son œuvre afin de rallier le maximum de personnes sous une unique bannière, celle de l’Empire. Mais ce ne serait pas par la voie de la force, du moins pour les conflits opposant des hommes à des hommes, qui pouvait conduire aux mêmes atrocités qu’elle avait ouïe dire. Non, ce serait par la parole, par le discours, s’appuyant sur des idées logiques et incontestables. Elle savait qu’une seule parole pouvait aussi bien faire des ravages qu’arrêter une guerre. Et dans ce but, son phrasé serait son arme. Elle s’était levée, et avait exprimé tout haut sa pensée. Ses paroles coulaient comme de l’eau, puissantes, limpides, subjuguant les esprits, s’imprégnant dans les chairs. Le silence s’était alors fait, hormis la douce voix d’Ombeline qui transperçait l’âme, chaque personne assise autour de la table buvait ses paroles. L’air déterminé, ses cheveux noirs faisant ressortir ses pommettes roses, ainsi que ses grands yeux smaragdins, ne la rendaient que plus belle, magnétisant tous les regards. Sa tirade était agrémentée de quelques changements d’expression, d’une gestuelle naturelle de son corps, mais pourtant, dans son plus simple appareil, si gracieuse, que l’on eût dit la réincarnation de Neferata. Un long silence, presque religieux, suivit la fin de ses paroles. Alors qu’elle se tournait vers son père, Ombeline vit qu’il irradiait de fierté. Voir sa propre chair s’épanouir, mûrir et emprunter une telle probité, un tel altruisme en devenait bouleversant pour le jeune père, et son regard trahissait son ressenti. En retour, une vague d’amour et d’admiration atteignit la jeune fille en plein cœur, alors qu’Albrecht courrait la prendre dans ses bras, lui disant ô combien il était fier de sa fille, tandis qu’Alexa séchait une larme qui perlait le coin de son œil. Ce fut Emmanuel Von Liebewitz qui rompit le silence : «** Eh bien mon cher Albrecht, voilà une ravissante jeune femme digne de vous accompagner dans votre tâche. Je ne saurai vous suggérer de l’envoyer à l’université d’Altdorf afin d’y parfaire son éducation, et une fois ses diplômes décrochés, confiez-la moi. Je pense que nous pourrions faire quelque chose de cette petite perle. ** » Ce fut donc à Altdorf qu’elle poursuivrait ses études, dans cette académie si renommée que de nombreux jeunes gens venaient des quatre coins de l’Empire pour y développer leur sens de la réflexion, leur esprit scientifique et leurs capacités intellectuelles. Le père d’Ombeline l’avait prévenue ; Ombeline ne devait aucunement porter préjudice à la famille, d’autant plus que la comtesse avait des projets pour elle. Il ne fallait pas gaspiller ses chances, et, de surcroît, le prix à payer était aussi conséquent. Premièrement, il fallait s’occuper de se procurer un bateau la transportant sur le Talabec jusqu’à Altdorf. Par la suite, de trouver un logement le temps de quelques années. Et en dernier lieux, il fallait s’acquitter de la somme sollicitée pour l’inscription, ce qui était de loin le tarif le plus élevé. Le jour du départ arriva bien plus vite que prévu. Ombeline l’attendait avec angoisse, de même que sa mère ; c’est qu’elle n’avait jamais quitté le refuge familiale plus de quelques jours. Se retrouver seule dans une ville qu’elle ne connaissait pas, et plus grande encore que celle où elle avait passé son enfance la terrifiait. Pourtant, si Ombeline souhaitait assister son père, avoir accès à la crème de la société, elle se devait de faire l’effort de continuer. Trop tard pour reculer. Lorsque la veille du départ arriva. Alexa prodigua ses derniers conseils, serra sa fille dans ses bras. Albrecht fit de même, lui assurant que tout se passerait bien. Le repas du soir fut assez silencieux, Ombeline réfléchissant à ce qui l’attendait. Puis elle alla se coucher, mais plongée dans ses réflexions et son inquiétude du lendemain, elle ne put trouver le sommeil que quelques heures avant l’aube. Le jour se levant, ce fut sa mère qui vint la réveiller. Pétrie de sommeil après cette courte nuit, Ombeline eu du mal à retrouver ses idées. Après un frugal repas, elle se mit en route, non sans avoir adressé un dernier adieu à ses parents. Ombeline traversa les rues encore endormies de Nuln, avant d’arriver aux quais. Là, un voilier l’attendait, ses longues et hautes voiles se découpant sur le soleil levant. Le voyage fut paisible, entrecoupé de petites haltes dans différents hameau de l’Empire, une occasion, se disait la jeune fille, de mieux découvrir les peuplades pour lesquelles elle allait consacrer sa vie. Les deux rives du Talabec étaient encadrées par la forêt, les arbres majestueux projetant leurs ombres sur le fleuve, alors que le sifflement des oiseaux retentissaient tout autour du navire. La jeune femme avait coutume de s’appuyer sur le bastingage, de regarder en direction du rivage, où en retrait à l’ombre des arbres se distinguaient quelques animaux, regardant d’un air curieux le voilier qui naviguait paresseusement. Le clapotis de l’eau, la fraicheur du vent rafraichissait la future étudiante, qui commençait toutefois à trouver le voyage bien long. Enfin, Altdorf fut en vue. Un gigantesque château était bâti à l’endroit où le fleuve se séparait en trois, surplombant les navires de son immensité. Ses hautes tours se dressaient vers le ciel, tendant à toucher les nuages, si bien que leurs ombres se reflétaient sur le fleuve sur plusieurs centaines de mètres. Le port de la capitale était fortifié par de longues murailles qui s’avançaient sur l’eau pour créer une enceinte défensive où les navires pouvaient rester amarrés en toute sécurité. Derrière s’étalait la ville, à l’ombre de la place forte, dans une multitude de maisons regroupées en divers quartiers dont on pouvait sans peine repérer les différentes classes sociales auxquelles elles appartenaient. Le collège de magie se situait au cœur de la capitale, au beau milieu d’un déluge de maisons, mais toutefois repérable par ses immenses tours qui rivalisaient avec celles du château. Ombeline accosta donc en ce lieu. Ses affaires furent déchargées par un personnel que ses parents avaient pris soin de payer, et furent conduites dans sa nouvelle résidence, qui se trouva être une auberge d’excellente qualité. L’appellation « auberge » semblait bien disgracieuse au vue de ce que le bâtiment proposait. Des chambres spacieuses qui s’apparentaient à des maisons bourgeoises de par leur confort et la richesse de la décoration, en plus petit cependant. Ombeline fut impressionnée par la prestance et la richesse des lieux, et se demanda combien avaient dépensé ses parents pour lui permettre de vivre dans un tel lieu pendant le temps que lui prendraient ses études. Elle apprit par la suite, éplapourdie, que la comtesse électrice de Nuln avait fourni une partie de la somme, prétextant que la tranquillité des lieux était propice au travail, mais assurant par ce don la redevabilité de la famille Andell. Le patron, en revanche, ne fut guère étonné par l’âge d’Ombeline, à croire que les jeunes personnes s’installant dans des auberges pour étudier à Altdorf étaient monnaie courante. Il fut toutefois tout de suite charmé par la beauté de la jeune femme, et lui promit la meilleure suite possible pour lui servir le couvert ou lui préparer son bain. Le chemin jusqu’à l’académie se révéla être assez court, permettant à Ombeline de ne point se lever trop tôt. Elle devait passer à travers les quartiers les plus aisés de la ville, et, en cela, en fut fortement rassurée ; cela lui évitait de marcher dans les longues et étroites allées sinueuses des quartiers malfamés, où les habitations situées de chaque côté prenaient de la hauteur et manquaient de se toucher au-dessus des gouttières, les plongeant dans une obscurité oppressante où proliféraient la crasse, les gaupes, et les lanterniers. Son chemin la menait au contraire sur de larges rues bordées de maisons bourgeoises, où leurs jardins offraient une quintessence de couleurs et de parfums, tandis que les oiseaux emplissaient l’air de leurs gazouillis et de leurs chants harmonieux. Le tout respirait la quiétude et la joliesse, dans un monde éloigné de toute indisposition, et cela, au-travers de cette atmosphère champêtre, la jeune femme était conditionnée au travail. Durant les premiers jours, Ombeline ne se sentait pas vraiment à l’aise, ayant du mal à trouver le bon rythme à travers toutes les matières auxquelles elle était confrontée. Elle comprit pourquoi l’université était tant renommée, offrant des connaissances aussi rares que peu utiles, telles que la démonologie, les sciences de l’occulte, la tératologie, l’étude des runes, ou encore l’astrologie. D’autres cours lui semblaient en revanche bien plus utiles, et plus adaptés à ce qu’elle voulait faire, tels que les mathématiques, le théâtre, l’Histoire du vieux monde, sa géographie, l’étude des différentes civilisations, et l’art de la rhétorique. Il était impossible de tout connaitre, le but étant donc de se focaliser sur les matières qui lui plaisaient et lui seraient utiles, et de tourner le dos à celles qui l’inspiraient le moins. Avec ce choix, il fallut à Ombeline de réussir à supporter l’attitude méprisante de ses tuteurs dans les matières qu’elle avait délaissées, où ses piètres performances en disaient long à ses professeurs. Et il lui fallait aussi faire face à la charge harassante de travail quotidien dans ces matières importantes. Etablir une chronologie des événements important qu’eussent subis les haut elfes au cours des derniers millénaires, en trouvant les dates au cours de la lecture de dizaines de traités concernant ce peuple, ou bien cartographier les mers et océans du Vieux Monde, rédiger en une douzaines de pages la hiérarchie orque, leur mode de vie, leurs comportements et leurs philosophies, ce qui l’obligeait à travailler jusque tard dans la nuit, la faisant s’amatiner abrutie de sommeil. Ce fut une torture à la fois psychologie et physique. Elle se sentait souvent sur le point de craquer, mais, dès lors qu’elle sentait son esprit labile, elle pensait à ce qu’elle s’était jurée, à ses parents, et même à Emmanuel Von Liebewitz, qui comptaient sur elle pour décrocher ce diplôme. Toutes ces convictions la remettaient dans le droit chemin, l’empêchant de jeter l’éponge. Ombeline connut aussi durant les premiers mois un autre fardeau. Elle ne passait guère inaperçue à l’académie du fait de sa grâce naturelle, de ses long cheveux noirs qui lui tombaient dans le dos, de la profondeur de son regard d’un vert intense et qui vous laissait rêveur lorsque vos yeux se noyaient dans les siens. L’éclat de pureté de son visage détrônait allégrement celui des plus belles statues ornant le hall de l’université, ce qui lui valut de nombreux soupirants. Partout où elle cheminait, elle sentait des regards qui pesaient sur son dos. L’on pouvait y lire de l’admiration, de la jalousie, ou même pour certains, juste du désir, une envie de lubricité. Si cela lui disconvenait au début, et la mettait fort mal à l’aise, elle apprit rapidement qu’un regard longuement appuyé pouvait mettre en déroute n’importe quel garçon, aussi téméraire fut-il. Un geste, une parole agréable, un battement de cil à l’adresse de ses blondins, et s’en était fini de leur résistance. Elle se rendit compte qu’elle pouvait obtenir d’eux tout ce qu’elle voulait. Et elle mit rapidement ses talents en œuvre, mais dans des domaines qui touchaient uniquement son parcours d’étudiante. Ainsi, si jamais il y avait telle ou telle recherche à faire, laborieuse de son état, elle abordait un des meilleurs éléments de sa classe avec un naturel désarmant, lui parlant comme s’ils avaient toujours été proche et liés par une complicité certaine, le complimentant, n’hésitant pas à effleurer son bras, enlevant une poussière sur la tunique de sa victime, ou en profitant pour la rajuster. Autant de détails qui laissaient l’autre pantois, et Ombeline repartait souvent avec une copie du travail à faire. Elle remarqua également que les « gentilshommes » s’attardaient souvent sur sa poitrine, courbes parfaites qui sculptaient son corps. La jeune femme perdit rapidement sa pudeur, et exploita cette nouvelle arme qu’elle avait découverte. Si auparavant elle usait de sa langue, de son éloquence et de sa gestuelle pour parvenir à ses fins, désormais, et surtout avec le sexe opposé, elle laisserait parler son corps, offrant aux regards appréciateurs un décolleté légèrement plus osé que la normal. Pas de trop cependant, afin de laisser l’imagination de ces jeunes mâles s’enflammer alors qu’ils posaient furtivement leurs yeux sur son corsage. Au final, Ombeline se dit qu’elle n’aurait jamais pu trouver meilleur école pour laisser s‘exprimer son corps. Elle se doutait bien que peu importait le lieu où elle se trouvait, tout autant que la fonction qu’elle occupait ; qu’elle fut étudiante à Altdorf, ou bien diplomate représentant Emmanuel Von Liebewitz, elle pourrait user des mêmes artifices pour ajouter de l’impact à ses paroles. Et pourquoi ne pas séduire un adversaire peu enclin à servir l’Empire ? Toutefois, elle ne permit à personne, et encore moins à elle-même, de dépasser les frontières qu’elle s’était imposée. Ne pas tomber amoureuse, être sous l’emprise d’un quelconque nobliau. Elle se devait de rester concentrer sur son apprentissage, bien que, de temps à autre, elle se facilitait le travail en quémandant deux ou trois réponses par-ci par-là lors d’une recherche trop laborieuse ou ennuyeuse pour qu’elle le fît seule. Et ces contraintes portèrent leurs fruits. Après trois ans passés à Altdorf, elle arracha son diplôme haut la main, du premier coup. Enfin elle pouvait à présent quitter l’université et tous ses admirateurs. Elle avait d’ailleurs reçu de nombreuses félicitations pour ses résultats et aspirait désormais à une paix bien méritée, et même d’avantage. Cependant, une quantité non négligeable de godelureaux la pressaient d’accepter de venir dans leur maisonnée, d’arranger quelques affaires entre leurs parentés ; tant de raisons plus ou moins déguisés d’enserrer la jeune femme au-travers de leur filet, de façon à, à terme, l’acheminer jusqu’au mariage. Si, quelque part, bon nombre de ces sollicitations furent flatteuses aux yeux de la belle, celle-ci finit par répondre par la négation avec d’avantage de fermeté qu’elle ne l’eût fait auparavant, mettant un terme, toujours d’une façon civile et courtoise, à toutes ces futilités. Ce fut donc sans un regard en arrière qu’Ombeline quitta Altdorf, sur le même navire qui l’avait conduite. Le voyage fut plus long qu’à l’aller, dans la mesure où l’embarcation naviguait selon le sens contraire du courant du Talabec, mais, après quelques jours, Nuln ne tarda pas à être bientôt en vue, où Albrecht et Alexa étaient venus accueillir leur fille sur le ponton. Lorsqu’ils la virent, ses parents eurent du mal à la reconnaitre du premier coup. Ce n’était plus leur petite Ombeline discrète qui revenait à eux, mais une Ombeline à présent adulte, qui avait beaucoup changé, autant sur le plan physique que psychologique, et qui assumait totalement sa féminité. Cette dernière cru être asphyxiée sous le déluge de félicitations et d’embrassades que lui prodigua sa mère. Ombeline tenta bien sans mal de la repousser, prétextant qu’elle n’était plus une enfant, quand bien même son cœur se pinçait de tendresse pour sa génitrice. Son père, quant à lui, se satisfit d’une embrassade, mais les mots furent inutiles : son visage, une fois de plus, rayonnait de fierté. Sur le chemin du retour, ses parents l’accablèrent de questions, voulant tout savoir de l’université, des tuteurs, des cours, des élèves, de la luxueuse chambre qu’on lui avait louée, à tel point que même une fois la cité traversée pour entrer chez eux, ils continuaient encore et encore de la questionner. Ombeline s’efforçait de garder son calme et de répondre du mieux qu’elle le pouvait à leurs questions intarissables. Elle comprenait l’attitude de ses parents ; après tant de mois passés sans la voir, ils voulaient absolument tout connaitre de cette vie qui leur avait été cachée, rebouchant un gouffre de trois ans. La maison n’avait subie aucune modification, Ombeline prit du plaisir à la retrouver intacte. En revanche, elle fit la moue en découvrant qu’aucun de ses vêtements qu’elle avait laissé ne lui allait, témoignant que son corps s’était naturellement développé. Il faudrait donc en racheter de nouveau et la jeune femme s’amusa à l’idée de la tête que ferait sa mère lorsqu’elle lui montrerait la vêture qu’elle avait désormais l’habitude de porter, cela n’étant pas vraiment du goût de sa tendre mère. Enfin, qu’importait. Ombeline se sentait en âge de choisir ce qu’elle porterait, et à Khaine ce que pouvait bien dire sa génitrice. En vérité, cela se passa plus facilement que la jeune femme le pensait. Sa mère ayant juste froncé les sourcils à la vue de son corsage. Elle fut cependant sur le point de dire quelque chose, mais se ravisa et se contenta juste d’hausser les épaules. Son père en revanche eu un regard inquiet, expression qui étonna Ombeline. «** Quelque chose ne va pas ? **s’enquit-elle. - **Non rien.... enfin, à vrai dire, c’est la façon dont tu es habillée... cela me rappelle certaines personnes, et je dois avouer que cela ne me plait guère de voire ma fille accoutrée de la sorte. - Comme... quelles personnes ? **» Son père prit son temps pour répondre, comme s’il pesait les mots qu’il allait employer. « **Disons que ce genre de vêtement est utilisé par certaines dames à la cour, qui usent de ces habits et ... du fait que la nature leur a fourni certains appâts de manière ostensible, afin de satisfaire leur curiosité et de tout connaitre des secrets des personnes les plus importantes... si tu vois ce que je veux dire. Je ne voudrais pas reconnaître ma fille lorsque je reverrais ces.... dames. ** » Le mot fut lâché avec tant de mépris, tant de hargne et de dédain qu’il aurait aussi bien pu les traiter de putains que cela aurait semblé moins choquant. L’espace d’un instant, Ombeline se demanda si son père avait déjà eu affaire à ces femmes, si elles avaient tenté de le séduire pour découvrir des secrets politiques, et, surtout, si elles avaient réussi à lui soutirer quelques renseignements hautement confidentiels. Puis elle rougit à cette pensée honteuse. Certes, il était fort probable que ces hétaires eussent tenté de briguer un Albrecht enganté, au vu sa prestance, son charme et de ses certaines connaissances inavouées, mais jamais ne se serait-il abandonné à elles. Il aimait Alexa plus que tout au monde, et aurait préféré se couper les deux jambes plutôt que de la trahir. Ombeline, à présent bien rodée dans l’entregent et à l’art de la persuasion, utilisa la rougeur qui lui montait aux joues pour augmenter sa crédibilité, recula de quelques pas en écarquillant les yeux, comme si son père l’avait insultée. «** Je ne.... bien sûr que non ! J’ai juste... Enfin Papa ! Comment peux-tu penser une telle chose de moi ?! **» Elle fut assez satisfaite du ton meurtri qu’elle avait insufflé dans sa voix. Son père eu un geste d’excuse, alors que sa bouche se transformait en un maigre sourire. « ** Excuse-moi ma puce. Je voulais juste que tu comprennes à quoi je pensais. Et tôt ou tard, tu seras confrontée à ces profiteuses, si tu me suis à la cours de Nuln. Elles risqueraient d’être jalouses de toi, jolie comme tu es. ** » Ombeline sourit en retour, et alla embrasser son père sur la joue. « ** Je vois où tu voulais en venir. Ne t’en fait pas, je ferais attention. **» Par la suite, elle eut le temps de réfléchir à cette petite discussion. Il est vrai qu’elle ressentait une petite gêne de se comporter en manipulatrice, et d’avoir en partie menti à son père. Elle devait avouer que le port de ces décolletés n’était pas si innocent que cela. Et elle se demandait, si, un jour, elle en arriverait au point de vendre ses charmes contre la connaissance de quelques mystères politiques, à l’image des courtisanes que lui avait décrites son père. Cela valait-il le coup ? Il était alors possible de connaître les secrets les plus profonds d’un adversaire, et de les retourner contre lui au moment propice. Toutefois, l’idée de ce genre d’activité lui paraissait peu alléchante. Bah, elle aurait bien le temps d’y réfléchir. Peu de temps après, la routine s’installa. Les jours défilèrent les uns après les autres, sans grande influence. Ombeline se mit à la lecture de la biographie de Magnus le Pieux. Elle aida également sa mère dans les tâches administratives qu’Albrecht lui reléguait. Les grasses matinées s’enchainèrent, au même rythme que les repas tardifs en compagnie d’invités plus ou moins importants. Au matin d’une de ces soirées, Albrecht annonça avec un grand sourire à sa fille que le jeune homme qui avait dîné avec eux la veille s’était entiché d’elle. Son oncle, présent également lors du repas, en avait touché deux mots au père d’Ombeline juste avant de partir. Selon lui, un mariage arrangé aurait été bénéfique aux deux familles. «** La réponse t’appartient, bien que je la devine déjà **» ajouta Albrecht, un immense sourire aux lèvres. Ombeline le regarda sans rien dire pendant quelques secondes, stupéfaite. Le jeune homme d’hier... Le grand qui ne se rasait plus pour paraitre plus âgé, affichant une barde plus broussailleuse que les jungles de Lustrie. Celui qui ne pipait pas un mot, et qui possédait un tic pour le moins étrange : se frotter en permanence le sourcil droit. Ne résultait de cela que le fait qu’il eût un sourcil plus épais, lui donnant l’air de perpétuellement hocher l’œil gauche. Il était vrai que tout au long de la soirée, il n’avait cessé que de la dévisager du regard, mais de manière discrète, comme s’il ne voulait pas qu’elle s’en aperçût. Agacée par ce petit jeu qui commençait à durer, Ombeline se mit à le fixer intensément du regard. Le jeune homme lui coula un regard en coin, et, voyant qu’elle s’était mise elle aussi à le dévisager, accorda soudainement une attention particulière à sa fourchette, qu’il se mit à faire tourner nerveusement entre ses doigts. Finalement, elle étouffa un ricanement et l’ignora superbement tout le reste de la soirée, tandis qu’il se morfondait de ses agissements malitornes et de ses lourdises. Et là elle apprenait qu’il souhaitait organiser un mariage avec elle ? «** Décidément, il faut de tout pour faire un monde **» déclara-t-elle à son père, l’air quelque peu hautain. Sur ces mots, elle passa son chemin, indiquant le peu d’intérêt qu’elle portait à la question. Le jour arriva enfin où son père la prévint que la comtesse électrice Emmanuel Von Liebewitz avait décidé de la rencontrer. Anxieux par cette nouvelle, il ne cessa de lui prodiguer des conseils sur la façon de se comporter ou d’adresser la parole. A tel point que sa fille en fut rapidement agacée, et finit par répondre par de maigres « oui » à tout ce qu’il disait. Une voiture tirée par deux chevaux vint les chercher sur le parvis de leur maison. Alors qu’elle les emmenait au château de Nuln, Ombeline regarda par la fenêtre le flot de maisons qui défilait sous ses yeux. Elle était à la fois curieuse et excitée par ce qui l’attendait, mais également inquiète, à croire que l’anxiété de son père s’était propagée jusqu’à elle. Elle avait réussis à l’université d’Altford, de ce fait, la comtesse lui parlerait de ses projets qu’elle avait pour elle, comme promis lors de cette fameuse soirée où Emmanuel avait diné chez eux. Alors qu’elle passait sous le corps de garde, son excitation se fit plus grande. Elle descendit de la voiture, et se retrouva toute petite sous le donjon qui la dominait de sa hauteur. Cachée par les hautes murailles d’enceinte, elle devinait la ville s’étendant sous ses pieds, surplombée par la colline où elle se trouvait. On devait avoir une formidable vue, s’étendant à des kilomètre à la ronde, des Montagnes Grises aux collines du Stirhugel, en passant le fleuve Reik et la rivière Aver. L’on reçut les deux nouveaux arrivants dans la salle du conseil. La comtesse était assise seule à une table rectangulaire de grande taille, pouvant accueillir un nombre important de nobles et autres conseillers en temps de guerre ou de décisions importantes. Deux gardes encadraient l’unique porte menant à celle salle. Albrecht s’inclina légèrement, et Ombeline, restée deux pas en arrière sur la gauche de son père, fit de même. Ils s’assirent alors qu’Emmanuel Von Liebewitz les invitait à le faire. La conversation débuta sur un rapport d’Albrecht. « **Alors mon cher Albrecht, où en êtes-vous sur le cas du pont de la Vieille Route Naine ? - A vrai dire, alors que la cru de l’Aver a emporté l’unique pont de cette route, les deux comtes de chacune des deux villes de chaque côté du fleuve, Wörden en Stirland, et Averheim en Averland ne semblent pas du tout s’en préoccuper. A contrario des marchands itinérants, des caravanes, et des voyageurs qui rencontrent désormais des difficultés à traverser la rivière, large à cet endroit. Un réseau louche d’embarcations s’est installé au niveau des vestiges du pont, et font payer la traversée à un tarif exorbitant de 30 pistoles par personne. En incluant le fait que les animaux de bats et les enfants sont comptés pour le prix d’une personne quelconque. Evidemment, les mécontentements grondent. Des missives furent portées à Wörden et à Averheim, demandant la reconstruction du pont, ou bien que des bacs provenant des deux cités, et non d’escrocs, fassent la traversée à un coût moindre que celui actuellement imposé. On les a gentiment éconduits en leur disant que la reconstruction du pont couterait cher, et qu’elle posait un certain problème. Compte tenu de sa position géographique, entre le Stirland et l’Averland, il fallait décider quelle citée prendrait en charge la reconstruction de l’édifice. Et que cette décision à prendre revenait au conseil de Nuln, à qui on avait envoyé une dépêche. Wörden et Averheim attendant désormais une réponse, qui soi-disant, tardait à arriver. Quant au réseau clandestin s’occupant de la traversée de l’Aver, il fallait s’en accommoder, faute de mieux. En effet, le rétablissement du pont coûtant cher, et qu’aucune des deux villes ne sachant encore qui allait payer. Si l’une des villes construit des bacs, et que par la suite se voit attribuer la charge du chantier, cela risque de la faire basculer en négatif côté finance. Trop risqué. Je dois avouer que c’est un argument qui se tient. Sauf que Wörden et Averheim tiennent toutes les deux le même type de discours. ... Au fait, je présume qu’aucune missive traitant de ce problème n’est encore arrivée au conseil ? **» Ce à quoi la comtesse électrice répondit négativement par un léger signe de la tête, le regard impénétrable. « **Je m’y attendais. Je me suis présenté aux deux comtes des deux citée, en tant qu’ambassadeur officiel de la cour de Nuln. Je dois admettre bien y avoir été reçu, dans chacune des deux villes. Peut-être même un peu trop à Wörden. Le mobilier comme l’argenterie étaient neufs. La nourriture excellente, de très bonne qualité. J’eus droit à des mets auxquels je ne me serais jamais attendu. Je ne sais pas s’il cherchait à faire bonne impression à la cour de Nuln, ou bien à m’amadouer. Quoi qu’il en soit, cela n’a servi qu’à attiser ma curiosité. Surtout lorsque j’ai vu la maitresse des lieux. Il faut que je vous dise que le comte de Wörden, Sir Dalwig, est vieux et sénile. Au contraire, sa femme est resplendissante, une créature jeune, mais magnifique. Sûrement une femme du peuple, vu son attitude à table. Certes, elle essaye de se comporter comme une femme de haute noblesse, ce qu’elle n’est assurément pas, mais ses origines transparaissent néanmoins, l’accommodant d’une gaucherie grotesque. Dalwig l’a assurément choisit sur un coup de tête, frappé par sa beauté, voulant apporter un peu de jeunesse dans sa forteresse. Et elle aura accepté, peut être poussée par sa famille, ou rêvant d’une vie plus aisée que celle d’une vulgaire paysanne. Il en résulte que du fait de sa vieillesse, Sir Dalwig est dans l’incapacité de combler sa femme. Il doit donc le faire par des moyens détournés, étant incapable de lui refuser quoi que ce soit, essayant de se racheter auprès d’elle. Elle est couverte de bijoux de la tête au pied, consciente de sa jeunesse dans un monde qu’elle ne connait pas, et voulant faire plus adulte. C’était comme si un joaillier avait décidé de montrer la totalité de ses créations les plus luxueuses sur une seule personne, afin de se faire connaitre. Un petit noble comme Sir Dalwig ne peut se permettre d’acheter toutes ces parures avec son propre argent. Je n’ai rien remarqué de semblable à Averheim. Surement que le maitre des lieux cache mieux son jeu. En tout cas, je les accuse ouvertement de ne rien faire pour aider la populace à traverser l’Aver. Pire, d’abriter les escrocs faisant office de passeur, et même de prélever une taxe sur les 30 pistoles requis. J’ai voulu vérifier les registres de la trésorerie. On m’a poliment informé qu’on les avait « égarés » depuis quelque temps. Je pense vous avoir fait là un rapport explicite montrant la culpabilité et la cupidité de ces deux seigneurs. A vous de prendre les décisions les concernant. ** » Albrecht se tut, son rapport enfin terminé. Emmanuel Von Liebewitz, les coudes posés sur la table, joignit ses mains en une attitude propice à la réflexion. « ** Merci pour ce résumé complet. Il faut en effet agir, je ne tolérerais pas que mes vassaux s’attribuent plus de pouvoir que ce qu’ils en ont réellement. Et encore moins qu’ils ne plongent dans la piraterie. J’enverrai une troupe militaire avec un papier signé de ma main annonçant les arrestations des seigneurs de Wörden et d’Averheim, et de tous ceux qui ont trempé dans cette affaire. Par la suite, il faudra nommer des gens compétents et un peu plus honnêtes pour les remplacer. En attendant, je dépêcherai tout à l’heure quelques charpentiers afin de rapidement rétablir la liaison Wörden-Averheim, en créant des bacs ou une passerelle de fortune. Ils seront payés par ceux qui ont tiré du bénéfice de cette affaire sur le dos d’honnêtes gens. Et ces crapules payeront également la somme nécessaire pour rebâtir ce pont qui aura causé tant de problèmes. Encore merci pour ce rapport. Vous nous avez bien aidés, Albrecht, une fois de plus. ** » Ce dernier hocha la tête. «** Et si on en venait à votre fille... ** » Ombeline releva vivement le regard sur la comtesse, qui la dévisageait avec curiosité. Elle avait suivi attentivement l’histoire de son père, très intéressée par toutes ces intrigues qui se développaient à partir de rien. Elle se demandait si l’histoire pouvait être considérée comme un secret d’état. Puis elle se dit que non, le cas échéant, elle n’aurait pas été mise dans la confidence. En tout cas, elle présumait qu’elle rencontrerait nombre de ce genre de situation qu’avait connu son père. « **Comment s’est passé ton... séjour à Altford ? J’ai appris que tu avais réussis à décrocher ton diplôme, et ce du premier coup. Je t’en félicite. - Je vous en remercie. Il s’est bien passé, malgré la charge de travail éreintante. J’avoue être contente d’en avoir réchappé vivante**, conclua-t-elle avec un petit sourire. - **Et avec les autres étudiants ? Il n’y a pas eu de problème ? ** » questionna Emmanuel, alors qu’elle aussi affichait un petit sourire, mais légèrement moqueur. Celui d’Ombeline s’effaça tout aussi rapidement. Que voulait-elle dire ? Etait-elle au courant de son jeu de séduction ? Comme si elle avait lu dans ses pensées, la comtesse se pencha vers Ombeline. « ** J’ai mes sources. Je suis sûre qu’à la fin tu as eu besoin de donner beaucoup moins d’efforts pour tes recherches ou ton travail personnel **» souffla-t-elle en lui faisant un clin d’œil. Ombeline piqua immédiatement un fard. Elle espéra de toutes ses forces que ses longs cheveux encadrant son visage ne permissent pas à son père de voir le rouge qui lui enflammait les joues. Elle regarda droit devant, ne voulant absolument pas croiser son regard. Emmanuel Von Liebewitz avait peut-être soufflé ces dernières paroles, mais de manière à ce qu’Albrecht pût lui aussi les entendre. A quel jeu jouait-elle? Et pourquoi tant de familiarité, en lui adressant ce clin d’œil ? La jeune femme repensa à ce qu’elle avait déjà entendu à propos de la noble. Celle-ci était reconnue pour sa grande beauté, et, en dépit de son âge, conservait une peau et une fraîcheur aussi parfaite que l’était son visage. L’on disait même que la comtesse, dans sa jeunesse, avait côtoyé l’empereur Karl Franz, et que ce dernier ne l’avait jamais oubliée. La Dame se reconnaissait-elle dans les atournements, les biaisements et les finoteries d’Ombeline ? Voyant l’expression déconfite de la fille d’Albrecht, Emmanuel éclata de rire. « ** Je te taquinais. C’est en vérité une très bonne chose que tu puisses te servir des gens de la sorte. Mais il serait bon que tu apprennes également à contrôler tes émotions… surtout lorsqu’elles te font monter le rouge aux joues. Bien que cela a le mérite de te rendre d’avantage alliciante, l’on voit plus clair dans ton jeu, ce qui pourrait te coûter très cher dans toutes ces mondanités. ** » Elle se tourna vers Albrecht. « ** Votre fille a un véritable don pour ce qui est de manipuler les gens. Mais ne la jugez pas trop vite. C’est dû à sa grande beauté. Et ça, elle n’y peut rien. Je crois que les gens auront tendance à vouloir naturellement lui faire plaisir, à la charmer, rien que pour voir un petit sourire éclairer son beau visage. C’est un atout essentiel si elle souhaite suivre la même voie que vous. Je pense qu’elle pourrait faire elle aussi une grande diplomate. **» Ombeline osa couler un regard en douce à son père, qui la regarda en retour. Son visage n’était pas dur, comme elle le craignait. Il ne trahissait juste aucune émotion. Mais c’est avec une certaine teinte de fierté qu’il répondit : « **Je l’ai découvert bien à mes dépends. Mais jamais je ne l’ai vu procéder dans le but de nuire à autrui. J’ai toujours eu confiance en ma fille, et l’aimerais toujours comme telle. Quoi qu’il en soit, c’est à elle de décider de son avenir. - Si j’ai poursuivi mes études aussi loin de ma famille**, continua Ombeline alors que les regards se tournèrent vers elle, **c’est dans le but de succéder mon père, et de servir l’Empire. A l’académie, nous avons étudié les différentes civilisations qui peuplent ce monde. Nous avons également étudié son Histoire. Je connais les atrocités qui lui sont arrivées, et je ferais tout ce que je peux pour que les humains ne les connaissent plus. Je sais que nous avons une chance actuellement d’être libre, et je ferai tout pour la préserver. De ce fait, et même si cela parait enfantin, ou naïf, toute personne étant contre l’Empire est contre la liberté. Je ne vois pas comment il peut en être autrement. Je veux donc poursuivre la voie de mon père, représenter l’Empire, ou à plus petite échelle, le conseil de Nuln. - Bien parlé, je suis entièrement d’accord avec toi. Ainsi donc tu suivras les traces de ton père. Cela tombe bien, j’ai justement une mission à te confier. ** » Ombeline se redressa, tout à l’écoute. « **Steingart est une petite ville du Wissenland, défendue par une petite place forte. La proximité des Montagnes Noires la rend très vulnérable. J’imagine que tu sais que cette région est l’une des plus inhospitalières de l’Empire. La présence de ces immenses montagnes explique celle de tout genre de créatures dont il ne vaut mieux pas s’approcher. Le comte Olbricht a récemment essuyé plusieurs attaques. Chose étrange, il ne s’agirait ni de skavens, ni de gobelins, mais de quelque chose de bien plus sombre. Pour le moment il tient bon, mais il redoute que d’éventuels prochains assauts ne mettent à bas ses défenses. Il demande de l’argent et des hommes. Mais comme tu l’apprendras par la suite, la cupidité des humains peut être sans limite. C’est pourquoi nous devons toujours vérifier la véracité de ce genre de propos. Ici en l’occurrence, je t’envoie à Steingart afin que tu corrobores ou non les dires du comte Olbricht afin de s’avoir s’il a réellement besoin de ce dont il demande. Tu partiras demain matin, prenant un bateau pour remonter le Haut Reik au-delà de la citée de Loningbruck. Puis tu accosteras quelque part dans les terres du Wissenland, avant de rejoindre Steingart. Etant donné la dangerosité de la région, et au cas où l’appel à l’aide serait fondé, tu voyageras avec un petit régiment composé de lanciers et d’archers. Et également un coffre remplit de pistoles. Pour leur éviter de leur donner des idées de liberté ou je ne sais quoi, les soldats ne devraient mieux pas connaitre l’existence de ce coffre. Tu décideras une fois sur place des véritables intentions du maitre des lieux. Puis tu reviendras me faire un rapport, tout comme le fit ton père. J’ai également un document à te remettre, attestant que tu es bien l’envoyée du conseil de Nuln, afin de te faciliter l’accès aux endroits où tu désirerais aller. J’espère que tu seras la digne fille de ton père dans l’exercice de tes fonctions, et que tu effectueras correctement ton travail. **» Emmanuel lui tendit alors le fameux document dont elle venait de parler, un parchemin enroulé sur lui-même, et sur quelques dernières paroles, Albrecht et sa fille furent invités à prendre congé. La rencontre s’était mieux déroulée que ce qu’aurait cru Ombeline de premier abord. Finalement, ce n’était pas si terrible que ça que d’être convié dans la salle du conseil. En revanche, elle aurait préféré être envoyée dans un endroit moins sensible de l’Empire. D’autant plus que pendant son séjour à Steingart, qu’est ce qui pourrait empêcher les attaques de reprendre ? Enfin, elle aurait tout le temps d’y réfléchir alors qu’elle serait sur le navire. Le lendemain matin, Ombeline se réveilla de bonne heure. Elle avait fait un rêve fort étrange, dans lequel un nain complètement nu, à la crête orange avec un perroquet sur l'épaule la secouait vigoureusement en hurlant que même si son hôte était particulièrement doué de ses mains et qu'elle souhaitait admirer son adresse dans l'intimité, elle ne devait jamais omettre en toutes circonstances de bien regarder les petits caractères en bas de page et de multiplier tous les chiffres qu'elle verrait par quatre : heureusement pour sa santé mentale, elle oublia cette apparition cauchemardesque sitôt sa conscience refaisant surface. Ayant déjà préparé ses affaires la veille, elle se prépara et ne tarda pas à se mettre en route jusqu’au port de Nuln. Une fois arrivée au quai, elle aperçut un détachement d’hommes armés, qui semblait l’attendre. Alors qu’elle approchait, des sifflements d’admiration et autres blagues paillardes faites à son égard parvinrent à ses oreilles. Elle aurait dû s’y attendre. Ce genre d’homme était friand de chanson qui ferait rougir une putai*. Ombeline espérait juste qu’ils ne lui montreraient pas trop leur « affection », surtout si elle devait faire la cible de leurs plaisanteries douteuses. Le lieutenant chargé de ces hommes s’avança à sa rencontre, avant de s’incliner. Il semblait plutôt jeune, bien battit. Une fine barbe encadrait son visage, le vieillissant quelque peu. Son regard brillait d’une certaine intelligence, ce qui rassura Ombeline. « **Dame Ombeline. Je suis le lieutenant William Stërz. Nous avons ordre de vous escorter jusqu’à Steingart, et d’y rester le temps que vous effectuerez votre mission. En attendant, donnez-nous donc vos baguages, que nous les montions à bord. ** » Ombeline remercia poliment le jeune lieutenant, qui appela immédiatement deux de ses hommes afin de charger les affaires de la Dame. On l’invita à grimper à bord, afin de commencer le voyage. Le bâtiment était plus grand que celui qu’elle avait emprunté pour se rendre à Altdorf. Une chambre lui était spécialement attribuée, de par son importance et par le fait qu’elle était une femme. La chambre était petite, sombre, mais sûrement plus confortable que le hamac ou la paillasse dont devaient se contenter les soldats. La porte avait la particularité appréciable de fermer à clef, ce qui réjouit la jeune ambassadrice. Le voyage se déroula sans encombre. Ombeline passait la plupart de son temps dans sa cabine, allongée sur son lit, ou encore à lire. De temps à autre, elle sortait sur le pont, prenant bien soin de verrouiller la porte de sa cabine, quelque fois que certains de ces intrépides gaillards qui l’accompagnaient eussent l’idée de lui faire une farce à leur manière. En ce qui les concernait, ils la traitaient avec respect, la saluant à chaque fois qu’elle les croisait, tandis qu’elle leur répondait par signe de la tête accompagné d’un sourire. Malgré leurs manières bourrues, elle devait leur reconnaitre une certaine galanterie. Un jour qu’elle s’ennuyait sur le ponton, elle découvrit des archers qui s’entrainaient à tirer. Au niveau de la poupe était installée une cible de bois faite par leur soin. N’ayant rien de mieux à faire que de les regarder, elle s’approcha, avant de se voir rapidement invitée à se joindre à eux. Ombeline se demanda si dans son rôle d’ambassadrice, elle se devait de refuser, quand bien même l’idée la tentât bien. Finalement, connaître un peu mieux les hommes avec qui elle voyageait ne pouvant faire de mal, elle accepta. Voyant que la damoiselle n’y connaissait rien, ils s’empressèrent de lui montrer comment tenir un arc, la façon d’encocher correctement une flèche afin que l’empennage n’aille pas buter contre l’arc proprement dit, comment amener la corde à sa joue, la manière dont il fallait viser tout en retenant sa respiration, et l’immobilité qu’il fallait conserver pendant le relâchement de la corde. Elle découvrit rapidement qu’elle n’était pas faite pour cette activité, vu le bon nombre de flèches qui n’atteignirent jamais leur cible et allèrent se perdre dans le Haut Reik. Toutefois, elle s’amusait comme une folle, et les cinq archers qui l’entouraient semblaient apprécier que leur jolie Dame se fût jointe à leur jeu. Le repas se prenait avec tout le monde, même si Ombeline se tenait du côté du capitaine du navire et du lieutenant Stërz. Elle apprit à mieux connaitre ce dernier à force de converser avec lui. Il lui raconta ainsi qu’il avait passé sa jeunesse à Streissen avant d’étudier à l’école militaire de Nuln. Par ses bons résultats, il avait rapidement été chapeauté lieutenant. C’était sa première mission, et il tenait à bien la remplir. Au fur et à mesure que le navire remontait le Haut Reik, celui-ci se rétrécissait de plus en plus. Les paysages se transformaient, devenant de plus en plus désert. Si au début de la croisière on pouvait apercevoir çà et là quelques hameaux isolés, à l’approche des Montagnes Noires, ils finirent par disparaitre totalement, les terres devenant trop dangereuses la nuit tombée. Les voyageurs aperçurent au loin la citée de Pfeildorf, et quelque jours plus tard, dépassèrent la ville Loningbruck, avant de s’échouer la rive droite du fleuve. Là, on fit débarquer tout le matériel. Le fameux coffre qu’avait donné la comtesse fut dissimulé dans les affaires d’Ombeline, soustrait à la vue des soldats. Le groupe entama alors une longue marche en direction du Sud-est. Aux abords du Reik, le terrain était fertile, la marche était alors agréable. Mais à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les terres du Wissenland, et s’éloignaient du fleuve, le sol devenait de plus en plus aride et rocailleux. L’excursion se transforma rapidement en une randonnée pénible et fatigante, sous un soleil de plomb. La soif se faisant bientôt ressentir, la troupe fit halte afin de se désaltérer, et de se poser un peu, décision qu’Ombeline accepta de bon cœur. Le paysage désolé s’étendait à perte de vue autour d’eux. Pas une âme n’y vivait, seuls quelques petits buissons aux racines bien développées parvenaient à puiser de l’eau dans les profondeurs de la terre. La marche reprit après dix minutes d’arrêt, provoquant des grognements mécontents. Ils finirent par arriver à Steingart en fin de journée, alors que la nuit commençait à tomber, provoquant une chute brutale de la température, qui fut néanmoins bien accueillie. Steingart était une petite ville fortifiée par des murailles peu épaisses parsemées d’échauguettes, mais assez résistantes toutefois pour repousser efficacement une petite offensive portée par des gobelins ou autres créatures de la nuit. Un fortin de pierre dominait la ville, surplombant les terres avoisinantes, ultime défense si les murailles venaient à céder. La lourde porte en bois renforcée, couverte de griffures et de bosses, s’ouvrit à leur arrivée, dévoilant l’intérieur de l’enceinte. La pluparts des habitations étaient des maisons à colombages, très resserrées les unes auprès des autres, formant un dédale de rues lugubres et étroites. Il ne semblait pas y avoir d’égout, seul un caniveau situé au milieu de chaque ruelle permettait d’évacuer les immondices que pouvaient jeter les habitants de Steingart par leur fenêtre. Activité qui ne devait plus être d’actualité, les volets de chaque habitation étant clos, quand les logis n’étaient pas abandonnés. On distinguait encore au-travers des portes fracturées le mobilier, quelques objets personnels, vestige d’une vie paisible. A présent, ces meubles couvert de poussière ou en partie détruits étaient plongés une obscurité que nul n’osait pénétrer. A la tombée de la nuit, les ombres envahissaient le village, courant sur les murs, se répandant en de terrifiantes apparitions. Une aura malsaine régnait en ces lieux. La peur se lisait sur les traits des rares habitants qui osaient sortir de chez eux. Les vêtements déchirés, le visage crasseux, poussiéreux, teinté de fatigue les apparentaient aux clochards des égouts d’Altdorf. Cependant, à la vue de la petite troupe qui défilait devant eux, leurs visages s’éclaircirent quelque peu, comme si Ombeline et les militaires qui l’accompagnaient étaient porteurs d’un message d’espoir. La jeune femme frissonna cependant à la vue de toute cette pauvreté et de la noirceur de Steingart. Des torches offraient une lumière assez vive à la route principale qui menait au fortin, contrairement au réseau de venelles tortueuses absorbées par les ténèbres au bout de quelques pas, faisant ressurgir les peurs les plus profondes. Pour rien au monde la fille d’Albrecht s’y serait aventurée seule. La troupe arriva dans la petite enceinte du fortin. Un jeune homme invita les soldats à venir s’installer dans les dortoirs où vivait la milice locale. Ombeline fut conduite dans le hall du bâtiment. Alors qu’ils pénétraient dans le bâtiment, deux hommes vinrent à leur rencontre. « ** Dame Ombeline ! s’exclama le plus âgé. Je ne peux que constater la véracité des rumeurs concernant votre beauté. Malgré le voyage, vous êtes resplendissante. J’espère que ce dernier s’est bien passé. Mais j’en oublie les bonnes manières. Je suis le comte Alter Olbricht, et voici mon plus proche conseiller, le seigneur Vanish Mörgten**» A peine Ombeline avait-elle posé les yeux sur ce personnage qu’elle se sentit comme foudroyée sur place. Son visage imberbe était d’un blanc éclatant, comme s’il avait était sculpté dans le marbre le plus pur, sans aucun défaut. Il avait le nez aquilin, et le contour de ses lèvres vermeilles dessinait une bouche protégeant des dents d’une extrême blancheur. La lumière ambiante jouait sur sa peau en un jeu d’ombre miroitant. Une longue chevelure d’un noir de jais, coiffée à l’ancienne, cascadait sur ses épaules parées de vêtements luxueux mais démodés. Il était grand et se tenait droit sur ses jambes, dépassant Ombeline d’une bonne tête. Son port altier reflétait la grâce et l’élégance d’une noblesse oublié. Par mégarde, on pouvait presque dire qu’il sortait de l’adolescence, bien qu’il s’agît d’un jeune homme tout à fait accompli, seul un léger pli au creux de ses yeux trahissait son âge. Il était assurément magnifique, son corps respirant la tranquillité et la confiance en soi. Il paraissait avoir le don de pouvoir resplendir au milieu d’une assemblée. Par sa seule présence, l’homme éclipsait celle d’Olbricht, comme si la lumière provenait de son corps, tandis que celui du comte était absorbé par les ténèbres. Mais ce furent son regard qui cloua la jeune femme sur place. L’iris de ses yeux était couleur argent, comme un cercle d’acier encerclant ses pupilles, encadrés par de longs cils, d’où semblait émaner une grande intelligence. Pourtant, ce regard la dévisageait intensément, d’une manière qui la perturba au plus haut point. Ombeline était pourtant accoutumée aux différents regards qu’on lui portait, mais jamais ne l’avait-on contemplé aussi ouvertement et avec tant d’insistance, comme s’il voulait graver dans sa mémoire les moindres détails de son visage. Elle détourna immédiatement les yeux, alors qu’elle sentait ceux du conseiller toujours posés sur son visage. La scène avait duré à peine une seconde, mais Ombeline en ressortie décontenancée. Il fallait qu’elle reprenne ses esprits, d’autant plus qu’Olbricht semblait n’avoir rien remarqué... contrairement à Vanish. «** Merci pour votre accueil. Ma foi, le voyage s’est bien passé en dépit de la chaleur accablante. Je vous avoue que je suis heureuse d’être enfin arrivée**, déclara-t-elle avec un petit sourire aux lèvres. - **Quant à moi, je suis heureux que nos appels à l’aide ne fussent pas restés sans réponse. Comme vous devez le savoir, nous avons essuyé plusieurs attaques ces derniers jours. La première a débuté il y a bien deux mois. Les portes de la ville étaient alors ouvertes, tout le monde vaquait normalement à ses occupations alors que la nuit commençait à tomber. Nous attendions le retour des habituelles patrouilles chargées de protéger les paysans travaillant à l’extérieur de l’enceinte. Mais aucun des deux ne revinrent alors que l’obscurité s’installait. J’ai donc ordonné que des éclaireurs aillent voir pourquoi les patrouilles ne donnaient plus signe de vie. Six cavaliers partirent. Une heure passa. Puis nous aperçûmes dans l’ombre un des chevaux qui revenait, sans son cavalier. Deux hommes sortirent pour aller le recueillir. A peine avaient-ils quitté l’enceinte qu’ils reçurent une flèche dans la poitrine. Trois soldats situés sur le corps de garde furent également touchés, deux à la tête et un au bras, ce qui, contrairement aux autres, lui sauva la vie. Les soldats s’empressèrent de refermer la porte, puis nous attendîmes dans la nuit, uniquement éclairés par la lune. L’attente fut longue, mais rien ne vint. Le matin suivant nous nous sommes donc préparés à d’éventuels futurs assauts, tout en pleurant la disparition de 18 soldats et d’une trentaine de villageois. Plus personne n’osait à présent sortir du village, la peur d’une nouvelle attaque se faisait ressentir. La journée passa sans rien de particulier, et la nuit retomba à nouveau. Les gardes aperçurent à une cinquantaine de mètres des murailles des éclats de métal qui miroitaient sous la pâleur de la lune. C’est là que nous avons compris à quel genre de créatures nous avions affaire. Par Sigmar, je vous demande de nous croire, nous sommes plusieurs à les avoir vus ! On pourrait dire que nos adversaires étaient des hommes, bien qu’ils ne le furent plus. Non, devant nous s’étalait une masse de chair en putréfaction et d’os rongés qui s’avançait vers nous, lentement, mais avec une froide détermination que seuls les morts-vivants peuvent avoir. Ces mêmes non-morts qui revirent à la vie et attaquèrent Altdorf et ses alentours, relevés de la terre par les nécromanciens et les vampires. Une véritable horreur**, ajouta-t-il alors qu’Ombeline écarquillait les yeux, ** que d’y voir, au-travers de cette multitude pourrissante, des visages autrefois amis et aimés. Mais tous ces sentiments capables de réchauffer un cœur s’évanouirent lorsque la flamme de la rancœur et de la volonté d’exterminer tout ce qui n’était pas comme eux se lut dans leurs orbites creuses. Je… Personne n’en revenait. Presque une seconde plus tard, une salve de flèche s’abattit sur les merlons, ne faisant heureusement aucun blessé. Puis une vague de ces créatures déferla aux pieds des murs. Nos hommes tétanisés mirent du temps avant de se remettre de la vision de cauchemar qui se révélait a leurs yeux, chassant de leur pensées l’idée de s’attaquer à un des êtres qui, bien que ceux-là leur souhaitassent du mal, n’avaient pas été autres que des proches ou de la famille pour certains. Mes soldats décochèrent alors leurs flèches avec un temps de retard. Certains morts-vivants s’écroulaient alors qu’ils étaient à peine frappés par une flèche, d’autres continuaient stoïquement à progresser vers nous. Des échelles de fortune furent adossées aux pieds de l’enceinte, alors que des zombies armés de lames rouillées de toutes sortes entamaient l’ascension. Ce fut une vision... apocalyptique. **» Le comte Olbricht ne trouvait plus ses mots, revivant la terrible scène en la racontant. Son visage trahissait son épouvante, perdant toute ses couleurs à mesure que le récit avançait. On l’aurait alors dit de dix ans plus âgé qu’il ne l’était réellement. « **Et... que s’est-il passé ? ** » demanda Ombeline, un peu décontenancé par cette histoire alors qu’ils s’asseyaient à une table. Ce fut Vanish Mörgten qui répondit. « **Nos hommes ont alors engagé le corps à corps, laissant tomber leurs arcs pour se saisir de leurs épées. Certains n’ont même pas eu le temps d’esquisser le moindre geste qu’ils recevaient un coup en plein cœur, paralysé par la stupéfaction ou la peur. D’autres se défendaient comme des lions face à l’inconnu. Il s’avéra rapidement que ces guerriers venus d’outre-tombe n’avaient d’effrayant que leur aspect. Relativement faibles, leurs coups ne portaient pas toujours juste, et il était aisé de les parer, à condition que l’esprit de chassât toute peur et restât bien clair. Les os, ainsi que la chair infectée les constituants, se fendaient facilement sous un bon coup d’épée. Le véritable danger se trouvait dans leur nombre. Quelques-uns réussirent à se faufiler dans la ville, pénétrant dans les maisons, tuant leurs occupants. Mais ils furent rapidement pourchassés et exterminés, de même que ceux qui avaient pris pied sur les remparts. Le lendemain, nous comptâmes nos morts. Ils furent au nombre de vingt-sept. **» Il venait de parler tout en regardant fixement la jeune femme, qui de son côté était subjuguée par sa voix. Cependant, elle ne pouvait se forcer à le regarder droit dans les yeux, comme si une force inextricable l’en empêchait. Son regard errait alors sur le visage de son interlocuteur qui la fascinait tant, sans qu’elle ne sût pourquoi, ou lambinait sur la table, baissant ses magnifiques yeux verts. «** Sont-ils revenus à la charge ? ** questionna-t-elle ? - **Oui, mais toujours de nuit, et à des heures différentes. Il nous est simplement impossible de savoir quand une attaque aura lieu. Toutefois, il y a toujours eu un intervalle de trois jours entre deux assauts. - Surement pour pouvoir rassembler leurs forces**, ajouta t’elle, pensive. **Puisque les attaques semblent n’avoir lieu uniquement qu’une fois que le soleil s’est couché, vous est-il arrivé d’envoyer des éclaireurs de jour ? **» Olbricht semblait définitivement en dehors de la conversation, le regard vague, perdu dans de bien sombres pensées. « ** Bien sûr**, rétorqua Mörgten. **Et nous n’avons encore perdu aucun éclaireur de jour. Le problème étant que les assaillants ne laissent absolument aucune trace, il est impossible de les pister. Nous avons organisé des équipes à des kilomètres à la ronde, pour ne rien trouver. Il existe deux solutions. Soit ils sortent de terre la nuit tombé, soit ils planifient leurs attaques depuis les montagnes. Dans un cas comme dans l’autre, je vous le répète, nos éclaireurs n’ont rien trouvé. - Bien... Je me posais une question. Pourquoi n’avez-vous pas indiqué dans votre missive pour Nuln que la véritable nature de ce qui vous pose problème et vous nuit n’est pas autre qu’une horreur sans nom, tels ces réprouvés de Morr ? ** » Cette fois-ci, elle réussit à le regarder dans les yeux. Lui rendant son regard sans ciller, il donna réponse à sa question. « **Parce que nous ne voulions pas que l’on nous prîmes pour des fous. Il fallait que quelqu’un venant de la cour de Nuln puisse contempler la situation dans laquelle nous sommes actuellement. Quelqu’un comme... vous par exemple. ** » Il avait parlé sans violence, calmement. Mais sa dernière phrase était teintée de mystère. « **Demain, j’irai constater les dégâts et parler aux soldats. Peut-être en apprendrais-je plus. - Je vous accompagnerai. Mais vous semblez bien épuisée par le voyage. Vos baguages ont déjà été montés. Suivez-moi, je vais vous montrer vos appartements** » fini-t-il par dire, mettant fin à la discussion. Ils se levèrent et s’engagèrent dans un étroit escalier en colimaçon menant à un long couloir mal éclairé. Une série de portes s’étalait de chaque côté du corridor. L’homme lui désigna sa chambre d’une main gantée de noir. Il salua Ombeline avec un petit sourire, lui souhaita une bonne nuit avant de prendre congé. Cette nuit-là, la jeune femme rêva d’atrocités sortant de terre, de villes assiégées, et d’un hypnotique regard gris acier qui la fixait intensément. Le lendemain matin, la fille d’Albrecht se leva de bonne heure. Le petit déjeuné lui avait déjà été apporté par quelques discrets serviteurs. Cela signifiait donc que tout le monde pouvait entrer dans sa chambre à son insu. Si l’idée qui ne lui plaisait guère, la jeune femme ne fit pas sa minorée, et ce fut quand même avec joie qu’elle dévora son repas, avant de s’habiller et de descendre. Elle découvrit le lieutenant William Stërz, ainsi que le seigneur Mörgten en train de bavarder. Ce dernier, bien que de dos par rapport à Ombeline, se retourna dès que la jeune femme fit son entrée et s’inclina légèrement, lui souhaitant le bonjour. Son interlocuteur fit de même avec un temps de retard. Ayant déjà pris une infusion quelques minutes auparavant, elle refusa poliment celle que William lui proposa, et s’inséra dans la conversation. Le conseiller d’Olbricht était en train de raconter au lieutenant ce qu’il avait déjà expliqué la veille à la jeune ambassadrice. Lorsque les faits furent détaillés dans leur intégralité, il prit congé, expliquant qu’il devait aller voir ses hommes. Vanish se tourna alors vers Ombeline. « ** Et si nous sortions ? ** » proposa-t-il dans un sourire charmeur. Elle accepta de bon cœur. Dehors, un léger brouillard enveloppait la ville, la plongeant dans une immensité grise. De lourds nuages ombrageux masquaient le soleil, rafraichissant la température de l’air. Ils firent le tour de la citée, et Ombeline en profita pour évaluer les dégâts. Les remparts semblaient assez âgés, plusieurs merlons manquaient à l’appel, de même que de nombreuses pierres. Il était aisé de se tordre une cheville sur ce sol inégal, au vu des nombreux trous jonchant le chemin de ronde. Certaines maisons avaient leur porte défoncée, et semblaient ne plus avoir été occupées depuis un mois ou deux. Les volets claquaient lugubrement contre les murs, ajoutant à l’atmosphère déjà lourde et sinistre une pointe d’oppression. De temps à autre les soldats retrouvaient des cadavres dans ces bâtisses abandonnées, bâtisses qui n’avaient pas encore été fouillées. « ** Comment vont les finances de la ville ? **» lança Ombeline alors qu’ils étaient en train de marcher dans les ruelles. Vanish s’arrêta un moment, la regardant, comme s’il jugeait la pertinence de la question. La jeune femme lui rendit son regard. Curieusement, elle semblait beaucoup moins impressionnée que la veille. Même si son regard argenté était toujours aussi mystérieux, elle arrivait à le soutenir sans peine. « **Je présume que vous voulez en venir au fait que, dans notre requête, nous avions quémandé de l’or**, avança t’il alors qu’ils reprirent leur marche. ** A vrai dire, nous en avons encore assez pour tenir, disons un mois. Mais nous plus personne n’ose sortir de l’enceinte de la cité. Les villageois ne peuvent plus travailler dans leur ferme, nous privant de nourritures ou d’autres produits destinés à la vente. Sous peu, avec les soldats à payer, nous risquons bien de toucher le fond. - Et en ce qui concerne les réserves de nourriture ? - Difficile de prévoir. Cela dépend de la conservation des aliments. ** » Ombeline hocha la tête. L’heure du repas arriva rapidement. Ne sentant pas la faim, elle mangea frugalement, se contentant d’un morceau de viande séché, d’un quignon de pain et de quelques fruits. L’après-midi se déroula paisiblement. Tout en parlant, ils vérifiaient l’état d’esprit des soldats. La plus grande majorité avait peur, mais semblait vouloir à tout prix défendre leur cité. Ombeline inspecta leur équipement. Leur épée était bien entretenue, de même que leur armure et leur bouclier. Ils disposaient également d’un arc et d’un carquois rempli d’une dizaine de flèches. Assurément, les hommes de Steingart disposaient d’un bon équipement. Lorsque le soir tomba, les hommes étant de garde s’occupèrent de surveiller les alentours, alors que les autres rentrèrent à la caserne. Ombeline et Vanish prirent la direction du fortin. Ils mangèrent en compagnie du comte Olbricht et du lieutenant Stërz. La jeune femme prit rapidement congé, désireuse de retrouver son lit. Elle enfila sa robe de nuit, avant de s’allonger sur son matelas et de sombrer dans le sommeil. Elle se réveilla en sursaut. Quelque chose n’allait pas, un bruit au loin qui l’avait réveillé. Tendant l’oreille, la fille d’Albrecht entendit sonner le tocsin. Ce qui signifiait que l’on était en train d’attaquer la ville ! Reprenant ses esprits, elle se leva, s’habilla en coup de vent et sortit de sa chambre pour aller dans le hall. Là, elle trouva le lieutenant Stërz, lui aussi mal réveillé. « **Prenez quatre de vos hommes et venez avec moi ! ** lui ordonna-t-elle. - **Etes-vous sûre ? Ce pourrait être dang... - Faites ce que je vous ai dit ! ** » Le ton qu’elle avait pris n’admettait aucune contestation. Elle voulait aller voir de ses propres yeux ce qu’endurait la ville depuis plusieurs mois déjà. William avait à peine réunit trois hommes qu’ils sortirent du bâtiment, se dirigeant en courant vers les remparts d’où leur parvenaient les échos de la bataille. Parvenant sur les lieux, elle découvrit les soldats déjà sur place en train de bander leur arc, ou décocher leurs flèches sur l’ennemi se situant en bas des murailles. Elle grimpa en hâte le petit escalier qui menait en haut des murs. Derrière elle, les soldats à peine réveillés se pressaient de porter secours à leurs camarades qui bombardaient l’assaillant de projectiles. Et devant elle, une vision effroyable s’offrit à ses yeux. Une vision, se dit-elle, qu’elle ne serait jamais capable d’oublier. Courant sur la plaine dans une nuit sans lune, plusieurs centaines de cadavres se précipitaient contre les murailles, dans un silence de mort. Les seuls sons qu’entendait la jeune femme étaient ceux des cordes vibrantes qui projetaient les flèches, le sifflement de ces dernières ainsi que le hurlement des hommes. Quand soudain, des bruits sourds se firent entendre, contre les remparts. Les morts vivant s’attelaient à dresser des échelles afin de prendre possession des lieux. S’ensuivit alors une silencieuse progression de ces assaillants d’outre-tombe, montant lentement mais sûrement. Malgré le fait que les soldats de Steingart s’évertuaient à les bombarder de flèches, il en venait toujours un pour remplacer celui qui été tombé. « ** Dame Ombeline, c’est devenu trop dangereux, vous devez vous rendre à la place forte ! Il n’est pas certain que nous puissions vous protéger. **» Le lieutenant avait raison, d’autant plus que la jeune femme ne savait pas se battre. Et elle avait vu ce qu’elle voulait voir : la véritable nature de l’assaillant. Ils descendirent à toute allure les escaliers, alors que les premiers non-morts prenaient pied en haut des murailles. Le petit groupe de quatre se faufila à travers le dédale de maisons qui les entouraient, allant droit vers le fort, courant à travers l’obscurité. Une ombre faucha l’un des gardes d’Ombeline, qui alla se fracasser contre une maison cinq mètres plus loin, tué sur le coup. Personne n’avait eu le temps de réagir, l’attaque s’était avérée trop violente et trop rapide. La troupe contenant désormais plus que trois membres s’arrêta sur le champ, sidéré. Un silence de mort régnait, seulement couvert par le bruit de leur respiration. A peine avaient-ils eu le temps de reprendre leur course qu’un second soldat fut projeté. Son corps atterrit contre une porte de bois, et la traversa. William Stërz dégaina son épée, se rapprochant d’Ombeline afin de mieux la protéger. «** Montre-toi, espèce de sale ch... ** ». Un sifflement retentit alors qu’un éclat d’acier scintilla dans l’obscurité. La tête du lieutenant fut proprement détachée de son corps, le sang giclant par pulse régulière qui arrosèrent celle qu’il tentait de défendre. Ombeline hurla, son cri déchirant le silence. Que pouvait bien être la chose qui avait éliminé en si peu de temps trois gardes entrainés sans qu’ils n’eussent la possibilité d’esquisser le moindre geste ? Et sans même qu’Ombeline pût la distinguer ? Peut-être que ces morts-vivants qui attaquaient la ville disposaient de forces bien plus obscures et redoutables que ces tas d’os et de chair en putréfaction. La jeune femme était terrorisée, de même que le dernier soldat qui se trouvait avec elle. Immobile, au carrefour de trois ruelles toutes aussi sombres et ténébreuses les unes que les autres, elle ne bougeait pas, voulant pour rien au monde s’enfoncer à nouveau dans l’obscurité. Ombeline jeta des coups d’œil apeurés en direction des trois directions possibles. La chose était encore là, toute proche. Une ombre glissa sur le mur d’une des maisons faisant l’angle du croisement. Le soldat recula, la sueur perlant son front, la main moite. L’ombre sembla se téléporter sur celui-ci, qui, la voyant arriver, tenta un maigre coup asséné. La silhouette fut trop rapide et passa sous son bras, le projetant au sol. Contrairement aux autres fois, cette dernière resta collée au corps de l’homme qu’elle venait de projeter. Ombeline pouvait la voir clairement à présent. Enveloppée dans un long manteau gris, la capuche relevée, la chose émit un gargouillement, secoua sa tête affalée sur celle du soldat, comme s’il dévorait ses chairs, tandis que l’homme poussait un râle étouffé. C’en fut trop pour la jeune femme. Elle se retourna et courut de toutes ses forces à l’opposé de la scène qu’elle venait de vivre. Elle ne savait pas où elle allait, courant à perdre haleine dans le dédale sombre et tortueux, voulant mettre le plus de distance possible entre elle et cette chose qui avait décimé ses hommes. Elle s’arrêta au beau milieu d’une petite place déserte, reprenant son souffle. Elle risqua un coup d’œil en arrière. Apparemment, la créature ne la suivait pas, trop occupée à se nourrir, sûrement. Que pouvait être cette chose se nourrissant de chair humaine ?! Ombeline essaya de se repéré par rapport au fortin. Elle était déjà venue en ces lieux ce matin, mais la nuit ne facilitait en rien la chose. Elle tenta une rue lui rappelant quelques souvenirs. Après un long moment, elle finit par arriver devant le fortin. Elle se précipita à l’intérieur, comme si la créature pouvait encore l’atteindre, et qu’elle ne trouverait refuge qu’uniquement dans le bâtiment. Elle y trouva le conseiller Mörgten, qui releva le regard alors qu’elle pénétrait dans la place forte. La chaleur ainsi que la lumière qui y régnait la soulagèrent, la libérant de toute la terreur et de l’adrénaline. Libérée de toute cette angoisse, elle craqua, s’effondrant en larmes, revivant toute la scène. Vanish s’approcha de la jeune femme et la prit dans ses bras. Lui chuchotant gentiment à l'oreille, tentant vainement de l’apaiser. Elle s’agrippa à lui, se purgeant de tout ce qu’elle avait vécu dans un flot de larmes intarissable. Elle n’aurait jamais dû voir cela, innocente qu’elle était, n’y ayant jamais été préparée. Tout ce qu’elle avait appris, toute sa rationalité à laquelle elle s’accrochait avait été balayée par cette créature, immatérielle de par sa vitesse et sa violence, et qui pourtant venait d’éliminer quatre hommes, avant de se repaître de la chair de l’une de ses victimes. Enfin, ses pleures semblèrent s’interrompre. Vanish recula doucement, la regardant dans les yeux. De son index, il essuya deux larmes qui perlèrent aux yeux de la jeune femme. «** Racontez-moi ce qui s’est passé **» lui demanda-t-il de sa voix apaisante. Et Ombeline s’exécuta, reprenant tout depuis qu’elle avait été réveillée par le tocsin annonçant le début de l’attaque, lui racontant l’assaut des morts-vivants, puis la fuite à travers les rues de Steingart, avant d’énoncer l’extermination de ses hommes par la créature. Vanish prit un air songeur. «** Et avez-vous vu cette créature ? - Au début non, elle était trop rapide, semant la mort autour d’elle. Puis lorsqu’elle tua le dernier homme, elle s’est précipitée vers lui pour lui dévorer le visage ! J’ai juste vue un ample manteau gris. Son visage était couvert par un capuchon. - Etrange... et elle vous a épargné ? - Il semblerait oui... il est évident qu’elle m’eût vue, mais je ne sais pas la raison pour laquelle je suis encore là à vous parler. - Hum... Il faudra dorénavant faire attention. Il est possible qu’elle soit toujours parmi nous. J’annoncerais aux soldats de patrouiller dans les rues et de redoubler de vigilance. ** » A peine venait-il d’achever sa phrase qu’un garde fit irruption dans la pièce. « **Seigneur Mörgten ! Nous les avons repoussés ! - Ha, enfin une bonne nouvelle ! Ma chère**, dit-il en se tournant vers Ombeline, ** je pense que vous devriez vous reposer afin de vous remettre de vos émotions. Ne vous en faites pas, ça va aller, je veillerai sur vous. **» La jeune femme hocha la tête, et monta se coucher. Elle trouva difficilement le sommeil, ressassant dans son esprit la scène où les quatre hommes qui l’entouraient se faisaient éliminer un par un. Enfin, la fatigue eut raison d’elle, et elle sombra. Deux jours passèrent. Au matin du troisième, Ombeline retrouva l’appétit. Voir la mort en face l’avait longuement fait réfléchir, et l’avait plongée dans un certain mutisme, broyant du noir. Elle pensait au lieutenant Stërz, sortant à peine de l’académie, voulant réussir à tout prix sa première mission. Et il n’avait trouvé que la mort. Mais aujourd’hui, il fallait qu’elle aille de l’avant, elle aussi avait une mission à remplir. Elle passa sa journée à constater les dommages portés par l’attaque de l’avant-veille. Il semblait que l’offensive eût été plus meurtrière et plus forte que les autres. D’après les soldats qu’elle interrogeait, le tocsin avait été sonné trop tard. Les morts vivant avaient rapidement pris pied sur les murailles et les avaient débordés, alors que les soldats restés à la caserne venaient juste d’arriver sur les lieux de la bataille. Par la suite, avec ce renfort, les hommes étaient parvenus à reprendre possession des murailles, et les avaient chassés de Steingart. En revanche, personne n’avait vu une créature enveloppée d’un long manteau gris, une capuche rabattue sur la tête. Seul le cadavre de William Stërz et de trois autres gardes à un carrefour assuraient à Ombeline qu’elle n’avait pas rêvé. Des deux fois nés s’étant faufilés dans les ruelles avaient aussi causé la perte de nombreuses familles, à tel point qu’un climat d’insécurité régnait dans la cité. Le soir venu, elle monta vite se coucher, sentant la fatigue monter. Pourtant, elle se tourna et se retourna dans son lit, essayant de trouver la meilleure position pour dormir. Elle soupira, se redressa, et s’assit en tailleur sur son matelas. Que pouvait-elle faire à présent ? Avait-elle fini sa mission ? Cette dernière consistait à prendre la température des lieux, à voir si Olbricht ne mentait pas, et s’il avait réellement besoin de ce dont il demandait. La réponse était des plus simple ; assurément que oui, au vue de la tournure des derniers événements. Il lui fallait donc rentrer à Nuln, et annoncer à la comtesse électrice les atrocités et les horreurs qui se déroulaient céans-même. D’ailleurs, il faudrait même envoyer quelques répurgateurs, magisteurs ou sorciers afin de déterminer d’où provenaient ces attaques, et de repousser ceux qui les menaient. Elle pensa au coffre rempli de pistoles qu’elle avait caché au fond de ses baguages. Les gens ici en avaient vraiment besoin, et elle se devait de le donner à la ville. La jeune femme prit sa décision, elle allait trouver Vanish, tout lui expliquer, laissant les soldats qu’elle avait amené à Steingart, lui donner le coffre, et rentrer dès demain afin de chercher de l’aide. Muée par son instinct, elle prit juste le temps d’enfiler une chaude robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit, et se glissa dans le couloir. Certes, la tenue n’était certainement pas adaptée, mais elle ne pouvait pas attendre le lendemain ; peut-être que le conseillé mettrait-il immédiatement l’or à profit pour les soldats et les familles des victimes. Sachant où se situait la chambre du conseiller, elle arriva rapidement devant la porte, et un étrange ressenti l’incita à ne pas annoncer sa présence. Aussi entra-t-elle sans frapper. Vanish semblait l’attendre, le regard fixé sur la jeune femme alors qu’elle refermait la porte sans bruit derrière elle. Quand elle se retourna, elle le dévisagea. Il se tenait assis sur son lit, bien droit, les pieds posés au sol. La pénombre de la pièce semblait faire ressortir le teint extrêmement blanc de sa peau, contrastant harmonieusement avec ses fins et longs cheveux noirs qui lui arrivaient jusqu’aux épaules. Un rayon argenté de lune traversait un rideau, se posant délicatement sur son visage, nuançant son regard gris acier qui s’accrochait à celui d’Ombeline. Cette dernière en ressortie fort troublée. Elle avait déjà remarqué son charme certain, mais là, il était juste magnifique. Alors qu’elle restait interdite devant ce tableau, Vanish se leva avec grâce, dans une économie de mouvement. « ** Je sais pourquoi vous êtes ici** » murmura-t-il. Ombeline s’approcha de deux pas. « ** Je voulais vous prévenir que... - ... que vous alliez partir. Partir afin de nous apporter de l’aide**, la devança-t-il. - **Je... c’est exact. Mais il y a également autre chose. Je vous lègue un coffre remplis de pistoles offert par Nuln, ainsi que les soldats que j’ai amenés avec moi. - Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu plus tôt de l’existence de ce coffre ? ** » demanda-t-il doucement. La jeune femme baissa les yeux. Lorsqu’elle les releva pour lui répondre, elle sursauta légèrement. Le conseiller se trouvait alors juste devant elle. Elle ne l’avait pas entendu approcher. «** Parce que je devais m’assurer du bien fondé de votre demande d’argent. - Et se trouve-t-elle bien-fondé **chuchota-t-il, alors qu’il se rapprochait de plus en plus, se trouvant désormais à un souffle d’Ombeline. Ses yeux étaient rivés dans ceux de la jeune noble, qui se sentait hypnotisée, noyée dans ce vif-argent. « **Oui... ** » répondit-elle dans un souffle. Voyant qu’il se rapprochait d’avantage, elle eut un léger mouvement de recul. « **Je ne suis pas sûre que.. **» Les lèvres de Vanish venaient d’entrer en contact avec les siennes. D’abord hésitante, elle finit par répondre à son baiser. Sa peau était froide, voir même glacée. Pourtant, Ombeline sentait qu’un feu incandescent la dévorait de l’intérieur. Un désir nouveau naquit au fond de son cœur, un désir qu’elle n’avait encore jamais connu. Elle rendait avec ardeur chaque baiser donné, chaque caresse, se pressant contre son corps. Les mains de son amant s’attardèrent sur la ceinture de sa robe de chambre, la déliant, avant de rejeter l‘habit en arrière. Tout en déboutonnant le veston, la jeune femme sentait la passion qui la dévorait. Elle avait envie de Vanish, cet homme qu’elle connaissait depuis à peine quelques jours, cet homme qui avait un charisme, une beauté indéniable. Elle se demandait en ce moment même s’il ne jouait pas de son charme comme elle le faisait lorsqu’elle était encore à l’université d’Altdorf. Elle se sentait en son pouvoir, mais elle n’en avait cure. Lentement, il tira sur le lacet qui retenait, lâches, les fronces de sa robe de nuit, qui s’ouvrirent. Les manches glissèrent dans un mouvement léger de ses étroites épaules roses. Le vêtement continuait de glisser, découvrant la peau pâle et sans défaut qui palpitait au rythme de son cœur, freiné dans sa descente par les petits mamelons de ses seins. Le corsage glissa jusque à sa taille, dénudant sa poitrine. Ombeline battit des cils, et laissa échapper un soupir d’entre ses lèvres humides. Elle s’offrir à lui, sous l’effet de son pouvoir, en transe tandis qu’il se penchait vers elle pour attraper le cordon qui retenait sa jupe. Elle s’inclina vers Vanish, tête renversée, et l’étoffe glissa le long de ses hanches, avant de tomber à ses pieds. Ce dernier la poussa légèrement contre le lit, où elle s’allongea. Il dessina de son index les contours harmonieux de ses seins, en pressa un doucement de sa main froide, alors qu’il l’embrassait fougueusement, leurs langues s’entremêlant. Ombeline frissonna de plaisir quand une main glissa le long de son ventre, continua sur son nombril, et acheva son chemin à son entrejambe. Elle retira le pantalon de Vanish, avant d'unir leurs corps. Elle ressentit une petite douleur, crispant ses mains sur le dos de celui qui avait promis de veiller sur elle. Puis au fur et à mesure de leurs ébats, elle se laissa consumer par la passion. Soudainement, elle se raidit, cria lorsque Vanish planta ses dents dans sa gorge rose. Elle sentait qu’il vidait le sang de son corps, et l’emplissait de faiblesse. Alors elle comprit. La créature qui l’avait attaqué, ou plutôt, avait attaqué ses gardes, n’était autre que celle qui se repaissait de son propre sang et qui venait justement prendre possession d’elle. L’entité n’avait pas dévoré la chair du dernier soldat, mais avait fait ce qu’elle était en train de faire. La capuche du... vampire, parce que c’en était un, avait masqué sa véritable activité. Alors que les yeux d’Ombeline peinaient à rester ouvert, toutes les sources de lumière miroitèrent et se fondirent en une seule, plus puissante, entourant son monde d’un halo éclatant. Devenu faible à en être paralysée, elle se trouva dans l’incapacité d’émettre le moindre son, et se trouva au bord de l’inconscience. Vanish buvait le sang qui s’écoulait de la gorge de la magnifique créature qui se situait sous lui. Son corps encore entremêlé à celui de la jeune ambassadrice, il se délectait de ce liquide rouge. Il avait tant désiré ce moment. Désir qui transparaissait non seulement par sa soif insatiable, mais aussi physiquement. Dès le premier jour où il l’avait vu, il savait qu’il n’aurait pas d’autre choix que de la posséder. Les courbes de son corps, sa voix claire et scintillante, ses grands yeux verts à travers lesquels se reflétait son âme si pure et innocente, candide, sortant à peine de l’adolescence. De la même manière que le teint rosé de sa longue gorge, et sa peau sans défaut qui faisaient vaciller son apparent stoïcisme à chaque fois qu’il l’apercevait au détour d’un couloir. Alors qu’il aspirait le sang, il sentait le cœur d’Ombeline qui palpitait. Ce n’étant pas celui d’un homme ou d’un animal, mais celui d’une jeune femme encore dans la fleur de l’âge, qui savait que la vie avait encore beaucoup à lui offrir. Les battements de son cœur s’intensifiaient au fur et à mesure qu’il la dépossédait de son sang, refusant de mourir. Le vampire se cramponna à Ombeline, enserra son corps de ses bras puissants. Le sang riche et chaud s’écoulait du corps désarticulé pour se canaliser dans celui du vampire, trop vite pour lui. Une impression d’extase et de jouissance investissait son esprit. La chambre tourbillonnait autour de lui, rien d’autre n’existait hormis l’enveloppe charnelle de la jeune fille, son cœur têtu qui battait la chamade en criant son droit de vivre, son désir d’exister. Malgré lui, le vampire ouvrit les yeux, son regard se posa sur le visage angélique appartenant à celle à qui il ôtait le sang. Visage devenu exsangue, qui devenait à l’approche de la mort, encore plus beau, plus finement ciselé qu’il ne l’était de son vivant. Le teint blême se découpait dans l’obscurité, sur lequel venait s’échouer les faisceaux de la lune, nimbant Ombeline d’un halo blanc immaculé. Un sentiment lointain resurgit à la mémoire du vampire, un sentiment qu’il n’avait plus connu depuis des années, semblant provenir du fin fond des âges, alors qu’il n’était encore qu’un humain. La culpabilité. Comment pouvait-on intentionnellement détruire une si belle chose, aspirer sa vie jusqu’à ce qu’elle se fane, que son essence vitale soit consommée ? Comme détruire un parterre de roses blanches et le laisser à l’abandon au profit des mauvaises herbes sans aucune raison, aucun bénéfice ? Déstabilisé par ce sentiment depuis longtemps oublié, le prédateur de la nuit prit peur. Non, il ne pouvait se permettre d’anéantir une créature aussi surnaturelle que lui, et qui pourtant sur un plan philosophique se trouvait à ses antipodes. Elle, rayonnante, pleine de vie, libre tel un oiseau dans l’azur. Lui, reflué dans les coins sombres d’un château, existant malgré un corps qui ne vivait plus, esclave de sa soif insatiable qui revenait de jour en jour. Il la revoyait encore se blottissant contre lui, la veille, alors qu’il venait d’éliminer un à un ses gardes. Elle était en larme, tellement apeurée par ce qu’il avait commis. Perturbé, il lâcha sa prise, qui tomba comme une poupée désarticulée, habillée de sa seule nudité. Il se détourna, accablé par l’horreur, prêt à s’enfuir. Quand retentit un léger gémissement, provenant du lit et imperceptible à l’ouïe humaine, qui sapa le désir de fuite du vampire. Il restait une unique chose à faire, s’il ne voulait pas que sa petite flamme de vie s’éteigne. Il revint vers le lit, s’allongeant sur le côté auprès du visage de la jeune femme. «** -Concentrez-vous, gardez les yeux ouverts** » murmura-t-il. Amenant son bras à hauteur du visage, il se mordit le poignet. Ombeline, pourtant dans le vague, comprit par avance ce qu’il avait l’intention de faire. Elle attendit, impuissante, dans l’incapacité de bouger. Le sang giclât sur le haut de son buste, ruisselant entre ses seins laiteux tel un fleuve écarlate coulant entre deux monts enneigés. Le vampire observa la blessure, médita pendant un moment, comme s’il pesait le pour et le contre, avant de presser son poignet sanguinolent contre les lèvres d’Ombeline, lui intimant de boire. Et elle but, d’abord lentement, incertaine, avant d’aspirer frénétiquement le sang à travers les trous qu’il avait ouvert lui-même, comme si sa vie en dépendait, s’accrochant au poignet afin d’épancher sa soif avec la même avidité qu’un nouveau-né tétant le lait maternelle. Les battements de son cœur devinrent plus réguliers, gagnèrent en insistance, sa respiration s’accentua. Elle avala d’énormes goulées d’air en même temps qu’elle se nourrissait de sang, soulevant son ventre en un dôme de porcelaine blanche. Ce liquide s’insinuait dans sa chair, percolant dans son être. Une douce chaleur l’enveloppa, alors que le vampire, poussant des râles de souffrance, retirait son poignet avec difficulté de la bouche encore avide de sang. Un brouillard opaque, tiède comme le liquide qu’elle venait d’ingérer, assombrit sa vue, envahit son cerveau, la conduisant tout doucement vers la voie de l’inconscience. Le doux flottement d’un drap de soie le long de son ventre, une odeur de ferraille, âcre, montant au nez, acheva Ombeline d’émerger de son sommeil sans rêve. N’ouvrant pas les yeux, elle tenta de se remémorer les événements passés qui l’avait conduite en ce lieu. Tout lui revint subitement à l’esprit. Elle ouvrit ses yeux, se redressa, sentant une légère résistance le long de ses hanches. S’étendant de ses lèvres à ses flancs, des flots de sang avaient coagulé le long de son corps, dégoulinant sur les draps, collant sa peau au tissu. Scène hypnotisante, qui miroitait de détails. C’est alors qu’elle leva les yeux et découvrit ce qu’elle savait à présent être un vampire, vampire avec lequel elle avait partagé son lit, vampire d’une grâce à présent révélée. Il était tranquillement amassé dans un fauteuil, ses yeux argentés fixés sur elle la contemplant dans sa nouvelle nature. Le passage à l’état vampirique avait doté Ombeline d’une nouvelle beauté. Sa chevelure volumineuse lui faisait presque un écrin. Son visage était devenu parfait, beau et ciselé, comme celui d’une vierge de marbre, auquel ses cheveux faisaient un halo ténébreux. Ses seins bombaient harmonieusement le fin drap de soie qui la recouvrait, ses hanches, quoiqu’étroites, lui donnaient une courbe aiguë et sensuelle. Elle était belle à couper le souffle, vision d’une inflexible beauté, beauté pourtant froide et pâle du fait de sa peau opaline, contrastant de manière envoutante avec le rouge écarlate de ses lèvres sensuelles, et avec ses longs cheveux noirs néanmoins étincelants. Levant sa main couverte de sang à la base de son cou, Ombeline sentit comme deux étroites piqures, légendaires et pourtant uniques vestiges du baiser de sang. Et enfin la vérité prit place dans son esprit. Elle avait la vision d’un vampire. Jamais auparavant n’eut-elle pu avoir la vision qu’elle avait à présent de ce vampire qui l’admirait. Autrefois, son visage lui paraissait blafard, exsangue, le rendant lumineux dans la nuit. Désormais elle comprenait : il irradiait la lumière, apparaissant plein d’une vie qu’il avait autrefois perdue, empli de son sang. Son monde également se révélait être transformé. Ou plutôt, elle n’avait jamais pu le voir tel qu’il l’était actuellement, à travers ses yeux de mortelle, comme si un voile opaque eut toujours estompé sa vue. A présent, elle avait l’impression de redécouvrir les formes et les couleurs, emplissant son champ de vision d’une multitude de nuances aussi variées les unes que les autres, parcourant de toutes les colorations de l’arc-en-ciel son ancienne conception du monde qui lui semblait désormais si terne. Se concentrant sur une fenêtre, elle fut éblouie par le faisceau lunaire qui filtrait à travers un rideau, dévoilant la multitude de grain de poussières qui virevoltait en une danse évanescente, sensible à la moindre variation du souffle de l’air. L’acuité de son regard multiplié, elle était maintenant capable de discerner chaque grain de poussière tourbillonnant, l’analysant, le décortiquant, pouvant même y détailler sa zone d’ombre, opposée au côté faisant face à la fenêtre. Elle resta subjuguée pendant une dizaine de minutes, ne se lassant pas de se repaitre de cette vision idyllique. C’est alors qu’Ombeline prit conscience du murmure du vent vespéral, glissant le long des contours du bâtiment, s’insinuant à travers les interstices, où le travail du temps avait détérioré le mortier. Le hululement lugubre d’un hibou retentit au loin, à ce qui semblait être à des centaines de mètres de là. Nonobstant, elle l’entendit avec discernement, comme si l’animal était perché sur la balustrade de la fenêtre. A partir de cet instant, la totalité des sons l’engloba, de la conversation des servantes aux ronflements placides des gentilshommes affaissés dans leurs lits, des bruits de vaisselles aux battements des ailes de chauves-souris allant chasser quelques insectes nocturnes. Tous ces sons qui lui furent tellement prosaïques auparavant, retentissaient désormais comme un chapelet de cloches, à la mélodie aussi pure qu’un chœur d’enfants chantant les prouesses de Sigmar. Sa vie de mortelle venait de s’achever, avec tous les changements que sa nouvelle nature impliquait. Désormais, elle arpenterait la voie des ombres.