[Lucrétia & Dokhara] Eaux de jouvence

Le Talabecland se trouve au coeur de l'Empire, et ses armées prennent souvent la forme de petites forces d'élites. Helmut Feuerbach est porté disparu, mais sa cour est toujours dans la Cité de Talabheim.

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[MJ] Le Grand Duc
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[Lucrétia & Dokhara] Eaux de jouvence

Message par [MJ] Le Grand Duc » 08 avr. 2018, 23:23






A mille lieux de cette terrible nuit à Talabheim, la vie sur le fleuve s'écoulait avec une quiétude indolente à bord du Weiler, la gabare à voile de Maître Bornoff, marchand de son état.

C'était un jour sans vent, amplifiant encore la tranquillité de cette fin d'après-midi, et la voile du Weiler était repliée. Deux gros percherons tiraient paisiblement le navire depuis le chemin de halage qui longeait la rive garnie de roseaux dont la barge à fond plat ne voguait qu'à quelques mètres. Les lourds chevaux agitaient leurs grosses têtes pour en chasser les mouches, secouant par là-même leurs colliers garnis de grelots. Des platanes jetaient leur ombre sur le chemin en terre et les bords du Talabec, apportant une fraîcheur bienvenue à la chaleur de ce début d'été.

En plus de Weiler, les eaux calmes du fleuve accueillait d'autres bateaux : péniches marchandes, bachots et klippers, barques de pêcheurs qui jetaient leurs filets dans les eaux poissonneuses ou pêchaient à la ligne le brochet et la carpe. La veille, la gabare avait même croisé la route d'un bateau-théâtre, à la coque peinte et aux gréements décorés de fanions colorés. Ils allaient dans un sens ou dans l'autre avec cette même lenteur placide, transportant biens et personnes sur cette voie qui avait permis la grandeur de l'Empire. Les routes terrestres étaient souvent dangereuses et en mauvais état, et les réseaux fluviaux qui reliaient les cités entre elles étaient par conséquent les vraies veines de la nation impériale.

Maître Bornoff était un homme pragmatique et peu loquace, un ostlander typique et exactement de l'acabit qui pouvait arranger des fugitives comme Lucrétia von Shwitzerhaüm et Dokhara de Soya. Le marchand s'était contenté de fixer un prix par tête pour le service de transport jusqu'à Altdorf, et ce sans poser de questions gênantes. Il avait ensuite ordonné à ses membres d'équipage de dormir sur le pont pour libérer le dortoir. Les bateliers s'étaient exécutés, visiblement mécontents, et avaient tendu des cordes sur le pont pour y accrocher des bâches et s'en servir de tentes. Les baronnes et leur suite s'étaient donc installés dans la cabine de l'équipage le temps de la traversée. Le dortoir donnait, d'un côté, sur la cabine personnelle de Maître Bornoff, et de l'autre sur la cale qui contenait une vingtaine d'énormes tonneaux cerclés de fer ainsi qu'une belle pile de madriers en épicéa de l'Ostland, une essence précieuse destinée aux charpentes des aristocrates et bourgeois altdorfers.

Maître Bornoff et son équipage semblaient résolus à ignorer autant que possible la présence de leurs passagers, et les hommes Bratian trouvèrent donc à s'occuper. Ils jouaient aux dés et aux cartes, se racontaient des histoires et rigolaient entre eux, pêchaient depuis le bastingage en prenant l'air et profitaient du paysage. C'était pour la plupart d'entre eux la première fois qu'ils s'éloignaient autant de leur foyer. Marcus semblait particulièrement alerte et apparu tendu les quelques fois où le Weiler croisa un navire des patrouilleurs fluviaux. Mais jamais la barge du marchand ostlander ne fut inquiétée et le capitaine de la garde de Lucrétia commença enfin à se détendre. Seul Hans Zimmer, le palefrenier, ne semblait pas être gagné par la sérénité doucereuse qui régnait ici. Il était inconsolable depuis l'abandon de ses tendres chevaux dans les écuries de la Transborée, au Talagaad, et ce malgré la brave Elsa qui tentait de lui remonter le moral en s’asseyant à côté de lui pour fredonner de vieux airs du pays.

Tout n'était que paix sur le Talabec, et il y faisait bon vivre.


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Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois. Je vis avec mes gens, loin de la folie des hommes. La nuit je vole dans les sombres profondeurs de la forêt. Mon regard d'acier partout se pose, et sans bruit, comme le vent, je file entre les branches des arbres séculiers. Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois.

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Lucretia Von Shwitzerhaüm
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Re: [Lucrétia & Dokhara] Eaux de jouvence

Message par Lucretia Von Shwitzerhaüm » 10 avr. 2018, 20:19

Les paroles que Lucretia avait destinées à Oswald n’avaient pas pour autre visée que de lui délier, peut-être, la langue. Elle ne comptait pas tout à fait sur une réponse dénuée de toute ambiguïté de sa part, mais, après avoir parcouru une petite lieue dans ces souterrains qui n’en finissaient pas, une certaine lassitude avait fini par la gagner. Une réaction, quelle qu’elle fût, demeurait la bienvenue, quand bien même l’homme ne paraissait pas des plus influençables. Le disciple de Ranald qu’il feintait d’incarner avait, après tout, sacrifié sans tergiverser plusieurs de ses sbires pour se lancer dans une mission que bien d’autres auraient qualifiée de suicidaire. Non, cela tenait davantage d’une tentative de discussion plutôt que d’une véritable disquisition. Oswald, une fois de plus, resta fidèle à lui-même.

Il se drapa encore dans ce personnage énigmatique propre à déblatérer des généralités plus ou moins sibyllines, arguant que le libre arbitre n’existait pas, et que chaque être, chaque individu évoluant dans le Vieux Monde avait finement été placé par une entité ou une force qui les dépassait tous. Bien qu’il ne pût la voir, Lucretia lui jeta un regard peu amène dans lequel se mêlait aussi bien l’ennui que le manque d’intérêt face à pareille déclaration. Elle haussa les épaules.

« Libre à vous de penser que vous n’êtes qu’un pion. J’ai, pour ma part, davantage d’ambition et d’estime pour ma propre personne. En vérité, j’en viendrais presque à vous plaindre, mais que je gage que, là encore, le peu de considération que vous portez à ma sollicitude n’est pas le fruit de votre mûre réflexion mais plutôt de celle d’une puissance qui vous dépasse grandement. »

Pour le reste, là encore, les banalités s’étalaient au fil de sa voix, et les deux jeunes femmes n’en apprirent pas davantage qu’elles n’en connaissaient déjà. Dokhara se retrouvait surveillée par des personnes assez influentes pour envoyer à la mort une poignée de sbires afin de la sauver d’autres individus qui, eux aussi, avaient eu assez d'autorité pour inciter l’Inquisition à suivre sa trace. Tout n’était qu’acquisition de pouvoir entre différents groupuscules ou sommités, et tout ce beau petit monde se mettait des bâtons dans les roues afin de faire régresser les avancées d’un camp ou de l’autre. Rien de plus qu’un galimatias d’évidences qui ne les concernerait bientôt plus, Lucretia n’ayant pas pour objectif que de demeurer à la solde d’autrui. Et elle emporterait Dokhara avec elle dans sa quête de liberté.

Ce fut sans plus de conviction qu’elle continua d’avancer dans ce réseau de grottes interminable, mettant un pied devant l’autre dans une série de mouvements trahissant le réflexe machinal. Lucretia laissa ses pensées s’envoler au gré de ses différentes songeries, pourpensant aussi bien sur cette soudaine mission qui lui avait été confiée que sur les derniers et récents évènements. Un certain refus d’obéir se parsemait d’images et souvenirs épars ; ce moment intime passé avec sa consœur dans le coche, la ville de Talabheim vue d’en haut, se découpant dans la nuit alors qu’elle voletait au secours de la jeune femme, la colère, voire la haine, qu’elle avait ressentie en la découvrant délivrée de sa geôle, et le petit merci, ainsi que le simple geste aimant, que Dokhara avait eu pour elle après qu’elle l’eut soignée. Une légère hésitation s’empara de son esprit, qu’elle balaya d’un revers de sa volonté.

Bientôt, une nouvelle source de lumière vint s’ajouter à celle que produisait la bague de leur guide. Devant eux se découpait dans la pierre une brèche, assez grande pour y laisser passer un homme. Ce fut là qu’ils s’arrêtèrent, et Oswald les renseigna sur le chemin à prendre tout en leur adressant ses adieux.

« Quittons-nous donc. Je présume, que, eu égard à notre situation et à celle de vos employeurs, il vaudrait mieux, au contraire, que nous ne nous recroisions pas une nouvelle fois. Toutefois, merci pour l’aide apportée, j’imagine, et surtout pour nous avoir guidées jusqu’ici. »

Lucretia se détourna rapidement de lui pour s’aventurer sur celle nouvelle voie qui venait de lui être montrée. D’un prompt coup d’œil vers le ciel, elle estima le temps restant avant l’aube ; elle avait encore beaucoup à faire si elle voulait que tout fût convenablement paré pour s’engager dans cette fuite incertaine.

Oswald ne leur avait pas menti ; la route qu’elles empruntèrent se révéla conforme à ses indications. Peu de temps après avoir atteint le bosquet, un nouveau petit sentier se présenta aux deux jeunes femmes, puis ce fut au tour d’une bouche d’égout de se découvrir à elles. Continuant selon les explications de leur guide, elles traversèrent un boyau, tournèrent deux fois à gauche, et parvinrent à une échelle qu’elles grimpèrent. L’arrivée au beau milieu des quais du Talagaad fut quelque peu délicate, dans la mesure où deux femmes émergèrent d’une bouche d’égout, mais le voile de la nuit parvint de son ombre à les dissimuler aux yeux curieux et interloqués des rares passants imbriaques.

Tâchant de ne poser aucune question capable de graver dans l’esprit des marins, lesquels se feraient un jour ou l’autre interroger, la carte future qui mènerait jusqu’à elles, Lucretia et Dokhara cherchèrent par elles-mêmes l’embarcation ayant accepté de les accueillir. Après quelques instants de perlustration dans le port isolé de Talabheim, elles trouvèrent la gabare amarrée, dormant paresseusement sur les eaux du Talabec. Se servant de la passerelle reliant la petite péniche à la terre, la Lahmiane monta à bord de la barque afin de prévenir le marchand de leur arrivée. Celui-ci se montra peu curieux, aussi bien sur leurs tenues que par rapport à l’heure à laquelle il venait d’être réveillé, et se contenta simplement de jeter un léger coup d’œil aux alentours. Une aubaine pour la Lahmiane ; Marcus et Hans avaient bien choisi leur homme. Elle se félicita malgré tout d’avoir pu arranger le visage de sa compagne qui, demeuré dans l’état, aurait peut-être soulevé bien davantage de questions. Par ailleurs, pensa-t-elle, les vêtures qu’elles portaient toutes les deux n’étaient certainement pas des plus apparentes au cœur de la nuit. Une autre particularité de l’imagination que voilà ; croire que le plus petit détail attestant d’une faute se voyait comme le nez au milieu de la figure pour quiconque n’en ayant pas connaissance. A l’écart, Lucretia se tourna vers la baronne de Soya.

« Je dois encore aller prévenir mes hommes que nous sommes bien présentes à l’endroit du rendez-vous. J’y vais seule, avec ces moyens qui sont les miens. Ce sera plus rapide, et assurément plus sage. Je reviens. »

Déposant un léger baiser sur les lèvres de son amante, la Lahmiane prit une nouvelle fois son envol dans le ciel de Talabheim. Elle fusa sous la voûte céleste en direction du Petit Kislev, revivant ces remembrances dont elle s’était souvenue durant sa marche souterraine, goûtant à ce sentiment de liberté incomparable que l’on ne pouvait que ressentir dans la vastité de l’espace astral. Il ne lui fallut que peu de temps avant de rejoindre la taverne de la Balalaïka, dans le Petit Kislev, et, presque à regret, la corneille redevint humaine.

A l’intérieur, le tapage nocturne qui avait momentanément brouillé les sens de la Lahmiane lorsqu’elle était entrée pour la première fois dans l’établissement s’était atténué pour disparaître presque complètement ; l’aube reprenait ses droits sur la nuit, et, par la fenêtre, une lueur bleu marine transparaissait sur le fond de l’horizon. Le petit peuple kislévite, après avoir combattu avec hargne la douce étreinte du sommeil à coups de chopes bien remplies et de chansons paillardes, avait finalement succombé à la fatigue. Quelques têtes reposaient, écroulées, sur les tables encore mousseuses des dernières bières renversées ; seule une demeurait relativement alerte. Ses traits s’illuminèrent en voyant apparaître l’étrangère.

« Marcus !, chuchota cette dernière en allant à sa rencontre. Il fait bon de voir un visage véritablement amical. La damoiselle Dokhara est déjà sur la barque que vous avez négociée. Une fois de plus, appelle nos hommes, et rendez-vous le plus vite possible sur les quais ; nous appareillons dans l’heure. »

Il n’en fallut pas davantage pour que le capitaine de la garde ne comprît de quoi il en retournait et s’en allât réveiller sa troupe. Lucretia n’attendit point que tout fût prêt ; tenant à respecter sa promesse le plus rapidement possible, elle tourna les talons, revenant à la gabare en empruntant la voie des airs pour s’en retourner auprès de sa compagne.

D’un pas leste et pressé, elle avança sur le pont de la barge, les sens naturellement en alerte ; l’on n’était jamais trop prudent, surtout après la nuit qu’elle venait de passer. L’Inquisition détenait cette faculté agaçante de pouvoir se trouver partout à la fois, eu égard à son réseau tentaculaire qui s’étendait à travers tout l’Empire et parfois au-delà, et Lucretia craignait qu’elle n’eût déjà retrouvé la trace de Dokhara. En trouvant cette dernière sur l’embarcation, ainsi qu’elle l’avait laissée il y avait de cela une petite dizaine de minutes, elle s’en trouva rassurée, et son comportement s’altéra du tout au tout pour adopter cette attitude détachée et nonchalante qui la caractérisait si bien.

Peu de temps après, ce fut au tour de sa troupe que de les rejoindre, avec ce même comportement suspect et précautionneux qu’adoptent souvent les contrebandiers s’engageant sur une voie inconnue. Les regards glissèrent de part et d’autre des quais, longèrent les différents esquifs alignés sur les flots, et dévisagèrent le marchand qu’ils avaient pourtant rencontré la veille. Si cela n’avait pas déjà été fait, de l’argent changea de main, précédant les poignées qui marquèrent définitivement le contrat. Le capitaine appela son équipage, lequel somnolait à l’étage inférieur, et les bateliers, sur ordre du premier, durent quitter les lieux, les concédant bon gré mal gré aux nouveaux arrivants. L’ouïe affûtée de la Lahmiane perçut nombre de grincements de dents et autres jérémiades, mais, après le temps de la courte colère, vint celui de l’acceptation forcée et du relativisme ; l’on haussa des épaules et l’on se mit en branle. De nouveaux hamacs furent accrochés sur le pont en prévision du prochain instant de repos, et la troupe de la baronne von Shwitzerhaüm, quant à elle, investit les quartiers de l’équipage. Puis on libéra les amarres, rabattit la passerelle, et la barge s’en fut sur les eaux paisibles du Talabec, en direction d’Altdorf.

Lucretia retrouva Dokhara dans la cale, au milieu de ses hommes qui s’activaient à monter à leur tour les hamacs et à déposer leurs affaires. Si nombre de questions continuaient de peser sur sa conscience et d’attiser sa curiosité, elle n’en montra rien. En dépit de sa grande impatience à laisser son amante s’expliquer, l’heure n’était pas encore aux révélations ; trop de monde, trop de bruit. L’atmosphère n’était pas propice aux mystères éclairés et aux divulgations dangereuses. Aussi Lucretia, dans un premier temps, s’occupa-t-elle à déballer ses propres bagages, aidant Elsa dans cette tâche qui était pourtant la sienne. Quelque part, après tant de remue-ménage, s’atteler aux basses besognes apaisait l’esprit et appelait au calme, dans un semblant de tranquillité destiné à tromper la vigilance d’autrui. Si le capitaine du Weiler s’avérait aussi peu loquace qu’il n’était pas curieux, ce n’était peut-être pas le cas de certains de ses hommes, et s’agiter dans tous les sens en murmurant des messes basses ne serait pas pour diminuer les soupçons qui pouvaient peser après une arrivée si tardive.

Enfin, toute la dernière effervescence finit par retomber, et chacun adopta un petit rythme plus tranquille après avoir vaqué à ses occupations. Le clapotis de l’eau contre les œuvres vives renforçait un certain sentiment de sérénité que venait accompagner le doux roulis de la barque, berçant les fugitifs qui, désormais, ressentaient la fatigue s’appesantir sur eux. Les uns commençaient à bâiller et les autres à se hisser dans les hamacs, bien désireux de poursuivre leur nuit de sommeil que l’apparition de Lucretia au Balalaïka avait interrompue. Voyant que tout le monde baissait relativement sa garde et que les paupières se faisaient lourdes, Lucretia se tourna vers Dokhara.

Elle la contempla longuement, avec attention, mais sans jugement particulier. Es qualités de Lahmiane, elle n’était pas véritablement sujette à l’épuisement, ce qui n’était aucunement le cas de sa compagne. Celle-ci, après avoir passé une nuit des plus épouvantables, n’avait certainement pas dormi depuis près d’une journée, et n’avait eu de cesse de craindre pour sa vie et de courir pour s’échapper. Assurément, la fatigue devait dès lors la surplomber sa volonté, dernier rempart contre un sommeil des plus bienvenus que l’adrénaline avait jusqu’ici réussi à repousser. Mais dans la quiétude vespérale de cette barge avançant paisiblement sur les flots, dans cet îlot d’accalmies, entouré de personnes qui veillaient sur elle, sans nul doute n’avait-elle qu’une envie ; se réfugier dans un repos opportun. Lucretia repoussa une fois de plus la curiosité qui l’animait, et guida Dokhara vers son lit.

« Je pense que vous avez bien mérité un peu de repos après les derniers évènements. Le temps des questions viendra plus tard ; demain, très certainement. Mais jusque-là, abandonnez-vous au sommeil. Je veillerai sur vous. »

Elle demeura à ses côtés, laissant la jeune femme se reposer. Elle lui caressa les cheveux avec une lenteur calculée, décrivit des arabesques sur son dos et ses épaules, mais sans jamais pousser ce jeu de l’intimité qu’elles connaissaient si bien. Non, là, la Lahmiane ne souhaitait que manifester sa présence de manière continue, tout en la berçant vers une torpeur des plus profondes. Mais l’assoupissement du corps comprenait son lot de rêves et de cauchemars mélangés, et ces derniers avaient bien davantage de chance de survenir dans l’esprit de Dokhara après ce qu’elle avait vécu. Lucretia veilla à ce que cela n’arrivât pas. S’ouvrant à l’Aethyr, elle recouvrit la jeune femme d’un voile protecteur qui la plongea dans un sommeil sans interruption ni tourment. Ni spectre de l’Inquisition, ni viles remembrances d’un passé qu’elle préférerait occulter ne viendrait se tapir dans les évagations de son âme. La respiration de la baronne de Soya se ralentit bientôt, se calquant sur les rythmes paresseux et les légers ronflements que l’on percevait dans la cabine d’équipage. Et, esseulée dans la nuit, volontairement hors d’atteinte d’un sommeil réparateur, Lucretia veilla.


***


L’aube manqua presque de surprendre la Lahmiane, laquelle s’était réfugiée dans une immobilité attentive. Au travers des œuvres-mortes, une douce lueur commençait déjà à filtrer en rais dorés qui vinrent éclairer la cabine, répandant une agréable chaleur en ce début d’été. Rien n’avait bougé durant la nuit, si ce n’étaient quelques corps qui s’étaient tournés çà et là dans leur sommeil, et aucune menace n’était survenue. Constatant que tout danger était écarté, Lucretia, après un dernier regard en direction de Dokhara, décida de monter sur le pont, armée de son ombrelle.

La clarté diurne l’accueillit dans toute sa splendeur, au beau milieu d’un paysage bucolique. Le monde se parait d’une luminosité nonpareille, embellissant les couleurs pastels qui ne forçaient que plus encore le contraste avec les ombres rafraîchissantes. Les hautes et vertes plantes aquatiques dans lesquelles se dissimulaient grenouilles et libellules ondoyaient sous la caresse d’une légère brise, et les rares nuages que l’on distinguait à l’horizon se reflétaient sur le bleu turquoise de la surface du Talabec. Les arbres aux larges feuilles encadrant les deux rives bruissaient à leur passage, accompagnés de rossignols et autres piverts qui chantonnaient allègrement leur insouciance dans des sifflements aigus. Autour du fleuve, l’activité humaine reprenait doucement son cours après s’être interrompue durant la nuit ; les pêcheurs vivant au bord de l’eau lançaient leur fil et leurs épuisettes dans cette dernière, quelques charrettes remontaient en direction du nord, croisant la route, sur le chemin de halage, des deux chevaux de trait qui tractaient la barge, et les enfants couraient autour des masures, sous la surveillance de leur mère qui étendait le linge humide. Le fleuve même n’était pas en reste ; bientôt, les ondes furent parcourues d’embarcations en tout genre qui dérivèrent au gré du courant. Barques, gabares, voiliers et autres péniches ; ce fut rapidement un ensemble de gréements, de manœuvres, de drisses et de mâts qui inonda le Talabec dans un brouhaha confus de bruits et de clapotis divers. Oui, il faisait bon vivre sur le fleuve. Probablement un peu trop.

A dire vrai, si l’on comptait le nombre d’esquifs qui croisaient les eaux et l’ensemble de petites masures qui ponctuaient les différents hameaux qu’ils dépassaient, le Talabec était assurément aussi peuplé, voire même davantage, que ne l’eût été la voie terrestre. Il demeurait facile de dévisager un individu que l’on remarquait sur le plancher des vaches comme sur le pont d’un bateau, ce qui fit grimacer Lucretia. Trop de monde pour leur propre sécurité. L’on ne manquerait pas, tôt ou tard, de repérer une, voire deux jeunes femmes à la chevelure carmine, et l’information remonterait assurément aux oreilles de l’Inquisition… Ou d’autres, lesquels étaient déjà au courant de leur fuite. Elle eût volontiers profité du paysage, mais l’activité s’avérait finalement trop dangereuse. Elle rebroussa chemin, retournant dans la cale.

Là, Dokhara avait fini par se réveiller après une nuit de sommeil aussi réparatrice qu’ininterrompue, et émergeait sûrement mais lentement.

« Le temps est des plus doux, au-dehors, mais je crains qu’il ne nous faille demeurer à l’intérieur de l’embarcation, la prévint Lucretia. Si nous pensions trouver en ce voyage un calme et un repos bien mérités, peut-être nous sommes-nous fourvoyées. Il y a, sur le Talabec, presque autant de monde que dans une rue d’Aldorf. L’on pourrait nous reconnaître. »

Elle alla voir Elsa, lui demandant de préparer quelque chose pour la damoiselle de Soya, qui devait assurément avoir très faim. La Lahmiane laissa sa protégée récupérer le temps d’une journée qui se forlongea quelque peu. L’équipage du Weiser ne frayait que trop peu avec les hommes de la troupe de Bratian et le marchand veillait à ne pas s’immiscer dans les fâcheuses affaires d’autrui, aussi fallait-il s’occuper du mieux que l’on pouvait. Connaissant le caractère de quelques-uns de ses gardes, Lucretia ne douta pas que, au bout d’un certain moment, ils finissent par échanger avec les bateliers, aussi peu amènes fussent-ils. Mais en attendant, certains s’adonnèrent à la pêche, profitant du beau temps, comme d’autres lançaient des parties de dés les unes à la suite des autres. Tout le monde semblait rapidement s’acclimater à ce voyage, si ce n’était Hans.

Le palefrenier ne paraissait pas se remettre de l’abandon des chevaux qu’ils n’avaient eu le temps de récupérer suite à aux disquisitions de l’Inquisition dans l’auberge de la Transborée. Il affichait une triste mine, se morfondant çà et là, gardant un regard morne et terne sur un horizon qu’il voyait des plus maussades.

« Je ne sais ce que l’avenir nous réserve, Hans, mais j’ai quelques petites idées. Peut-être retrouverez-vous bientôt de quoi commencer un nouvel élevage avec une race de chevaux que vous n’avez jamais contemplée de près. Je pense qu’il s’agira là d’un défi intéressant que vous ne tarderez pas à essayer de relever. »
La promesse était osée, mais l’homme avait besoin de se raccrocher à quelque chose de concret.

Lucretia en profita pour aller voir le capitaine afin de lui poser une question, elle qui n’avait aucunement pris part à la négociation concernant le trajet. Elle tapa à la porte de sa cabine, curieuse de savoir ce qu’elle y trouverait là.

« Je m’excuse de vous interrompre si tôt, messire, mais, selon vous, combien de temps durera le voyage ? Il y a-t-il une escale ou deux de prévue ? »

En ressortant de la cabine, elle s’assura que les quartiers de l’équipage demeuraient vides ; les bateliers s’affairaient sur le pont en vue de la prochaine manœuvre, et les hommes de Lucretia continuaient de s’occuper, ailleurs, à coup de chanson, pêche, concours, entraînement, ou autre jeu de dés. Puis elle s’approcha de Dokhara ; le moment était enfin venu.

« Maintenant que nous nous retrouvons seule à seule, il est grand temps que vous me contiez votre histoire. Tout. Depuis cette nuit où nous nous sommes quittées à cette journée durant laquelle nous nous sommes retrouvées. Ce que vous avez pu faire, ce à quoi vous vous êtes adonnée pour que l’Inquisition vous pourchasse ainsi, la ou les raisons pour lesquelles l’on sacrifierait subitement plusieurs hommes pour délivrer une jeune femme que j’ai découverte misérable sous une bâche de caravane. Je me doute bien, quelque part, de ce qu’il se trame, en vérité, mais je veux vous l’entendre dire de vos propres mots. Et je veux que vous leviez les zones d’ombre qui demeurent. Nous nous sommes engagées l’une envers l’autre pour un voyage des plus singuliers… Et pour bien d’autres choses, plus inexorables encore. Dites-moi. »

Le regard de Lucretia se fixa dans les pupilles de Dokhara. Franchement, droitement, fermement, mais sans jugement. Pas encore.

J’ai donc lancé le sortilège de Repos sur Dodo. Faut bien qu’il serve au moins une fois ce sort. XD
Modifié en dernier par [MJ] Le Grand Duc le 17 avr. 2018, 21:53, modifié 1 fois.
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Ma Fiche
Objets particuliers:
- * Anneau Nowelleux (+1 INI)
- Amulette (relance d'un EC: 2/3 utilisations disponibles)

Compétences acquises (lvl 1):
- Diplomatie
- Éloquence
- Séduction
- Érudition
- Intimidation
- Alphabétisation
- Sens Accrus
- Vision nocturne
- Connaissance des démons
- Comédie
- Force accrue
- Esquive
- Monte - chevaux
- Coup précis lvl 3
- Arme de prédilection - épée à une main

Dons du Sang:
- Défi de l'Aube
- Innocence Perdue
- Domination
- Ame Profane
- Forme de Familier : Corneille
- Régénération Impie
- Sang argenté

Escorte :
- 10 hommes d'armes
- un carrosse tiré par quatre chevaux
- Hans le cocher
- Marcus le capitaine de la garde
- Une petite bestiole attachante nommée Dokhara.

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Re: [Lucrétia & Dokhara] Eaux de jouvence

Message par Dokhara de Soya » 17 avr. 2018, 21:36

Marchant deux pas derrière Lucrétia et Oswald, Dokhara tâchait de prêter une oreille attentive à leur conversation. Si leur guide fut, comme l'on pouvait s'y attendre, avare en informations, il exposa néanmoins sa façon de voir le monde et sa propre place en son sein. Un babillage qui agaça la jeune de Soya, qui fronça les sourcils et serra les poings inconsciemment. Elle laissa sa sauveuse afficher son habituelle confiance inébranlable en elle, avant de distiller à son tour son mécontentement.

- Votre petite opération aurait été un échec cuisant si mon amie ne vous avait prêté main forte à deux reprises car vous manquiez de force de frappe, de puissance brute. A dire vrai, je crois que même sans votre concours le résultat eut été le même pour ce qui est de mon évasion. Et maintenant je constate que même sur le terrain des mots, vous êtes un bien médiocre joueur - à quoi bon vous présenter comme fidèle de Ranald si c'est pour être si insensible face à la mort de vos compagnons, puis de prêcher pour une vie dénuée de liberté ? J'en ai déjà vu tant, des comme vous. Vous croyez que vous nimber de mystère vous donne un certain charme, une allure, une prestance. C'est pathétique. Si c'est vous ce que les "puissants qui m'appuient" ont trouvé de mieux pour me secourir, alors je commence à douter de leur utilité. Cette nuit, j'ai perdu mon titre, mes terres, mes biens. Je n'ai plus rien. Je suis condamnée à une vie de fugitive. Et vous m'avez libérée : félicitations. Et maintenant, un sourire, une charade, une tape sur le cul et en selle Dokhara, poursuivez votre mission avec entrain ? "Chacun veille à ses propres intérêts" hein ? Et bien les miens semblent avoir été bafoués sans vergogne, alors vous serez un gentil pion et direz à votre employeur qu'il va devoir augmenter la mise s'il veut toujours que j'accomplisse ma mission. Aujourd'hui il ne me reste rien, ce qui veut dire que je n'ai donc plus rien à perdre. Sinon ma vie, mais dans cette cellule, alors que l'heure de mon immolation approchait, je m'étais déjà résignée à la perdre sans résister - après avoir tout perdu, elle n'avait plus aucun... attrait. Votre "puissance" n'a plus rien sur quoi me faire chanter. Alors quand j'arriverais aux quais d'Altdorf dans quelques jours pour une escale, j'attendrais que l'on vienne me proposer une mise digne de... me motiver.

Puis elle offrit un grand sourire charmeur à Oswald, emprunt d'une innocence feinte mais irrésistible - comme une enfant qui après avoir fait une bêtise, vous charme avec désinvolture pour détourner votre attention.

Dokhara était certes épuisée, assez pour s'endormir contre n'importe quelle paroi de la Souricière, mais elle avait retrouvé toute sa combattivité. Elle était une aristocrate jusqu'au bout des ongles, et cela bien avant que Slaanesh n'empiète dans sa vie. Même enfoncée plus bas que terre, tant qu'elle arrivait à garder sa flamme vivace - la présence de Lucrétia à ses côtés semblait l'embraser plus que jamais - elle garderait son aplomb en toutes circonstances.

Qu'importait la réponse d'Oswald finalement. Dokhara avait seulement eu besoin de ne plus être le pion décrit par leur guide, d'avoir la sensation de retrouver un ascendant sur la situation.

Lorsqu'enfin elles revirent la lumière du jour, Dokhara ne remercia même pas Oswald pour sa participation, contrairement à sa consœur qui s'était affranchie de politesses d'usage. Elle se contenta d'un hochement de tête appuyé, avant de suivre sa compagne. Quelques pas après s'être assurée d'être hors de vue du mage des ombres, elle laissa sa main effleurer "par inadvertance" celle de Lucrétia. Lorsque cette dernière l'interrogea du regard, Dokhara lui répondit muettement avec un discret sourire complice, bien plus sincère pourtant que la mimique provocante qu'elle avait servi à Oswald un peu plus tôt. Une simple marque d'affection, écho de celle prodiguée après avoir été soignée dans la Souricière.

Elles errèrent sur les quais, Dokhara se contentant de suivre Lucrétia sans plus s'impliquer dans leur itinéraire. Elle se sentait en confiance avec la lahmianne, et savait cette dernière apte à trouver le parcours le plus discret pour rejoindre leur destination.

Maitre Bornoff s'avéra être le profil idéal pour deux vagabondes fugitives - un marchand aussi discret que son équipage, qui ne posait pas de questions tant que le prix en couronnes était payé. Il ne s'attarda qu'à peine sur la tenue en jute de prisonnière qu'elle portait, et ne sembla pas voir le sang séché collé à sa chevelure - l'avantage d'être rousse dans l'obscurité.

Lucrétia l'abandonna sur le Weiler après un tendre baiser, partant rejoindre ses hommes de main. Voilà qu'à son tour la lahmianne faisait preuve d'une tendresse qui était presque étrangère à leur complicité habituellement plus en sarcasmes et taquineries. Il fallait croire que l'aventure de cette nuit les avait toutes deux affectées.

Maitre Bornoff ne lui tint compagnie qu'une courte minute, lui signalant qu'il allait prévenir son équipage de leur arrivée, afin qu'ils libèrent leurs quartiers pour elles. Il ne souhaitait pas plus échanger que prêter la moindre attention à ses passagères.

L'adrénaline de la fuite disparue, la fatigue terrassa Dokhara. Ne pouvant rejoindre de lit pour le moment et ne sachant que faire de son corps qui semblait soudainement peser bien trop lourd, elle se traina jusqu'au plat-bord contre lequel elle s'accouda. Si dans un premier temps elle pensait la position suffisamment reposante, ses jambes lui ordonnèrent dans les secondes qui suivirent de bien vouloir leur faire cesser tout effort - aussi décida t-elle de s'asseoir sur le pont, s'adossant à la paroi du bateau. Après tout, cela permettrait de cacher sa chevelure aux dockers qui s'activaient sur les quais, c'était sans doutes plus prudent de faire profil bas. L'équipage en revanche ne put s'empêcher de lui jeter quelques regards en coin. N'ayant pas la force de soutenir leurs muettes interrogations, elle se contenta de clore les paupières.

Elle aurait pu s'endormir là, si la vision des répurgateurs ne s'était pas imposée à son esprit. Une courte seconde, elle se crut de nouveau dans sa cellule, et ne put s'empêcher de rouvrir les yeux pour se rassurer, les battements de son cœur s'étant soudainement accélérés. Ses mains caressèrent le bois du bateau comme pour joindre le toucher à ses autres sens, et bien dissocier la sensation à celle de la pierre froide de sa prison.

C'est bien beau de jouer les dures devant Lucrétia, mais si c'est pour crier de terreur dès que je ferme les yeux, j'aurais peut-être pu m'abstenir...

La fatigue étant trop forte, Dokhara ferma ses paupières à nouveau. Elle ne laissa néanmoins pas son esprit vagabonder une nouvelle fois. Elle n'était plus dans sa cellule, elle se le répétait mentalement. Lucrétia l'avait libérée. La lahmianne l'avait sauvée. Sauvée...

Un pincement au ventre.

Sauvée...

Un vieux doute qu'elle avait enfoui plus tôt dans la soirée refit surface. Elle tenta de le cloisonner, mais c'était trop tard, l'idée germait à pleine vitesse, se faufilait entre les parois qu'elle essayait de dresser mentalement, contournait ses arguments, et insidieusement, répandait son venin.

Une mélodie qui se réécrit.


***


Taladélégation. Elles se rencontrent. Quelque chose les attire irrémédiablement l'une vers l'autre. La lahmiane voit en Dokhara un jouet intrigant. Elle est curieuse. Elle veut manipuler ses mécanismes, la faire bouger selon ses désirs.
Quelque chose l'en empêche. Dokhara est réceptive pourtant. Elle découvre sa nature. Elle l'accepte, l'admire même. Mais Lucrétia ne peut la faire sienne, car sa consœur s'accroche à la vie. A Rhya. A Ingrid.
Elle ne peut vaincre avec ses armes actuelles. Lassée, - frustrée ? - elle quitte la délégation.

Les mois passent. Dokhara laisse libre cours à sa curiosité morbide. Elle se renseigne en se plongeant dans des livres illégaux.

"Les Lahmianes sont peut-être dépourvues de la force brute qui caractérise certaines des autres lignées, mais elles compensent largement cette petite faiblesse par leur ruse, leur fourberie et leurs talents pour la manipulation"

Ruse. Fourberie. Manipulation.

Lucrétia aussi se renseigne. Quelque chose au fond d'elle veut jouer avec celle qui a résisté. C'est un défi qu'elle se lance. faire quitter à Dokhara la voie de la vie pour la non-vie. Pervertir ses croyances, faire tomber ses barrières, et non pas la forcer à abandonner la vie, mais la manipuler pour la voir céder d'elle-même.

Sa surveillance paie. Elle comprend ce qui se trame dans la demeure de Soya, quels sinistres secrets la baronne lubrique cachait. Elle tient son levier. Et lorsque Dokhara quitte Altdorf pour Talabheim, elle y voit l'occasion de l'actionner.

Tout d'abord en Altdorf, où elle offre les preuves irréfutables qu'elle a accumulé contre Dokhara aux répurgateurs. Le jugement est sans appel : elle est coupable. Puis Lucrétia propose de les aider à capturer la baronne fugitive à Talabheim.

Un message est envoyé à la l'Oeil de la Forêt. Dokhara de Soya se rendrait bientôt dans leur ville, et la baronne von Swhitzerhaüm leur dirait quand agir pour la capturer.

Elle engage deux petites frappes dans la cité de Taal et Rhya. Ces derniers se font passer pour des cultistes. Ils intimident Dokhara, la menacent de tuer celle qu'elle aime si elle lui rend visite. Ils l'écartent du chemin de cette pénible rivale.

Puis Lucrétia tombe sur Dokhara "par hasard". Une mesure plus tard, voilà qu'elle lui conte comment elle l'avait vue pleurer dans une clairière, croisant sa route dans une incroyable coïncidence.

Morsure.

Dokhara dort. Lucrétia savoure un morceau qui se déroule sans fausse note. Elle lance un sortilège de détection sur la jeune rousse, pour toujours savoir où cette dernière se trouverait à l'avenir.

La nuit passe.

Elle se lève avant la jeune rousse. Puis elle utilise ses pouvoirs pour dominer mentalement l'aubergiste. La terrifier. Elle devra confier à Dokhara un coffret et un message, soi-disant apportés par un homme cette nuit.

Dokhara descend les escaliers. Lucrétia l'ignore, fait semblant de feuilleter quelques documents.

Les cultistes l'ont empêché de rejoindre son aimée. Les cultistes la menacent désormais d'effectuer une mission impossible à l'autre bout du monde, loin de tout ce qui lui est cher, loin de tout allié. Mais Lucrétia est là, elle. Elle joue sa partition, simule un débat, une résistance, et manipule les mots pour pousser Dokhara là où elle le voulait. Joue les idiotes en parlant de consœurs lahmianes plutôt que de pointer du doigt sa connaissance des réseaux de cultistes impériaux. Dokhara lui demande de l'accompagner dans son périple, comme prévu. N'était-elle pas sa meilleure alliée désormais ?

Elle lui susurre alors l'idée. Mourir pour renaitre. Elle entrouvre la porte qu'elle souhaite voir Dokhara franchir.

Puis Talabheim.

Elles sont immobilisées par un péage. Lucrétia sort du véhicule, et laisse Dokhara seule. Elle domine l'esprit du garde de faction, et l'envoie prévenir les répurgateurs. "De Soya est arrivée. Elle les préviendrait quand agir."

Retour au carrosse. Elle questionne sa consœur sur l'organisation de la journée. Elles finiraient au quartier châtelain pour visiter l'Académie.

Elle simule un inconfort dû au soleil. Serviable et sous son charme, Dokhara s'élance sur la place du marché pour lui chercher une ombrelle. Un homme déguisé en roturier s'approche de Lucrétia. Elle l'informe de leur itinéraire. Qu'elle gagnerait du temps à la Fine Plume, et que l'embuscade devrait être tendue sur la route qui les ramènerait aux portes de la ville.

La journée passe. Dokhara suit cette piste idiote d'animal magique en Inja. Le professeur de l'Académie joue son rôle à son tour, il a été grassement payé pour. Puis le salon littéraire, pour tuer le temps jusqu'au crépuscule.

Les notes s'enchainent à la perfection. Aux répurgateurs de jouer des percussions. Dokhara est capturée. En proie au désespoir, elle se rend compte qu'elle n'a plus rien sinon Lucrétia. Ses alliés, ses dieux, ses amis cultistes, tout le monde l'a abandonné.

Suivant son sortilège, il lui est aisé de savoir où Dokhara est enfermée. Elle avait prévu l'utilité d'Oswald, son vieil ami mage des ombres pour servir de passe-murailles - mais la jeune noble avait elle-même simplifié l'entreprise en obtenant une cellule disposant d'un accès direct à l'air libre.

Puis Oswald les mène consciemment à une embuscade, sachant que leur chemin allait droit dans le territoire d'un gang du Suif. Ce qui permet à Lucrétia de déchainer sa puissance, de faire passer un message à Dokhara, message qu'elle lui répète une fois dans la Souricière.

Elle a tout perdu, mais il ne tient qu'à elle désormais de franchir la porte qui lui offrirait le pouvoir de tout reprendre, et bien plus encore.


Dokhara serait sienne.


***



Elle rouvre les yeux. Elle aperçoit Lucrétia qui la cherche sur le pont, visiblement inquiète. Pourtant dès lors qu'elle l'aperçoit, assise et cachée derrière une poignée de marins accrochant des bâches, elle reprend son masque habituel.
Mais cette inquiétude touchante n'était-elle pas un autre masque qu'elle destinait à Dokhara, jouant de ses faiblesses affectives ?

Peut-être que l'histoire qui venait de défiler dans sa tête était teintée d'une paranoïa alimentée par la pire nuit de sa vie. Et pourtant...

Lucrétia l'avait croisée par hasard en pleurs à la sortie de Talabheim ?
Un messager du culte l'avait magiquement retrouvée dans une auberge qu'elle-même ne connaissait pas ?
Les répurgateurs avaient arrêté un carrosse pour capturer une alliée des puissances de la ruine, mais n'avaient par chance pas pris pas le temps de vérifier si quelqu'un l'accompagnait dans son véhicule ?
Lucrétia était tombée par coïncidence sur un mage des ombres qui l'avait aidé dans son entreprise, et qui s’avérait aussi mystérieux que détestable ? Et qui avait lourdement appuyé sur le fait qu'il ne connaissait pas Lucretia, pourtant baronne du Talabecland dont l'identité vampirique était connue d'une bonne partie de la sphère politique ?


Le cerveau embrouillé, c'est tout juste si elle ne bafouilla pas quelques mots incompréhensibles à la vampire lorsque celle-ci la rejoignit, et l'aida à se relever. Les marins avaient dégagé le plus gros de leurs affaires, elles pouvaient se rendre avec Marcus et ses hommes à l'abri dans la cale.
Elle ne pourrait s'y reposer dans l'instant cependant. Entre les allers-retours de l'équipage, et les hommes de main de Lucrétia qui installaient leurs affaires, il y avait un remue-ménage incessant dans la pièce. la vampire s'affairant elle-même à ouvrir ses valises, Dokhara décida d'approcher le dénommé Marcus, apparemment responsable de la troupe.

- Marcus, c'est cela ? Excusez-moi de vous déranger. Surtout dans cette apparence... déplorable, bien que je commence à croire que vous m'apercevez plus souvent habillée de haillons que de robes à ma taille.

De fait, elle portait toujours ses vêtements de prisonnière. Elle était néanmoins trop fatiguée, aussi bien physiquement que mentalement, pour en ressentir de la gêne. Et quand bien même Lucrétia lui aurait offert de quoi se changer dans l'immédiat, elle n'était pas certaine de pouvoir lever les bras pour le faire.

- J'ai joint aux bagages de votre maitresse un coffret assez lourd. Il contient des biens suffisants pour acheter un manoir à la capitale, et il est actuellement tout ce qu'il me reste de valeur. Pourriez-vous veiller à sa sécurité aussi bien que vous veillez sur les affaires de Lucrétia ? Je vous en serais infiniment reconnaissante.

Elle lui fit un sourire aussi mignon que possible compte tenu de son épuisement, puis s'assit sur un lit proche.

Lucrétia ne vint pas lui demander de comptes, même après que les marins aient définitivement déserté les lieux, même après que ses hommes commencèrent à s'endormir sur leur couchage. Si la réalité alternative qu'elle s'était imaginée ne représentait qu'une once de la vérité, alors il n'était pas étonnant que la vampire aie toute la patience du monde à attendre des réponses qu'elle possédait déjà.

Malgré ses troubles, le confort du lit est trop tentant pour son niveau d'épuisement. Elle se laisse tomber, et s'écroule toute habillée sur le matelas. Elle n'a même pas la force de tirer une couverture sur elle, son corps ne répond plus.

Lucrétia la rejoint. Elle se fait douce, protectrice. Compréhensive envers ses faiblesses humaines.
Ses doigts effleurent le dos de la baronne, sa nuque, ses cheveux. Le contact est agréable.

Malgré l'étrange théorie qui s'était insinuée dans ses pensées, elle n'eut aucun mal à laisser la lahmiane la détendre. Son contact était apaisant. Même si elle n'était que le pion décrit par Oswald dans les mains habiles de Lucrétia, était-ce... si grave ?

Elle était bien, là, dans une pseudo-intimité emplie de douceur avec la vampire.

Les doigts de la vampire diffusèrent peu à peu une sensation de chaleur dans le corps de la baronne. Comme plus tôt dans la Souricière quand elle avait touché son visage.

De la magie ?

Alors... sa quiétude en cet instant n'était-il que lui aussi la source d'un sortilège d'une vampire manipulatrice qui jouait de ses émotions pour se distraire ?

Elle ne put y réfléchir. Le sortilège et la fatigue étaient bien plus forts que les faibles résistances qu'elle pouvait encore leur opposer. Elle s'endormit, pour une longue nuit sans rêves que ni le roulis du bateau, ni les ronflements des hommes d'armes ne purent interrompre.


***


Dokhara se réveilla en douceur. Elle avait passé une nuit excellente, et se sentait d'humeur particulièrement joyeuse. faisant fi de toute obscure pensée qui avait pu la parasiter la veille, ce réveil ne fut accompagné que d'une idée : elle était libre.

Elle ne se leva pas dans l'immédiat, préférant garder un œil entrouvert pour espionner les activités des serviteurs de Lucrétia. Elle se rinça l’œil en observant Marcus se changer sous ses yeux, puis épia quelques conversations. Si les échanges qu'elle écouta n'avaient guère d’intérêt, cela restait amusant de jouer les espionnes quelques minutes, se mêlant à la vie de ceux qui partagent le quotidien d'une lahmiane. Curieusement, leurs échanges ne différaient que peu de ceux qu'elle dont elle avait pu être témoin de la part de ses propres serviteurs, comme si la nature de leur maitresse n'affectait au demeurant que très peu leurs tâches quotidiennes par rapport à la normale. Elsa se souciait de la résistance des vêtements de Lucrétia à l'atmosphère humide d'un bateau, et Marcus rassurait quelques hommes inquiets de s'éloigner de leurs terres natales.

Lorsque soudainement elle sentit le matelas bouger derrière elle, elle faillit bondir de surprise, n'ayant entendu personne arriver. Rattrapant cette frayeur en simulant un étirement matinal, Dokhara tenta de garder une contenance en ouvrant les yeux, contemplant la vampire qui s'était assise à ses côtés.

Il leur fallait rester enfermées. Des mots difficiles à entendre pour une femme qui n'avait certes été captive que quelques heures, mais qui ayant retrouvé sa liberté aspirait désormais à courir dans la nature et respirer l'air frais d'un monde qui s'ouvrait à elle. Tout à coup, l'ambiance chaleureuse du quartier de l'équipage sembla s'évaporer, alors que les quatre parois de bois qui l'entouraient semblaient plus proches que dans ses souvenirs.

Comme la veille, ce fut Elsa et non pas Lucrétia qui s'occupa des besoins rudimentaires de Dokhara. La fidèle servante de la lahmiane s’échina à nettoyer le sang séché sur le corps de la baronne, puis lui servit un petit déjeuner aussi complet que le permettait ses ressources, avant d'aller lui chercher des vêtements. Dokhara refusa poliment une autre robe de Lucrétia - elle en avait soupé de passer pour une idiote dans un style qui n'était pas le sien. Et puis elle n'était plus baronne de toutes manières, alors elle pouvait bien se passer de froufrous pour le moment. Repérant l'un des plus petits hommes de la troupe de Marcus, elle n'hésita pas à jouer de ses charmes pour le convaincre de lui prêter quelques-uns de ses habits de rechange. Il faisait bon sur le bateau, aussi n'eut-elle besoin que d'un pantalon en cuir, et d'une chemise ivoire qu'elle déboutonna sur une bonne moitié de sa poitrine - à défaut d'avoir de quoi remplir les robes de Lucrétia, elle avait l'habitude de mettre en valeur sa féminité dans ce type de vêtements de garçon manqué. Sa longue chevelure rousse qui cascadait sur ses épaules et tombait dans son dos y était pour beaucoup, même si elle déplorait l'absence de son médaillon de Ranald. D'ailleurs, son amante l'avait-elle ramassé ?

- Inutile de rouspéter, lâcha t-elle avec un sourire narquois à la vampire. Les répurgateurs ont gardé votre précédente robe en souvenir de ma divine personne, et je m'en voudrais d'emprunter désormais une autre pièce de votre collection. N'hésitez pas à vous servir dans mon coffret pour vous rembourser cette perte - ce qui est à moi est à vous désormais.

Une bien triste plaisanterie. A part ce coffret, Dokhara de Soya ne possédait plus rien.

Puis les derniers hommes de Lucrétia désertèrent les quartiers de l'équipage, laissant les deux baronnes à leur intimité. Et fidèle à sa partition, elle joua les dernières notes qui allaient conduire Dokhara dans ses filets - il était venu le temps pour la jeune humaine de lui apprendre ce qu'elle savait déjà.

Avait-elle décidé d'adopter sa théorie comme unique vérité ?
Lucrétia l'avait-elle manipulée ? Si oui pourquoi ? Par simple plaisir du jeu ou par véritable désir de créer un lien entre elles ?


Quelle importance au final... quand bien même tout cela n'était que manipulation de la part d'une vampire cruelle, il était bien trop tard pour s'en rendre compte. Il lui suffisait de la regarder pour que son cœur batte à tout rompre, pour que son corps hurle d'un désir presque impossible à contenir, pour que son âme supplie d'être dévorée, pour que sa chair l'incite à profiter d'une nouvelle morsure euphorique. Si Lucrétia tirait les ficelles, alors elle avait été une joueuse admirable et Dokhara ne pouvait que féliciter ce talent - aujourd'hui, elle ne pouvait plus oublier la supplique à Rhya qu'elle avait fait dans sa cellule. Elle l'avait avoué.

Elle l'aimait.

Dokhara soupira. Elle était prise au piège. Tant pis pour son propre destin, elle était désormais liée à la vampire, et elle offrait à cette dernière sa bénédiction pour faire d'elle tout ce qu'elle voudrait.


- Toute la vérité...

Elle croisa son regard, et l'observa de longues secondes sans ciller. Puis lui offrit un sourire étrange.

- Vous serez la première à l'entendre. Je pourrais vous prendre à la lettre et profiter de la période temporelle que vous venez de définir pour ne vous offrir que des portions de vrai, des morceaux d'explication. Mais je vous dois un peu plus que ça, alors... je vais aussi vous parler de ce qui s'est passé avant notre première rencontre. De toutes manières, sans idée précise de ce que vous savez déjà et ce que vous ignorez, je ne peux plus mentir sans risquer de perdre votre confiance et... je m'y refuse.

Une courte pause. Son sourire s'agrandit, devenant plus enfantin.

- Il était une fois, un homme qui s'est battu toute sa vie pour obtenir un titre de noblesse. Il a utilisé tous les artifices possibles et imaginables pour s'élever au pouvoir, pour s'acheter un manoir en Altdorf, des terres dans le Talabecland, une place à la cour de l'Empereur, une réputation chez les plus grands. Mon père, Wildred de Soya, a bâti son propre empire.

Dokhara saisit une mèche de ses cheveux avec laquelle elle commença à jouer, l'enroulant autour de ses doigts

- Il avait une liaison cependant. Une amante qu'il ne voulait pas qu'on découvre. Une magicienne de l'ordre Flamboyant d'Altdorf. Une faiblesse pour un homme qui stratégiquement, aurait du trouver un bien meilleur parti pour agrandir ses ambitions. Mais il l'aimait et ne pouvait se défaire de ces émotions. Quand elle tomba enceinte, il était à deux doigts d'officialiser une union avec elle. Mais elle mourut en couches. A ses yeux... la petite Dokhara avait tué sa mère.

Le sourire de Dokhara s'affaiblit, tandis qu'elle jouait plus nerveusement avec sa mèche.

- Je ne crois pas qu'il était conscient de la haine qu'il me portait. Il m'a élevé pour ne pas trahir le souvenir de sa femme... et en même temps, se promettant de ne plus céder à aucune faiblesse, il décida qu'il ne se fourvoierait plus dans d'inutiles sentiments. Je serais un outil pour son ascension et rien d'autre.

Un soupir.

- Un début bien dramatique pour ma petite pièce de théâtre, n'est-ce pas ? Mais inutile de vous saisir de votre mouchoir de soie Lucrétia, car la suite est d'un registre bien plus pathétique.

Elle leva les yeux au ciel.

- La petite Dokhara a vite compris que se rebeller ouvertement contre son père ne menait nulle part sinon à quelques abus physiques. Alors elle a extériorisé ses problèmes de petite riche autrement - elle est partie en soif d'aventures la nuit, quittant le manoir pour s'encanailler dans les bas quartiers de la capitale lorsque son père dormait ou s'absentait. Elle y a découvert un autre monde, bien plus vivant que le sien. Elle s'y est faite des amis, notamment un groupe de monte-en-l'airs fidèles de Ranald.

A nouveau un soupir.

- Des types gentils, utopistes au grand coeur. Ils volaient aux riches pour donner aux pauvres, vous voyez le tableau. Ce fut aisé d'y trouver ma place - en tant que future baronne, j'étais sans cesses invitée à tout un tas de réceptions chez la petite noblesse. Quel meilleur moyen alors de cartographier les lieux, comptabiliser les gardes, connaitre leurs habitudes, repérer les richesses ? Ranald m'a offert l'idéal de liberté auquel j'aspirais, me permettant de fuir la tyrannie de mon cher père. En échange de quoi je créais mon "réseau de l'ombre". Lorsque mon père trouvait un bon parti, j'utilisais mes nouveaux amis pour faire changer d'avis mes prétendants. On a pas idée du nombre de nobles qui trempent dans des affaires pas nettes pour arrondir leurs revenus, et qu'il est facile de faire chanter...

Dokhara dévia son regard, pour se mettre à observer un point invisible au fond de la pièce.

- C'est plus tard que ça a dérapé. Mon père en avait marre des accidents. Il a trouvé un type irréprochable, impossible à faire chanter, assez riche pour avoir une protection rapprochée impossible à abattre. Ma bande a exploré toutes les pistes, impossible de faire reculer ce prétendant-ci, il était tout simplement inatteignable. Et c'est là que les cultistes se sont pointés.

Dokhara s'arrêta de parler, cette fois-ci pour plusieurs longues secondes. Elle avait une boule dans le ventre, et sa gorge se crispait. Parler de ses errances de jeunesse étaient une chose, parler d'eux... en était une autre. Quand sa voix reprit sa course, c'était pour prononcer son nom comme une détonation.

- Slaanesh.

Silence.

- Je ne sais pas si ce nom vous évoque quelque chose. C'est un Dieu du Chaos, une Puissance de la Ruine. Le Seigneur des Plaisirs, le Corrupteur, le Serpent Suprême, le Prince de la Souffrance. Le genre de nom qu'on chuchote partout dans l'Empire mais qu'on n'ose pas dire à voix haute. A l'époque pour moi, tout au plus une légende révérée par quelques illuminés cherchant à justifier leurs déviances. Bien sûr, les bigots de Sigmar vous inondent chaque jour de prêches incessants afin de vous enjoindre à vous méfier comme de la peste de leur influence. Les répurgateurs brulent de temps en temps quelque hérétique sur la grand place, et la peur que ça engendre pousse les autres à être de bons citoyens. Mais... "ça n'arrive qu'aux autres", "ce sont des fables pour maintenir l'autorité de l'Eglise", c'est facile de se rassurer pour ne pas regarder. Toujours est-il que des cultistes m'ont approché, et m'ont proposé de régler mes problèmes alors que l'étau se refermait dangereusement, et que mon réseau de fidèles de Ranald était à court de solutions. Tuer mon père, et obtenir le titre de baronne qui me revenait de droit.

Impossible de croiser à nouveau le regard de la lahmiane. Quand bien même elle savait déjà une partie de ces informations, Dokhara n'avait pas le courage d'affronter ce qu'elle pourrait lire dans son regard. Elle n'avait pas honte de ses actes, elles les assumait, mais elle craignait la perception qu'en aurait son amante.

- J'ai du jurer fidélité à ce Dieu. Je refusais qu'on m'arrache ma liberté dans un mariage arrangé, je maudissais ce père qui ne voyait en moi qu'une marionnette. Je détestais les fidèles de Ranald pour leur impuissance, après tout ce que j'avais fait pour eux. Aussi les slaaneshis m'ont initié aux plaisirs de leur Dieu et c'était... indescriptible. J'ai fait des choses que même avec votre expérience de vampire vous ne pourriez imaginer, découvert des sensations qui m'ont transcendée. Comme si... comme si l'on m'avait fait croire toute ma vie que le monde se limitait à une cage, et qu'on m'en avait désormais ouvert les portes.

Elle trouve finalement le courage de darder son regard dans les prunelles émeraude de Lucrétia. Ce n'est pas la première fois que la vampire assiste à cette valse d'émotions chez Dokhara. D'abord elle fuit, pour ensuite laisser sa rage éclater, défiant son interlocutrice de la juger un seul instant.

- Ils ont tenu parole, et ont tué mon père sous mes yeux. Je n'ai même pas eu pitié de ce triste individu. Il a quitté ce monde en me voyant heureuse d'avoir participé à son meurtre. Devenant la nouvelle baronne de Soya, j'ai mis au pas mon prétendant, et pensait tous mes problèmes résolus. La suite... vous la connaissez déjà dans les grandes lignes. L'administration d'Altdorf a voulu me coller un régent de force, estimant qu'une femme ne pourrait gérer les dettes de son père. Car l'empire de mon père était fondé sur des fumisteries - il simulait sa richesse en société, mais se battait chaque jour pour ne pas devoir vendre ses biens. La guerre n'a pas été tendre avec la noblesse, condamnée à se prostituer auprès de la bourgeoisie pour survivre. Quoiqu'il en soit, à peine libérée d'un geôlier, on voulait m'en coller un second dans les pattes... jusqu'à ce que la Comtesse Élise de Talabheim me propose de rejoindre la Taladélégation. En échange de mon aide à ratifier ses traités, elle s'occuperait de tous mes petits problèmes administratifs. J'ai sauté sur l'occasion, tant pour la carotte tendue que pour mettre de la distance entre les cultistes et moi. Pas parce qu'ils me faisaient peur, non. Mais parce que je me faisais peur. Pour reprendre ma métaphore précédente, imaginez maintenant avoir vécu dans cette cage, qu'on vous en a ouvert la porte, qu'on vous a montré le monde extérieur, puis qu'on vous a remis dans cette même cage en laissant la porte déverrouillée ? N'auriez-vous pas envie d'aller explorer ce nouveau monde, cette nouvelle réalité qui vous tend les bras... et de vous y perdre jusqu'à ne plus être capable de retrouver votre demeure d'origine ?

Cessant de jouer avec ses mèches, Dokhara joignit les deux mains et commença à tortiller ses doigts. Il était évident qu'elle gérait mal cette situation, à devoir dévoiler tout ce qu'il y a de plus intime à Lucrétia. Mais elle prenait sur elle pour respecter sa promesse, choisissant intentionnellement de lui faire part même de qu'il y avait de plus sombre.

- Il y avait cette soif en moi... Un besoin de sensations, de retrouver ce que l'on m'avait fait découvrir. C'était inextinguible, ça affectait toute ma vie, mes pensées, mes journées. Ça dévorait mon esprit, me réveillait la nuit. J'avais BESOIN d'éveiller mes sens, mon corps hurlait, c'était... terrifiant. Il y avait une seconde moi, cette Dokhara qui fuguait de chez elle la nuit ivre de liberté et de sensations, qui se battait sans cesse contre cette fausse Dokhara, celle qui donnait une image exemplaire à son père pour survivre.

Elle fit un sourire triste à la lahmiane.

- Vous ne m'avez vraiment pas aidée à y voir plus clair. Alors même que j'essayais de me contenir, de réussir à enfermer en moi cette folie qui m'envahissait et de retrouver un semblant de normalité dans mon quotidien, voilà qu'une vampire s'est mise à m'approcher. Une baronne charismatique, une redoutable épéiste, une magicienne apte à réduire la vie à néant, une femme redoutablement sensuelle, une alliée dans de multiples conflits politiques, et finalement une amante à ma hauteur.

Une courte pause.

- J'ai lutté contre vous, et contre moi-même. J'avais peur. Ingrid était un havre de réconfort, de "normalité". Elle faisait davantage qu'accepter mes pulsions, elles les canalisait. En les libérant avec elle, j'étais apte à retrouver le contrôle de moi-même que je perdais peu à peu. Elle était un refuge. Une cachette qui a empêché et les cultistes, et vous, de m'atteindre en profondeur.

Une lueur de tristesse apparait au fond de son regard. Sa voix change également, elle articule plus lentement, comme si chaque mot était désormais plus pénible à prononcer.

- Je m'en suis rendue compte désormais, mais je n'ai fait que choisir la voie de la facilité. Ingrid n'a fait que redécorer ma cellule, laissant la porte ouverte pour me faire croire que j'étais libre, mais m'enroulant dans d'invisibles et confortables chaines qui me maintenaient à l'intérieur. Et lorsque je suis revenue victorieuse en Altdorf, sans plus de gardienne pour surveiller mes entraves, celles-ci ont subi l'usure du temps. En quelques jours ma soif de sensations avait tout dévoré, et c'est à pleines dents que j'ai croqué dans les plaisirs du culte de Slaanesh.

Le faux sourire s'efface. Elle regarde Lucrétia droit dans les yeux, non plus par défi, uniquement pour se livrer toute entière à elle sans détours. Dokhara n'avait pas honte de ses actes, elle assumait pleinement qui elle était, et les erreurs qu'elle avait commise. Peut-être ce séjour en cellule lui avait été bénéfique sur certains points - dos au mur, elle avait réussi à résoudre certaines de ses contradictions.

- Je m'abstiendrais d'entrer dans les détails de ce que j'ai fait pendant les mois qui ont suivi. En échange de leur gigantesque influence politique et d'une ascension fulgurante dans les strates de la cour de l'Empereur, j'ai accepté de devenir le pion des cultistes. Je me croyais maligne alors, mais ne me suis pas rendue compte de l'influence pernicieuse du Seigneur des Plaisirs dans toute ma vie. Il a enflé les vices de tous ceux qui m'entouraient ainsi que les miens. Et a tout... corrompu.

Elle leva une main, doigts écartés puis se mit à énumérer plusieurs personnes, comptant de ses doigts chaque nouvel élément qu'elle ajoutait.

- Rolff, mon chevalier, est mort dans un soi-disant accident. Ruud a été si perverti que son corps a partiellement muté - toute sa compagnie de mercenaires a suivi la même dangereuse pente. Cogneur n'a pas supporté ce qu'il se passait et s'est exilé, jurant de me faire payer mes pêchés. Ingrid a cessé de répondre à mes lettres, et j'ai cessé de lui écrire. Mes alliés des bas-quartiers me tournèrent tous le dos, conscients de ma participation dans plusieurs meurtres. Harold, mon valet, est devenu l'esclave de tous mes plaisirs, un déchet humain me suppliant de m'occuper de lui chaque jour comme un chiot bien dressé. La culpabilité de Rhomgar pour toutes ces années de tyrannie de mon père sans qu'il n'agisse s'est retournée contre lui, et il a développé une forte tendance pour le masochisme. Passion qu'Alda, ma servante, alimentait volontairement. Elle qui était si douce a développé un gout très prononcé dans le plaisir de faire souffrir autrui, aussi bien psychologiquement que physiquement. Si officiellement elle restait ma servante, au sein du culte sa ferveur à infliger plaisir et souffrance la fit devenir officieusement ma supérieure...

Un silence, tandis que Dokhara laisse retomber ses bas le long du corps.

- Slaanesh m'a tout pris sans que je ne m'en rende compte. Obnubilée par l'inspiration qu'il m'offrait dans mes aptitudes tant artistiques que sexuelles, assoiffée de sensations nouvelles et toujours plus extrêmes, je n'ai pas prêté attention à la pernicieuse influence qu'il exerçait sur tout ce que je possédais. Lorsque je m'en suis finalement rendue compte, il était bien trop tard pour réagir.

Un soupir.

- Quand j'ai enfin réalisé, j'ai paniqué. Je me suis déguisée, puis suis partie à la recherche de celle qui avait su me rassurer par le passé. J'ai voyagé jusque Talabheim pour retrouver Ingrid, pour qu'elle me sorte de ce cauchemar duquel je me réveillais. Mais les cultistes n'avaient pas l'intention de me laisser quitter leur giron aussi facilement. Ils m'ont attendu à Talabheim, et ont menacé de tuer la WaldMutter si j'osais l'approcher. J'ai compris à ce moment que j'avais scellé ma destinée, que je devais accepter mon sort. J'avais fait les mauvais choix, j'avais été une idiote, je méritais ce destin. Et puis... un groupe de mercenaires sans foi ni loi menés par un chef sanguinaire a attaqué mon convoi au retour.

Un maigre sourire, peu convaincant.

- La suite vous la connaissez dans les grandes lignes. Les slaaneshis m'ont envoyé un message me demandant de partir en Inja enquêter sur une bestiole légendaire. En échange de quoi ils effaceraient mes dettes. Non pas que je croyais à pareille promesse, mais qu'avais-je de mieux à faire ? La perspective de partir à l'aventure avec une vampire qui m'était chère était bien plus excitante que celle de revenir à mon manoir familial gangrené par une corruption que j'ai embrassé sans réfléchir. Je suppose qu'un membre du culte a fini par se faire attraper par l'inquisition, et a craché mon nom sous la torture. Quant à Oswald, il fait clairement partie de leur réseau également. Notre guide des ombres n'avait pas tort en ce qui me concernait quand il parlait de pion. Je n'ai de ma vie qu'été le pion d'autrui, que ce soit de mon père, de la Comtesse Elise, ou du culte de Slaanesh. A chaque fois que j'ai cru réussir à me libérer de mes chaines, ce n'était que pour mieux me faire capturer par une autre puissance qui me dépasse.

Son regard s'embrase. Malgré le poids de toutes ces révélations, elle n'avait pas flanché devant le regard de son amante.

- Êtes-vous ma nouvelle maitresse désormais, Lucrétia ? Suis-je devenue votre pion ?


Elle avait conclu son récit. Elle n'avait rien omis. La dure et froide vérité, une mise à nu complète et totale, avec les risques que cela comportait. Soit la vampire comprenait le sacrifice de son intimité auquel elle avait consenti, la révélation de toutes ses faiblesses, et comprenait ce que signifiait cette exposition complète de ses vulnérabilités. Soit elle serait dégoutée par cet amoncellement pathétique d'actes futiles que Dokhara avait perpétré, comme une femme jetée à la mer qui ne sais pas nager et se débat de toutes ses forces pour garder misérablement la tête hors de l'eau.

La seule chose que Dokhara avait omise dans ce récit était la place qu'avait pris Lucrétia dans sa vie. La perversité avec laquelle la jeune de Soya aimait à cotoyer la mort qu'elle représentait, l'impuissance avec laquelle elle était dévorée par le désir dès qu'elle la regardait, le bonheur de retrouver les sensations d'affection et de peur que Slaanesh avaient perverti depuis des mois. Le besoin d'être désormais avec elle, si fort qu'il balayait la peur de perdre son humanité.

Parce que lui avouer qu'elle l'aimait, c'était signer définitivement la victoire de la lahmiane. Une victoire qui pourrait se passer d'une autre manche, qui pourrait signifier une fin de partie. Et il était hors de question que Lucrétia gagne. Qu'elle aie été l'instigatrice de toutes les épreuves que Dokhara avait affronté ou non, cela ne changeait rien à une seule et unique réalité : Dokhara était son centre d'attention. Et elle ferait tout pour que cette situation perdure.
Modifié en dernier par [MJ] Le Grand Duc le 17 avr. 2018, 21:53, modifié 1 fois.
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Dokhara de Soya, Voie de l'aristocrate, Noble
Profil: For 8 | End 8 | Hab 10 | Cha 14 | Int 10 | Ini 9 | Att 10 | Par 10 | Tir 8 | NA 1 | PV 75/75
Compétences : Étiquette, Diplomatie, Séduction, Éloquence, Sang-froid, Alphabétisation, Musique (violon), Danse, Empathie, Bagarre, Résistance accrue (spécialisation alcool).
Fiche de personnage

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