[Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Les gens du Hochland sont célébres pour leurs talents de chasseurs et les denses forêts de leur province. Une bonne partie de leurs armées est composée d'habiles arquebusiers. Le Comte Ludenhof tient sa cour à Hergig.

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[MJ] Le Grand Duc
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[Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par [MJ] Le Grand Duc » 30 mai 2018, 21:56

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Dépenses
 
Achats à Ravenstein
 - Tente x2 = 5 co
- Capes longues/manteaux/écharpes = 3 co 8 pa
- Couchage portatif x4 = 3 co 5 pa
- Ration de voyage x25 = 2 co 5 pa
- Carte rudimentaire de la Drakwald = 2 co
- Couverture x4 = 1 co 6 pa
- Torche traitée x10 = 1 co
- 3m de corde = 8 pa
- Tonnelet de bière = 8 pa
- Sac à dos = 6 pa
- Marmite en fer = 5 pa
 
Tarif du bac illegal : 15 co.
   
Total : 37 co 2 pa
 
Forêt mise à jour.
 
 
 
Hans Zimmer, palefrenier de profession, allumait un feu dans le cercle de galets. Ce n’était pas le bois mort qui manquait dans la Drakwald, ce qui évitait d’avoir à s’éloigner un peu trop de la piste. Pendant ce temps, Marcus Freeh, le soldat de la troupe, montait les tentes achetées parmi d’autres fournitures à Ravenstein. Les chevaux et les mules renâclaient à quelques mètres de là, attachés aux grosses branches d’un tronc couché près du ruisseau.
 
Il avait été décidé de monter le camp avant que la nuit ne tombe, comme tous les soirs depuis que les aventuriers avaient discrètement quitté le Weiler. C’était déjà leur septième jour de voyage à travers les étendues sauvages de l’Empire mais les problèmes n’avaient pas attendus cette nuit-là pour se présenter.
 
Au moment de récupérer les chevaux, tout d’abord. Après avoir débarqué de la barge de Maître Bornoff, les baronnes et leurs deux fidèles s’étaient rendus au domaine de Dorfmark pour tenter de s’y faire offrir des montures en payement d’une ancienne dette contractée envers la famille De Soya. La route des fugitifs croisa alors celle d’un escadron monté des Patrouilleurs Ruraux et les quatre larrons eurent à peine le temps de se jeter dans des buissons en bord de chemin tandis que les cavaliers de la patrouille déboulaient en grand galop en passant à moins de quelques mètres d’eux. Étaient-ils à leur recherche ? Était-ce un simple hasard ? Impossible à dire.
 
Le voyage faillit à nouveau en rester là lorsque le bac illégal qui leur permit de rejoindre la rive nord du Talabec manqua de sombrer dans les eaux profondes du fleuve. Le passeur, un contrebandier à l’air filou, attendit la nuit et chargea les fuyards, les trois chevaux et les deux mules sur son embarcation de fortune qu’il gardait cachée sous des branchages. Arrivés au milieu du fleuve, l’un des chevaux paniqua soudainement et se mit à ruer et à hennir. Il s’agita tant que la barque fragile se mit à tanguer dangereusement et seuls les mots doux de Hans permirent à l’animal de retrouver son calme.
 
La veille de passer de l’autre côté du Talabec, Lucrétia avait ordonné à Marcus et Hans de se rendre au bourg le plus proche afin d’y acheter des vivres et du matériel pour leur vadrouille. Les deux hommes revinrent de Ravenstein avec des tentes, couchages, couvertures et vêtements chauds pour faire face aux nuits froides de la Drakwald. Le palefrenier ne manqua pas de souligner que "le froid" semblait être le danger le plus doux que cette forêt pouvait bien renfermer. En guise de provision, ils achetèrent du porc salé, des biscuits épais et peu ragoutants ainsi que des fruits secs, suffisamment pour nourrir la troupe pendant une semaine au moins. Là encore, Hans justifia l’achat d’un tonnelet de bière par les risques qu’il y avait à boire l’eau des rivières. Qui sait si un cadavre ne traînait pas en amont, ou pire, une tanière de monstre. Mieux valait-il prévenir que guérir : vu leur situation, ils ne pouvaient se permettre d’être ralentis par quelqu’un tombé malade. Ils ramenèrent aussi une marmite, de la corde, des torches et même une carte approximative des sentiers de la forêt, qu’ils avaient achetée à un charbonnier ivre.
 
A peine débarquée au nord du fleuve, la troupe s’engagea dans les bois épais de la Drakwald. L’ordre fut d’éviter les routes principales taillées dans la végétation par la hache, le feu et les siècles, et d’emprunter les pistes discrètes indiquées par la carte achetée à Ravenstein.  Marcus et Hans étaient des talabeclanders pur-sang et étaient tout à fait à l’aise en milieu sylvestre, mais cette forêt de légende dégageait une aura prodigieuse et inquiétante qui forçait à l’humilité et la prudence.
 
La Drakwald était le cœur sauvage de l’Empire, courant des marches marécageuses de l’ouest jusqu’aux Monts du Milieu. Ce labyrinthe inextricable semblait ancien comme le monde tant les arbres tordus qui s’y serraient étaient vieux et épais. C’était une mer aux vagues vert sombre, ponctuée de clairières, de vallons et de collines. Seules quelques routes sabraient fébrilement ce paysage primitif, qui avait un jour été le domaine des dragons. Les profondeurs obscures de ces bois abritaient désormais des hardes d’Hommes-Bêtes assoiffés de sang, des tribus de Peaux-Vertes en guerre perpétuelle, des monstres indénombrables, des ruines hantées, des tumulus oubliés et autres joyeusetés que les gens du cru préféraient ne pas évoquer à voix haute. Les quelques communautés qui vivaient en lisière de la Drakwald étaient solidement protégées, mais il n’était pas rare que l’une d’entre elle disparaisse du jour au lendemain. Combien d’armées avaient été englouties dans ces forêts épaisses sans jamais en ressortir ? Les chroniqueurs de l’Empire avaient perdu le compte. Toutes les tentatives de purge s’étaient révélées des échecs et les ombres rampantes ne tardaient jamais à reconquérir les terres perdues au profit des Hommes.

Par quelque miracle, les quatre voyageurs avaient jusqu'ici été épargnés par les malheurs qui s'abattaient d'ordinaire sur quiconque osait s'aventurer dans la forêt. Ils avaient pourtant entendu des brames lointains et inquiétants à plusieurs reprise, à peut-être des dizaines de lieues de distance. Des couinements et des chuintements étranges, aussi, qui rendaient les chevaux et les mules nerveux. Les nuits étaient mouvementées, et on entendant continuellement des craquements de branches et de brindilles dans le sous-bois tandis que des loups hurlaient parfois, quelque part dans l'obscurité. Monstres avides de chair fraîche ou simple fourmillement de la vie nocturne et forestière ? Difficile à dire. Toujours est-il que la troupe ne croisa aucune autre créature, sinon quelques lièvres, biches aux abois ou sangliers peu amènes. Les bêtes féroces qui rôdaient dans ces bois sentaient peut-être l'aura puissante et malsaine qui se dégageait de Lucrétia et préféraient s'en tenir à distance, se contentant d'observer ces voyageurs inconscients depuis les ombres de leurs tanières en attendant le moment opportun pour frapper.

Le choix avait été fait d'éviter la route qui ralliait Hergig, capitale du Hochland, pourtant bien garnie en auberges fortifiées et relais de coches, et de lui préférer les sentiers qui sillonnaient la forêt en parallèle. Ces derniers n'étaient rien d'autres que des pistes, pour la plupart anciennes, tracées principalement par les activités humaines des communautés qui vivaient en lisière des bois : bûcherons, charbonniers, chasseurs, patrouilleurs, mais aussi renégats comme les bandits ou les cultistes … Ces chemins sillonnaient à travers la végétation et étaient fréquemment recouverts d'herbes ou de cailloux. Ils se scindaient souvent, et s'enfonçaient parfois si profondément dans les bosquets sombres et les combes qu'ils y disparaissaient, laissant le voyageur soudainement désorienté et inquiet. C'est ce qu'il arriva plusieurs fois à la troupe de Lucrétia et Dokhara, qui suivait le tracé parfois approximatif de la carte achetée à Ravenstein. La lahmiane se changeait alors en corneille pour prendre de l'altitude et informait ses coéquipiers de la bonne voie à prendre pour récupérer le cap. Certaines pistes étaient marquées de colifichets et d'amulettes ou de marques faites au couteau dans l'écorce des arbres. Ces signes indiquaient une source, un terrier de renard ou une direction, comme le village le plus proche, ou à l'inverse une portion de forêt particulièrement dangereuse et à éviter absolument. Quelques uns faisaient office d'autels ou d'oratoire dédiés aux dieux, le plus souvent Taal et Rhya, ou encore Karnos, protecteur des chasseurs, à l'image de cette pierre dressée gravée de symboles et couverte de mousse devant laquelle la troupe était passée le matin même. Un crâne de cerf ornait son sommet tandis que d'autres crânes plus petits et des offrandes étaient déposés à sa base. Lucrétia, que sa nature vampirique rendait extrêmement sensible aux symboles religieux, ne pu retenir un frisson tandis que son cheval passait non loin de ce temple sauvage.


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Leur route ne croisa celle d'autres gens qu'à deux reprises, et à chaque fois la plus grande surprise pouvait se lire sur les visages. Un chasseur, tout d'abord, qui marchait en sens inverse sur l'étroit chemin, les plumes de plusieurs faisans dépassant de sa gibecière. L'homme s'arrêta net, ahuri devant deux dames à cheval accompagnées de leur escorte. Son chien hirsute commença à grogner mais cessa rapidement et couina en allant se réfugier derrière les jambes de son maître. Avait-il sentit quelque chose que le chasseur ne pouvait pas percevoir ? Toujours est-il que ce dernier s'écarta du chemin pour laisser passer la troupe et baissa même la tête sur le passage de Lucrétia et Dokhara, comme par réflexe face au port naturellement altier et noble des deux baronnes.

Le lendemain, sur le sentier qui passait au sud de Barwedel, les voyageurs chevauchèrent non loin d'un campement de charbonniers, établi près d'une petite rivière. L'un des hommes à la face noircie les héla, mais personne ne répondit. A la seconde invitation, Marcus tira sur les rennes de sa monture et fit un geste négatif de la main en regardant le travailleur, lui lançant un vague « pas intéressés, pressés, route est longue, Sigmar vous garde » avant de rattraper les autres au trot.

Et voilà désormais deux jours qu'ils progressaient dans la Drakwald sans avoir croisé âme qui vive, sinon des animaux de la forêt. Les bois ici étaient plus sombre qu'aux abords du Talabec, et les signes de présence humaine se faisaient de plus en plus rares, voir inexistants. On apercevait parfois les fondations d'une ancienne ferme ou maison, dévorées par la végétation. Les voyageurs virent plusieurs camps de bûcherons abandonnés dans des clairières en bordure du chemin. Dans l'un d'entre eux, certains arbres attendaient encore d'être débités, comme si le temps s'était soudainement arrêté.

Le paysage changeait au fil de la marche. Les troncs étaient plus haut et plus resserrés, les taillis plus touffus. De larges ronciers apparaissaient ça et là, piqués de fleurs pâles. L'épaisse canopée retenait la lumière du soleil et obscurcissait le tapis de la forêt, où la brume semblait stagnante. C'était assurément le genre d'endroit que l'on décrivait lorsqu'on voulait persuader quelqu'un de ne pas pénétrer dans la Drakwald. Le hululement d'un grand duc, perché quelque part, soulignait ce décor lugubre.

Lorsque le soleil commençait à se coucher et qu'il était temps de faire halte, les quatre aventuriers suivaient une routine désormais bien rodée. Ils cherchaient un endroit sûr, c'est à dire le renfoncement d'un talus ou un enchevêtrement de grandes racines, parfois même le creux d'un tronc géant dans lequel on pouvait se tenir debout sans problème. Puis Hans se mettait à la recherche d'un ruisseau ou d'une mare à proximité pour faire boire les montures tandis que Marcus montait le camp. On distribuait les rations et on mangeait autour d'un feu allumé pour se réchauffer, l'oreille attentive aux bruits environnants. Le palefrenier s'entraînait un peu avec l'arbalète achetée sur le Weiler et Marcus vérifiait les équipements et les sangles ou aiguisait sa lame. Puis quand il était temps de dormir, Lucrétia montait la garde tandis que les autres regagnaient les tentes et les couchages. La vampire n'avait nul besoin de se reposer physiquement, aussi assurait-elle la garde du groupe pendant leur sommeil. Elle du intervenir plusieurs fois car une meute de loups venait rôder autour des mules, réveillant ses coéquipiers, mais les prédateurs furent facilement mis en déroute avec quelques coups de torche.
 
Ce soir-là, Hans remontait du ruisseau forestier à côté duquel la troupe avait monté son campement. Il tenait les brides des chevaux dans une main et un curieux objet dans l'autre, qu'il montra à ses camarades.


- "Regardez c'que j'ai trouvé pendu à une branche, en bas. Il y avait quelques plumes et des crânes d'oiseau et d’écureuils accrochés avec. Une idée de ce que c'est ?"

- "Un jour tu apprendras qu'il vaut mieux pas s'occuper de ce qui nous regarde pas. Je crois qu'on a assez d'ennuis comme ça, Sigmar m'en soit témoin. Va remettre ça où tu l'as trouvé avant que ça nous porte malheur." lui lança Marcus sur un ton aigre avant de déchirer un morceau de viande séchée dur comme du cuir.

Dans la main du palefrenier, une petite effigie d'araignée taillée dans le bois. Il était connu de tous que la Grande Forêt de l'Empire, et plus encore la Drakwald, abritaient une belle tripotée d'espèces d'araignées dont la taille allait d'un ongle de pouce à un petit château. La plupart étaient venimeuses et carnivores, et représentaient une menace de plus avec laquelle les hommes des bois devaient compter. Cette statuette servait peut-être de charme pour apaiser une divinité mineure vénérée -ou crainte- par les habitants du coin, ou bien de mise en garde à l'entrée d'une portion de forêt infestée par les créatures à huit pattes.



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- 7x3 = 21 Rations de voyage. Il en reste 4.
 
 Lucré, Dokha et Marcus utilisent un cheval. Hans utilise une mule (il préfère selon ses propres mots) et la deuxième mule sert de bât.
Pour ce qui est des chevaux, je vous laisse les personnaliser si vous le voulez (nom, robe, caractère).

 
Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois. Je vis avec mes gens, loin de la folie des hommes. La nuit je vole dans les sombres profondeurs de la forêt. Mon regard d'acier partout se pose, et sans bruit, comme le vent, je file entre les branches des arbres séculiers. Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois.

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Lucretia Von Shwitzerhaüm
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Re: [Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par Lucretia Von Shwitzerhaüm » 02 juil. 2018, 00:21

Lorsque Lucretia avait refusé la présence de Crispin à ses côtés en secouant négativement la tête après avoir regardé Dokhara, le comportement de cette dernière s’était subitement altéré. Si la Lahmiane était lunatique, oscillant parfois entre froideur et douceur, passant de la simple nonchalance à la plus profonde ironie, la jeune rousse n’était pas en reste. Elle n’avait cessé de s’allumer vivement que pour mieux s’éteindre juste après, d’être en proie à la douleur la plus intime que pour ne trahir, l’instant d’après, un endêvement des plus viscéraux. Et celui-ci venait de refaire surface.

Subitement, après le signe de tête de la vampire, Dokhara s’était dressée contre elle. Effectuant un pas en avant, le regard farouche, elle paraissait sur le point de faire éclater son mécontentement dans une tirade sanguinaire, et avait brandi un doigt vengeur dans sa direction. Aussitôt, Lucretia se redressa, haussant un sourcil inquisiteur, et l’expression de son visage devint glaciale. Allons donc, qu’avait-elle, soudainement ? Etait-elle prête à la défier ouvertement devant ses gens, sur un coup de tête irréfléchi ? La Lahmiane ne se gênerait point pour lui infliger une nouvelle rouste si elle ne lui laissait pas le choix, et la dignité de Dokhara, ainsi humiliée en public, risquerait assurément d’en pâtir. Lors de leur dernière confrontation, Lucretia avait bien veillé à ce que leur différend restât entre elles deux, mais, si sa comparse était ainsi prête à se lancer dans une vindicte ouverte, la vampire ne prendrait plus de gants pour la protéger contre elle-même. Mais elle n’eut pas à le faire ; Dokhara cessa tout aussi précipitamment que cela était arrivé son coup d’éclat, et la tension retomba quelque peu.

« Je préfère, grinça la Lahmiane, presque pour elle-même.

Puisque Crispin ne pouvait voyager en leur compagnie, Dokhara fit un geste pour le garçon ; s’approchant de lui, elle farfouilla dans son escarcelle pour lui tendre une couronne d’or et la lui déposer dans la paume. Une somme que le marmiton n’avait très certainement jamais été en mesure de posséder, lui qui avait passé son enfance dans les quartiers miséreux d’une grande ville et qui, désormais, n’avait pas pour autre tâche que de devoir éplucher les condiments que mangeait l’équipage. Il s’en empara avec diligence et gravité, écoutant bien ce que lui disait sa bienfaitrice ; rejoindre Altdorf sans faire de vague, étant donné ce qu’il venait d’entendre, puis quitter le Weiler pour disparaître dans le Reikerbahn District. Retour aux sources, pensa Lucretia ; il s’agissait d’un quartier misérable de la capitale où les bicoques branlantes côtoyaient les taudis infestés de vermines, et où l’air fétide se mêlait à la moiteur sordide des égouts à ciel ouvert du Sindelfingen, vous coupant le souffle tout en imprégnant vos vêtements d’une odeur rance. Elle fit la grimace à ces simples pensées ; une perspective d’avenir qui n’était pas des plus reluisantes mais qui, en rejoignant le groupuscule que lui conseillait Dokhara, aurait au moins le mérite, peut-être, de lui accorder ce simulacre de liberté auquel il aspirait tant. Sa comparse croisa de nouveau le regard de Lucretia, qui haussa des épaules. Cela ne la regardait plus véritablement ; libre à elle que d’alléger du mieux qu’elle le put sa conscience des plus instables pour laquelle il n’y avait qu’un pas entre égorger une vieille tenancière et sauver un gamin. Ce souci réglé, ils durent tous se résoudre à attendre.

Lucretia avait d’ores et déjà pris soin d’annoncer à Maître Bornoff leur petite escapade qui leur ferait quitter le navire, et celui-ci avait accepté. Fidèle à lui-même, le capitaine n’avait posé aucune question, et pourquoi diable l’eût-il fait ? Le paiement de la croisière avait déjà été établi et effectué, et Lucretia n’avait demandé aucune remise suite à son départ précipité. Il demeurait toutefois un léger problème, que la Lahmiane se devait de corriger. Dans la mesure où leur prochain trajet prévoyait de couper à travers la Drakwald en petit comité, la dangerosité de ce projet les obligeait, tous autant qu’ils étaient, à être armés pour la traversée. Et si ce n’était Lucretia, laquelle était parvenue à sauvegarder son épée en jouant de ses pouvoirs sur l’agent de l’administration de Talabheim, tous avaient vu leurs armes être consignées avant d’être définitivement perdues dans leur fuite. Ainsi désarmés, quand bien même Lucretia pouvait toujours faire usage de la magie, le voyage coupant à travers la noire forêt de l’Empire relevait presque du suicide pour le petit groupe.

Dans les quartiers ne l’équipage, nul équipement militaire n’était visible. D’ordinaire, les armes, pour se défendre contre d’éventuels assaillants, étaient consignées dans un endroit à part et sous bonne garde, ce qui avait le mérite de réduire les chances de mutinerie à bord… et de réduire tout autant les probabilités qu’avaient Lucretia et de Dokhara de pouvoir s’équiper en catimini. Aussi la Lahmiane décida-t-elle de s’en retourner voir maître Bornoff afin de marchander le prix de leurs futurs moyens de défense.

L’homme la reçut sans tarder, avec son stoïcisme habituel. Lorsque Lucretia lui annonça la raison de sa venue, il prit le temps de réfléchir quelque peu, en bon marchand qu’il était, avant de lui soumettre une première proposition. Une trentaine de pièces d’or contre une épée, une arbalète, et une pique, ce qui, avec la dernière guerre, s’avérait assez coûteux. A cause de la récente avancée du Chaos, les champs de bataille s’étaient démultipliés sur l’ensemble du territoire, et l’industrie avait presque été plus prolifique en matière d’armement qu’en matière de nourriture, au grand dam des petites gens de l’Empire. Oui, maître Bornoff profitait très certainement de la situation de Lucretia, qu’il devinait des plus précaires. Et si celle-ci hésita un instant à user de ses pouvoirs surnaturels pour l’obliger à plier, comme elle l’avait fait à l’entrée du Talagaad, elle préféra jouer de prudence et émettre une contre-proposition ; quinze couronnes. Après tout, le marchand bénéficiait déjà d’une petite avance sur paiement que ne réclameraient jamais la Lahmiane et les trois personnes l’accompagnant lorsqu’elles quitteraient les lieux. Une nouvelle réflexion plus tard, et il annonça son dernier prix ; vingt-trois couronnes. Bien que se fendant d’une petite moue mitigée, Lucretia accepta, et le marché fut conclu.

En revenant dans la cale, la Lahmiane constata que les gens de sa troupe s’étaient que plus encore rassemblés ; tous avaient en tête la séparation plus qu’imminente qui s’approchait de seconde en seconde. Le risque de ne plus jamais se revoir, après que Lucretia eut bien insisté sur le caractère périlleux de leur voyage, leur pesait, à tous, et l’ambiance était à la nostalgie et à la mélancolie. Dans cette scène étrange, qui n’était pas sans rappeler quelque enterrement avant l’heure, l’on contait avec son prochain les remembrances de chacun, les instants de joie et de bonheur que l’on avait connus. L’on fit hommage à Carl Ferembach, que les Feuerbach avaient assassiné au sein du manoir Hoppkruffen, ainsi qu’à Thomas, le très jeune garde-chasse, lui aussi tué lors du conflit qui avait eu lieu à Bratian. A son souvenir, Elsa versa quelques larmes, que Lucretia tâcha d’apaiser en lui remémorant leur première rencontre dans la cour de son domaine. Ce moment où, alors que le majordome les présentait à leur nouvelle maîtresse, la camérière n’avait su qu’aborder, en guise de premier sujet, les pêches au sirop et les quenelles de brochet. Et à Carl de la rabrouer silencieusement mais gentiment, de son regard ferme qui ne cillait jamais. Ce fut efficace ; son visage potelé se couvrit de rouge, et elle éclata d’un petit rire, aussi amusé que gêné en se rappelant cette réminiscence, avant de se livrer à un babillage concernant la première impression que lui avait fait Lucretia en arrivant.
Et le temps passa au gré des bons souvenirs du temps jadis.

La soirée en vint presque à les surprendre ; d’une minute à une autre, l’on y vit bien moins clair, et le royaume des ombres s’étendit à tout le navire, l’engloutissant dans sa pénombre. L’on ralentit l’allure de l’embarcation, l’on posta un veilleur à la proue, l’on alluma bougies et chandeliers, et maître Bornoff vint chercher Lucretia ; le moment fatidique était arrivé, et mieux valait se presser. Après la dernière après-midi passée tous ensemble, les adieux ne forlongèrent point ; l’on s’était déjà tout dit, et les quatre fugitifs montèrent sur le pont, armés de leur équipement. Contre la lisse de couronnement, un canot avait été apprêté, et Lucretia, Dokhara, Marcus et Hans, ainsi qu’un matelot, embarquèrent à son bord. Les marins restés sur le pont hissèrent l’esquif dans les airs avant de le faire doucement descendre sur le fleuve, et, après quelques coups de rame, l’embarcation s’échoua sur le rivage.

« Bien, à vous de nous guider vers vos terres, maintenant. »

Depuis combien de temps Dokhara n’était-elle pas revenue sur les lieux de son enfance, Lucretia l’ignorait. Avec tout ce que la jeune femme avait connu ces derniers temps, cela pouvait se compter en semaines comme en année. En compagnie des cultistes qui l’avaient mentalement séquestrée, avait-elle eu le loisir de se rendre dans son propre domaine, ou avait-elle écumé les routes jusqu’à finir esseulée dans cette caravane où Lucretia l’avait retrouvée ? Cette dernière ne pouvait en juger, et ne posa pas la question ; en territoire potentiellement hostile, avec la menace de l’inquisition, la Lahmiane préférait demeurer attentive à toute altération aux alentours. Et grand bien lui en prit.

Ce fut d’abord la rumeur furtive de hennissements lointains qui vint la travailler, puis les légers relents forts et capiteux que véhiculent les équidés qui lui firent tourner la tête en direction du vent. Sa compagne avait repéré l’endroit où ils avaient quitté le Weiler, et avait entrepris de les mener jusqu’au petit domaine de Dorfmark. De nombreuses écuries, des chevaux en tout genre, rien qui ne sortît de l’ordinaire. Alors pourquoi diable ces bruits et odeurs ne provenaient-ils pas justement de là où ils comptaient aller ? Enfin, ce fut le martèlement, soudainement bien plus proche, de sabots fracassant le pavé qui termina de l’alerter.

« Des cavaliers qui arrivent, droit sur nous ! »

Aussitôt, les regards paniqués se tournèrent dans tous les sens, cherchant le moindre endroit dans lequel se dissimuler pour laisser passer le danger. Hans, sans plus réfléchir, se jeta en contrebas de la route avant de rouler dans les buissons formant le bas-côté ; il fut bientôt rejoint par le restant du petit groupe qui ne s’était pas interrogé davantage avant de basculer dans la végétation. Tapis dans les branchages, ils attendirent, le souffle court après ce soudain effort, les oreilles grandes ouvertes. Ils n’eurent pas à patienter bien longtemps ; le roulement des sabots se perçut rapidement au détour de la route, à quelques pieds au-dessus de leur tête, et la menace passa aussi vite qu’elle n’était arrivée. Redoublant de prudence, Lucretia resta allongée un petit moment encore, guettant dans l’air tout changement soudain annonçant la venue d’un corps peut-être plus important de cavaliers. Mais rien ne vint de nouveau troubler l’horizon.

« C’est pas l’inquisition, ça, fit remarquer Hans. C’est pas caractéristique de leurs chevaux. Des patrouilleurs ruraux, peut-être ? »

Si le palefrenier interrogeait Lucretia du regard, celle-ci n’en avait pas la moindre idée. A dire vrai, bien que douée d’une ouïe surnaturelle, les connaissances si spécifiques à l’identification des montures lui manquaient définitivement. Elle haussa des épaules avant de secouer négativement du chef, avouant son ignorance. Ce qu’ils savaient tous, en revanche, c’était la direction qu’avaient empruntée les cavaliers. Ceux-ci galopaient tout droit en direction de Dorfmark, ce qui n’était pas pour rassurer la Lahmiane, laquelle interrogea à son tour Dokhara du regard. La jeune femme, dans une étrange mimique aussi distante que vague et déterminée, les encouragea à poursuivre leur route jusqu’aux étables. Et, bien que sceptique, chacun se mit à suivre la jeune rouquine.

Il ne leur fallut que peu de temps avant de gagner le domaine ; le destin avait décidé de les faire accoster non loin de la propriété. De nouveau, le fumet du crottin et le musc des chevaux vinrent titiller l’odorat de Lucretia, puis ce fut au tour des renâclements et du vrombissement incessant des mouches de se faire entendre. Avec des mouvements emplis de précautions, ils se déplacèrent dans les ombres jusqu’à parvenir au porche marquant l’entrée de la grande ferme. Dokhara désigna du menton le parvis du bâtiment qu’habitaient Konrad et Maria, et, après un coup d’œil supplémentaire, Lucretia fut rassurée, sans toutefois baisser sa garde. Point de montures abandonnées là, qui auraient pu annoncer la présence de ces cavaliers qu’ils avaient tout récemment croisés. A moins de disposer d’une vélocité sans pareille, les patrouilleurs ruraux avaient vraisemblablement continué leur route sans effectuer de halte céans même.

Afin de ne pas paraître menaçants aux yeux d’inconnus auprès desquels ils demanderaient pourtant un grand service, leurs armes restèrent au fourreau, et ce fut dans le calme qu’ils frappèrent à la porte. Quelques secondes plus tard, Lucretia perçut un petit raffut à l’intérieur, ainsi que plusieurs jurons prononcés d’une voix aussi fatiguée qu’énervée. Puis le battant s’ouvrit sur deux carreaux d’arbalète dont les pointes acérées scintillèrent tout droit dans leur direction.

L’homme et la femme qui venaient d’apparaître dans l’embrasure de la porte avaient les traits menaçants et inquiets de ceux qui s’attendaient au pire au cœur de la nuit. Pourtant, l’expression de leur visage changea du tout au tout en reconnaissant Dokhara. Après l’appréhension et la défensive vinrent le doute, puis l’incrédulité. Lorsque la baronne de Soya déclina son identité, découvrant son visage en retirant la capuche de sa pèlerine, le couple tiqua à plusieurs reprises sans trop y croire, se frottant les yeux avant d’abaisser leurs armes. La porte s’ouvrit davantage, dévoilant un homme torse nu, aux muscles secs et noueux, accompagné d’une femme tout aussi trapue que son mari. La stupéfaction passée, Konrad et Maria en vinrent à inspecter du regard les trois personnes se tenant derrière leur ancienne maîtresse. Assurément, le petit groupe, ainsi environné par l’obscurité, ne devait pas inspirer la confiance. Mais les deux époux souhaitèrent nonobstant les faire entrer au sein de leur humble demeure, chose que refusa Dokhara. Non, ils n’étaient pas là pour cela, pas du tout, mais bien pour une tout autre raison que leur explicita la jeune rousse.

Ils avaient un jour juré de rembourser la dette qu’ils avaient contractée auprès de leur ancien maître, Wilfried de Soya, lequel leur avait autrefois sauvé la vie. Ce jour était finalement arrivé, en cette nuit étrange à laquelle le couple ne s’était pas attendu. Dokhara, armée de l’autorité qu’avait jadis brandie son paternel, le leur rappela en des termes des clairs. Ils étaient en quête vitale de montures, et Dokhara ne connaissait pas d’autre homme plus à même de remplir ce besoin que Konrad Dorfmark.

Là encore, un air circonspect se grava sur leur visage fatigué par les années de labeur. L’on se mordit la lèvre, l’on échangea des regards, l’on tiqua en de nouvelles reprises, et l’on tenta bien d’émettre des objections sans pourtant y parvenir. Ce fut Maria qui décida de franchir le pas, arguant être tout à fait en mesure que de l’aider davantage encore que ce que leur maîtresse avait demandé. Mais elle désirait avant tout des explications. La réponse qu’apporta Dokhara fut sans appel, aussi coupante et ferme qu’une lame de rasoir. Dans l’ombre de sa capuche, Lucretia contempla silencieusement cette scène, intriguée par le comportement de sa compagne, bien qu’elle la comprît pourtant. Elle usait de cette autorité qu’elle détenait naturellement envers les petites gens de son domaine afin d’asseoir son emprise sur leur personne, leur interdisant toute question, toute justification, capable de les mettre en danger. Les deux époux comme le petit groupe. Aussi, non, elle ne leur fournirait pas de réponse, pas plus qu’elle ne leur laissait le choix. Après avoir élevé la voix et défini la différence de rang qui existait entre eux, Dokhara leur coula un long regard qui obligea ses gens à baisser le leur et à se confondre en excuses. Puis Konrad demanda à sa femme d’aller se recoucher, partit s’habiller, et leur montra la voie jusqu’à ses écuries.

Il s’agissait d’un immense bâtiment rectiligne, tout en longueur, auquel s’apposaient plusieurs manèges destinés à l’éducation des chevaux. A l’intérieur, une centaine de stalles frémissait de renâclements et de hennissements en tout genre que venaient ponctuer tout autant ces martèlements si caractéristiques de sabots heurtant une terre aussi dure que la pierre. L’odeur se révélait aussi étourdissante que ne l’était la chaleur dégagée par l’ensemble des animaux, et le bourdonnement incessant des mouches manqua de considérablement agacer une Lucretia aucunement habituée à ces insectes volants que connaissait pourtant si bien le vulgum pecus.

Après être entré dans l’édifice, Konrad se tourna dans leur direction, se tordant les doigts dans une moue inquiète. Et pour cause, s’il devait venir en aide à sa jeune maîtresse, alors celle-ci devait-elle détailler, de près ou de loin, les caractéristiques de son futur voyage. Ce ne serait qu’en ayant une idée un peu plus précise sur la chose qu’il pourrait déterminer les chevaux de circonstance. Dokhara le lui expliqua, et il n’en fallut pas davantage à Konrad pour les mener jusqu’à une série d’enclos bien spécifiques devant lesquels Hans ne put retenir un petit sifflement admiratif. Et pour cause, deux palefrois alezans se révélèrent à eux, et les regards placides des deux magnifiques montures croisèrent ceux du petit groupe. Liszt et Haendel, précisa le palefrenier de Dorfmark, les deux derniers équidés de cette espèce qu’il possédait encore. Il affirma également que ces deux palefrois correspondaient tout à fait aux attentes de Dokhara ; endurants, le pied sûr, ils avaleraient les lieues sans jamais rechigner à la tâche, qu’importe la route. Lucretia hocha de la tête, le croyant sur parole ; ils avaient l’air aussi magnifiques que robustes. Par acquit de conscience, elle chercha du regard l’approbation de Hans. Celui-ci avait perdu tout sens de leur quête, ou si peu, dès lors qu’ils avaient pénétré dans ce qui était pour lui un petit paradis.

« Ma foi, dame Shw… Madame, nous avons là des chevaux de grande taille, puissants, avec un bon influx nerveux. Leur musculature est développée, et l’on peut constater de leur dos large, de leurs bons jarrets, et de leurs tendons secs. Et que dire des arrière-mains, des encolures muselées, des lignes du dessus bien faites et de l’engagement de ses hanches… Non, il n’y a pas de doute ; les bêtes de Herr Dorfmark sont splendides ! »

Sous le couvert de sa pèlerine, Lucretia roula des yeux effarés, tout en réprimant malgré tout un petit sourire amusé. Konrad, de son côté, y vit là tout autant de compliments à saisir, et le respect d’un confrère, ce qui le détendit quelque peu et l’assura dans ses démarches futures. Ayant écouté les revendications respectives de Marcus et de Hans, toujours énoncées par Dokhara, il leur montra le chemin jusqu’à deux nouvelles stalles, lesquelles abritaient un massif roncin et deux petites mules bien tenaces. Wagner, Strauss et Brahms. Après ces nouvelles présentations, Konrad s’en alla chercher le matériel nécessaire pour les chevaucher, l’esprit un peu plus léger, et Lucretia en profita pour questionner Dokhara d’un haussement de sourcil interrogateur.

La Lahmiane préférait faire montre de prudence. Sa compagne connaissait mieux que quiconque ici présent le maître des écuries de Dorfmark. Avait-il eu quelque comportement étrange, le petit regard de trop, l’œil fuyant, la ride du front plus plissée ? Avait-elle noté quoi que ce fût qui pût l’alerter sur un manque de fidélité de sa part, après les dernières actions des répurgateurs ? Son amante la rassura sur le fait qu’il n’y avait rien à craindre, et Lucretia, satisfaite, acquiesça dès lors d’un petit mouvement de la tête.

Pendant ce temps, Marcus s’était entiché de Wagner, bien qu’il tentât de ne point le montrer, mais l’air qu’il arborait, plus décontracté, plus léger et souriant, trahissait son contentement. Konrad, quant à lui, venait de déposer non loin des deux jeunes femmes les selles et les couvertures que l’on apposerait sur le dos des montures, ainsi que les sangles, les brides et les mors pour les diriger. Assisté par Hans, il tâcha d’équiper dans un silence professionnel les équidés pour leur prochain voyage, avant d’écarter les mains, signe que tout était prêt. Il tenta bien de saluer une dernière fois sa maîtresse, de la prévenir, ou de lui témoigner quelque marque d’affection, mais l’intéressée se montra une fois de plus intransigeante sur la chose. Plus encore, Dokhara le mit en garde, à sa manière. Pour toute question posée, il devait répliquer par les réponses suivantes ; non, les chevaux avaient été volés, non, il n’avait plus jamais vu la jeune femme, et oui, il avait toujours eu des doutes sur l’intégrité et la probité de celle-ci. Il en allait de sa sécurité, de celle de Maria, et, également, de celle de Dokhara et de sa troupe. Les mots avaient été prononcés sous la forme de menace plus ou moins sous-entendue, et il n’y avait plus rien à rétorquer. Dokhara fit volte-face, se hissa sur sa selle, et, sans se retourner, désireuse de couper définitivement les ponts avec son passé, disparut dans les ténèbres de la nuit.

« Oui, cela est préférable », susurra la Lahmiane sous le couvert de son capuchon, avant de lancer à un Konrad chagriné un petit sourire cauteleux. Il y avait quelque chose de théâtral dans cette scène aux allures tragiques, et Lucretia s’amusa à y incarner une figure aussi mystérieuse qu’enchanteresse, avec son visage angélique plongé dans l’obscurité, venue ravir la pauvre jeune fille si chère à son maître d’équitation. Voilà qui était aussi poétique que déchirant. Cela fait, elle se détourna également de Konrad, et, avec la même grâce et la même agilité dignes de ces figures elfiques, se hissa à son tour sur sa selle avant de se fondre dans la pénombre.




***




Coupant à travers la Drakwald, le trajet devait être rapide, mais, plus encore, discret. La sororité, les cultistes et les répurgateurs rodaient que trop encore sur les routes de l’Empire, et les nouvelles allaient vite, comme en avait témoigné leur dernière rencontre avec les patrouilleurs ruraux. Même si l’envie d’en découdre leur chauffait le sang, elles devaient faire l’impasse sur leurs velléités belliqueuses et rentrer dans les rangs, au moins pour un temps. Une fois parvenues à destination, tout cela serait de l’histoire ancienne, et avec le temps diminueraient leur rancune et leur agressivité. Mais encore fallait-il gagner le Kislev sans encombre.

Un voyage dans la plus grande discrétion, en préférant forcer la voie de la dangerosité de manière à croiser le moins de personnes possible, et donc, créer le moins d’informateurs possible. Oublier les grandes routes, oublier les auberges et les relais fortifiés, et même aller jusqu’à oublier les tout petits sentiers cartographiés sur plans. Cela requérait donc un matériel qu’ils ne possédaient pour le moment pas, et qu’il leur fallait à tout prix acheter. Ainsi donc, en bordure d’une nouvelle petite ville, après avoir pris grand soin d’éviter bourgs, hameaux et communes, Lucretia demanda la halte. Les montures s’arrêtèrent sous l’orée des bois, sur une étroite colline surplombant Ravenstein. Là, un paysage à la beauté sauvage s’offrait à eux, dans un lever de soleil aux couleurs ternies par les nuages.

Les toits de lauze des habitations miroitaient au loin, humides de la dernière pluie. Une palissade de bois ceinturait la ville, elle-même perdue aux abords de la forêt. Sur sa gauche, disparaissant au détour d’un méandre que dissimulaient les bâtiments, les eaux troubles du Talabec poursuivaient placidement leur cours, renforcées par les flots de la rivière Lug. Au loin, la Drakwald noircissait l’horizon de son étendue sombre et profonde, insondable, sur des lieues et des lieues. Voilà la véritable épreuve qu’il leur faudrait passer.

« Il nous faudra d’abord trouver un gué pour traverser ce bras d’eau,, déclara Lucretia en désignant du menton la rivière qui les séparait de Ravenstein, puis j’ose espérer que nous dénicherons bientôt un passeur pour nous faire franchir le Talabec. Mais si ce moment n’est pas encore arrivé, il nous faut déjà penser aux futurs préparatifs. »

Elle montra alors du doigt la ville, source de leur intérêt.

« Nous voulons demeurer dans l’ombre afin de ne pas être reconnus, que l’on ne puisse pas tracer notre route, mais, pour une fois, il nous faudra faire l’impasse sur cette précaution. Nous ne disposons pas de tente, pas de couchage, pas de provision ; rien de ce qui pourrait nous assurer un tant soit peu de confort, et nous en aurons bien besoin au cours des semaines à venir. Comme à l’accoutumée, vous deux, Marcus et Hans, seraient assurément bien plus discrets que nous ne le serions, Dokhara et moi-même. Prenez de quoi marchander, rendez-vous dans cette ville, et, sans éveiller les soupçons, achetez tout ce qui vous semblera utile pour ce voyage qui sera le nôtre. En attendant, tâchons d’avancer un peu le long de cette rivière que nous avons devant nous, et trouvons un point de ralliement où nous retrouver lorsque vous reviendrez. »

Assise sur sa selle, Lucretia serra les jambes autour du poitrail de Liszt, lui intimant l’ordre d’avancer, et, imitant cette dernière, le reste de la troupe suivit au pas. Ils descendirent précautionneusement la colline avant d’être, comme prévu, bloqués par la rivière. Celle-ci n’était pas bien large, mais les flots troubles empêchaient de sonder la profondeur de l’eau du regard. En fin de compte, ils préférèrent tous ne pas s’y risquer, et se contentèrent de longer la berge jusqu’à trouver un passage praticable. Rapidement, toutefois, ils ne tardèrent pas à voir le niveau de l’eau monter, jusqu’à ce que la rivière, en un accès assez étroit, ne fût plus qu’une petite bande d’eau louvoyant entre de grosses pierres naturellement entreposées les unes contre les autres. Puis, un peu plus loin, la rivière retrouvait sa largeur habituelle.
Lucretia observa les environs ; l’herbe était haute, ondoyant sous les montures, les arbres se dressaient bien haut, protégeant les rives de leur dense feuillage, et nombre de fougères s’abritaient sous ces derniers.

« Il ne semble pas y avoir signe de présence humaine dans les environs, mais cela reste un gué ; il doit être connu par plusieurs personnes, et je ne voudrais pas risquer d’être découverte en attendant au beau milieu d’un potentiel chemin. Continuons encore un peu, le temps de trouver un endroit où nous pourrons patienter, Dokhara et moi. »

Là encore, ils poursuivirent leur chemin durant quelques minutes avant de parvenir jusqu’à un léger coude de la rivière, laquelle formait là comme une petite crique. Entourée d’arbres, de fourrés, de buisson et de taillis, elle dessinait un parfait abri pour qui désirait se soustraire aux regards.

« Voilà qui sera parfait, déclara-t-elle. Bien, rendez-vous ici avec notre futur équipement. »

Et tandis que les deux hommes descendaient le cours d’eau pour retrouver le gué et pénétrer, plus loin, dans Ravenstein, Lucretia et Dokhara s’occupèrent d’attacher les montures aux arbres. Celles-ci manifestèrent leur contentement en s’ébrouant doucement tout en remuant les oreilles, avant de se mettre à paître quiètement. Un peu de repos de leur faisait pas de mal. Un petit moment passa, durant lequel Lucretia put observer Dokhara. Celle-ci avait difficilement desserré les lèvres depuis qu’elle avait quitté le navire, et de nombreux doutes semblaient assaillir sa volonté. A dire vrai, chevaucher de la sorte, en silence, amenait l’oisiveté de l’esprit, lequel s’évertuait se poser sans cesse de nouvelles interrogations, minant la détermination tout en se remettant en question. Il n’y avait pas d’autre remède à cela que l’activité et la concentration. Lucretia, se mettant bien en face de Dokhara de telle sorte qu’elle ne put l’esquiver, dégaina son épée.

« Voilà bien trop de temps que je ne vous ai pas vue à l’œuvre, très chère. Depuis nos derniers entraînements, avez-vous pris la peine de vous améliorer, ou avez-vous fait preuve de paresse ? »

Peut-être surprise ou interloquée, éventuellement fourbue après cette dernière partie du voyage, Dokhara releva tout de même le défi que lui proposait la Lahmiane, et, sortant à son tour l’épée au clair, se mit en garde selon la dernière position que lui avait montrée la baronne de Bratian.


Je vais me permettre de faire des jets de dés, pour donner une part d’imprévu à tout ceci (sans compter les NA). Je ferai des parades pour Dokhara, qui aura davantage de chance de réussir que des esquives sans ladite compétence. Et je ferai des esquives pour Lucretia.

Attaque de Lucretia avec arme de prédilection : 17 + 1 = 18. Jet : 7, touché.
Parade de Dokhara : 10. Jet : 9 : paré.

Attaque de Dokhara : 10. Jet : 14 ; raté.

Attaque de Lucretia : 18. Jet : 10, touché.
Parade de Dokhara : 10. Jet : 12 ; raté.

Attaque de Dokhara : 10. Jet : 4, touché (réussite de 6).
Esquive (habilité) de Lucretia, avec Sang vif : 17 + 4 =… Eh bien, 20 maximum ? :/
Jet : 16, réussite de 4, inférieur à 6.
Dokhara touche.


Lucretia se lança dans sa première offensive, avec grâce et agilité. L'objectif, là, n’était point d’infliger quelque blessure que ce fût, mais plutôt, bien au contraire, de traverser la garde de l’adversaire de manière à le prendre en défaut. Voltant avec précision, la Lahmiane visa le flanc gauche déjà découvert de sa partenaire, qui, presque prise au dépourvu, eut malgré tout l’habilité nécessaire pour la contrer de sa lame, repoussant l’attaque.

« Cela manque de stabilité sur les appuis et de concentration, mais les réflexes sont bien présents. Quoique la garde de votre flanc gauche laisse à désirer. Il va falloir corriger cela. »

Ce fut au tour de Dokhara de riposter, mais, sans échauffement aucun, l’assaut manqua de force et de précision ; Lucretia obvia le coup avec une simplicité déconcertante, et en profita pour passer sous l’épée de la jeune rousse. Le même angle, la même attaque portée une fois de plus sur la gauche de sa partenaire. La lame s’y glissa sans souci aucun, puis remonta légèrement ; son tranchant s’arrêta à quelques pouces de la gorge de sa comparse, et le temps parut se suspendre. Un petit sourire malicieux sur les lèvres, la Lahmiane n’en retira pas pour autant son arme ; elle regarda distraitement aux alentours, avant de reporter son attention sur son amante.

« Vous voilà désormais morte, damoiselle. Même erreur, même faiblesse Je serais bien prête à vous laisser une nouvelle vie, mais cela vous coûtera quelque chose. Votre haut, par exemple. Retirez-moi donc cela. »

Tout sourire, ses prunelles émeraude se fixèrent dans celle de Dokhara, maintenant le contact de par ses yeux et de par le tranchant de son épée, jusqu’à ce que cette dernière abandonnât. Ce qui, eu égard au caractère de la jeune femme, s'avéra relativement fulgurant. Certes, la fierté prenait une place prépondérante dans sa manière d’être, mais celle-ci se trouvait bien rapidement supplantée par l’amour du jeu. Surtout lorsque ledit jeu s’atournait de règles canailles.

Ne perdant pas une miette de la scène, la Lahmiane ne détourna aucunement le regard lorsque Dokhara retira sa vêture. A dire vrai, au beau milieu de ce tableau bucolique composé d’herbes hautes, de taillis et d’eau, cette touche de féminité totalement acceptée lui échauffait le sang. Mais pour la suite de l’affrontement, mieux valait qu’elle gardât la tête froide. Elle resserra sa prise sur la poigne de son épée.

Dokhara prit les devants, relançant une nouvelle offensive. Les coups, les bottes et les feintes furent démultipliés le long de la berge, et l’une comme l’autre gagna puis perdit du terrain. En dépit que ce fût elle qui avait porté le premier coup, Lucretia se trouva fort satisfaite du niveau qu’avait conservé la jeune femme. Et elle ne fut pas au bout de ses surprises. Certainement que, laissant errer son regard un peu trop longuement sur la peau dénudée de sa compagne, la maladresse comme le manque de concentration la prirent en défaut ; la ruée de Dokhara s’avéra bien trop prompte pour qu’elle pût réagir dans les temps en contrant de son épée. Elle tenta bien une volte sur elle-même, cherchant à s’affranchir de la trajectoire de la lame, mais la pointe de cette dernière la réceptionna sous la gorge.

Lucretia grimaça quelque peu, serrant la mâchoire ; la voilà prise à son propre jeu, elle qui pensait pouvoir s’en sortir la tête haute. Et puis, bonne perdante, quoiqu’elles étaient désormais toutes les deux ex aequo, la Lahmiane laissa de côté son agacement pour reprendre la parole.

« Bien joué, je vous concède ce point, et, par la même occasion, je gage que je dois me plier à mes propres règles… »

Une expression désormais amusée, elle décala la lame de ses deux doigts, planta sa propre épée dans le sol, et retira sa pèlerine ainsi que son haut. Bien que coupée du monde à sa façon, elle goûta pourtant volontiers à la caresse du vent sur son dos et ses épaules dénudées. Cette nouvelle perception lui aiguisa les sens d’une manière exacerbée, renforçant son sentiment de liberté et d’appartenance à un tout.

« Nous voilà sur un même pied d’égalité. Une nouvelle passe, pour définitivement nous départager… ? »

Matoise, Lucretia fit mine de s’emparer de son arme avant de subitement se précipiter sur Dokhara pour la pousser dans l’eau. La jeune femme, aussi déséquilibrée que surprise, n’eut que le temps d’écarquiller grand les yeux avant de basculer en arrière et de disparaître dans la rivière, ce qui ne manqua pas de faire éclater de rire la Lahmiane.

« J’ai gagné, l’asticota-t-elle en se fendant de son plus grand sourire amusé. Alors, l’on a froid ? »

Dokhara venait d’émerger des ondes, les cheveux dégoulinants d’eau plaqués contre elle, et la chair de poule avait hérissé aussi bien sa peau que d’autres parties de son corps. Ce que Lucretia, une fois de plus, repéra bien. Bien que Dokhara fût déjà dénudée, la Lahmiane la déshabilla du regard, à sa manière, se régalant de cette vision à la manière d’une lionne lorgnant sa proie.

« Je gage qu’un bon bain vous fera du bien, depuis le temps. Et… A moi aussi », rajouta-t-elle en sautant à son tour dans le fleuve.

Bien que moins réceptive aux différentes températures, Lucretia n’en était pas pour autant impassible ; la froideur de l’eau la frappa de plein fouet, recouvrant son corps d’une fine enveloppe polaire, la happant de toute sa puissance. Le pantalon, qu’elle portait toujours, s’imprégna d’eau, lui alourdissant les jambes, entravant légèrement ses mouvements. Et cette même sensation de fraîcheur s’impatronisa que plus encore auprès d’elle, sous ses vêtements. Dokhara, elle, qui possédait elle aussi ses bas, devait ressentir toute la morsure froidureuse de la rivière. Sa compagne s’approcha d’elle.

« Mais avant cela, je pense que nous avons un peu de temps devant nous, et je compte bien l’employer à bon escient. En vous réchauffant, par exemple », lui murmura-t-elle en l’embrassant.

Si quelque pêcheur un peu trop opportuniste s’était aventuré le long de la berge, il n’aurait pu manquer le ravissant tableau que formaient deux jeunes femmes, lèvres contre lèvres, corps contre corps, cheveux trempés se mêlant aux mèches indociles, qui enroulaient leurs bras l’une autour de l’autre dans une étreinte aussi passionnée qu’humide. Mais un hibou, quoique chaste et réprobateur vis-à-vis de ce qui s’en suivit, n’aurait pas manqué de les prévenir de la présence inopportune d’un étranger.




***





Lucretia était en train de sécher ses derniers vêtements comme ceux de Dokhara lorsque Marcus et Hans, juchés sur Wagner et Strauss, revirent au point de rendez-vous. Concentrée dans sa tâche, la Lahmiane avait usé d’une magie primaire et légère afin de chasser l’humidité des tissus. Astucieuse, elle s’était servie de sa chemise comme serviette ; lui retirant sa moiteur, elle l’avait utilisée pour se sécher, puis, lorsque l’habit s’était de nouveau imbibé d’eau, la vampire avait recommencé l’opération. Et il en avait été de même concernant Dokhara. Tout d’abord méfiante, relevant la tête tout en couvrant cette dernière de sa pèlerine de manière à cacher ses traits aussi bien que sa chevelure rousse, la plus à même de la trahir, son expression s’était adoucie en reconnaissant les deux hommes de sa troupe. Déposant ses affaires, elle s’en alla à leur rencontre, et fit un rapide inventaire de ce qu’ils avaient ramené.

Assurément, les deux hommes avaient été prévoyants. Les fontes de selle de leurs montures se remplissaient de deux tentes, lesquelles seraient bienvenues pour passer la nuit à l’abri et rester au sec. De nouvelles affaires chaudes étayaient désormais leur bagage premier, et ces vêtements supplémentaires, en cas de coup dur, ne leur feraient que du bien. Des sacs de couchage et des couvertures, aisément pliables, alliaient confort et facilité de transport, et les aideraient là encore à passer des nuits plus agréables tout en maximisant leur temps de récupération. Voilà qui éviterait les torticolis au réveil, ou les dos si raides, après avoir dormi sur des racines et un sol dur, qu’ils en devenaient douloureux. Les deux hommes avaient également pensé au nécessaire pour la cuisine, achetant une marmite pour y faire bouillir de l’eau ou les repas, ainsi qu’un certain nombre de rations pour la route ; du porc salé, des biscuits et des fruits secs, ainsi que des céréales broyées, devenant consistantes en présence de liquide. Lucretia ne manqua toutefois pas de froncer les sourcils en découvrant un tonnelet de bière. Bien qu’elle agréât à ses arguments, lesquels affirmaient qu’ils ne pouvaient décemment pas s’encombrer d’un malade ayant bu de l’eau contaminée, elle songea tout d’abord que l’alcool aurait justement pu être remplacé par de l’eau. Mais elle haussa les épaules ; après tout, ce n’était pas si grave, et cela permettrait potentiellement aux trois personnes de se réchauffer lors de moments particulièrement froids. Des sacs à dos faciliteraient le transport de matériel, et quelques pieds de corde, ainsi que des torches, les tireraient sûrement d’affaire à un instant ou à un autre. Enfin, ils étaient parvenus à dénicher une carte des lieux, ce qui les aiderait assurément à traverser la Drakwald sans trop défléchir de leur route d’origine. Au moins en partie. La Lahmiane hocha du chef en signe d’assentiment.

« Entendu ; bien joué, messieurs. J’espère que l’on ne vous aura pas posé trop de problèmes, ni que l’on se sera montré trop curieux à votre encontre. Enfin, quoi qu’il en soit, poursuivons notre route. »

Se remettant en selle après avoir rangé toutes ces affaires, le petit groupe veilla à contourner la ville. Ils perdirent certainement une heure ou deux en décrivant un tel arc de cercle, mais cela leur garantit bien plus de discrétion que s’ils avaient traversé Ravenstein. Tandis que cette dernière disparaissait dans leur dos, ils se remirent à longer le Talabec, cherchant un quelconque moyen de franchir le large fleuve. Eu égard à sa profondeur et à sa dimension, Lucretia doutait fortement de parvenir à découvrir un nouveau gué, et, si ses souvenirs demeuraient exacts, aucun pont ne se dresserait au-dessus des flots avant Talabheim. Non, il leur faudrait dénicher un bac, et, surtout une personne capable de l’utiliser.

Ils eurent à chevaucher longtemps avant de trouver leur bonheur. Le regard affûté de Lucretia repéra, enroulées autour de larges troncs, des cordes qui se balançaient au-dessus du Talabec, rejoignant, au loin, l’autre rive. En cherchant un peu dans les proches environs, ils ne tardèrent pas à dénicher le responsable de tout ce système. Si la Lahmiane avait pensé tomber nez à nez avec une petite bande organisée, voilà qui vint la détromper ; il ne s’agissait ni plus ni moins que d’un seul homme. Le contrebandier, à l’air des plus louches, n’inspira aucunement la jeune femme, qui s’en méfia au premier regard. Dans son regard se mêlaient à la fois la crainte, l’appréhension, et la curiosité mal placée. Ses pupilles espiègles et son visage de fouine cherchaient à deviner les intentions de ses potentiels clients, afin d’estimer la somme qu’il pourrait leur demander, mais, surtout, et allant de pair avec cela, à quel point leurs escarcelles étaient-elles remplies. Enfin, ses yeux se posèrent longuement aussi bien sur les visages des deux femmes que sur les armes de chacun des membres du petit groupe. Oui, définitivement, cet homme avait profité de la nécessité et de la faiblesse de plus d’une personne au cours de sa carrière, et il était justement en train de se demander s’il pouvait réitérer ses exactions.

« Combien, pour traverser le Talabec ? », questionna tout simplement la Lahmiane en désignant sa troupe.

L’homme, après un rapide calcul mental et une petite dose de jugement, estima la somme à une quinzaine de couronnes. Un sacré montant, que bien peu de personnes auraient pu se permettre. Mais la traversée pouvait se révéler dangereuse, assurait-il, surtout en la présence de montures, dont le comportement incertain compromettait parfois sa propre vie. Lucretia sonda l’homme de son regard smaragdin ; il ne cilla pas.

« Très bien. Sept couronnes et cinq pistoles au départ, et le reste une fois parvenu de l’autre côté. »

L’affaire fut conclue, et l’homme leur demanda d’attendre la nuit. Son négoce était illégal, prétendait-il, et les patrouilleurs du Talabec ne faisaient aucune distinction entre les pirates qui canotaient sur les eaux et d’honnêtes commerçants comme lui-même. Aussi, un maximum de discrétion était à prendre, ce qui ne déplut point Lucretia. En revanche, Marcus et Hans, lesquels avaient bien moins de facilité dans l’obscurité, s’en inquiétèrent davantage.

« J’ai des doutes sur cet homme, moi aussi. J’ai l’impression qu’il voudrait nous berner. Je ne connais pas la taille de son embarcation, mais je propose ceci : afin de limiter sa marge de manœuvre, et diminuer les risques de confrontation qui pourraient nous coûter cher au beau milieu du fleuve, Dokhara et moi nous nous séparerons afin qu’il y ait toujours un autre homme que lui dans sa barge. Peu importe l’ordre, par la suite ; je serai toujours capable de rejoindre l’autre rive ou, même, son esquif en train de traverser. Entendu ? »

L’on opina aux directives de la baronne de Bratian, et l’on patienta jusqu’à la tombée de la nuit. Rapidement, l’obscurité s’appesantit sur le monde, et, si l’on mettait de côté les doux clapotis de l’eau, il était aisé d’oublier la présence du fleuve et de s’abîmer dans le Talabec. Les hululements des chasseurs vespéraux se firent entendre çà et là, troublant le calme de la nuit, mais annonçant, à leur manière, qu’aucun danger n’était pour l'instant à redouter. Les stridulations des criquets avaient entamé un premier concert depuis un moment déjà lorsque le contrebandier vint les chercher.

Il déclara sa présence par un petit sifflement, puis les mena jusqu’à un gât qu’il avait lui-même bâti. Si l’escalier, taillé rapidement dans la terre de la rive et renforcé de grandes pierres plates, fut aisé à prendre pour les humains et la vampire, il s’avéra plus difficile à négocier pour les montures, et Hans usa d’une immense patience afin de les amener au bord de l’eau. Là, Lucretia distingua, au milieu des reflets chatoyants des flots, une longue et large barque que le passeur avait tenue dissimulée sous une lourde végétation. Voilà qui la rassura quelque peu ; le rafiot était assez imposant pour leur permettre à tous de franchir le fleuve en une seule fois. Tous se hissèrent sur l’embarcation, chevaux compris, bien qu’en y allant à reculons, et Lucretia versa le premier apport de la somme promise. Puis la traversée débuta.

Le contrebandier se servait des cordes que Lucretia avait aperçues pour déplacer la lourde barge sur les flots. Un habile système de poulies rattaché au bateau lui permettait de tracter une charge immensément supérieure à celle que tout homme aurait été capable de supporter en temps normal, et la portance de l’eau faisait le reste après qu’un peu d’élan eut été donné. Lucretia se demanda bien comment l’homme avait pu établir tout ce dispositif lui-même, lequel pouvait être abaissé ou remonté afin de le dissimuler. Elle posa la question, et le bandolier rétorqua que, non, personne ne l’avait aidé, et qu’il avait lui-même dû traverser le fleuve à la nage afin de relier d’une corde les deux rives. Cela pouvait être vrai, mais Lucretia n’en était pas pour autant convaincue, loin de là. Elle n’eut pas le temps d’y pourpenser davantage ; le chaos s’empara bientôt de la barque.

Ils ne connurent jamais la raison, mais quelque chose vint déranger l’une des montures. Peut-être avait-il s’agit d’une bête l’ayant piquée, d’un choc un peu plus violent de la barque avec un débris plus massif que d’ordinaire, ou, éventuellement, d’une menace passée non loin d’eux, mais toujours fut-il qu’un cheval se mit à renâcler et à trépigner. Ses oreilles se mirent à l’horizontale, et il s’agita que plus encore, allant jusqu’à déranger les autres équidés en leur donnant des coups de museau. Puis, alors que Hans se portait à sa hauteur dans le but de le calmer, le cheval hennit et rua, perturbant la quiétude nocturne tout en menaçant de faire sombrer l’embarcation. Ses mugissements retentirent comme des coups de tonnerre pour Lucretia, dont l’ouïe affûtée s’était habituée à la tranquillité de la traversée, et elle eut l’impression que tout l’Empire avait désormais conscience de leur présence. La bête continuait de forcer pour une raison qu’ils ignoraient tous, et, alors que le rafiot faisait de brutales embardées, gîtant comme jamais à bâbord et à tribord en soulevant des trombes d’eau, tous crurent que la monture allait sauter par-dessus la rambarde de sécurité. C’eût été un violent coup du sort ; le voyage n’avait pas tout à fait commencé que, déjà, le petit groupe aurait perdu, au hasard, des milliers de couronnes ou leurs tentes, leurs couchages, et leurs rations de nourriture pour le trajet. Mais c’était sans compter la présence d’esprit et les compétences de Hans, lequel parvint à attraper la bride du destrier pour le calmer, lui glissant à l’oreille quelques mots doux dont seul lui avait le secret. Après quelques instants de panique, la quiétude revint à bord de l’embarcation, et la monture, une fois apaisée, se contenta de renâcler de nouveau, quoique de manière plus légère. L’on soupira d’aise et de soulagement, félicitant la maîtrise et le talent du palefrenier, lequel leur avait tous sauvé la vie. Et le contrebandier, qui, durant toute cette tribulation, avait été partagé entre l’envie d’accélérer le mouvement pour atteindre plus rapidement la rive, et la tétanisation devant le drame qui se dessinait en face de ses yeux impuissants, se remit à haler la manœuvre.

Après deux minutes, l’embarcation s’échoua doucement sur la rive opposée dans des raclements de terre et de gravier. Ayant encore en tête le dernier épisode qui avait manqué de les précipiter par le fond, tous descendirent rapidement de la barge, emmenant les chevaux avec eux. Le contrebandier se tourna vers Lucretia, attendant le restant de sa paie, non sans afficher un petit air concupiscent.

« Sept couronnes et cinq pistoles, donc… », soupira la Lahmiane tout en faisant mine de chercher la somme dans sa bourse. Mais, plutôt que d’en retirer le montant prévu, la vampire laissa subitement choir l’escarcelle, s’empara de sa dague, et surina tout bonnement le passeur sous les yeux potentiellement interloqués de chacun. Puis, avec ce détachement qui était le sien, elle essuya sa lame sur la vêture de l’homme, fouilla dans ses poches pour y récupéra le premier montant versé, et pourquoi pas davantage, avant de dissimuler son corps dans les broussailles. Puis elle trancha les cordes enroulées autour des troncs, libéra la barge, et la laissa dériver sur le Talabec.

« Je n’avais aucune confiance en cet homme. Il nous aurait vendus tôt ou tard, en plus de permettre à nos poursuivants de nous traquer jusque ce côté-là de la berge. Je ne préfère prendre aucun risque, surtout avec les cavaliers qui ont manqué de nous tomber dessus lorsque nous sommes allés récupérer les montures. »

Pour Lucretia, la discussion était close ; le contrebandier ainsi mort, il n’y avait plus grand-chose à faire de plus. Et, se hissant sur sa selle, elle se mit au trot, bientôt suivie par les autres.

De l’autre côté de la rive, le fleuve était bordé par une première rangée d’arbres épars qui devenait de plus en plus dense à mesure que l’on progressait vers l’intérieur des terres. D’un commun accord, Dokhara comme Lucretia avaient décidé d’éviter les vieux sentiers battus tracés à l’encre noire sur les cartes, et qui figuraient aussi sur celle qu’elles possédaient désormais. Aussi s’engagèrent-ils au travers de l’alignement compact des troncs, suivant une hypothétique ligne droite.

Bien que rapidement happée par le couvert des feuillages, Lucretia ne remarqua pas de changement soudain. A l’orée de ces bois, n’étant certainement pas encore entrée à proprement dit dans la Drakwald, il s’agissait ni plus ni moins d’un début de forêt comme il y en avait tant d’autres. La luminosité ambiante parvenait encore à percer la haute frondaison dans laquelle gazouillaient de tout côté les oiseaux. La lumière crue embellissait le monde, reflétant ses teintes dans toutes ses nuances d’un vert chatoyant, quoique parfois ombragé au pied des arbres. Un tapis de feuilles mortes, apportant une touche de brun au paysage, recouvrait le terrain inégal que surélevaient des racines ancestrales ou que venaient abaisser de petits fossés à sec. Le vent faisait souffler une douce brise qui, de temps à autre, ramenait à tout près les échos lointains de la vie animale ; le nasillement d’un sanglier fouillant le sol, le glapissement d’un lapin en proie à quelque prédateur, le bêlement de moutons sauvages, et le craquement familier d’un branchage se détachant de son arbre. Le petit groupe marcha un certain temps au beau milieu de ce tableau, sa route défléchissant parfois pour contourner un bosquet difficilement négociable.

Mais soudain, Lucretia le sentit ; quelque chose changea subitement dans les airs. Après avoir eu la fugace sensation de nager entre deux eaux, la forêt ne cessa de s’assombrir à chaque nouveau pas. Le soleil, au travers des arbres feuillus et déjà masqué par quelques nuages gris, s’éclipsa de plus en plus. Un silence pesant avait figé la forêt, et ces craquements de brindille, autrefois naturels, paraissaient soudainement bien plus menaçants et mystérieux. Un souffle de mort, invisible mais pourtant bien perceptible, s’engouffrait entre les troncs, arrachant sans un bruit, de manière continue, la vitalité de certains pour la distribuer à d’autres. De gigantesques arbres s’élançaient à l’assaut des cieux lorsque, à leurs côtés, gémissaient les ramures chétives d’arbustes grimaçants dont l’extrémité des branchages ne ressemblait plus qu’à des doigts crochus. Les teintes naturellement bucoliques des bosquets avaient perdu de leur éclat, l’écorce s’était inexorablement grisée, vieillie, et une gale maladive avait commencé à enserrer la végétation. Jusqu’alors, le frémissement du vent avait été une douce compagne venue vous bercer de sa mélodie ; là, il s’était altéré en un murmure sibyllin, en une oraison funèbre susurrant tout contre votre oreille une promesse de trépas certain. Les oiseaux s’étaient tus dans le faîte des arbres ou, plus précautionneusement, avaient tout simplement disparu, tout comme la faune, qui y vivait habituellement, avait pris grand soin à faire de même. Le vide s’était installé en maître, et, pourtant, Lucretia ressentit ce désagréable et suspicieux sentiment qui vous indiquait que quelque chose ne tournait pas rond, qu’une sombre présence avait élu domicile en ces lieux oubliés. Ce même sentiment qui dressait la chair de poule et qui faisait renaître les peurs les plus enfouies de notre enfance, obligeant l’un et l’autre à se retourner craintivement en percevant un funeste regard, dépourvu de toute paupière, se poser sur son épaule.

« Nous y sommes », chuchota Lucretia, bien que certaine que tout le monde avait déjà été frappé par ce soudain changement.

Si les conversations avaient pu aller bon train, elles moururent très rapidement dans les minutes qui suivirent leur entrée dans la Drakwald. Cette dernière détenait la formidable capacité de vous engluer de sa présence, s’imposant à votre esprit comme à votre âme. Bien qu’entouré par une dense rangée d’arbres, une impression de vulnérabilité vous étreignait, comme si vous étiez perdu au beau milieu d’un désert, sans rien pour couvrir ni vos flancs, ni vos arrières. Et les décors que Lucretia traversa ne vinrent aucunement alléger l’atmosphère.

A plusieurs reprises, le petit groupe erra au beau milieu de villages ensevelis sous la végétation. Figés dans le temps, comme rattrapés par un passé perdu, ils demeuraient là, exhibant avec eux les traces d’une activité arrêtée nette. Là, le marteau d’un forgeron reposait sur son enclume, là-bas, une broche à rôtir se tenait toujours au-dessus d’un cercle de pierres qui avait jadis abrité un feu. Ici, une petite bassine en bois avait été abandonnée aux côtés de ce qui ressemblait à une serviette. Plus loin, du linge décomposé avait été étendu entre deux masures pourtant déjà empalées par deux troncs d’arbre gigantesques. Un sentiment irréel et grisâtre flottait dans les environs, inquiétant, alors que d’autres ruines ainsi que de vieux tumulus ponctuaient leur trajet.

La nuit vint les cueillir sans prévenir, réduisant leur champ de vision à quelques toises au-delà. Le terrain accidenté et traitreux, qui avait manqué à plus d’une reprise de coucher les montures à terre, était désormais impraticable, et Lucretia ordonna de dresser le campement.

« Hans et Marcus, arrangez-vous pour faire un petit feu, juste de quoi préparer les victuailles, mais sans plus. Je ne veux pas de fumée, et rien qui ne s’éternise ou soit trop fort. J’ai comme l’impression que la moindre flammèche pourrait être perçue à des lieux à la ronde pour ces yeux que je ne voie pourtant pas », avait-elle murmuré d’un ton sinistre, tout en regardant autour d’elle.

S’ils n’avaient connu aucun bissêtre durant le jour, il n’était pas dit qu’il en irait de même concernant la nuit. Peut-être même, songea la Lahmiane, que c’était ce qu’attendaient les bêtes qui rôdaient dans la forêt. L’on mit rapidement à bouillir les céréales sur un feu que l’on éteignit presque aussitôt, et l’on mangea dans le silence. Le seul sujet de discussion, pour ce premier soir, fut la prise de garde. Lucretia se porta naturellement volontaire.

« Je n’ai pas véritablement besoin de me reposer, et j’y verrai bien mieux que vous dans le noir. Je pense même, par ailleurs, que je prendrai le poste toutes les nuits. »

L’on ne s’opposa pas à cette décision ; chacun était perclus de courbatures et de fatigues après avoir tant voyagé, et l’on s’étonna même de raideurs dans les épaules. La Lahmiane haussa les siennes ; avec la sensation continuelle d’être épié et observé dans un territoire étranger, avec l’impression constante qu’un mal dont ils ne connaissaient pas le visage rôdait non loin d’eux, l’imagination, fertile, envisageait les pires scénarios, et l’entièreté du corps se crispait en circonstance. Il lui était d’avis qu’ils ne tarderaient pas à découvrir de nouveaux muscles qu’ils n’avaient jamais ressentis jusque-là.

Après ce frugal repas, les tentes furent montées, et les couchages dressés. L’on vérifia que les chevaux avaient bien eu à boire, que les sangles étaient bien attachées, que les armes avaient été bien rangées, demeurant tout de même faciles d’accès, et chacun s’isola dans son compartiment respectif. Marcus et Hans partageaient le premier toit, et Dokhara le second, lequel pouvait, occasionnellement, aussi accueillir Lucretia. Et cette dernière monta la garde, sa Lame de Loec toujours à portée de main. Et la nuit ne tarda pas à déverser sa colère sur ces intrus ayant osé pénétrer dans ce monde qui lui appartenait, à sa manière.

Les premières gouttes claquèrent comme si un forcené avait jeté des pistoles d’argent à pleines poignées dans le sous-bois. D’abord espacées, elles picorèrent bientôt la végétation de toute leur lourdeur, tambourinant sur les feuilles, perçant les plus fragiles. La pluie donna une seconde vie aux ramages, les fouettant, les animant de balancements désaccordés. Puis vint l’orage ; parfois, un éclair zébrait les environs, repoussant drastiquement les ombres, élargissant de manière démesurée ces futées oubliées de sa lumière blanc cru. Et, la seconde d’après, alors que les ténèbres avaient englouti de nouveau la frondaison des arbres, aussi vite qu’elles s’étaient retranchées face à la foudre, le ciel tout entier semblait se disloquer à grand fracas.

Bien qu’ayant relevé sa capuche sur sa tête, Lucretia se retrouva trempée en quelques secondes. La pluie diluvienne battait son plein, écorchant la Drakwald de ses trombes d’eau insensées. Le déluge tombait en cataractes épaisses, des gouttières giclaient à jets continus du faîte des branches, et les écumes se fracassaient sur le sol, formant des mares bouillonnantes. La déflagration de l’orage, coupé aux crépitations de la pluie, noyait ses sens, mais le regard perçant de la Lahmiane fut malgré tout captivé par un frémissement non loin d’eux. Là-bas, derrière un épais rempart de ronce, une silhouette décharnée évoluait au travers d’un brouillard vaporeux. Lucretia ne put percevoir ses traits, dissimulés derrière un capuchon, mais cette apparition, comme sortie d’outre-tombe, manqua presque de la faire frissonner. Elle s’évanouit au loin, laissant dans son sillage les vestiges de l’impression planante qui aurait pu mal tourner. Si l’orage avait émoussé ses sens, au moins n’avait-elle pas été la seule touchée. Et, bien que très longue, la nuit se déroula sans autre rémora.

Au petit matin, le micro climat tempétueux avait disparu, laissant la place à une forêt martyrisée. Partout, les arbres arboraient leurs blessures ; les feuilles avaient été trouées, arrachées, tout comme leurs branchages, fracturés, brisés. Le sol se recouvrait désormais d’une bouillie de boue et de feuilles déchiquetées dans laquelle vinrent s’empêtrer à plus d’une reprise les sabots des chevaux. De grands étangs s’étaient formés çà et là, les obligeant à se détourner de leur route première pour s’engager au beau milieu de clairières moins attrayantes. L’obscurité, elle, de son côté, n’avait pas faibli, au même titre que les dangers sous-jacents qui se tapissaient dans les terriers et les tanières.

Au réveil, tous arborèrent les mines fatiguées et des expressions tirées ; avec l’orage, tout avait été détrempé, et le tonnerre grondant n’avait rien fait pour améliorer la situation. Assurément, personne n’avait réussi à trouver de manière durable le sommeil, et les grimaces du matin furent en au rendez-vous. Lorsque l’on demanda à Lucretia si tout s’était bien passé, elle préféra répondre en ces termes :

« Rien à noter, si ce n’est ce que vous avez également vécu. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’on peut abaisser notre garde. »

Ils se remirent en route, chacun veillant sur les autres à sa manière, dans une vigilance constante. Bien que frappée par les éléments, la Drakwald continuait de paraître toujours aussi angoissante. Les échos de sinistres brames retentissant au loin se frayaient un chemin jusqu’à leurs tympans, les chuchotements du vent persévéraient à se faire entendre, et les montures ne cessaient de plier leurs oreilles sur le sommet de leur tête tout en renâclant de manière inquiète et perpétuelle. De temps à autre, afin d’assurer une meilleure sécurité tout en conservant le cap en dépit des nombreux obstacles qui vinrent se mettre en travers de leur chemin, Lucretia partait en reconnaissance. Pour la sanité de Marcus et de Hans, qui n’étaient peut-être pas véritablement acclimatés à la nature de leur maîtresse, la Lahmiane préférait disparaître au détour d’un large tronc pour se métamorphoser en corneille. Puis, s’élançant vers les cieux, elle franchissait le rideau de feuillages qui tapissait la voûte de la Drakwald, et observait les environs. Elle gardait en tête le repérage des lointaines montagnes qui masquaient l’horizon à l’est, les Monts du Milieu, ainsi que le tracé scintillant, plus au sud, des méandres du Talabec. Alors, elle plongeait de nouveau au travers des frondaisons, effectuait une petite ronde autour de son groupe, s’assurant qu’aucun danger ne les menaçait, et revenait se hisser sur sa monture. Semblable à la journée de la veille, rien ne troubla leur voyage, avant qu’un événement inattendu ne survînt en début de soirée.

Ils progressaient au trot, profitant de la refuite d’un animal pour se frayer un chemin au travers de la végétation lorsqu’ils tombèrent nez à nez avec un ensemble étrangement symétrique de nids de poule inondés recouvrant le sol. Une impression repoussante s’en dégageait ; l’on eût dit que la terre était malade, parcourue de crevasses semblables à ces alvéoles qu’utilisaient les abeilles pour entreposer le miel. Et, sans remarquer quoi que ce fût, Hans s’aventura sur cet étrange sentier. Il ne fallut que trois pas avant que sa mule ne dérapât et que ses sabots glissèrent dans les flaques. Mais, plutôt que de rencontrer un sol invisible situé à deux pouces en dessous de l’eau boueuse, Strauss, dans un hennissement déchirant, vit ses deux pattes avant s’abîmer entièrement dans ces crevasses, jusqu’à ce qu’elle ne fût plus retenue que par son poitrail, à cheval entre deux fosses. Dans une position des plus instables, Hans fut désarçonné comme sa monture chutait vers l’avant. La scène s’était déroulée en deux secondes, sans que quiconque n’eût le temps de réagir. Et comment l’auraient-ils fait ?

Mais rapidement, l’on prit des mesures ; l’on vérifia qu’Hans allait bien, et Lucretia, s’emparant du cordage que les deux hommes avaient acheté, l’enroula sous le ventre de la mule. Pas question de perdre cette dernière, et, plus encore, toutes les vivres, possessions et l’argent qu’il pouvait y avoir dans ses fontes de selle. Bientôt rattrapé par le restant de son groupe, ils parvinrent à hisser l’équidé et à le remettre sur pied ; chance inouïe, il ne s’était brisé aucune patte, celles-ci s’étant simplement engouffrées droitement dans les deux trous. Le palefrenier non plus, de son côté, n’avait rien de cassé ; tout au plus avait-il été choqué et surpris par cette brutale et soudaine chute. Plus qu’intriguée, lorsque tout le monde fut revenu sur ses pas, Lucretia s’empara d’une longue branche, que la tempête avait arrachée à son arbre, qu’elle taillada rapidement de sa dague. Après avoir retiré toutes les petites ramées, elle prit en main la tige, presque aussi grande qu’elle, et l’enfonça dans plusieurs de ces alvéoles qui ponctuaient le chemin. Elle ne toucha jamais, ne serait-ce qu’une seule fois, le fond, et répugna à y plonger sa main ; la Lahmiane ressentit la même appréhension viscérale qu’au moment de fourrer sa dextre dans un bocal au travers duquel elle ne voyait rien. S’agissait-il d’une particularité de la nature, ou, au contraire, d’un piège de la Drakwald même ? Elle n’imaginait que trop de petits mammifères tomber dans ces puits sans fin, s’y noyer, et être digérés par la terre même. Pour un peu, et elle aurait presque senti les lèvres boursouflées de ces alvéoles se mouvoir, respirer, et se contracter comme une huître suite au moindre effleurement. Réprimant une moue écœurée, elle jeta le bâton avant de tourner les talons. Mieux valait prendre un nouveau chemin plutôt que de s’y risquer de nouveau.

Ils passèrent une nouvelle nuit à la belle étoile, et, là, le ciel se montra bien plus clément que la fois précédente. Alternant les repas, le petit groupe se nourrit de quelques fruits séchés et des biscuits l’étant tout autant, accompagné d’un peu de bière. Une fois de plus, l’on parla peu, par précaution autant que par fatigue accumulée. Là, Lucretia, qui montait encore la garde, put entendre les respirations de Marcus, Hans, et Dokhara, s’alléger et s’allonger bien plus rapidement ; ils dormirent correctement. Certains se retournèrent malgré tout plus d’une fois dans leur sommeil, leur esprit n’oubliant pas les dangers qui erraient dans les ombres non loin d’eux, mais, harassés par le voyage, et subissant le contrecoup de la dernière nuit, ils s’apaisèrent prestement.

Troisième jour, et toujours aucun signe de véritables complications. Bien que toujours aussi prudent, le petit groupe sembla rapidement s’acclimater, et les langues se délièrent quelque peu. Tandis qu’ils trottaient côte à côte, Lucretia put remarquer que sa consœur, désirant briser la glace, s’était rapprochée de Marcus et de Hans. Une poignée de mots fut échangée, puis autant de phrases, avant que de petites discussions ne vinssent ponctuer le trajet, entrecoupé çà et là de silence un peu plus long. Mais l’effort était là, et, même si, peut-être, les deux hommes la tenaient pour responsable des derniers évènements et du schisme s’étant opéré au sein de la troupe, ils appréciaient définitivement ces efforts pour lier connaissance. Et il en allait de même de la Lahmiane. Après tout, ils étaient voués à partager nombre d’aventures tous ensemble, de gré ou de force.

D’autres transformations eurent lieu afin de s’assurer de conserver la bonne direction, d’autres sentiers furent parcourus, et Lucretia et sa suite s’enfonçaient toujours plus dans la Drakwald. De temps à autre, ils croisaient de petits panneaux indiquant des lieux propres à la forêt, signe que des hommes vivaient, ou avaient vécu, non loin de là. L’on pouvait y déchiffrer des sources, des villages, des cimetières, ou d’autres signes plus éphémères, gravés dans l’écorce, dont la signification demeurait mystérieuse. Peu désireux de croiser quelque personne que ce fût capable, par la suite, de les reconnaître et de donner leur position, le petit groupe prit bien soin de ne pas suivre ces pistes, et d’opter pour d’autres raidillons.

Autre témoin de l’existence d’être humain dans cette forêt maudite, les oratoires. A plus d’une reprise, ils remarquèrent, plus ou moins au bord de la route, de petites stèles érigées en l’honneur de différents dieux. Certaines n’étaient pas marquantes lorsque d’autres, au contraire, impactèrent les esprits. Bien plus visuels, les autels sur lesquels trônait un crâne d’animal frappèrent de par leur caractère ésotérique et mortuaire. Des offrandes avaient été abandonnées à leur base, et nombre de fruits, n’ayant pas encore totalement subi les outrages de la putréfaction, indiquaient la présence récente d’hommes et de femmes.

« L’on ne touche à rien », ordonna une fois Lucretia, alors qu’ils s’étaient tous arrêtés dans la contemplation d’une pierre dressée.

Pour la Lahmiane, ces dernières revêtaient presque un caractère dichotomique. Alors que nombre de lieux divins ou autre jardin de Morr ne lui procuraient d’ordinaire que peu d’effet, ces oratoires en question, eux, la dérangeaient véritablement. Sans même les toucher, elle ressentait le pouvoir qui en émanait sourdement, preuve que la foi que leur vouaient les habitants de ces forêts demeurait forte et sincère. Les stèles la répugnaient, et nombre de frissons la parcouraient suite à un simple regard. Oui, ces hommes et ces femmes qui les avaient dressées croyaient dur comme fer en leur divinité. Oui, ils leur témoignaient un zèle rarement égalé, s’en remettant aveuglément entre leurs mains. Parce qu’ils n’avaient plus que cela pour eux. Parce que, au fin fond de la Drakwald, qui les avait absorbés jusqu’à ce qu’ils ne pussent retrouver leur chemin, ils se savaient déjà perdus, déjà condamnés, et trouvaient dans la religion ce semblant de réconfort qu’ils ne pourraient obtenir nulle part ailleurs. Pour Lucretia, il y avait quelque chose de malsain dans ces édifications sacrées. Et certainement que son avis fut partagé lorsqu’ils rencontrèrent, au pied d’un de ces autels et rongé par la mousse, le squelette d’un bébé. Avait-il été confié à ce dieu par ses parents, lesquels ne jugeaient pas qu’une telle existence méritait d’être vécue ? Ou bien avait-il fait montre de mutations abominables dès sa naissance ? Ils ne le sauraient jamais, mais, là encore, ils prirent bien soin de ne toucher à rien et de contourner le sinistre monument.

Ragaillardie par la dernière nuitée, laquelle s’était bien passée, la troupe passa une soirée plus vivante, et plus animée. Ils parlèrent davantage qu’ils ne l’avaient jamais fait ces derniers jours, quoique toujours dans des chuchotements discrets. Après avoir entamé la conversation durant la journée, Dokhara put emprunter l’arbalète de Hans et, sur les instructions de Marcus, apprit à recharger l’arme avant de tirer avec. Elle effectua également quelques passes d’armes contre ce dernier, puis contre Lucretia, mais, contrairement à la fois précédente, il n’y eut ni défi, ni pari. Les deux hommes auraient trouvé cela très inconvenant, en sus d’être atrocement gênés, à n’en pas douter.

Le lendemain, la forêt leur parut moins trouble, et moins oppressante. Le chant soudain des oiseaux les accueillit, et, même pour une créature de la nuit, celui-ci sonna comme un carillon enchanteur aux oreilles de Lucretia. La clarté se fit plus vive au travers des branchages, et, signe qu’ils avaient quelque peu défléchi de leur route, s’approchant du monde de la civilisation, ils croisèrent le premier humain depuis qu’ils avaient pénétré dans la Drakwald. Au détour d’un chemin surgit un chasseur accompagné d’un chien, et la surprise du premier fut si grande que son compagnon canin manqua à son tour de faire un sursaut. Puis, comme pour se donner contenance, la bestiole aboya tout son soûl, avant d’être rabroué par son maître, la mine honteuse de n’avoir su contrôler à temps son mâtin. Et pour cause, la stature des deux jeunes femmes, ainsi que leur allure comme leur maintien, lui avait fait écarquiller les yeux, ce qui amusa autant que cela agaça Lucretia.

Ainsi, elles rayonnaient d’une noblesse si tangible, si puissante, qu’elle se voyait au travers même de la pèlerine qui masquait leurs traits. Flatteur. Mais voilà qui indiquait également qu’elles ne pourraient jamais véritablement dissimuler le sang bleu qui parcourait leur veine, et qui viendrait tôt ou tard à les trahir. Il y aurait toujours une personne pour les reconnaître, ou pour deviner leur appartenance sociale, tant qu’elles ne changeaient pas drastiquement. Ce qui n’irait pas en s’arrangeant avec la transformation de Dokhara.

Le chasseur, après s’être remis de ses émotions et avoir calmé son chien, fit un pas de côté, baissant la tête au passage des deux jeunes femmes, tandis que son animal continuait tant bien que mal de grogner d’un air peu engageant. Bien que parfois trop comparable à leur bête, Lucretia se félicitait que les humains ne possédassent pas le flair de leur chien. Sans nul doute ce dernier avait-il senti l’énergie noire qui habitait le corps de la Lahmiane. Tâchant, mais non pas par timidité, de ne pas montrer les traits de leur visage, ils passèrent tous à ses côtés, l’ignorant, la tête haute.

Le surlendemain, ce fut un groupe de charbonniers qui les héla. La forêt avait que plus encore perdu en densité, et des signes avant-coureurs de civilisation avaient précédé leur apparition ; des panneaux bien nets et précis, des futées plus clairsemées, des arbres fraîchement abattus, et des sentiers mieux entretenus. S’ils savaient tous qu’ils ne tarderaient pas à croiser la route d’autres personnes, ils ne purent faire demi-tour ou changer de direction ; une petite rivière, somme toute assez profonde, jouait les garde-fous non loin de là. Plutôt qu’un simple chasseur rencontré à l’improviste, revoir l’esquisse d’une société fit presque du bien au cœur. Lucretia ressentit la frasque d’aller semer la zizanie dans leur rang, s’infiltrant dans leur société pour s’amuser en jouant avec eux. Toutefois, eu égard à la mission qu’ils s’étaient imposée, ils ne purent accepter les cordiales invitations de ces personnes apparemment heureuses de voir de nouvelles têtes non loin d’une forêt maudite. Dans un premier temps, le petit groupe ignora une nouvelle fois ces gens. Puis, lorsqu’ils se montrèrent plus insistants, Marcus freina Wagner, leur indiquant explicitement qu’ils ne pouvaient, ou ne voulaient, pas s’arrêter, et tous continuèrent leur route à pas plus pressés, laissant dans leur sillage des expressions mitigées. Que pour mieux replonger dans la Drakwald.

Les signes de la civilisation disparurent, les troncs se resserrèrent, les sentiers redevinrent touffus, et les buissons épais et épineux repeuplèrent peu à peu le sol autrefois bien plus dégarni. Des haies de ronces et d’orties les obligèrent une fois de plus à dévier de leur route, l’obscurité s’appesantit de nouveau sur les épaules, et la sensation de menace, diffuse mais pourtant bien présente dans les airs, revint les hanter. Nouvelles ruines, nouveaux villages détruits, rattrapés par la végétation, et Lucretia se demanda si les charbonniers qu’ils avaient croisés avec conscience d’être sur la sellette. Ces maisons déchiquetées par les ronces, éventrées par les arbres, auraient bien pu être les leurs. Ou n’allaient pas tarder à le devenir.

Là encore, la Drakwald pesait sur l’esprit de chacun ; il était intéressant de constater à quel point le fait d’avoir quitté, l’espace d’un simple jour, cet endroit déchu, avait pu avoir un effet positif sur tout le monde. Mais la réciproque demeurait tout aussi vraie, et le nombre des conversations avait chuté aussi vite que le moral avait lui aussi sombré. Les mâchoires se verrouillaient, les regards se faisaient sombres, épiant les ténèbres, et l’on courbait sans s’en rendre compte les épaules, comme par crainte qu’un esprit vous traversât subitement le dos. Le soir, la petite troupe s’en retourna à son caractère maussade. L’on fit les mêmes préparatifs qu’à l’ordinaire, le même menu, la même prévision du tour de garde, et l’on estima la direction à prendre pour le lendemain. Et tous, si ce ne fut Lucretia, allèrent se coucher.

Désormais seule avec elle-même, Lucretia effectua ses rondes autour du campement. Le silence planait, comme toujours, dans la forêt ; même les stridulations des insectes nocturnes avaient disparu sitôt qu’ils avaient pénétré dans ces lieux. De temps à autre, l’une des montures renâclait plus fortement que d’ordinaire, ou, au lointain, d’étranges bruissements se faisaient entendre. A un moment, à des lieues de là, l’ouïe affûtée de la Lahmiane captura comme un cri déchirant, avant qu’une funeste et trompeuse tranquillité ne vînt s’installer de nouveau. Des feux follets voletèrent çà et là à l’horizon, des taches éparses de lueurs éphémères dansèrent entre les troncs, tourbillonnant sans jamais s’approcher, avant de disparaître subitement. Et plusieurs craquements, bien plus proches du camp, mirent aussitôt en alerte Lucretia.

S'en retournant prestement sur ses pas, mais avec cette habileté silencieuse que lui conférait sa nature si particulière, la vampire revint lame en main vers les tentes que pour mieux y découvrir Dokhara. Soulagée, elle laissa échapper un petit soupir, rengainant son épée. La jeune rousse affichait une mine fatiguée, incertaine, et se dirigea tout droit vers Lucretia, surprenant cette dernière en l’enserrant d’une étreinte aussi apeurée que sincère. Un besoin de réconfort, de présence, qui émut le cœur pourtant blindé de la Lahmiane. Avec un instant de retard, passé l'étonnement, la vampire répondit bien volontairement à cette affectuosité inopinée, enlaçant à son tour son amante. Là, le nez plongé dans la chevelure carmine de sa compagne, elle se fendit une fois de plus d’un petit soupir rassuré et apaisé.

D’une voix tâtonnante, hésitante, Dokhara se sépara de Lucretia, avouant que de nombreuses questions n’avaient cessé de la tarauder, et que, si jamais elle s’était autrefois menti à elle-même, cherchant à les ignorer, elle était désormais en quête de réponses. Car oui, son souhait premier n’avait jamais été autre que celui de demeurer aux côtés de Lucretia, sans jamais être séparée d’elle à nouveau. L’immortalité, la transformation, tout cela n’était rien face à ce désir évoqué. Mais, dans la mesure où la Lahmiane lui avait sauvé la vie en la délivrant des geôles de l’inquisition, son existence lui appartenait. Elle était libre d’en faire ce qu’elle en voulait – y compris lui accorder le Baiser de Sang.

Lucretia n’avait jamais caché à Dokhara que, si elle désirait rester avec elle, elle irait un jour ou l’autre à la rencontre de ce destin que bien des hommes trouvaient funeste. Et à force d’allusions, de sous-entendus, de répétitions, la jeune femme s’était finalement faite à cette idée. Elle devrait traverser cette épreuve, et, avec chaque jour qui passait, la promesse toujours plus imminente de cette transformation. Mais en fin de compte, elle ne comptait pas le faire sans savoir. Aussi, après avoir retrouvé son aplomb, Dokhara posa-t-elle son lot de questions, en interrogeant directement Lucretia sur sa propre expérience tout en la fixant du regard. D’un côté humain, avec ces émotions de femme qui avaient un jour été les siennes, comment avait-elle vécu sa renaissance, qu’avait-elle ressenti, à quoi point avait-elle été transformée ?

Face à cet interrogatoire, Lucretia éprouva l’envie de sourire, ayant en tête la comparaison d’une fillette demandant à sa mère ce qu’était la vie. Mais elle se retint bien de le faire ; chacune de ces questions méritait qu’elle s’y attardât, toutes ces interrogations avaient leur légitimité. Car, à dire vrai, à l’aube de faire son premier pas dans la vie d’immortelle, une notion intangible, insaisissable, dans toute la vastité de ses conséquences, pour l’esprit humain, Dokhara n’était pas autre que cette petite fille que venait d’imaginer la Lahmiane, et cette dernière, sa mère. Aussi la vampire hocha-t-elle gravement du chef avant de mener sa protégée à l’extrémité du campement monté pour la nuit.

« Vos questions sont bien nombreuses, et les réponses à ces premières plus encore, mais je vais tâcher du mieux que je le peux de satisfaire votre requête selon le prisme de ma propre expérience. Venez, asseyez-vous là. »

Tandis que Dokhara s’exécutait, Lucretia réfléchit longuement à ce qui était attendu par sa compagne. A elle de mettre en mots les émotions ressenties, d’effacer toutes les incertitudes d’une jeune femme avançant au-delà d’un destin qui la dépassait, actuellement, totalement. La tâche était compliquée, longue, ardue, et le choix des réponses tout aussi vaste. La baronne de Bratian, après une petite moue pensive, commença le détail de ses explications.

« Je m'efforcerai d’être franche et de parler sans détour, sans embellir ou déprécier les choses. Autant que je le peux, à tout le moins. Comment s’effectue la transformation…

L’on appelle cela le Baiser de Sang, ou le Baiser obscur. Il s’agit d’un échange entre deux êtres, l’un vampire, l’autre humain. Un échange de sang, qui, bien que portant le nom de « baiser », n’a de prime abord rien de la douceur à laquelle l’on pourrait s’attendre. Certes, la façon de procéder ne changera rien comparé à d’ordinaire ; une incision quelque part, et je me nourrirai de votre sang, quoique plus longtemps que d’habitude, jusqu’à vous laisser faible et à l’article de la mort. Mais je me taillerai alors le poignet pour que vous puissiez à votre tour vous abreuver de mon sang, plus puissant, plus tenace. Tant et si bien que, de par sa nature corrosive, il envahira vos veines et remplacera le vôtre. Ce que j’ai ressenti…
»

Dans une nouvelle expression songeuse, Lucretia tâcha de se rappeler de ces remembrances éparses et floues qui marquèrent, à ses yeux, le véritable commencement de son existence.

« Une vive douleur, oui. Très vive, une impression de brûlure, comme si la totalité de mon être partait en fusion. Une fournaise qui circulait dans mes artères, irriguant d’une langue de feu la plus lointaine des extrémités de mon corps. J’ai senti ma propre vie qui s’échappait de mon être, comme aspirée par mon géniteur. Mais cela n’avait rien à voir avec ce à quoi j’étais accoutumée, comme je vous l’ai dit. Et puis, après, subitement, un grand trou noir. Plus rien. Plus de douleur, plus de tracas… Qu’une accalmie bienvenue, qu’un rêve distant, incertain, duquel je me suis réveillée. Car oui, je me suis relevée un certain temps plus tard, quelques heures… Ou un jour, peut-être. C’était la nuit. Et ce que j’ai éprouvé, alors… »

Plongée dans les méandres de ses évagations, Lucretia ne retint pas le petit sourire pensif qui lui adoucit le visage, alors qu’elle tâchait tant bien que mal de décrire son réveil. Un moment si lointain, mais pourtant gravé dans sa mémoire.

« Plus aucune douleur ; je l’avais presque oubliée, fascinée que j’étais alors. Je me suis redressée avec une facilité déconcertante, là où je m’imaginais déjà assommée par une migraine semblable à celles des lendemains difficiles. Mon corps était léger, m’obéissant avec plus encore de précision et de fidélité qu’il ne l’avait jamais fait auparavant. Comme si ma pensée était parfaitement en adéquation avec mon corps, avec mes membres. Et ce que j’ai vu, alors, m’a transie.

Je me rappelle ce rais de lumière qui jaillissait dans la pièce, apporté par la pâleur de la lune. Je me rappelle avoir été émerveillée par le soudain soin du détail qui avait été accordé au monde. Comment dire… La finesse de la pierre qui m’entourait, la moindre de ses anfractuosités, pourtant si infimes et infinies, mais également si… claires. Et que dire des rainures de l’ébène dont était formé le mobilier, la teinte onctueuse d’une nuance de noir que je n’avais jusque-là jamais perçue. Mais... Mais cela n’est pas compréhensible et abordable par l’esprit tant que l’on ne l’a pas vécu. Là où vous comprendrez peut-être, c’est lorsque je vous conterai ce qui m’a définitivement subjuguée. Là, dans ce rayon de lumière qui filtrait au travers d’une fenêtre, dansait un millier de grains de poussière, tous aussi différents les uns que les autres. Et surtout… Surtout… J’étais parvenue à remarquer que chacune de ces minuscules particules détenait une ombre qui lui était propre. Oui, je pouvais, et je peux toujours, voir l’ombre projetée par la poussière.
»

Lucretia ne veillait soudainement plus tant à la sécurité du campement que cela, désormais absorbée qu’elle était par ses réminiscences. L’incrédulité qu’elle avait ressentie à l’époque se trahissait maintenant par un sourire attendrissant qu’elle avait pour elle-même, pour l’infante qu’elle avait un jour été.

« Voilà ce que j’ai ressenti à ma naissance. Je me suis approchée de cette même fenêtre que pour mieux me rendre compte que la nuit, auparavant si incertaine, si sombre, était désormais un havre de paix bien plus illuminé qu’autrefois, quoiqu’avec ses teintes de couleur qui lui sont propres. Je pouvais percer l’obscurité et repérer, par-delà les remparts, les macles liées les unes aux autres des cottes de mailles appartenant aux soldats, un lapin déguerpissant dans un fourré à une demi-lieue de là, l’écriture imparfaite d’un marchand présentant ses papiers au corps de garde… Et avec cela la rumeur lointaine des serviteurs qui murmuraient au travers de la pierre, les différentes sonorités du bruit de l’argenterie, le pas feutré d’un chat dans la chambre mitoyenne à la mienne, sans compter toutes les plus fines fragrances circulant çà et là… C’était incroyable, enivrant. »

Lucretia observa Dokhara, tâchant de remarquer les diverses réflexions qui pouvaient transiter sur son visage, tout en en profitant pour faire une petite pause. Avant de répondre à une autre interrogation de la jeune femme.

« Ai-je changé de nature, de pensées, d’émotions… ? Oui pour le premier ; j’ai effectivement, et de manière inexorable, changé de nature, mais, pour le reste, je n’ai rien perdu de mon esprit. Et pour cause. Comment aurais-je pu m’émerveiller de tout cela si j’avais déjà été conditionnée en tant que vampire ? Comment la pauvre humaine que j’incarnais autrefois aurait-elle pu être subjuguée par la pureté et la puissance de tous ses sens qui s’en trouvèrent soudainement altérés, amplifiés ? Comment aurais-je pu connaître la joie, l’ivresse, de ma transformation, si les vampires en étaient véritablement privés ? A dire vrai, je suis restée humaine… D’une certaine manière. Humaine, avec des aptitudes et des pouvoirs différents. Je n’ai pas eu la science infuse ; simplement davantage de temps pour apprendre. J’ai toujours la même manière de raisonner ; je le fais juste plus rapidement. Et pour le reste… Vous connaissez la nature humaine aussi bien que moi. »

Là, Lucretia accrocha son regard à celui de Dokhara, la prenant pour exemple afin qu’elle pût mieux appréhender ce qu’elle allait expliquer.

« Le corps et l’esprit s’habituent à tout, n’est-ce pas ? Vous le savez pour avoir vécu l’impensable en compagnie des cultistes. Une chose nous attire, nous fait de l’œil. Mais elle nous demeure inaccessible, jusqu’au moment où, pour une raison ou pour une autre, l’on parvient à s’en emparer. On la prend, on la possède, on la maîtrise, et elle fait désormais partie de notre vie, de notre quotidien, qu’il s’agisse d’une chose, d’un sentiment, d’une émotion, d’une personne. Et puis, l’on finit par la considérer avec banalité, comme si elle n’avait pas davantage de valeur qu’une autre. Alors que l’on aurait auparavant tué pour elle, elle appartient à présent au décor, à ce paysage routinier. Et l’on passe à autre chose, sans plus se rendre compte de la chance que l’on a que de la posséder. Oui ; l’on a tôt fait de s’acclimater de tous nos privilèges et de nos acquis. C’est pareil pour moi, c’est pareil avec ce que je ressens, avec ma vitesse, ma force, ma vitalité. Oui, lors de mon réveil, j’ai trouvé cela stupéfiant, incroyable, exaltant. Mais à force de le vivre au jour le jour, je m’y suis simplement fait. C’est devenu ma banalité. Je pense toujours comme je l’ai fait autrefois, mais sous l’effet d’un nouveau prisme. A vous d’avoir vos pensées, vos convictions. De mon côté, pour en être au stade où j’en suis actuellement, j’ai nûment connu des expériences qui ont façonné mon comportement et ma manière de percevoir les choses. Qui m’ont fait comprendre que ma vie valait davantage que celle des humains pour le simple fait, entre autres, que leur existence se compte en dizaine d’années lorsque la mienne le fait en… centaines, milliers ? Ou que j’en suis parvenue à une telle autonomie, avec un tel recul sur les choses que l’idée des déités me paraît bien fade, maintenant. Je suis mon propre chemin au travers du temps, et, même si je me suis retrouvée, à plus d’une reprise, dans une situation bien périlleuse, je m’en suis davantage remis à ma propre personne à et mes nouveaux pouvoirs qu’à leur bon vouloir. Et je suis toujours là pour en parler. »

Elle haussa des épaules, comme si le sujet ne valait pas que l’on s’y attardât autant, avant de prendre un ton bien plus sérieux, bien plus grave.

« En revanche, tout n’est malheureusement pas si beau, pas si idyllique, malheureusement… Surtout au départ. Peu après m’être réveillée, oui, je me suis émerveillée de tout. Certains se demandent si nous sommes encore véritablement vivants, et je dirais que l’on ne se pose plus cette question, tant nous sommes envahis par toutes ces nouvelles sensations qui nous parviennent continuellement, que l’on s’y habitue ou non. Gratifiée par ces nouveaux pouvoirs et ces nouveaux sens, tous les doutes avaient été éclipsés de mon esprit, et je marchai avec une assurance que je n’avais jamais connue. Mais il est quelque chose qui nous demeure plus ou moins étranger, face à laquelle l’on doute, pour laquelle l’on ne pourra jamais tout à fait s’acclimater. La Soif Rouge.

Considérez le manque. Le manque d’air, le manque de nourriture, le manque d’eau, le manque de sexe ou de quelque addiction que ce soit. Viendra avec votre transformation l’impérieux besoin de vous nourrir de sang. Celui-ci est inexorable, inaltérable, tout puissant. Ce besoin ne s’apaise jamais, et crée en vous un manque pire que vous n’avez jamais pu expérimenter. Aucun mortel, je le crois, ne peut le comprendre, là encore. Voilà le pendant de tous ces dons qui vous seront conférés. Une soif immuable, un désir inextricable dont vous ne pourrez jamais vous défaire. Celui de chasser, de plonger vos crocs dans une gorge, et de vous repaître d’un sang chaud et capiteux.
»

En proie à des songes passés, Lucretia secoua négativement la tête, une grimace de dégoût altérant la tranquillité de ses traits.

« Est rapidement venu un temps, lors de ma toute jeunesse, où je n’ai pas pu me nourrir. C’était…Pire encore que la douleur ressentie durant le Baiser de Sang. Quelque chose en moi est survenu du fin fond de mon être, insoupçonné. D’abord simple èbe, c’est devenu une vague, puis un raz-de-marée menaçant d’emporter et mon intégrité, et mon âme. Ça a bouilli en moi, ça m’a transpercée de part en part, ça m’a démangée plus fortement qu’un millier de puces fourmillant sous vos draps. C’est là, présent en vous, et jamais vous ne pouvez y échapper. Où que vous soyez, quoi que vous fassiez, cela vous poursuit. En vous. La langue devient sèche, l’air n’est plus que poussière, votre peau, que dis-je, votre âme, vous gratte comme jamais, et votre estomac se tord dans tous les sens, vous engluant dans une faiblesse des plus extrêmes. Je me suis délibérément cogné la tête contre les murs, je me suis mordu les poignets jusqu’au sang, je me suis lacéré la peau de mes ongles, j’ai hurlé jusqu’à en avoir les cordes vocales qui se vrillent, je me suis… Tout ! Tout, pourvu que la nouvelle douleur occasionnée puisse supplanter le manque que je ressentais alors. En vain. Et lorsque j’ai trouvé ma proie, enfin… Je tenais davantage de la bête que d’un être pensant. Je me suis jeté sur lui, contre sa gorge, dans un aboiement inhumain, et je lui ai entaillé la carotide de mes crocs, si profondément que j’en suis venue à arracher des lambeaux de peau de mes dents. Mais la soif avait été telle que je n’en eus pas assez ; je me suis attaquée à son corps, que j’ai éventré, à ses organes, que j’ai gobés, ingérés, dans une purée d’entrailles et d’humeurs dégoulinantes, infectes. Et puis, par ce trop-plein de… De n’importe quoi, d’excès insensés, j’ai vomi des gerbes de sang, des petits morceaux de cadavre à peine digérés, un amoncellement d’os, de chair, de tissu, de dents, et de tendons, me trouvant à mal pendant deux jours. Et, entre ces deux jours, lors de, justement, le premier jour, la soif est revenue. Mais là encore, je me trouvais trop faible pour me mouvoir, pour ne nourrir, et elle est survenue, toujours aussi inquisitrice, impérieuse, insurmontable… »

La Lahmiane leva son regard en direction de Dokhara.

« Vous devinez la suite. Ce n’est ni plus ni moins qu’un cercle vicieux, pervers, qui vous enfonce toujours davantage vers une destination que vous ne souhaitez pas. Le mieux étant encore de ne jamais tomber dedans, de toujours savoir se retenir… Chose extrêmement compliquée au début, là où nous sommes le plus vulnérables. Mais, si cela peut vous rassurer, la faim passe, quelque peu. Elle peut toujours être aussi puissante et dévastatrice, mais, avec le temps, l’on parvient à la dompter, plus ou moins. A la laisser de côté. Avec la transformation vous vient une volonté dure comme fer qui vous transcende, grâce à laquelle, avec un effort mental assez conséquent, vous pouvez évoluer sous la lumière du jour ou aller jusqu’à pénétrer dans un temple consacré. Et de surcroît, combattre la soif rouge qui vous tenaille le corps et l’esprit, batailler contre la bête qui sommeille en vous, et qui n’aspire qu’à vous transformer en ce que vous n’êtes pas réellement. Avec l’âge et l’expérience viendra également un renforcement de vos pouvoirs et de vos dons, de votre habileté à manœuvrer, à votre vitesse, à votre force, à votre magie. Oui, le plus dur est définitivement le commencement de cette vie, où ces nouvelles capacités vous vous feront croire invincible là où vous serez la plus vulnérable, là où la soif rouge est la plus forte. Je suis passée par là également, à cela près que je n’ai pas eu de maître pour m’inculquer tous les tenants et aboutissants de la vie vampirique. Je n’ai eu personne pour véritablement m’apprendre et me contrôler ; j’ai dû tout faire par moi-même, au fil de mes découvertes et de mes expériences. Je sais à quel point cela peut être difficile. »

Regard toujours aussi grave, bien que nuancé d’une empreinte maternelle.

« C’est pour cela que je veillerai sur vous dès votre réveil. Je serai présente pour vous apprendre, pour vous réguler, et pour vous protéger contre vous-même. Cela risque d’être difficile, et vous pourriez trouver, dans cette nouvelle adolescence qui sera vôtre, des faits injustes. Mais je vous assure que cela sera pour votre bien. Après tout, lorsque l’on a toute la vie devant soi, et l’immortalité qui nous attend derrière, il serait bien dommage de ne s’arrêter qu’aux premiers mois. Puis, par la suite, sitôt que vous serez en mesure que de vous débrouiller toute seule… Eh bien, nous verrons. Peut-être arriverez-vous, alors, à remporter votre premier vrai duel à l’épée contre moi, finit-elle par dire en plaisantant, faisant mention de leur dernier entraînement et de sa conclusion des moins régulières. Voilà. Voilà mon expérience, voilà ce que je peux vous dire de prime abord sur le Baiser de Sang et de ce qui s’en suivra. Voilà ce qui devrait vous attendre dans les prochains mois. Si je devais conclure -et je le fais toujours avec ma pensée humaine rehaussée de l’omnipotence des Lahmianes, je dirai que, en dépit des sacrifices et de la douleur que peut engendrer, au début seulement, la transformation, la fin justifie cent fois les moyens. »




***




Le soir venu, le campement avait déjà été installé depuis une petite heure afin de ménager l’une des montures qui se comportait de manière étrange. Hans, dans un premier temps, avait tenté de vérifier le potentiel mal qui pouvait l’affecter. Arrêtant la troupe, il était descendu de sa mule pour s’approcher de l’équidé en question. S’en était suivi un examen assez minutieux ; le palefrenier avait inspecté les yeux de la bête, sa bouche, ses dents, sa langue, son poitrail, et avait terminé par lorgner du côté des sabots, avant de revenir vers les autres avec l’air surpris de celui qui ne savait pas. Selon lui, la monture avait très probablement besoin d’un petit temps de repos supplémentaire par rapport aux autres jours. Aussi, plutôt que de bêtement perdre l’un des chevaux, ce qui aurait pu poser des problèmes de logistique et de transport de matériel, l’on avait décidé de monter dès à présent les tentes.

Marcus s’était spontanément porté volontaire pour faire le peu de préparation culinaire que nécessitaient les aliments qu’ils avaient achetés à Ravenstein, laissant les trois autres membres du groupe libres de toute activité. Hans, comme à l’accoutumée, avait décidé de s’occuper du restant des montures, allant chercher de l’eau, vérifiant l’état des sangles, des selles, des fontes de ces dernières, et veillant à ce qu’elles ne manquassent de rien. Quant aux deux baronnes, celles-ci avaient décidé de s’entraîner à l’épée. Dans la mesure où la Drakwald était ce qu’elle était, chacun gardait consciencieusement son arme à portée de main. Marcus avait sa pique juste à côté de lui, et Hans, partit non loin en vadrouille, avait conservé son arbalète avec lui, rendant impossible pour Dokhara tout perfectionnement au tir pour le moment.

La baronne de Soya progressait assurément au fil des sessions d’entraînement, ce que ne manquait pas de commenter Lucretia. Elle détenait une poste bien plus stable et solide, quoique non dépourvue de toute agilité, ce que, selon la Lahmiane, les journées passées à chevaucher avaient permis de favoriser. Grâce à ce regain d’endurance, Dokhara se fatiguait moins vite, et palliait son manque de force par une précision et une détermination renouvelées. Là encore, l’austérité du rationnement, et la qualité de ce qu’ils mangeaient tous, influençaient les corps de chacun, si ce n’était celui de Lucretia. Pratiquer autant d’équitation tout en maintenant une vigilance constante, en sus de se nourrir de manière ponctuelle et limitée, avait déjà provoqué quelque transformation physique. Cette nouvelle vie n’avait plus rien à avoir avec les moments passés à baguenauder dans une taverne en attendant le bon vouloir de leur maîtresse, et les repas à base de fruits et de biscuits secs changeaient radicalement de ceux autrefois composés de viandes grasses et de sucreries, agrémentés d’alcool en abondance. Marcus et Hans avaient vu leur visage comme leur ventre s’amincir, tout autant que Dokhara avait vu ses muscles s’affermir. Mais cela n’était pas sans la contrepartie, de temps à autre, de tempérament bougon et de soudaines chutes de moral ; les images d’un bon rôti dégoulinant de graisse, tournant au-dessus d’un bon feu, avaient le vent en poupe dans l’imagination. Et rien de tel qu’un peu d’occupation pour éviter l’oisiveté de l’esprit. Ainsi, les deux jeunes femmes étaient en train d’échanger des coups, voltant, parant et se fendant dans tous les sens avec la visée d’améliorer la garde du flanc gauche de Dokhara, lorsque Hans refit son apparition, invitant chacun d’entre eux à regarder le petit objet qu’il tenait dans sa main. Et à lui d’expliquer qu’il l’avait ramassé sur une branche sur laquelle avaient été enfilés des plumes et des crânes d’écureuil.

« Hans, mais… ! » s’exclama Lucretia en marchant à grands pas dans sa direction, tout en perdant son reikspiel devant ce qui n’était pas autre, à ses yeux, qu’une stupide aberration. Marcus, de son côté, n’en songea pas moins, et mit en mots les pensées de la Lahmiane.

« J’avais bien dit qu’il ne fallait toucher à rien dans cette forêt, surtout lorsque cela est agrémenté de totems en forme de crâne d’animaux ou je ne sais quoi. Mais à quoi avais-tu donc la tête ?! Nous sommes dans la Drakwald ! Ciel. Montre-moi. »

Bien que Hans lui tendît l’affiquet, la vampire prit bien soin de ne pas y toucher, et elle se contenta de le regarder de loin, dans la paume du palefrenier. Un insigne sur lequel avait été gravée la représentation d’un arachnide. Voilà qui lui disait bien quelque chose, surtout en reliant l’objet à sa localisation. Lucretia fit le tour de ses connaissances, avant de grimacer, masquant difficilement son expression derrière sa main.

« Très bien. Cela doit imager les araignées géantes que l’on trouve céans même, dans la Drakwald, et que l’on nomme également Attrapeuses d’Homme. Le nom n’est pas très équivoque, n’est-ce pas, lâcha-t-elle sombrement. Elles sont plus grandes qu’un cheval, dotées de mandibules capables de percer des armures, et disposent d’un venin paralysant un être humain en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Et comme si cela n’était pas assez, elles sont très, très agiles, et tout aussi discrètes dans ce milieu dans lequel nous évoluons. Si cela se trouve, alors même que nous sommes en train de parler, l’une de ces charmantes bestioles se glisse dans notre dos, et nous n’en aurions pas même conscience. »

L’air toujours autant maussade, Lucretia, aussi bien pour ponctuer ses dires que par précaution, balaya les environs de son regard perçant, bientôt imitée par le restant de son petit groupe. Elle douta, toutefois, qu’ils n’y virent grand-chose dans la pénombre de la Drakwald, entourés par la forêt et la nuit qu’ils étaient tous.

« Maintenant, reprit-elle, quant à la présence et à l’auteur de cette babiole, il peut s’agir de plusieurs choses. Des humains, comme nous, vivant dans les environs, et qui auront marqué la délimitation du territoire de ces abominations. Je ne pense pas, malheureusement, qu’il s’agisse d’un autel destiné à leur rendre hommage ; je ne ressens rien de tel. Pas de foi, pas de croyance, non. Ou alors, elle aura été posée là par des gobelins, lesquels, je n’en doute pas, seront assurément moins affables que nos homologues en cas de rencontre inopportune. Bref, pour ainsi dire, je ne propose même pas d’aller la remettre où tu l’as trouvée, Hans, non. Même si ce n’est pas loin… Et c’est justement là le problème. Tu l’abandonnes sur place. Puis je suggère, par mesure de précaution, de ficher le camp d’ici. Tout de suite, et d’aller nous installer plus loin, à une bonne distance de sécurité de cet endroit deux fois maudit. »

Ce disant, Lucretia n’attendit pas même l’assentiment du groupe ; elle tourna les talons, et entreprit se replier les couvertures et les couchages, avant d’arracher du sol les piquets des tentes en continuant son monologue.

« Je préfère de loin jouer la carte de la prudence plutôt que de risquer de malencontreusement croiser l’une de ces créatures ou une poignée de gobelins. Par ailleurs, si cela devait arriver, concernant les Attrapeuses d’Homme, ne cherchez même pas à la combattre. Foncez. La moindre morsure, et vous risquez la mort. Nous n’avons pas d’antipoison –je ne sais même pas s’il en existe pour celui qu’elles injectent, et je ne suis pas certaine que ma magie suffira. D’ailleurs, , souffla-t-elle résolument presque pour elle-même, dans le ton bas et dur de celle qui n’avait pas le choix, s’il une de ces créatures pointe le bout de son nez, ce sera à moi de m’en charger. Je ne crains pas le poison. »

Elle jeta un coup d’œil en arrière, vérifiant si tout le monde suivait bien son choix.


Peut-on récupérer les quinze couronnes sur le corps du passeur ? Ah, et voir s’il n’a pas davantage aussi, eh !
Modifié en dernier par [MJ] Le Grand Duc le 04 juil. 2018, 19:50, modifié 1 fois.
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FOR 16 / END 14 / HAB 17 / CHAR 18 / INT 17 / INI 19* / ATT 17 / PAR 13 / TIR 11 / MAG 17 / NA 4 / PV 134/140
Ma Fiche
Objets particuliers:
- * Anneau Nowelleux (+1 INI)
- Amulette (relance d'un EC: 2/3 utilisations disponibles)

Compétences acquises (lvl 1):
- Diplomatie
- Éloquence
- Séduction
- Érudition
- Intimidation
- Alphabétisation
- Sens Accrus
- Vision nocturne
- Connaissance des démons
- Comédie
- Force accrue
- Esquive
- Monte - chevaux
- Coup précis lvl 3
- Arme de prédilection - épée à une main
- Escalade
- Coriace
- Chance
- Sens de la Magie
- Conscience de la Magie
- Maîtrise de l'Aethyr - niveau 2
- Etiquette
- Intrigue de cour
- Littérature
- Réflexes éclairs
- Linguistique

Dons du Sang:
- Défi de l'Aube
- Innocence Perdue
- Domination
- Ame Profane
- Forme de Familier : Corneille
- Régénération Impie
- Sang argenté
- Sang vif

Escorte :
- 10 hommes d'armes
- un carrosse tiré par quatre chevaux
- Hans le cocher
- Marcus le capitaine de la garde
- Une petite bestiole attachante nommée Dokhara.

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Re: [Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par Dokhara de Soya » 02 juil. 2018, 00:44

L'écurie de Konrad Dorfmark avait une petite notoriété. Stratégiquement installée entre Kortlheim, Prietlicheim, Volgen et Schoppendorf de l'autre côté du Talabec, elle faisait commerce de ses chevaux avec toutes les classes sociales des quatre cités. Que ce soient des destriers ou des palefrois pour la noblesse, des roncins pour les patrouilleurs ruraux, des coursiers pour les messagers, des chevaux de trait pour les marchands ou encore des affrus pour les paysans ayant la capacité de se les payer, son commerce était devenu florissant.

Et pourtant, son écurie avait bien failli être rachetée par la concurrence. Konrad avait perdu femme et enfants durant la guerre contre le Chaos cinq ans plus tôt, et avait sombré dans une vague de dépression de laquelle ne surnageaient que des bouteilles d'eau-de-vie. Ses employés avaient essayé de faire tourner sa prestigieuse écurie sans lui, mais ils avaient été incapables d'égaler ses talents, que ce soit pour les affaires ou pour le dressage des équidés.

C'était Wildred de Soya qui l'avait aidé à remonter la pente, retrouver la force de vivre malgré ses pertes. Il l'avait rencontré au détour d'une auberge de Priestlisheim, et alors que tous les clients évitaient de s'asseoir à la table de "ce pauvre alcoolique de Konrad", lui ne s'était pas gêné pour non seulement s'installer à ses côtés, mais aussi de lui voler son verre, et le provoquer publiquement en l'humiliant pour ce qu'il était devenu.

"Que penseraient sa femme et ses enfants de lui s'ils le voyaient ? Était-ce ainsi qu'il honorait ses disparus, était-ce ce type de souvenirs qu'il voulait rattacher pour l'éternité au nom de Dorfmark, non pas celui de la famille qui gérait la meilleure écurie de l'Empire, mais juste d'une poignée de victimes supplémentaires du Chaos ?"

Bien sûr, Konrad avait riposté, et l'échange avait vite tourné au pugilat. Wildred avait aisément esquivé les coups maladroits d'un homme trop alcoolisé, pour continuer sa provocation avant de finalement décider d'en finir d'un seul uppercut.
Konrad ayant perdu connaissance, il avait demandé à ses serviteurs de le transporter dans son manoir, où il permit à l'homme de reprendre gout à la vie. Tout d'abord il lui proposa de s'occuper de sa propre écurie pour qu'il canalise son désespoir dans son travail, et dans le contact avec des animaux plus faciles à appréhender que des êtres humains. Puis il lui présenta Maria, veuve d'un forgeron de Priestlisheim lui aussi décédé pendant la guerre. Il lui confia la jeune et insouciante Dokhara de Soya qui n'avait alors que dix-neuf ans, pour qu'il lui transmette sa connaissance des chevaux même si cette dernière était une piètre élève, puis racheta l'écurie que Konrad avait vendue pour éponger ses dettes. Au contact de ce qui fut autrefois sa passion, avec une nouvelle famille aimante pour l'entourer, Konrad put surmonter ses démons. Il reprit les rênes de son écurie, en échange de dix pour cent de tous ses bénéfices à vie envers le baron de Soya.

Son père avait conté à Dokhara cette histoire plusieurs fois, comment il avait su tirer parti du malheur de Konrad pour le lier à leur famille à tout jamais. Comment il avait réussi à déceler le talent chez cet homme brisé, le faire ressurgir à la surface, et par quel biais cet investissement en temps et en argent s'était avéré rentable en moins de deux ans. Konrad et Maria savaient avoir une dette impossible à rembourser envers leur sauveur, et plus que le pourcentage qu'ils reversaient, ils avaient juré que quoi qu'il ait besoin dans sa vie, peu importe la hauteur du sacrifice auquel il leur demanderait de consentir, jamais ils ne le lui refuseraient.

Konrad avait vu en Wildred son héros, Wildred avait vu en Konrad un investissement. Une façon d'appréhender le monde qui n'avait fait qu'attirer le dégout de Dokhara envers la nature égoïste de son géniteur, son inhumanité.

Et pourtant aujourd'hui, l'ancienne baronne se contentait de récolter les graines que son père avait semées. Une étrange boucle de paradoxes, dans laquelle elle considérait Wildred fautif de tous ses maux, lui qui l'avait forcée à devenir celle qu'elle était aujourd'hui, mais aussi dans laquelle elle se contentait encore et toujours de se servir des atouts qu'il lui avait laissés.

Wildred de Soya s'était fait nombre d'amis, de relations, de débiteurs. À sa mort, la jeune baronne n'avait fait que se servir dans cet héritage. Mais elle-même depuis lors n'avait été bonne qu'à s'attirer des ennuis, et à perdre l'un après l'autre chaque personne qui avait un jour été proche d'elle.

Peut-être était-ce mieux que Crispin ne les ait par rejoint. Dokhara de Soya n'était pas femme capable d'aider qui que ce soit. Elle se contentait de détruire la vie d'autrui sur son passage, continuant d'avancer en ne laissant que malheur et désespoir derrière elle. Sans doute que devenir une maléfique créature de la nuit était bel et bien le destin le plus adapté à sa nature.


***


Lorsqu'ils avaient ouvert leur porte, c'est avec deux arbalètes chargées que Konrad et Maria les accueillirent. Survivants d'une guerre qui leur avait tout volé, ces deux-là n'étaient pas gens à laisser quatre individus louches toquant à leur porte de nuit dérober ne serait-ce qu'une parcelle du bonheur qu'ils avaient reconstruit.
Puis l'éleveur avait reconnu Dokhara. Cela devait faire une bonne année qu'ils ne s'étaient vus, et sans nul doute qu'il fallut quelques secondes à Konrad pour se convaincre que cette femme habillée comme un homme était bien la fille de son sauveur.

- M'dame la baronne ? C'est bien vous ?

- C'est bien moi, Konrad, lui répondit-elle en abaissant la capuche de sa pèlerine, avant de lui adresser un maigre sourire.

Le maitre de l'écurie avait atteint dépassé la quarantaine, et ses cheveux se faisaient de moins en moins nombreux, le peu qui restaient ayant viré au gris. Il était torse nu, dévoilant sous une toison grisonnante une peau dorée par le soleil pourtant rare du Talabecland, et la musculature sèche d'un homme qui travaillait sans relâche depuis des années.
Maria quant à elle avait enfilé une robe de roturière froissée avant de venir leur ouvrir. Quatre ans plus vieille que Konrad, elle ne faisait cependant pas son âge tant son corps débordait encore de vitalité. Une petite brune sacrément musclée au caractère bien trempé, qui s'échinait tout autant à la tache que son mari dans l'écurie. Dans l'incapacité de procréer à nouveau, tous deux consacraient toute leur vie à leur travail.

Après un regard en coin inquiet aux trois individus accompagnant Dokhara, ainsi qu'à leur étrange garde-robe, ils baissèrent leurs armes et invitèrent leur petit groupe à entrer.

Dokhara croisa les yeux émeraude de Lucrétia, avant de pousser un soupir attristé.

- Malheureusement Konrad, ce n'est pas l'hospitalité que nous sommes venus chercher. Je suis venue te demander de rembourser la dette que tu as contractée auprès de ma famille. J'ai besoin de tes meilleurs chevaux, avec assez d'endurance pour supporter un voyage difficile.

Un silence incrédule plana. Le couple échangea à son tour un regard perplexe, puis c'est Maria qui prit la parole, comprenant que son mari n'osait le faire.

- Madame la baronne, que se passe-t-il ? À vos vêtm'ents, vot'étrange compagnie et vot'demande, c'est évident qu'vous êtes en danger. Expliquez-nous je vous en prie. Nous pouvons certainement faire plus que vous offrir quelques chevaux. Vos gens de Priestlisheim vous sont fidèles, on s'rait tous prêts à tout sacrifier pour vous.

J'en doute ma chère Maria. J'en doute. Mais merci.

Dokhara réprima les émotions qui bouillaient en elle. En venant les voir, elle les mettait en danger de mort. Si l'inquisition apprenait qu'elle avait obtenu de l'aide de leur part, ils pourraient tous deux finir au bucher pour leur complicité. D'autres cadavres qu'elle sèmera dans son sillage.

Elle prit une mine sévère, fronçant les sourcils, et durcissant sa voix.

- Vous ai-je donné l'impression de souhaiter justifier mes actes ? Ou encore de vous laisser un choix sur ce qu'il allait advenir ce soir ? Vous avez une dette à payer et je suis venue exiger son remboursement. Je n'ai nul besoin de l'inquiétude de deux petits éleveurs de la campagne. Alors hâtez-vous de vous vêtir que nous allions dans l'écurie afin de choisir les biens qui me reviennent.

Maria rougit, puis se mit à fixer le sol sans pouvoir répondre. Konrad prit le relai en bafouillant. Il demanda à sa femme de se recoucher, puis enfila une veste en coton avant de sortir de la maison, accompagnant leur petit groupe jusqu'à sa gigantesque écurie.

***

Il avait fait des travaux depuis le dernier passage de Dokhara, le bâtiment avait été agrandi pour pouvoir contenir davantage de chevaux. Il devait y avoir une bonne centaine d'enclos, et plus de la moitié d'entre eux accueillaient des bêtes qui, ayant entendu le bruit de la lourde porte en bois s'ouvrir, s'éveillaient curieux de ce changement dans leur routine.

- J'comprends qu'vous souhaitiez pas parler d'vos affaires m'dame la baronne. Mais vous évoquiez un long voyage, et si vous voulez qu'choisisse mes meilleurs chevaux pour vous, j'vais être forcé d'vous d'mander quelques détails sur le type de route qu'vous allez emprunter. N'y voyez aucune malice, c'est qu'mon travail.


Dokhara n'avait qu'une envie, celle d'enlacer Konrad, s'excuser pour la façon dont les évènements se déroulaient. Mais s'il devait apprendre demain que la jeune baronne de Soya était condamnée à mort pour avoir copulé avec des démons, ce serait plus simple pour lui d'accepter que la douce adolescente qu'il avait connue n'existait plus. Aussi répondit-elle en gardant son masque agacé, d'une voix dénuée de toute émotion.

- Mon voyage risque de durer des semaines, voire des mois. Considère qu'on va traverser tous types de routes, certaines sans doute plus abimées que d'autres. On n'aura pas le luxe de ménager nos montures.

Konrad ne prit même pas le temps de la réflexion. À peine les détails de Dokhara donnés, il avança dans l'allée centrale de l'écurie, dépassant de nombreux boxs pour s'arrêter enfin vers l'extrémité du bâtiment. La plupart des enclos y étaient vides, à l'exception de deux d'entre eux, qui contenaient deux magnifiques chevaux alezans.

- C'est les deux seuls palefrois qu'il m'reste, Liszt et Haendel. Y a un cortège d'courtisanes de Talabheim qui a acheté tous les autres. Mais ces deux-là leur plaisaient pas à cause d'leur robe granitée, soit disant qu'les tâches blanches étaient pas gracieuses.

Effectivement, les robes alezanes des deux palefrois étaient parsemées de poils blancs qui altéraient leur couleur.

- Ce sont deux solides ambleurs. Assez endurants pour marcher huit bonnes heures par jour, assez stables pour qu'ça reste confortable sur la journée. Même sur route accidentée vous devriez pouvoir faire soixante-dix kilomètres par jour sans qu'ces deux-là fatiguent plus que de raison.

Le maitre d'écurie et elle échangèrent un regard dans lequel passait un message silencieux. Konrad se souvenait bien que Dokhara était très mauvaise cavalière, et n'avait aucun talent particulier pour l'équitation. Il avait choisi des ambleurs pour permettre à la jeune femme de reposer ses jambes et son fessier en s'installant en amazone si la position à califourchon devenait trop inconfortable, et avait sans nul doute décidé de s'attarder sur ces deux-là pour leur docilité avant leurs prouesses physiques, mais se gardait bien d'exposer ce type d'informations à voix haute devant les compagnons de Dokhara.

- Ils feront l'affaire pour ma compagne et moi. Il nous faudra ton meilleur roncin pour notre garde du corps, une mule pour notre palefrenier, et une deuxième pour transporter notre équipement de voyage.

Konrad hocha la tête, tout comme Hans. Dokhara avait échangé quelques mots avec le palefrenier précédemment, et c'était sur ces conseils qu'elle avait fait cette demande à l'ancien ami de son père.

Aussi choisirent-ils un solide roncin noir nommé Wagner, et deux mules au pelage brun-gris, Strauss et Brahms. Konrad s'éloigna de leur groupe quelques minutes, le temps d'aller chercher selles et brides.

À nouveau, Dokhara échangea un regard avec Lucrétia. Cette dernière haussa un sourcil, comme pour souligner une interrogation qu'elle ne souhaitait pas formuler.
La baronne crut néanmoins comprendre sa remarque. De fait, s'était posée la question avant leur venue sur l'inquisition, si elle ne les avait devancés sur les terres de Dokhara. Quand bien même Konrad n'était pas directement installé sur son domaine, son écurie restait reliée à la famille de Soya qui l'avait autrefois achetée puis offerte. En choisissant de rendre visite à Konrad plutôt que de lui voler des chevaux, ils avaient pris le parti d'obtenir les montures les plus adaptées à leurs besoins, mais aussi de courir le risque d'être trahis sitôt partis.
Néanmoins, et sauf si le couple disposait de dons d'acteurs insoupçonnés, ni l'un ni l'autre ne semblait avoir été mis au courant de la disgrâce de la baronne.

Elle fit un sourire à Hans, qui le lui rendit. Le palefrenier n'avait pas caché sa tristesse de devoir abandonner ses chevaux à Talabheim - Dokhara espérait que s'occuper dans les jours à venir des montures de Konrad saurait lui remonter le moral, et lui faire oublier la perte de Elsa.

Puis enfin, elle jaugea l'attitude de Marcus. Le roncin qu'avait choisi Konrad n'était peut-être pas un puissant destrier, mais l'animal restait magnifique. D'un pelage noir particulièrement rare, Wagner avait fière allure, et si Marcus faisait un effort pour imiter le flegme de sa maitresse, Dokhara ne s'y laissa guère tromper. L'homme d'armes semblait apprécier le geste même s'il ne souhaitait pas le montrer.

Konrad revint et s'attela à équiper les chevaux, avec l'aide de Hans. Tout ceci se fit dans le silence, à l'exception du moment où il présenta les selles choisies pour Dokhara et Lucrétia - dites mixtes, elle possédait une partie en cuir pouvant se rabattre à l'aide de sangles, permettant aux deux jeunes femmes d'alterner à tout moment entre une position à califourchon ou en amazone.

Les chevaux prêts, chacun prenant le sien par la bride, ils quittèrent l'écurie. Un long voyage les attendait.

- Madame...

- Ne pose pas de questions Konrad, je t'en prie. Et si l'on te demande prochainement, je te conseille de mentir. Dis que tu ne m'as pas vu, que les chevaux manquants t'ont été volés pendant la nuit par quelques canailles. Je ne te dis pas ça pour me protéger sache-le. Je te le dis pour vous protéger, toi et Maria. Mens, n'hésite pas à cracher sur mon honneur, à dénoncer des doutes imaginaires que tu as toujours eus me concernant. Fais ce qu'il faut pour que le malheur ne s'abatte pas une seconde fois sur ton foyer, Konrad. Et bonne chance.

Dokhara ne laissa pas le temps à son ancien professeur d'équitation de répondre. Elle imita ses compagnons, et grimpa sur Haendel - réussissant par chance l'opération du premier coup cette fois-ci - puis ordonna à la monture de s'éloigner au trot.


***


Libérée des geôles de l'inquisition, Dokhara avait quelque part au fond d'elle cru que le pire était derrière elle.
Bien entendu elle s'était trompée.
Il fallait faire avec la culpabilité. Celle de sa responsabilité dans le malheur de toutes les personnes qu'elle avait côtoyé.
Il fallait faire avec sa honte. Honte d'avoir suscité des émotions chez une vampire qui l'avaient mené à tant sacrifier pour elle.
Il fallait faire avec la peur. La peur des patrouilleurs, de l'inquisition, des lahmiannes, des cultistes, des profondeurs insondables de la Drakwald. Du futur. Des conséquences.

Une seule voie. Celle de Lucrétia. Du Kislev.

Quelle folie.

Comment ne pas laisser le doute s'instiller et creuser son venimeux chemin dans ses pensées alors que la monotonie d'un long voyage à cheval s'installait ?
Un silence pesant s'était imposé dans leur petit groupe sur la route menant à Ravenstein. Face aux dangers de la Drakwald, aux enjeux de leur situation et aux évènements survenus sur le bateau de Maitre Bornioff, il y avait trop d'obstacles à franchir pour oser le rompre.

Physiquement, Dokhara était avec Hans, Marcus et Lucretia. Mais mentalement elle était seule, effroyablement seule. Elle s'était échinée à jouer les femmes fortes encore et encore, et l'enchainement de péripéties qui s'était déchainé récemment avait maintenu ses pensées occupées. Désormais il n'y avait plus aucun ennemi face à elle, il n'y avait plus... qu'elle-même.

Dokhara était une citadine dans l'âme. Elle avait vécu la majeure partie de sa vie dans la capitale impériale, et ses rares sorties se limitaient à des visites diplomatiques à Talabheim ou Nuln. Elle ne mettait que rarement les pieds sur ses terres de Priestlisheim, un endroit bien trop rural pour elle. Elle n'était pas prête pour la Drakwald.
Elle n'était pas étrangère au danger pourtant. Elle avait passé tant de temps dans le Reikerbahn District, à devoir déjouer tant la vigilance du guet que des racketteurs en embuscade dans les sombres ruelles du quartier. Combien de fois avait-elle déjà frôlé la mort, que ce soit aux côtés des bienfaiteurs ou des slaaneshis ?

Et pourtant, ces expériences ne furent d'aucun secours face à l'angoissante atmosphère de la forêt. Tant de terribles histoires existaient sur les monstres qui se cachaient en son sein. Meutes d'hommes-bêtes errantes, féroces elfes sylvains tuant quiconque touchant le mauvais arbre, ruines maudites vestiges d'une guerre terrible contre le Chaos, et Sigmar seul savait quelles autres horreurs.
À chaque craquement dans les ténèbres, chaque bruit d'animal dans le lointain, chaque putain de bruissement de feuilles, Dokhara sursautait sur sa monture. Toute ombre était un ennemi, toute branche dans la périphérie de son champ de vision un monstre prêt à venir la tuer.

Face à la peur, un seul récif auquel se raccrocher, toujours le même. Lucrétia. Elle était en tête de leur petite troupe, son œil affuté capable de choisir le meilleur chemin à emprunter dans les ténèbres de la forêt pour la sécurité de leurs montures.

Toujours la même étreinte sur son coeur dès lors que son regard se posait sur elle. Cette bouffée brute d'émotions mêlées qu'elle était incapable de trier. Le contrecoup de son sortilège s'était peu à peu dissipé et plus que jamais elle ressentait le besoin d'être contre elle, de serrer son corps contre celui de la lahmiane. Plus que cela, elle souhaitait s'excuser, la supplier de la pardonner pour l'avoir poussée à aller si loin pour elle. C'eut été une erreur bien sur, Lucrétia faisait ses propres choix, et ne serait-ce que suggérer que Dokhara aie la puissance d'affecter son libre arbitre serait une insulte qu'elle ne tolèrerait pas sans un violent retour de bâton, verbal ou physique.

Lucrétia était la seule chose qui lui restait. Mais impossible d'être dupe et de laisser l'espoir s'insinuer en elle. Elle aussi, Dokhara était condamnée à la perdre, d'une manière ou d'une autre. La vie éternelle qu'elle lui faisait miroiter était un leurre - rien n'est éternel.

Elle l'abandonnera un jour, ou la trahira, ou mourra. Et Dokhara sera alors totalement seule.

Stressée et en proie à des doutes qui se multipliaient, condamnée au silence et à une progression particulièrement lente dans l'obscurité d'un ciel nocturne couvert par les nuages et les arbres, subissant même parfois un crachin rendant humide ses vêtements, les heures qui les séparèrent de leur première étape à Ravenstein semblèrent durer une éternité.

Lorsqu'enfin la ville fut en vue, le soleil se levait déjà. C'était là son nouveau quotidien désormais, son nouveau rythme de vie auquel elle devrait s'accoutumer. Les vampires étaient des créatures nocturnes et si Lucrétia donnait le change lorsque sa condition l'exigeait, elle était bien plus à l'aise une fois l'astre solaire disparu.

Après avoir trouvé une petite crique assez discrète d'accès, Lucrétia ordonna à Hans et Marcus de se séparer d'elles pour acheter à Ravenstein les fournitures de voyage dont elles auraient besoin à l'avenir. Désormais seules, Dokhara prit soin d'éviter le regard de sa compagne tandis qu'elle l'aidait à sangler leurs montures à un arbre proche, et à vérifier le périmètre de leur lieu de repos. Haendel semblait particulièrement stressé, renâclant fréquemment. Konrad lui avait répété souvent : les chevaux sont des animaux sensibles, des éponges à sentiments qui sont affectés par l'humeur de leur cavalier. Difficile de lui donner tort en voyant Liszt, le palefroi de Lucretia, à ses côtés bien plus calme et silencieux.

La vampire ne comptait néanmoins pas laisser à son amante le loisir de s'enfermer dans sa lâcheté, et la surprit en dégainant son épée, qu'elle pointa dans sa direction avant de la provoquer. Passée la surprise, Dokhara acquiesça à la proposition avec un sourire triste. Les intentions de la lahmianne étaient évidentes : aider Dokhara à se changer les idées en lui permettant de focaliser ses pensées sur une activité physique. Sa manière à elle de vouloir aider la baronne, qui n'avait guère de motivation pour ce jeu mais décida de s'y prêter par politesse.

- J'ai pratiqué un petit peu oui... contre mon gré.

Ludwig. Un nom qu'elle ne pouvait pas oublier. Associé à une dure leçon qu'elle avait apprise. Quatre mois s'étaient écoulés depuis leur rencontre, et elle voyait encore son visage la poursuivre, confondant n'importe quelle ombre avec la sienne, se réveillant parfois en sueur la nuit en se rappelant son sinistre faciès.

Était-ce bien le moment de repenser à ce zélé ? Certainement pas. Lucretia n'avait cure de son manque de concentration, et fondit en avant à une vitesse surhumaine afin de la réveiller.

La suite ne fut que pur réflexe mécanique de la part de la jeune baronne. Son corps se mut de lui-même, sa lame se levant naturellement en position défensive pour dévier le coup. L'acier percuta l'acier dans un impact bruyant mais guère violent - la lahmianne n'avait pas cherché à la blesser, seulement à lancer les hostilités. Son action eut l'effet escompté ; par cette seule action, tout le corps de Dokhara s'était crispé, son regard acéré, son sourire évanoui. Lucrétia voulait son attention, elle l'avait.

Dokhara répondit à cette provocation en attaquant à son tour. Malheureusement, son esprit lui joua un vilain tour, lui faisant croire à tort que son adversaire était humain, qu'elle devait ménager sa frappe pour un duel destiné non pas à tuer mais uniquement à s'entrainer. Pour être à égalité avec une Lucrétia joueuse, Dokhara devait donner le meilleur d'elle-même et non pas lésiner sur ses attaques. Elle le découvrit lorsque le tranchant de la lame de la vampire vint saluer sa gorge, sans même qu'elle n'aie eu le temps de comprendre à quel moment son coup fut paré et comment la contre-attaque avait été opérée. Elle avait profité de son flanc gauche découvert, utilisant la faille dans sa défense qu'elle ne se connaissait que trop bien.

À l'écoute du gage imposé par sa consoeur, Dokhara eut un sourire certes agressif mais plus sincère que l'émotion de façade qu'elle avait présenté la fois précédente.

- Inventer des règles pendant le déroulement du jeu, voilà qui est bien peu régulier, madame la baronne. Est-ce un prétexte pour me dévêtir, ou bien une manière de me motiver à donner le meilleur de moi-même pour la suite de cet exercice ?

Lâchant son arme, Dokhara s'exécuta, abandonnant sa pèlerine puis déboutonnant sa chemise pour la faire négligemment tomber sur le sol. Sous cette dernière, elle s'était confectionné une brassière de fortune à l'aide d'une bandelette de tissu récupérée sur le Weiler. Dokhara croisa le regard de la lahmianne, puis son sourire moqueur s'agrandit tandis que, sans lâcher ses prunelles émeraude des yeux, elle défit également ce dernier morceau de tissu recouvrant son buste.

- Mais vous avez raison, la dernière fois que vous teniez un objet tranchant, vous aviez saccagé mes vêtements de mon sang. Voilà qui écarte tout risque.

Dokhara ramassa son arme, et testa ses appuis à gauche puis à droite comme pour étirer ses muscles - une manière provocatrice de créer un léger balancement des jumelles capable d'hypnotiser bien des hommes.
Puis sans crier gare, la rouquine bondit en avant. Amusée, Lucretia la laissa venir et para ses premiers assauts d'abord avec un certain flegme, puis avec davantage de sérieux en remarquant que Dokhara engageait toute son énergie dans l'échange de coups. Si la jeune femme jouait, ce n'était pas sans s'investir au maximum de ses capacités dans le combat ; et de fait, Dokhara avait réussi à prendre conscience que son adversaire n'était pas humaine. En tant que vampire aucune blessure faite à l'épée ne saurait lui être fatale, aussi Dokhara pouvait frapper de toutes ses forces avec le désir de tuer. Une agressivité que Lucrétia ne pouvait se permettre d'avoir envers une humaine aussi frêle qu'elle... et donc un avantage qu'elle exploita avec rage.
Était-ce la distraction offerte par sa paire de seins, ou cette totale absence de retenue dans l'agressivité des coups portés qui lui permit de traverser la défense de Lucrétia ? Difficile à dire, toujours est-il qu'à la plus grande surprise de la lahmiane, Dokhara réussit à passer derrière sa garde, se ruant en avant sans aucun égard pour le danger encouru, prédisant l'esquive de Lucrétia pour mieux la réceptionner de la pointe de son arme.

L'ex-baronne de Soya ne prononça pas un mot tandis que leurs regards se croisèrent à nouveau. Pas même un sourire ne vint éclairer son visage quelque peu terrifiant - dans ses prunelles lavandes n'était visible qu'une rage qu'elle ne contenait plus, ses mâchoires étaient serrées, son souffle court, et son bras tremblait légèrement alors que l'extrémité de son épée se situait tout contre la gorge de son ennemie amante.

L'instant passa, et Lucrétia ne prit pas ombrage des instincts meurtriers de sa consoeur. Elle déplaça la pointe de l'arme qui la menaçait de deux doigts, et sa douce voix réussit à calmer Dokhara qui relâcha ses muscles, et détendit son bras pour faire redescendre la lame.

L'atmosphère était encore humide du crachin qui avait précédé et de la rosée matinale, et l'énergie dégagée dans cet exercice l'avait éreintée. Les premiers rayons du soleil de la journée se reflétaient sur sa peau nue, luisante de sueur. Sa poitrine se soulevait et se rabaissait à un rythme alarmant, et l'adrénaline passant, elle sentait désormais son cœur battre douloureusement derrière ses côtes. Aussi, tout en se rinçant l’œil devant une Lucrétia qui abandonnait à son tour quelques vêtements, Dokhara tenta de retrouver son souffle. Elle avait réussi à tromper la vigilance de Lucrétia une fois, mais la fière lahmianne ne laisserait sans doute pas cet incident se reproduire.

Et de fait, elle ne permit pas à Dokhara de porter de nouveaux coups, puisqu'elle se rua tout à coup dans sa direction totalement désarmée.

Elle ne sut comment réagir. Lucrétia ayant lâché son arme, devait-elle lever la sienne pour riposter à cette charge ?

Cet instant d'hésitation fut de trop face à une vampire sans pitié. Celle-ci surgit devant elle bien trop rapidement, et Dokhara eut à peine le temps d'apercevoir son sourire avant de se retrouver propulsée dans l'eau glacée du Talabec. Le cri de surprise de Dokhara s'étouffa dès lors qu'elle disparut dans le fleuve. Elle réapparut deux secondes plus tard, prête à témoigner d'une juste colère, mais cette dernière fut mouchée dans l’œuf lorsqu'elle vit entendit les sincères éclats de rire de Lucrétia. Il n'était pas fréquent pour la vampire d'abandonner son sourire de façade et de le remplacer par tant de spontanéité, et cela doucha toute velléité chez Dokhara qui sourit à son tour, écartant les mèches trempées qui lui obstruaient la vision.

- Gagné ? Admettez plutôt que vous avez pris peur dès lors que j'ai pris l'ascendant dans notre petit duel, et que ce vilain tour vous permet d'éviter de vous retrouver cul nu au retour de Hans et Marcus !

Si le printemps commençait à céder sa place à l'été, les températures matinales étaient loin d'être suffisantes pour prétendre à une baignade agréable. Elle s'apprêta à sortir de l'eau, son corps déjà tremblant sous l'effet du froid, mais Lucrétia semblait avoir une autre idée derrière la tête, lui coupant le chemin en sautant dans le fleuve juste devant elle, l'éclaboussant au passage.

Lorsqu'elle sortit à son tour la tête de l'eau, Dokhara ne put réprimer un éclat de rire en voyant pour la première fois une Lucrétia aussi enfantine.

Qu'elle l'ait calculé ou non, Lucrétia était parvenue à vaincre ses doutes et sa morosité, au moins temporairement.

L'étreinte qui s'en suivit acheva de consolider la victoire de la lahmianne.


***

De fait, les initiatives de Lucrétia eurent l'effet escompté sur le long terme. Sur la suite de leur voyage, la jeune baronne avait retrouvé une certaine confiance en elle. Cessant de se murer dans son mutisme, elle tourna ses pensées non plus vers elle-même mais vers l'observation attentive de la Drakwald. Si son père était talabeclander, elle-même était une fille d'Altdorf et elle devait avouer sa totale méconnaissance de la survie en pareil territoire. Si sa fidélité envers Rhya l'avait menée à parfois arpenter quelques prés et clairières, c'étaient toujours des endroits surs, fréquentés et sécurisés par l'homme. Rien à voir avec la profondeur de ces bois infinis, dans lesquels plus aucune des règles auxquelles elle se raccrochait pour survivre n'avait de sens.

Mais elle n'était plus d'humeur à se laisser malmener par l'inconnu. Hans et Marcus avaient une expérience bien plus grande qu'elle de ce type de terrain, aussi apprit-elle à leur contact, tant en les observant qu'en les questionnant sans plus de crainte de paraitre ridicule. Il n'était plus temps de tenter de sauver les apparences - elle devait désormais apprendre à survivre par elle-même plutôt qu'éternellement dépendre d'autrui. Elle associa ces leçons pratiques aux quelques souvenirs des leçons que les prêtresses de Rhya de son enfance lui avaient inculquées sur la faune et la flore de l'Empire. Certaines formes de végétation lui revinrent en mémoire, des plantes et leurs propriétés, des animaux et leurs cris.

Mais si Dokhara avait retrouvé son calme, il n'en était pas de même pour Haendel. Il n'avait guère apprécié les sursauts constants de Dokhara pendant leur première nuit de marche, pas plus que l'ambiance oppressante de la Drakwald. Et si en surface l'animal ne laissa rien trahir lors de l'inspection matinale de Hans, tout ce qu'il avait emmagasiné sortit d'un coup lorsqu'il dut quitter le plancher des vaches pour la traversée du Talabec. Cette expérience inédite de déplacement en fut trop pour la monture de Dokhara qui paniqua et faillit renverser le rafiot du contrebandier dont Lucrétia avait négocié le transport.

Bien sûr, une fois arrivés sur l'autre berge, Dokhara se garda bien d'évoquer ce qu'elle pensait être la raison de cet incident. Tout au plus suggéra-t-elle une mauvaise blague des dieux, Rhya et Ranald n'étant pas en très bons termes avec elle et ses récents choix. Puis noya le poisson en félicitant Hans pour ses talents à gérer même la plus imprévisible des situations concernant les équidés.

De toutes manières, l'incident fut vite oublié, masqué par le meurtre du contrebandier que Lucrétia effectua de sang-froid. À la vérité, sa justification sur cet acte était pour la jeune femme superflue - elle ne ressentait nulle empathie pour le macchabée et avait toute confiance dans les choix de la lahmiane - le souvenir de son caprice au sujet de Crispin était encore vivace dans son esprit, et elle ne comptait pas reproduire ce type d'erreur dans leur relation. Par ailleurs, elle-même ayant ressenti un certain plaisir lorsqu'elle avait ôté la vie à une innocente aubergiste, elle aurait été bien en mal d'aller faire les gros yeux à son amante pour avoir tué un filou de ce genre. "Les risques du métier", comme l'aimaient à le répéter les canailles du Reikerbahn District.


Si Dokhara crut que son moral avait réussi à vaincre les affres de la Drakwald, elle en eut pour ses frais lorsqu'elle constata que la portion de forêt traversée jusqu'ici n'était en vérité qu'un avant-gout de ce que les véritables tréfonds des bois qu'ils avaient à parcourir désormais lui réservaient. L'ambiance était si oppressante que plus personne ne se risquait à échanger le moindre mot par crainte de ce qui pouvait les entendre. Le pire était justement ces bruits que l'on percevait dans les lointains, ces brindilles qui se brisaient, ces cris bestiaux qui résonnaient dans la brume, ces échos sinistres dont on ne pouvait jamais voir l'origine. Comme si la Drakwald aimait à rappeler à tout instant aux voyageurs sa dangerosité, sans pourtant jamais oser s'en prendre à eux. Les quelques villages désertés croisés ou autels abandonnés témoignaient pourtant des risques omniprésents qu'il y avait à traverser ces lieux, symboles de vies passées qui s'étaient éteintes sans doute brutalement.

L'on ne faisait pas plus de bruit de nuit que de jour, installant le campement dans un silence religieux, minimisant au mieux la visibilité des feux de camp par crainte de la Drakwald. Car à défaut de voir les dangers qu'elle recelait, l'on finissait par donner vie à la forêt elle-même, à la considérer comme une entité vivante qui retenait pour le moment sa colère envers ce groupe de voyageurs, mais qui pouvait décider à tout moment de les engloutir si l'on venait à la vexer.

Seul ilôt de réconfort dans ces sinistres lieux, seul récif auquel Dokhara continuait de se rattacher, Lucrétia bien que prudente semblait à elle seule tenir tête à la Drakwald. Elle menait leur groupe à travers les sentiers, et si son assurance se faisait elle aussi égratigner par la pesante atmosphère des bois, sa nature de morte-vivante était un atout indéniable. Elle n'avait pas besoin de dormir, son ouïe et sa vue étaient affutées, empêchant ainsi de jour comme de nuit la forêt de les prendre en embuscade. Avec pareille gardienne, on arrivait à sauver son mental, se laissant à croire à une sécurité pourtant illusoire.

Physiquement aussi, ce voyage fut bien plus dur que Dokhara ne l'avait songé. Malgré le choix judicieux de montures ambleuses de la part de Konrad, il ne pouvait y avoir de solution miracle pour quiconque chevauchait toute la journée sur terrain aussi difficile. Dès la première nuit, Dokhara se rendit compte que tout son corps était fortement ankylosé, et que les muscles de ses cuisses et de ses fesses la faisaient souffrir en permanence de violentes courbatures tant ils étaient sollicités. Si après l'épisode de la baignade Dokhara s'était laissée aller à s'imaginer des nuits torrides dans la tente pendant leur parcours, la dure réalité ne prit aucun gant lorsqu'elle détruisit ses petits fantasmes de citadine. Ce voyage étant aussi éreintant physiquement que mentalement, et dans une situation où elle apercevrait Lucrétia étendue nue sur un lit, elle devrait admettre que son désir se tournerait plutôt vers le couchage que son amante.

Et pourtant, malgré la fatigue, même en sachant que leur campement était gardé par une puissante morte-vivante, comment dormir lorsque les éléments se déchainent avec fracas ? Seule dans sa tente, Dokhara hésita plus d'une fois à rejoindre celle de Hans et Marcus pour pouvoir se blottir contre quelqu'un face à ce nouvel assaut de sa santé mentale, incapable de trouver le sommeil tant désiré à cause du stress. Mais pour cette fois, elle préféra sacrifier ses heures de repos pour sauver sa dignité - là dehors, Lucrétia subissait la chute de trombes d'eau uniquement pour les protéger de tout danger. Elle ne pouvait jouer les enfants terrifiées par l'orage lorsque son amante se dressait seule contre la nature déchainée.

Percluse de fatigue, de stress et de doutes, ce voyage s'annonçait comme l'une des pires épreuves de sa vie.



***


Et pourtant...

Pourtant il fallait croire que l'on s'acclimatait de tout. Sans aller jusqu'à parler de confort, la routine de leur difficile progression dans la Drakwald permit cependant de rendre leur voyage moins éprouvant. L'on s'habituait finalement aux bruits dans le lointain, aux dangers des routes, à l'ambiance toujours oppressante des lieux. On osait de nouveau chuchoter pour échanger de courtes phrases, voire même avoir de vraies discussions lorsqu'on s'arrêtait pour se sustenter ou dormir. Le danger n'était pourtant pas moins présent qu'avant, la Drakwald ne devenait jamais plus accueillante, mais l'esprit humain s'adaptait, et cela se ressentait aussi dans leur cohésion en tant que groupe. Les campements étaient plus vite installés et démontés, le rythme des pauses plus régulier, les repas mieux cuisinés. L'habitude devenait une force réconfortante.

C'est ainsi que Dokhara se décida à établir un réel contact avec Hans et Marcus. Trop polis pour l'exprimer, elle savait pourtant que le rôle qu'elle avait joué dans l'éclatement du groupe de Lucrétia resterait à jamais un reproche tacite qu'ils lui feraient. Le moins qu'elle puisse faire désormais envers ces hommes qui risquaient tout ce qu'ils avaient au nom de Lucrétia et elle, c'était d'établir un lien avec eux, de faire connaissance pour qu'ils sachent pour qui leur maitresse a consenti tant de sacrifices. La jeune baronne usa du charisme qui lui avait permis de s'élever en politique, parlant peu et écoutant beaucoup. Elle ne s'imposa jamais à eux, attendant que leur curiosité les pousse à la questionner pour se dévoiler peu à peu. Naturellement, elle usa des centres d'intérêt de chacun pour faciliter le contact entre eux - aussi prit-elle le temps de s'occuper de leurs chevaux en compagnie de Hans, puis de demander à Marcus de faire quelques passes à l'épée malgré la fatigue afin d'apprendre ses meilleurs bottes et conseils en cas d'agression, que ce soit d'animaux, de monstres ou d'humains.

Dans cette routine qui s'installait, peu nombreux furent les évènements à rompre ces interminables journées de cheval à rester attentif au moindre mouvement suspect dans les bois, forçant sa vigilance à ne pas se laisser tromper par l'absence de danger visible des jours précédents.

Il y eut ces autels tout d'abord. Dokhara ne fit pas grand cas de ceux consacrés à Karnos, quand bien même ils déclenchèrent une étrange réaction de rejet de la part de Lucrétia. Elle fut néanmoins bien plus sensible aux quelques cairns agrémentés d'offrandes pour Taal et Rhya - par réflexe en les apercevant, son esprit avait naturellement formé une prière silencieuse à Rhya. Ce n'était qu'ensuite qu'elle se demanda si ce n'était pas attirer le mauvais sort sur eux que de s'adresser encore à la déesse. Celle-ci n'avait guère daigné l'écouter pendant sa captivité, la colombe d'Ingrid restant sourde à ses appels. En choisissant une vampire pour morte-vivante, en éprouvant pour cette dernière un amour jugé déviant par ceux qui vénéraient la vie, Dokhara devait se faire à l'idée que de la même manière qu'elle avait autrefois rejeté Ranald, Rhya resterait à son tour sourde à ses appels. Lucrétia semblait n'accorder que bien peu de respect au panthéon de l'Empire, et c'était sans doute la même voie qu'elle allait devoir suivre. Était-ce un mal, lorsqu'on était en quête de liberté, que de pouvoir s'affranchir même des dieux ? Ainsi formulé, la transformation en lahmianne semblait une bénédiction, mais au fond d'elle Dokhara ne put s'empêcher de ressentir de la peur à l'idée que plus aucun dieu n'écouterait jamais ses prières. Elle serait libre... mais seule.

Ils croisèrent quelques humains aussi, par deux fois. Dokhara n'eut pour seule réaction que de les ignorer, réajustant le capuchon de sa pèlerine pour mieux dissimuler son visage. Talabheim n'était pas si loin au sud, et elle ne pouvait se permettre d'être reconnue si proche de ses ennemis.

Une autre entorse à cette routine fut initiée par Dokhara. La sixième nuit, elle attendit d'entendre les premiers ronflements de Marcus et Hans pour quitter l'abri de sa tente à la recherche de Lucrétia. Paniquée dans un premier temps de ne pas trouver la vampire dans les environs proches du campement, elle fut rassurée de la voir réapparaitre entre les arbres, épée au poing, après quelques secondes à scruter l'horizon. Sans hésiter une seconde, Dokhara marcha vers elle à grandes enjambées pour l'intercepter. Si ses intentions étaient difficiles à deviner à distance, elles devinrent bien plus claires lorsqu'elle leva les deux bras pour étreindre Lucrétia contre elle.

La forêt n'était guère propice à un climat de tendresse, et les deux femmes n'avaient que peu eu le loisir de manifester leur complicité d'une autre manière que par quelques échanges de regard. D'ailleurs ce court moment de contact physique était-il bien raisonnable, distrayant l'unique personne chargée de rester vigilante pour les protéger ? Dokhara répondit à cette question en resserrant davantage son étreinte, comme pour manifester en cet instant la force des sentiments qu'elle devait refouler pendant ce long voyage. Blottissant son visage contre la nuque de la vampire, elle ferma les yeux, s'abandonnant à ce court moment de chaleur et de répit.

- J'ai... quelques questions à vous poser. Des questions qui ne peuvent pas attendre le Kislev.

Leurs corps se séparèrent pour que leurs yeux prennent le relai du contact entre elles. Lucrétia hocha la tête en silence, avant d'inviter Dokhara à s'asseoir sur une souche d'arbre proche. Elle-même resterait debout, son rôle de protectrice ne pouvant subir de pause, elle continuerait de scruter toutes les directions pendant leur échange. Elles étaient à une vingtaine de pas des tentes, assez loin pour que leurs mots ne parviennent pas aux oreilles des deux hommes endormis.

- Vous rappelez-vous notre conversation dans le Weiler ? Je vous avais avoué une nuance qui m'est importante - je ne me souhaitais pas devenir lahmiane, mais seulement être avec vous. Je ne reviendrais pas sur ces mots. Plus que cela, j'appuierais que je vous doive désormais la vie, depuis que vous m'avez sortie des geôles de l'inquisition. Que vous me l'ôtiez pour que je devienne... comme vous... me parait être donc un juste paiement pour ce sauvetage.

Une courte pause, mais Dokhara ne laissa pas l'occasion de répondre à Lucrétia. Si ce préambule avait son importance, ce n'était pas sur cette déclaration qu'elle souhaitait s'attarder.

- Je pensais néanmoins pouvoir rester dans l'ignorance quant à ce changement. Qu'importaient les évènements, s'ils étaient nécessaires pour partager votre vie je comptais les affronter. Mais j'y ai réfléchi, et je crois que c'est trop lâche de ma part. C'est trop facile que de me dire prête à surmonter cette épreuve pour vous en choisissant de ne rien savoir à son sujet. Et pourtant c'est de ma vie qu'il s'agit, dette ou pas dette, c'est le plus grand sacrifice qu'un humain puisse faire pour quiconque. Alors si je veux pouvoir vous regarder dans les yeux et vous dire avec aplomb que je suis prête à le faire pour vous, ce ne pourra être vrai tant que vous ne m'aurez pas expliqué ce qu'implique pour moi ce choix.

Dokhara darda son regard sur Lucrétia, leurs yeux se croisant quelques courtes secondes avant que la vampire ne reprenne sa surveillance minutieuse de l'environnement. La jeune baronne avait retrouvé son assurance, sa combattivité.

- Je vous demande de vous rappeler, Lucrétia. Non pas avec votre mémoire de vampire, mais plutôt avec les quelques rares souvenirs de comment vous ressentiez le monde lorsque vous étiez humaine. Comment s'effectue la transformation, qu'avez-vous éprouvé ? Avant, pendant, après ? Vous n'êtes certainement pas devenue immédiatement la puissante lahmiane qui se dresse devant moi ce soir, il y a du y avoir des étapes pour que vous en arriviez là. Alors à quoi dois-je m'attendre ? Que vais-je perdre, que vais-je gagner ? Plus que changer de nature, mes pensées, mes émotions, tout cela m'appartiendra t-il encore ? À quel point ce que je suis aujourd'hui va être... altéré ?

Sa voix trembla sur ce dernier moment, révélant peut-être l'unique crainte de la jeune humaine. Celle de non pas évoluer, mais de devenir quelqu'un d'autre.


***


Le soir du septième jour aurait du se dérouler selon la routine qui s'était désormais établie, mais c'était sans compter l'étrange trouvaille de Hans. Le palefrenier ayant repéré par hasard une petite effigie en bois symbolisant une araignée, il s'était empressé de ramener le curieux objet au reste de leur groupe, fier de sa découverte. Il dut essuyer une sacrée déconvenue devant les rodomontades de Marcus et Lucrétia. Mais si la réaction de l'homme d'armes pouvait être mise sur le compte de la superstition, voir la vampire afficher une mine aussi inquiète en examinant l'objet rendait l'attente de son verdict tout particulièrement effrayante. Et de fait, la conclusion qu'elle tira de la présence de l'objet en ces lieux avait de quoi faire trembler : l'effigie serait un avertissement signalant un lieu de vie d'araignées géantes dans cette portion de la Drakwald.
Des araignées... géantes. C'était une chose que d'en entendre parler de la bouche d'un patrouilleur alcoolisé au détour d'une taverne, c'en était une autre de se rendre compte que ces créatures bien concrètes se trouvaient peut-être déjà tout autour d'eux.

Aussi futile que cela puisse être, Dokhara dégaina son épée alors que son regard scrutait nerveusement partout autour d'elle, cherchant la trace d'arachnides qui se tiendraient prêts à les attaquer. Chaque branche devenait une possible patte de créature embusquée pour celle qui laissait la peur embrumer son esprit d'analyse. Lucrétia était catégorique - face à de tels adversaires se battre n'était même pas une option. Ils devraient fuir, et si combat il devait y avoir, elle seule se chargerait de le mener.

Malgré la peur, Dokhara réussit néanmoins à garder assez de sang-froid pour réfléchir au déroulement des prochaines minutes après avoir entendu les ordres de Lucrétia.

- Très bien. Marcus et moi allons défaire le camp, pendant que Hans et vous surveillerez que nul arachnide ne s'approche. Vous avez votre magie, et Hans s'est bien entrainé avec son arbalète - son arme lui assurera de conserver une distance raisonnable avec toute créature souhaitant nous agresser. Et vous ne serez pas de trop de deux paires d'yeux si des araignées géantes comptent nous surprendre.

Il n'y avait pas une seconde à perdre. Dokhara rengaina son épée, remettant sa sécurité dans les mains de Hans et Lucrétia, puis s'attela immédiatement à démonter sa tente, contrôlant du mieux qu'elle pouvait les tremblements qui parcouraient ses bras.
Modifié en dernier par [MJ] Le Grand Duc le 04 juil. 2018, 19:49, modifié 1 fois.
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Re: [Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par [MJ] Le Grand Duc » 04 juil. 2018, 16:15

Oui pas de soucis pour récupérer l’or du passeur. Tu préfères que ce soit ajouté dans la Forêt ou dans ton (votre ?) inventaire(s) ?


Hans Zimmer écouta Lucrétia lui remonter les bretelles. Ses yeux s’écarquillaient peu à peu et il regarda avec épouvante le fétiche qu’il tenait dans la main.

- « D’solé madame, je pensais que, enfin, je croyais que c’était qu’une babiole comme ça. » tenta-t-il de s’excuser en laissant tomber l’araignée en bois.

Il murmura une prière à Taal et et se précipita vers son arbalète avant d’y engager un carreau. Pendant ce temps, Marcus et Dokhara se dépêchèrent de démonter les tentes et de plier bagage.

Autour d’eux, rien que la forêt, sombre, menaçante, immuable. Une brise fraîche faisait s’agiter les branches hautes des arbres qui entouraient le gîte des voyageurs. Hans tenait fermement son arbalète contre lui, les mains tremblantes, et scrutait attentivement les taillis environnants. Lucrétia, non loin de lui, pouvait entendre ses dents claquer par moment.


- « Ce maudit palefrenier n’a pas plus de jugeote que la carne qui lui sert de monture … » grommelait Marcus Freeh en roulant un sac de couchage, à peine assez fort pour que Dokhara l’entende. Pour un soldat comme lui, contrevenir aux ordres de la sorte était une faute lourde. « Finissez donc d’empaqueter, Madame de Soya, je m’en vais seller les chevaux. »

Une corde claqua soudainement et un vireton fendit l’air pour se perdre quelque part entre les troncs. Tous se retournèrent d’un coup, croyant à une attaque, et regardèrent Hans. Ce dernier eut un hoquet anxieux et s’essuya le front, d’où perlaient de grosses gouttes de sueur malgré la fraîcheur ambiante.

- « Excusez-moi … j’ai cru voir une ombre dans le sous-bois. » dit-il d’un ton honteux en grattant ses favoris grisonnants, avant d’encocher un nouveau carreau et de reprendre sa garde.

La troupe fut rapidement prête à partir et n’attendit plus. La nuit tombait sur la Drakwald. Marcus alluma deux torches. Il ouvrait la voie, monté sur son cheval, puis venaient Lucrétia et Dokhara, et enfin Hans, une torche dans une main et la bride de la mule de bât dans l’autre. Personne ne parlait, tous sondaient la forêt aussi loin que le permettait la lumière des flammes. La tension était palpable et les montures renâclaient nerveusement. Sentaient-elles l’appréhension de leurs cavaliers, ou quelque danger à proximité ? Toujours est-il que les craintes des aventuriers étaient fondées : à deux reprises, la lumière des torches se refléta sur des amas de filins argentés quelque part entre les troncs épais, sous-entendant des toiles qui s’enfonçaient dans la végétation épaisse. Il y avait bien des araignées géantes dans ces bois.

Ils chevauchèrent pendant plusieurs heures, s’éloignant de leur dernier campement. Marcus, la carte achetée à Ravenstein dépliée sur l’encolure de son roncin, tâchait de suivre les sentiers qui permettaient de border les bois denses sans y pénétrer. L’obscurité n’aidait pas, et la brume qui se levait peu à peu non plus. La troupe du revenir sur ses pas à plusieurs reprises, jusqu’à ce que pilotage de Marcus associé aux repérages aériens de Lucrétia ne permettent aux aventuriers de déboucher sur une petite éminence forestière dont le flanc était partiellement dégagé. Il y avait là un tumulus oublié que l’on devinait à peine sous la mousse et les fougères. Un chêne vénérable poussait sur l’un de ses côté et déchaussait des pierres taillées à une autre époque. L’entrée de la sépulture antique était fermée par une lourde dalle de pierre que l’on devinait sous le lierre grimpant et les arbres alentours jetaient leur couvert sur quelques pierres dressées çà et là dont le lichen cachait les gravures.


- « Nous devrions nous arrêter ici pour le reste de la nuit. » conseilla Marcus.

Il avait probablement raison, car le campement pourrait s’adosser à la pente dans laquelle le tumulus était encastré, évitant ainsi à ses occupants d’avoir à surveiller leurs arrières. L’aire était relativement découverte et seuls quelques arbres et buissons masquaient la vue jusqu’au sous-bois en contrebas. Si quelque chose venait de la forêt, les aventuriers auraient le temps de le voir venir grâce à la lueur des lunes jumelles. Cette dernière se reflétait sur les massifs de fougères tandis que l’on remontait le camp. Nos héros allaient certainement peu dormir cette nuit, mais il était nécessaire de trouver du repos pour pouvoir continuer le périple.


A des lieux de là, une main ramassa l’araignée en bois abandonnée sur l’humus noir de la Drakwald.














L’aube pointait peu à peu et Marcus était déjà debout, en train de replier son couchage. Hans se réveilla en bâillant et sortit de la tente alors que le soldat était en train de la démonter.

- « Eh beh ça va non, t’as une minute, par Sigmar ? Si j’ai survécu à cette nuit c’pas pour me prendre un piquet de tente sur le museau au réveil. » maugréa le palefrenier en jetant un regard noir à son ami. Hans Zimmer n’était pas du matin. Il salua les baronnes si elles se trouvaient à proximité, demanda à Dokhara si elle avait bien dormi et détacha les mules et les chevaux pour aller les faire boire avant le départ ; il avait repéré une bauge remplie d’eau en contrebas. « Promis, j’touche à rien ! » lança-t-il, de meilleure humeur. La nuit était passée et la tension de la veille était redescendue. Pendant que Marcus pliait le camp, le palefrenier descendit la petite colline en direction de l'orée de la forêt, les cinq bêtes derrière lui.

- « Il nous reste peu de provisions, Madame. » annonça Marcus en refermant son sac à dos en cuir. « La carte indique qu’il y a un relais fortifié à une demi-douzaine de lieues d’ici. On peut y être à la mi-journée. Peut-être qu’on pourra y acheter des vivres et glaner quelques informations sur les sentiers à suivre … et ceux à éviter. »

Une série de hennissements terrifiés retentirent soudainement depuis la forêt en contrebas, en direction de là où Hans avait amené les bêtes pour qu’elles s’abreuvent. Haendel, le cheval de Dokhara,, surgit en trombe du sous-bois et galopa à travers le champ de fougères pour revenir vers le campement. Le roncin de Marcus suivait non loin et gravit lui aussi la petite colline. Les deux animaux étaient paniqués, yeux écarquillés, oreilles couchées, membres tremblants. Marcus essaya de les attraper par la bride en soufflant des « là, lààà » apaisants mais Haendel se cabra en hennissant et faillit frapper l’homme d’arme de ses sabots ferrés. Marcus se jeta au sol et roula sur le côté, puis se releva dans la poussière et jeta un regard à Lucrétia. La vampire pouvait y lire un message clair, qui lui disait que quelque chose de grave venait certainement de se passer, et que le briscard attendait les ordres.
Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois. Je vis avec mes gens, loin de la folie des hommes. La nuit je vole dans les sombres profondeurs de la forêt. Mon regard d'acier partout se pose, et sans bruit, comme le vent, je file entre les branches des arbres séculiers. Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois.

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Re: [Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par Dokhara de Soya » 10 juil. 2018, 14:12

Il n'avait guère été aisé de trouver le sommeil. Si le tapis de mousse recouvrant la pente du tumulus faisait office de confortable tapis, la crainte de voir tout à coup surgir des araignées géantes les ayant poursuivies était difficile à surmonter. Dokhara savait son amante sur le qui-vive, avait remarqué la bonne visibilité qu'offrait leur zone de repos, et elle savait que les dernières toiles entraperçues étaient désormais bien des lieues derrière eux, et pourtant... c'était une chose que de savoir la Drakwald dangereuse, c'en était une autre d'avoir vu dans ces filins quasi invisibles la preuve de monstres bien réels qui auraient pu les agresser à tout moment.

Quand bien même Hans avait été enguirlandé pour son manque de prudence, c'était sans doutes lui qui les avait sauvé. Aussi au réveil, lorsqu'il demanda à Dokhara si elle avait bien dormi, elle mentit en affichant un grand sourire jovial :

- Très bien Hans, grâce à vous. Si vous n'aviez pas eu l'œil aussi affuté en remarquant ce pendentif arachnide accroché à une branche, qui sait quelles horreurs seraient venues perturber notre nuit par surprise ?


Quelques minutes plus tard, après avoir grignoté une poignée de fruits secs et écouté la recommandation de Marcus sur leur prochaine destination, elle répondit à ce dernier d'un simple hochement de tête. Comme pour Ravenstein, les deux baronnes ne se montreraient pas et ce serait à Hans et Marcus de s'occuper du ravitaillement. Une façon de procéder qui était la plus pragmatique, mais qui commençait à peser sur le moral d'une baronne qui aurait offert une part non négligeable de son trésor en échange d'une seule nuit entre quatre murs, à l'abri de l'étouffante forêt.

La Drakwald n'apprécia guère ce désir d'infidélité de la jeune femme sembla t-il, puisqu'elle recracha deux de leurs cinq chevaux, qui coururent vers eux terrifiés. Haendel et Wagner étaient presque incontrôlables, le premier réagissant fort mal aux tentatives de Marcus de le calmer, manquant de peu de le frapper de ses sabots si l'homme d'armes n'avait pas pressenti le danger et esquivé le coup.

Dokhara sonda les bois en direction de la provenance des deux chevaux. Aucune trace de Hans et des trois équidés manquants.

Elle chercha à croiser le regard de Lucrétia, espérant des consignes avisées face à une situation qui les prenait au dépourvu. Elle eut tout juste le temps de voir la lahmianne finir de se transformer en corneille, et s'envoler dans les airs. Si la jeune rouquine en voulut à sa compagne de l'abandonner ainsi, elle reconnut que sa décision était la meilleure qui soit - c'était la manière la plus rapide de repérer le danger sans s'y exposer, puis d'intervenir.

Elle observa les deux chevaux terrifiés. S'ils les abandonnaient là, les équidés étaient capables de s'enfuir dans les tréfonds de la forêt, où les attendaient d'autres dangers encore auxquels Lucrétia ne pourrait les protéger.

- Marcus, Lucretia est une vampire, elle saura protéger Hans. On va lui prêter main forte, mais d'abord il faut attacher Haendel et Wagner si on ne veut pas les perdre. Hâtons-nous !

Chacun s'occupera de son cheval - inutile d'espérer les calmer durablement, ils semblaient bien trop affectés par ce qu'ils avaient vu en contrebas. Le but était seulement de réussir à se saisir de leur longe et de la nouer à un arbre proche. Ceci fait, ils sortiraient tous deux leurs épées au clair, et traverseraient la forêt au pas de course en direction du point d'eau dont leur avait parlé Hans, prêts à venir en aide à Lucrétia et son palefrenier quel que soit l'évènement qui avait ainsi pu terrifier leurs montures.
Modifié en dernier par [MJ] Le Grand Duc le 02 sept. 2018, 14:19, modifié 1 fois.
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Re: [Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par Lucretia Von Shwitzerhaüm » 11 juil. 2018, 11:44

Alors que Lucretia s’était penchée sur la main ouverte de Hans afin de pouvoir déchiffrer la signification de la petite babiole, elle avait senti que les trois personnages autour d’elle s’étaient raidis, attendant son verdict. Et lorsque ce dernier était finalement tombé, affirmant la présence de créatures que l’on eût préféré ne voir exister que dans les pires cauchemars, un silence plus lourd encore pesa soudainement dans le campement. Les premières œillades furent jetées çà et là, de part et d’autre de la clairière, et l’on fouilla craintivement du regard les épais taillis de la forêt. Les mains s’agrippèrent plus fermement autour des armes, et les mâchoires se crispèrent, attendant un choc, un impact, qui pouvait survenir d’un moment à un autre. Le moindre bruissement des frondaisons amenait la chair de poule, le moindre petit craquement de brindille vous faisait sursauter, et l’ambiance perfide et sombre des sous-bois rendait chacun à fleur de peau.

La Lahmiane les avait bien avertis sur le danger que représentaient leurs potentiels adversaires, et les avait mis en garde. Ils ne devaient pas même chercher à affronter les bestioles. D’ailleurs, mieux valait déguerpir tout de suite du bivouac afin d’aller en monter un autre, bien plus loin. Mais si elle s’était précipitée pour ranger ses affaires, éteindre le feu de camp, et abattre les tentes, Dokhara se chargea de se dresser pour le faire à sa place, en compagnie de Marcus. Cela se tenait ; Lucretia était effectivement la plus à même que de lutter contre ces créatures, et aucun humain ne devait, de leur côté, risquer de se faire mordre sous prétexte de s'exposer un empoisonnement létal. Hans, armé d’une arbalète, avait la possibilité de les tenir à distance sans se mettre en danger, à condition qu’il parvînt à les toucher. Le rechargement de l’arme, des plus longs, constituait en lui-même une nouvelle difficulté, mais ils n’avaient pas d’autre choix pour le moment. La Lahmiane hocha du chef, laissant sa compagne et le capitaine de son ancienne garde prendre les dispositions nécessaires pour démanteler le campement tandis que Hans et elle-même surveillaient les environs.

Lucretia scruta les ténèbres se sa vue perçante, tentant tant bien que mal de repérer le moindre mouvement dans cette végétation des plus denses. Les fougères se confondaient les unes aux autres, les branchages se mêlaient aux ramages des autres arbres, et le terrain inégal composé d’un tapis de feuilles mortes, concolores et uniformes achevait de lui compliquer la tâche. Derrière elle, une discrète agitation demeurait audible alors que l’on s’attelait à défaire le campement ; bougonnements de Marcus, bruits de bâches que l’on replie, questions posées par l’un ou par l’autre, tintinnabulement métallique du chaudron que l’on range… Tout autant de sons différents qui, aux oreilles de la vampire, paraissaient d’autant plus décuplés que la Drakwald demeurait silencieuse.

Soudainement, un sifflement strident se fit entendre, et Lucretia manqua de sursauter en pivotant sur elle-même afin de faire face à son assaillant. Mais elle ne trouva devant elle qu’un Hans des plus hébétés et confus ; l’homme, bégayant quelques paroles, s’excusa, expliquant avoir cru apercevoir un mouvement dans l’obscurité renforcée de la forêt. La jeune femme se détendit alors légèrement, reprenant sa garde tout en se retenant bien de jurer. L’envie de le sergenter de nouveau se fit sentir, tout aussi bien que celui de lui retirer son arme des mains. Voilà bien un engin qui, manipulé par la mauvaise personne, pouvait facilement créer un drame. Peut-être eût-il mieux valu confier l’arbalète à Marcus pour le moment, et laisser le palefrenier s’occuper des tâches pratiques, mais l’homme aurait vu son estime de en soi chuter de manière drastique après avoir ainsi été relégué aux bas travaux. Et Lucretia s’en passerait bien.

Bientôt, les affaires de chacun furent empaquetées, et l’on fut prêt à reprendre la route. Les montures se mirent au pas, et le petit groupe commença à chevaucher une énième fois, empruntant les chemins oubliés de la Drakwald. Le petit convoi s’illumina sous la lumière flamboyante de deux torches qui donnèrent subitement à la forêt un aspect luisant et jaunâtre, réfléchissant les ombres de part et d’autre des sentiers. Après les dernières mises en garde de Lucretia, tout le monde s’était tu, et l’on se suivait l’un l’autre en file indienne, guettant les plus proches environs en quête de l’innommable. Le danger pouvait se tapir dans n’importe quel recoin d’ombre, et les chevaux ne ressentaient que trop les craintes de leur maître. Ils renâclaient et battaient du sabot bien davantage qu’ils n’avaient coutume de le faire, quoiqu’en suivant de manière assez docile la voie montrée par Marcus. A plus d’une reprise, le couvert des arbres resplendit d’une myriade de petites étoiles blanc cru, et l’on s’émerveilla de la beauté de la nature. La seconde d’après, l’on frémissait soudainement d’horreur en s’apercevant qu’il s’agissait là en réalité de gigantesques toiles sur lesquelles avait été réfléchie la lumière des oupilles, et l’on effectuait alors un large détour pour éviter de réveiller la bête pouvant s’y nicher. Chacun avait en tête la répugnante vélocité que possédaient les araignées au sortir de leur cachette pour fondre en un instant sur leur proie minuscule, et personne ne voulait voir un arachnide dix fois plus gros fuser subitement dans sa direction. Si certains béotiens, au sein du petit groupe, avaient songé que la baronne de Bratian avait conté des légendes, ils s’en trouvèrent bien déçus. Mais, bien que le convoi sentît nombre de menaces peser sur lui, le temps se forlongea, et les secondes s’égrenèrent lentement sans que rien ne vînt pointer le bout de son nez.

A plus d’une reprise, l’obscurité se fit soudainement plus oppressante alors qu’ils passèrent au travers de bois plus épais que d’ordinaire, même si Marcus faisait tout son possible pour les éviter. Usant de sa carte, braquant malgré tout un œil devant lui en quête de danger, il chevauchait en tête, menant la voie, et la lueur de sa torche n’était pas autre qu’un phare pour les fugitifs qui le suivaient. La brume apporta bientôt son grain de sel en émergeant doucement d’un sol détrempé, les plongeant dans un monde opaque et humide qui les trompa à plus d’une reprise. Alors, comme elle n’avait eu de cesse de le faire, Lucretia se transforma de nouveau en corneille, prenant de la hauteur afin de retrouver leur chemin. Elle les aiguilla de ses indications et des différents points de repère qu’elle avait remarqués de là-haut, leur permettant d’éviter de tourner en rond, voire de revenir sur leurs pas. Au bout d’un certain moment, ils parvinrent en bordure d’un petit monticule contre lequel ils décidèrent de remonter le campement. Des lieues avaient dû être parcourues depuis que Hans avait lâché l’amulette.

L’endroit respirait la tranquillité, dans cette petite baie forestière protégée par une rangée d’arbres et un promontoire rocailleux recouvert de mousse et de fougères. Mais, en y regardant plus près, Lucretia remarqua qu’il s’agissait en vérité d’un tumulus dont l’entrée avait été scellée à l’aide d’une lourde dalle que le temps avait à son tour tapissée d’humus. Et à peine avait-elle saisi la pleine mesure de cette révélation que l’envie subite de briser ladite dalle lui prit. Assurément s’agissait-il de la même curiosité qui s'était emparée de Hans face à l’affiquet qu’il avait trouvé sur un autel, mais, contrairement au palefrenier, la Lahmiane se révéla en mesure que de résister à cette soudaine pulsion. Oui, elle se demandait bien les trésors qui pouvaient être cachés dans les tréfonds de la terre. Oui, elle ne pouvait que se questionner sur ce qu’elle pouvait y trouver là, qu’il s’agît d’objets, de pièces, ou même de monstres enchristés là des centaines d’années auparavant. Mais elle refréna sa passion soudaine pour les vieilles pierres et leur fortune, et s’attela une fois de plus à monter la garde.

En dépit de la dernière menace qui avait plané –et qui continuait certainement de le faire, Lucretia trouva la tâche plus aisée que d’ordinaire. L’agencement du monticule, qu’ils avaient laissé dans le dos, ne permettait que l’assaut de front aux potentiels adversaires qui viendraient s’en prendre à eux. Point de ronde à faire, point d’allée et venue ou de patrouille à n’en plus finir ; la Lahmiane s’adossa contre le tronc d’un arbre et veilla toute la nuit, sans que rien ne vînt une fois de plus la déranger.



***


Après avoir tant baroudé durant la nuit et après avoir connu pareille frayeur, le petit groupe paraissait avoir dormi d’un sommeil de plomb dans l’ombre du tumulus. La tension était retombée aussi doucement que la rosée scintillant sur les hautes herbes de la forêt, et chacun semblait être plus détendu, de meilleure humeur… Si ce n’était un Hans toujours aussi peu matinal, qui commença à grommeler à peine levé.

Lucretia les avait laissés dormir un peu plus longtemps, voyant tout doucement poindre l’aube au travers de la dense frondaison de la Drakwald. La luminosité s’était légèrement accentuée sous le feuillage, obligeant les ombres à repartir d’où elles étaient venues. Marcus s’était malgré tout levé de bonne heure, et à peine avait-il mis un pied en-dehors de la tente qu’il avait commencé à démonter cette dernière, séquestrant un palefrenier dès lors de mauvais poil. Il remua, bougonna, et jeta quelques regards hargneux en direction de son camarade, puis s’étira, salua tout le monde, et se mit en tête d’aller s’occuper des chevaux. Avec la promesse bienvenue de ne toucher à rien, cette fois-ci. Il détacha les cinq équidés, les retint par la bride, et entreprit de descendre la petite colline en direction d’une mare qu’il avait repérée non loin de là.

Pendant ce temps-là, le capitaine de la garde avait déplié une carte qu’il posa devant lui, invitant les deux baronnes à l’examiner avec lui. Selon lui, les provisions commençaient à manquer, et il leur faudrait se ravitailler le plus rapidement possible. Et justement, ladite carte indiquait un relai fortifié à une petite dizaine de lieues de leur emplacement. La Lahmiane hocha de la tête.

« Très bien. Nous ferons comme pour Ravenstein ; Hans et toi irez à deux dans ce fortin, et Dokhara et moi-même resterons dans les environs. »

Il n’avait pas davantage à dire, ayant déjà expérimenté cette façon de faire. D’une manière comme d’une autre, ils n’en eurent point le temps. Des hennissements terrifiés leur parvinrent d’en contrebas, de ces arbres derrières lesquels Hans avait disparu pour aller abreuver les montures. Puis, quelques secondes plus tard, Haendel surgit de nulle part, bientôt poursuivi par un Wagner irrépressible au regard fou. Mais pas le moindre signe des autres montures et de celui qui les avait amenées là-bas. Eu égard au comportement des deux chevaux, et aux bruits qu’ils avaient entendus, quelque chose de potentiellement grave avait dû se passer. Marcus s’était déjà attelé à rattraper son cheval et à tenter de le calmer, mais la bête, récalcitrante et encore effrayée, se cabra, battant des sabots avec véhémence. Ce fut tout juste si l’homme ne fut pas heurté par sa propre monture. Il avait certes du mal avec celle-ci, mais il restait encore à s’occuper de toutes les autres, et du palefrenier. Lucretia ne perdit pas de temps ; laissant le capitaine de la garde en proie avec Wagner, elle s’empara sur-le-champ de sa lame, se métamorphosa, fusant en direction de la bauge.

Elle parviendrait de la sorte plus rapidement à l’endroit désiré que si elle y avait été à pied, au beau milieu de cet endroit traîtreux aux trop nombreuses circonvolutions apportées par les arbres. Dokhara et Marcus sauraient se débrouiller avec les deux montures, du moins, l’espérait-elle. De son côté, elle avait en tête que de prendre un peu de hauteur afin de balayer un plus large horizon, de manière à repérer aussi bien les éventuels dangers que les chevaux et celui qui s’occupait de ces derniers. Et à partir de là, elle aviserait.
Je les prends sur moi. Au cas où. :mrgreen:
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Objets particuliers:
- * Anneau Nowelleux (+1 INI)
- Amulette (relance d'un EC: 2/3 utilisations disponibles)

Compétences acquises (lvl 1):
- Diplomatie
- Éloquence
- Séduction
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- Intimidation
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- Sens Accrus
- Vision nocturne
- Connaissance des démons
- Comédie
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- Monte - chevaux
- Coup précis lvl 3
- Arme de prédilection - épée à une main
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- Chance
- Sens de la Magie
- Conscience de la Magie
- Maîtrise de l'Aethyr - niveau 2
- Etiquette
- Intrigue de cour
- Littérature
- Réflexes éclairs
- Linguistique

Dons du Sang:
- Défi de l'Aube
- Innocence Perdue
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- Régénération Impie
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- 10 hommes d'armes
- un carrosse tiré par quatre chevaux
- Hans le cocher
- Marcus le capitaine de la garde
- Une petite bestiole attachante nommée Dokhara.

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Re: [Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par [MJ] Le Grand Duc » 11 juil. 2018, 14:53

Lucrétia
La lamhiane se changea donc en corneille et fila dans l’air frais du matin en direction des arbres. Son vol longea les frondaisons épaisses de la forêt et elle prit un peu d’altitude. Sous elle, la Drakwald s’étendait à perte de vue, une mer haute et noire ponctuée de collines et de monts boisés. Lucrétia repéra un petit ruisseau à travers les épais branchages, qui serpentait dans une pente torturée avant tomber dans un creux encerclé d’épais taillis, formant ainsi une mare saumâtre et peu profonde qui s’écoulait mollement à travers le sous-bois. C’était probablement l’endroit que Hans avait repéré la veille depuis le chemin qui les avait menés au tumulus. La cuvette était effectivement à quelques dizaines de mètres à peine après l’orée du bois, devant la pente recouverte de fougères.

La vampire se rapprocha en quelques coups d’aile, frôlant la canopée, et ce qu’elle vit confirma cette assomption. Le troisième cheval et les deux mules étaient prostrés dans un coin de la mare au milieu des ronciers, la croupe tournée contre un tronc épais et l’échine tremblante. Leurs yeux s’agitaient frénétiquement et leurs oreilles étaient à l’affût du moindre bruit. Mais nulle trace de Hans Zimmer à leurs côtés. Lucrétia pouvait sentir la peur nerveuse qui montait des bêtes, mais son odorat surdéveloppé capta une autre fragrance, beaucoup plus suave et alléchante : celle du sang frais.




Dokhara
Les chevaux étaient terrifiés et ne se laissèrent pas attraper si facilement. Quelle que soit la chose qui les ait fait fuir, cette dernière avait profondément perturbé les pauvres bêtes. Marcus grognait et jurait entre ses dents, mais il arriva finalement à se saisir de son roncin tandis que Dokhara empoignait la longe de sa monture. Le capitaine désigna la grosse branche d’un tronc couché, qui serait assez solide pour retenir les chevaux quand bien même ces derniers décidaient de tirer sur leurs attaches comme des forcenés. Le garde et la jeune baronne nouaient les longes à la ramure lorsqu’un bruit étrange et des tintements métalliques les firent se retourner vers leur bivouac, à trois mètres de là.

Ils tombèrent nez-à-nez avec deux gobelins qui étaient en train de fouiller les sacoches et les fontes de selle à toute allure. Les petits monstres étaient sortis de nulle part, sans que Marcus ou Dokhara ne s’en aperçoivent, tout occupés à maîtriser les chevaux qu’ils étaient. Les maigres bras des peaux-vertes étaient peinturlurés de chevrons bleus ou rouges, tout comme leurs cuisses chétives. L’un avait une paire de plumes horizontales piquées à même le scalp, et l’autre avait la face maculée de noir de charbon et un os pointu dans le nez. Les petits pillards jetaient des regards rapides aux deux humains et poussèrent un cri strident lorsque ces derniers se retournèrent vers eux. Ils tirèrent des dagues grossières de leurs pagnes et passèrent leurs longs doigts crochus sur le fil en ricanant tandis qu’un troisième d’entre eux surgit de l’intérieur de la tente de Dokhara, la marmite des aventuriers en guise de couvre-chef. Son regard vicieux se posa sur les humains et il tambourina sur sa poitrine décorée de colifichets primitifs.


- « Pa tué zoms ! Gargar y veu donné les zoms pour fai kada à TATARAGN’ » caqueta-t-il en brandissant une matraque à tête de pierre.

Un quatrième gobelin surgit d’un fourré à côté, une sagaie affutée entre les mains. La moitié de son visage disgracieux était comme fondu et son nez crochu était croqué par la vermine. Son œil restant était vissé sur Marcus et Dokhara, un puits sans fond de perfidie.

Les trois gobelins s’avancèrent lentement vers les humains, tendus sur leurs appuis, tandis que celui à la marmite poussait de petits hoquets excités en se grattant sous le pagne.


- « MAINTNAN VOU PA BATTEZ ! »

Dokhara dégaina certainement son épée, tandis que Marcus poussa un juron.

- « Par les couilles de Morr, ma lance ! » dit-il en pointa le doigt vers la tente de Dokhara, à côté de laquelle était couchée son arme.

Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois. Je vis avec mes gens, loin de la folie des hommes. La nuit je vole dans les sombres profondeurs de la forêt. Mon regard d'acier partout se pose, et sans bruit, comme le vent, je file entre les branches des arbres séculiers. Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois.

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Re: [Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par Dokhara de Soya » 12 juil. 2018, 14:44

Des gobelins. Lucrétia les avait pourtant prévenus que plus que des araignées, le colifichet qu'ils avaient vu dans la forêt pouvait aussi être un indice de leur présence. N'ayant aperçu pendant leurs heures nocturnes de marche que des preuves d'existence des arachnides via leurs toiles tendues entre les arbres, Dokhara avait inconsciemment écarté la possibilité de croiser des peaux-vertes.
Ce groupe-ci les avait-il suivi depuis le lieu de leur précédent campement, ou bien en était-ce un autre qui était tombé sur eux par hasard ?

Elle observa les quatre vilaines petites créatures qui les menaçaient, arme en main. C'était la première fois que Dokhara voyait des gobelins. N'ayant que peu quitté la ville, elle ne connaissait des créatures hostiles aux hommes que les gravures des livres qu'elle avait parcouru avec ses enseignants. Hommes-bêtes, peaux-vertes, araignées géantes, tout cela n'était il y a quelque jour que de l'ordre du théorique pour Dokhara, des monstres qu'elle savait exister en dehors des murs d'Altdorf, mais qu'elle n'avait ni n'aurait jamais à rencontrer. La seule entorse qu'elle aie jamais faite à son univers bien ordonné était l'intrusion d'une lahmiane, qui semblait être pour sa vie le gravillon qui entrainait l'avalanche.

Epée en main, elle avait quelques secondes pour réfléchir à une stratégie. Elle gardait à l'oeil le quatrième, celui avec sa sagaie. C'était le seul qui pourrait les attaquer à distance et les surprendre, elle devait rester prête à esquiver s'il choisissait de lancer son arme.

Que savait-elle d'eux ? Pas grand chose, sinon que c'étaient de fourbes petites créatures, attaquant en groupes, rusées et agiles mais aussi particulièrement couardes. Malheureusement, à deux contre un, ils semblaient plutôt surs d'eux pour le moment.
Le fait que Marcus soit désarmé ne faisait que renforcer leur sentiment d'être en position de force.
Lorsqu'elle avait vu sa lance posée contre la tente, Dokhara avait eu des envies de meurtre. Quel genre de protecteur était-il donc ?
Depuis qu'ils avaient obtenu ces armes sur le Weiler, la fugitive ne s'était pas séparée un instant de son épée. A chaque bruissement des branches c'était le contact de son pommeau qui la rassurait. La nuit, seule dans sa tente, c'était en touchant la bande de cuir enroulée autour de la fusée de son arme qu'elle trouvait du réconfort. L'impression, sans doutes factice, de pouvoir se défendre face à ce que la forêt pourrait leur réserver de pire. La simple idée de ne pas avoir l'épée à portée de main la terrifiait, lui donnant l'impression de soudainement être vulnérable à tous les dangers.

Négocier semblait de toutes manières hors de propos. Le gnome verdâtre se servant de leur casserole comme couvre-chef avait été clair sur le fait qu'il souhaitait les faire prisonnier pour "Tataragn". Si Dokhara avait d'abord cru qu'il s'agissait du nom de leur chef gobelin, les paroles de Lucrétia lui revinrent rapidement en mémoire et une seconde hypothèse bien plus probable sur la nature de cet individu vint supplanter la première : une araignée géante friande de viande humaine.

Les trois gobelins avançaient, un sourire torve sur le visage.

Ils étaient en infériorité numérique, mais Dokhara n'avait pas peur. Elle avait déjà traversé des situations bien plus dramatiques dans le Reikerbahn District. A combien d'embuscades de petites frappes avait-elle survécu avec un peu d'astuce ? Des gaillards bien plus solides et mieux équipés que ces quatre petites créatures. Il ne s'agissait jamais que de se limiter a bien savoir se battre dans ce genre de situation, mais avant tout de trouver la faille sur laquelle agir. Jouer de vitesse sur les ennemis trop lents, séduire ceux sensibles à ses charmes, surprendre en utilisant une arme improvisée, baratiner et soudoyer les plus à même de trahir leur groupe.

Un coup d'œil derrière eux. Elle ne repérait pas d'autres peaux-vertes cachées. Avec un peu de chance ces quatre là étaient seuls.
Un coup d'œil au sol. Elle vit ce qu'elle cherchait à un petit mètre d'elle. Sans une hésitation elle fit un pas sur le côté puis se baissa prestement pour saisir une grosse branche qui pourrait faire office de gourdin improvisé, qu'elle jeta à Marcus.

- Si on en tue un, ça effrayera peut-être les autres, marmonna t-elle assez bas pour n'être entendue que du guerrier. Il faut leur faire peur. Montrer qu'on a une confiance totale en notre victoire !

A son tour de faire un sourire carnassier à ses adversaires, qu'elle n'eut même pas besoin de simuler. Trop longtemps qu'elle subissait l'oppressante atmosphère de la forêt. Pour la première fois, elle pouvait riposter, montrer à la Drakwald de quel bois elle se chauffait, qu'elle ne craignait pas ses dangers.

Sans plus attendre, Dokhara hurla de toutes ses forces en chargeant le gobelin le plus proche, bien décidée à la prendre de vitesse en comptant sur l'effet de surprise. Avec un peu de chance, sa détermination les étonnera assez pour qu'elle puisse porter le premier coup.

Restait juste à espérer que si celui avec la sagaie se décidait à lancer son arme, elle aurait d'assez bons réflexes pour l'esquiver.

Si possible et s'il ne la lance pas pendant sa charge (auquel cas Dodo tentera de l'esquiver en se jetant au sol de côté ^^°), Dodo tentera de toujours avoir un gobelin entre elle et le porteur de sagaie - avec un peu de chance, s'il la lance quand même, il tuera un de ses copains :p
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Re: [Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par Lucretia Von Shwitzerhaüm » 13 juil. 2018, 23:18

Ainsi transformée en corneille, la sensation s’avérait toujours aussi indescriptible et renversante. Voler était une simple action, bien qu’inaccessible, mais ô combien jouissante. Elle vous emplissait de liberté et de fraîcheur, vous faisait ressentir la vie plus fortement que jamais, les courants aériens qui traversaient le monde et les cieux, et ce n’était que lorsque vous preniez un peu de hauteur que la vastité de la terre vous apparaissait dans toute sa splendeur écrasante. Le monde révélait ainsi, parfois, ses côtés les plus magnifiques. Pourtant, là, en l’occurrence et contrairement à d’ordinaire, Lucretia n’avait aucunement le temps de lanterner sous l’épaisse frondaison de la Drakwald.

Au contraire, plutôt que de se focaliser sur la sinistre beauté que pouvait détenir la dense forêt vue d’en haut, elle fusa en direction de là où étaient provenus les chevaux. Traversant les ramages, ses ailes déchiquetèrent un certain nombre de feuilles, et bien plus de brindilles encore. La faune s’en trouva bien surprise ; plus d’un écureuil leva le bout d’un museau incrédule sur son passage, et la Lahmiane aperçut, du coin de l’œil, un vieux sanglier qui, bien que pesant certainement dix fois son poids et faisant vingt fois sa taille, sursauta lors de sa fugace apparition avant de déguerpir ventre à terre.

Rapidement, Lucretia nota la présence d’un mince ruisseau qui louvoyait entre les troncs jusqu’à se perdre derrière ces derniers. Sachant que le palefrenier s’en était allé faire boire les montures, elle suivit son cours, descendant le torrent qui mènerait bien tôt ou tard à la bauge que Hans avait mentionnée. Effectivement ; la seconde d’après, une petite mare verdâtre, recouverte de lentilles d’eau, se révéla à elle. De longues et immenses racines, fondations d’arbres séculaires plus anciens encore, y puisaient sans compter leur énergie, et l’on eût dit de sinistres et larges dents s’étant refermées sur une partie de l’étang. Et entre ces crocs qui vous rendaient mal à l’aise se terraient Strauss et Brahms, les deux mules, ainsi que le troisième cheval.

Décrivant de longs cercles concentriques autour du point d’eau, la Lahmiane s’approcha avec prudence de l’épicentre d’un potentiel danger. Voilà qui ne lui disait rien qui valût, dans ces ondes trop calmes que venait recouvrir l’impénétrable et hostile végétation de la Drakwald. La menace pouvait survenir d’un côté comme de l’autre, jaillissant aussi bien d’une gigantesque créature millénaire habitant dans ce simulacre d’étang, que l’on pouvait penser peu profond, comme de chacun des buissons bordant ce dernier. Les montures, jusque-là épargnées, pouvaient avoir été converties en appât afin d’attirer une proie bien plus appétissante. Pourtant, les sens grand ouverts, la Lahmiane ne perçut aucune fluctuation dans l’air. Les oreilles des équidés demeuraient couchées, signe d’une profonde panique, et leurs yeux roulaient dans leurs orbites.

L’envie de se transformer non loin d’eux pour les ramener vers le campement titilla l’esprit de la corneille, mais celle-ci s’y opposa mentalement. Les montures, devant pareille métamorphose, et déjà bien traumatisées, risqueraient de prendre le mors aux dents, et deviendraient dès lors incontrôlables. Mais surtout, ce fut l’un de ses sens qui vint subitement l’alerter ; son odorat, lequel ressentit la douce mais pourtant capiteuse fragrance du sang. S’agissait-il de celui de Hans ? Elle ne pouvait le dire pour le moment, mais elle devait en avoir le cœur net. Toujours sous sa seconde forme, Lucretia arpenta la forêt, suivant à la trace l’odeur de sang, bien curieuse, quoi qu’appréhendant malgré tout la chose, de voir où celle-ci pourrait bien la mener.
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Re: [Lucrétia et Dokhara] Les chemins de la renaissance

Message par [MJ] Le Grand Duc » 14 juil. 2018, 18:19

Lucrétia


La corneille filait entre les arbres et les branchages tandis que le sous-bois déroulait sous elle : taillais épais, ronciers, pentes rocailleuses et amas de rochers. Certains troncs étaient plus larges qu'une maison et la cime de ces géants sombres se dressait loin vers le ciel nuageux. Les branches basses étaient si enchevêtrées qu'elles formaient un réseau gigantesque de tunnels et de passages masqués par les mousses grises qui pendaient comme de la barbe. La lahmiane, dans sa forme de familier, fusait dans ces couloirs de bois et de feuillage. La piste olfactive qu'elle suivait était fraîche, mais elle n'arrivait pourtant pas à la remonter jusqu'à sa source.

La trace s'estompa soudainement aux alentours d'un lacis particulièrement épais, dans les profondeurs du bois. L'entrée de ce dédale de ramures et de lianes de sèches était garni de vastes toiles blanchâtres. La soie s'écoulait en rideaux disparates, épaisse par endroit, fine par d'autres, et montait jusqu'à des branches à plus de vingt mètres de hauteur le long d'une ligne de troncs. Ces mêmes branches s'étendaient à l'horizontale et formaient des sortes d'arches qui enjambaient une ravine dans laquelle s'écoulait le lacis. Au delà, la forêt était encore plus noire et insondable, comme un mur végétal impénétrable.

A y regarder de plus près, Lucrétia nota la présence de nombreux fétiches disséminés ça et là sur la façade de cet imposant complexe naturel. Des talismans primitifs et des plumes étaient pendus aux branchages, ainsi que des crânes et des colifichets d'os peints. Une cage thoracique humaine, quelque part près de l'entrée d'un tunnel de racines, servait de structure à un totem fiché dans des débris de soie blanche : les côtes figuraient les pattes d'une araignées, et étaient surmontées d'un grosse boule de bois piquées d'une myriade de petites pierres fixées avec de la résine. Cette effigie était dressée devant un parterre de casques et de heaumes impériaux, la plupart ébréchés ou couverts de lichen.

Il n'y avait pas un bruit dans cet endroit sordide et étouffant, sinon les craquements de la Drakwald qui semblait prendre vie.





Dokhara


Dokhara charge Gobelin 1 (+2 Att) : 14, raté.

Gobelin 1 attaque Dokhara : 3, réussi.

Le coup touche à la jambe gauche (8).
Dokhara perd 16 points de vie.
Il reste 59 points de vie à Dokhara.

Marcus soupesa la branche dans sa main et poussa un nouveau juron, mais hocha tout de même la tête à l'adresse de Dokhara sans quitter les gobelins du regard. Les deux humains s'élancèrent alors vers les peaux-vertes en lançant un cri féroce. Les abjectes créatures se mirent à hôler en coeur, piaillant à base de "lelelelelelelelele" sonores, et acceuillirent la charge sous les exclamations sifflantes de celui à la marmite, qui semblait être le meneur.

Le capitaine de Bratian se rua sur l'emplummé et le lancier tandis que Dokhara engageait le combat avec le gobelin dont la face était peinte en noir. La jeune baronne était encore inexpérimentée à l'usage des armes et, malgré toute sa bonne volonté, elle fut emportée par son élan. Son coup d'épée rageur siffla au-dessus du petit monstre vert qui se déporta prestement sur le côté avec un feulement railleur.


"Cheveu rouj' pas forte !" ricanna la crapule en esquivant deux autre coups.

Ce diable était agile comme un singe et sautillait autour de l'humaine pour la fatiguer. Lorsqu'il jugea qu'il avait assez joué avec elle, il se fendit et lança son bras maigrelet en travers, taillant la cuisse gauche de Dokhara avec sa dague dentelée. Le sang ne tarda pas à couler sous le pantalon en cuir de la baronne tandis qu'une vive douleur la lançait. Le gobelin se recula d'un bond et lapa le plat de son arme, laissant entrevoir ses crocs jaunes.

Sur la gauche de Dokhara, Marcus se démenait comme il le pouvait avec l'arsenal grossier qu'il avait entre les mains. Sa branche épaisse dessinait de grand arcs de cercle devant lui et ses deux assaillants n'osaient guère s'approcher de peur de se faire fracasser le crâne. Ils se contentaient plutôt de tourner autour du soldat comme des charognards, feignant parfois de passer à l'attaque et le laissant s'éreinter en attendant le bon moment pour frapper.


"PAR SIGMAR ! Battez vous petites merdes !" explosa Marcus, enragé.

Si la hardiesse de la charge des humains avait pu surprendre les peaux-vertes, ces derniers semblaient désormais assez confiants dans leurs chances de gagner ce combat inégal.

Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois. Je vis avec mes gens, loin de la folie des hommes. La nuit je vole dans les sombres profondeurs de la forêt. Mon regard d'acier partout se pose, et sans bruit, comme le vent, je file entre les branches des arbres séculiers. Je suis le Grand Duc, seigneur de ces bois.

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