Cette lumière, pourquoi tant de lumière, le monde n’était qu’éclat blanc autour de moi, je me sentais flotter, c’était d’ailleurs bien la seule chose, que je ressentais en ce moment même, ça et cette immense flamme blanche qui me parcourait. Ce n’était pas un rêve, ni même un état de transe, c’était bien trop profond, bien trop silencieux, c’était comme une lente plongée sans retour arrière.
Je ne sais combien de temps, je dérivais dans cet état, une petite voix tapis au fond de mon être me dit que c’a y est, j’avais fait mon temps et que voguant sur la grande mer des âmes, j’approchais vers ma nouvelle destination. Cette pensée me traversa de part en part, mais étrangement ne provoqua en moi pas l’ombre d’une réaction. Puis la lumière s’intensifia au point d’en oublier qui j’étais, la dernière bribe de ma pensée visualisa l’âtre au sein de la masure familiale avant de disparaître…
***
La fraîcheur de la rosée du matin me réveilla. Lentement, paresseusement, je m’étirais dans l’herbe haute, je sentais les goûtes qui perlaient sur mon corps, ces dernières me chatouillant le long du dos. Petit à petit, je sortais de ma torpeur, je me sentais si bien, si vigoureux, si plein de vie. Depuis combien de temps mon corps n’était plus dans cet état de forme, de joie, je levai la tête et poussai un petit cri de bonheur. Puis je m’élançai à travers bois, c’était étrange, tout me semblait si grand dans cette forêt. Des hautes-herbes plus grandes que moi à la blancheur immaculée, aux immenses arbres majestueux avec leurs troncs gris pur et leurs feuillages cascadant de couleur orange-brun. Mais je n’en avais cure, le sol défilant à une vitesse prodigieuse sous mes pas, slalomant dans la végétation, je me sentais vivant et entier.
Que cet endroit était pur, magnifique, me trouvai-je au sein du jardin des dieux ? Le ciel était sans nuage, d'une uniformité absolu et d'une couleur verte éclatante, seul l'astre solaire puissant et royal était présent dans toute cette immensitée. Tout est si simple, si beau, je bondis dans un ruisseau ou coulait une eau noire profonde et me roulai dedans avec vigueur, je riais à gorge déployée alors que l’eau me recouvrait, je sortis d’un bond et me secouai pour repartir de plus belle. Mes yeux encore plus perçant qu'a leur habitude captait tous les détails de mon environnement alors que j'étais en pleine course, mon odorat semblait comme véritablement sentir pour la première fois de sa vie toute la richesse de ce que Danu m'offrait. De la sève qui s'écoulait, à la feuille en décomposition, tout venait de prendre pour moi une nouvelle fragrance.
Le temps s’écoulait petit à petit, je vis que le soleil si éclatant si plein de force était haut dans le ciel, combien de temps avais je couru ? Une minute, une heure, une journée, une décennie, je ne le savais pas et je m’en moquais, je pourrais continuer jusqu’à la fin des temps comme ça.
Puis un son très étrange vient perturber mon état de plénitude, je fis un bond en arrière et me jeta à plat ventre, le regard affolé, mon nez humant l’air dans tous les sens, ce bruit me rappelait vaguement quelque chose, oui, c’était un bruit lié au sang, au combat et à la mort….
Prudemment le corps, le plus proche du sol possible, j’avançais sur quatre membres, les poils hérissées prêts à bondir au moindre danger, puis le bruit encore une fois resurgit cette fois j’étais préparé et nul peur ne me traversa, j’orientai mon regard droit vers la source de ce dernier et c’est là que je vis.
C’était un énorme oiseau, il projetait une ombre immense sur la forêt, je me fis la réflexion que je n’arrivais pas à déterminer son type il semblait autant à un rapace que… Qu’autre chose…. Par contre, je voyais clairement que dans son bec se trouvait un bel objet qui reflétait la lumière ambrée du soleil. Mon premier sentiment fut celui de chasser ce volatile, j’avais faim et sa chair, musclée, me fit saliver. D'un seul coup de mes dents je déchirerais ses plumes, dans ma bouche son sang s'écoulerait au travers de ma gorge pendant que j'astiquerais une de ses cuisses galbée. Secouant ma tête, je chassais cette pensée étrange. Je me redressais et lui hurla :
- " Danuuuuuuuu ! "
L’étrange oiseau me regarda calmement, puis changea de branche, sa tête ne cessait de balayer son environnement comme s'il cherchait quelque chose. Sans savoir pourquoi je fixai le ruisseau à mes pieds et criai à l’oiseau :
- " Suis moi ! ". Puis me mit à courir en longeant la rivière, j’entendis derrière mon dos un bruissement d’ailes, puis plus rien, me retournant, je pus constater que mon ami à plume avait disparu, tant pis mon esprit était déjà ailleurs.
Alors que je longe cette rivière, ce grand serpent infini. Le cours d’eau défile sur ma gauche, la végétation est dense, touffue, le terrain vallonné, je me retrouve au fin fond de la foret ici nul vent ne vient caresser mon visage. Puis soudainement, je me stoppe, mes pieds crissent contre la terre, mes mains aussi d’ailleurs. L’eau est magnifique si sombre et d’un noir si profond, je m’approche du ruisseau et trempe une main. Brrr ce qu’elle est fraîche, puis lentement, je commence à rentrer petit à petit dans cette rivière, pourquoi je fais cela, je n’en ai pas la moindre idée, je sais seulement que je le fais, c’est tout. Toute pensée rationnelle m’ayant comme quitté, c’était comme si j’avais enfin décidé de laisser la nature primale envahir mon âme. Je suis maintenant assis, l’eau m’arrive à la taille, mes mains sont posées à plat dans le fond, et j’inspire. Puis expire, mon monde s’arrêtant à ces deux impulsions répétées pour l’éternité.
Puis je sens que sous mes jambes et mes bras le galet semble bouger, la fraîcheur devint glaciale et commençai presque à me faire mal, d’un coup, je me propulse hors de l’eau et roule sur le côté, ce n'était pas une si bonne idée que ça finalement. Je repris ma traversée, cette fois avec moins d’entrain, je suivais la direction du courant qui m’amenait toujours plus profond au sein de ce bois entièrement silencieux si ce n’était le bruit de l'eau.
Je continuais patiemment ma marche, foulant de mes pas ces herbes d'une blancheur exquise. Comme sorti du néant, un immense oiseau vint se percher à une branche basse non loin de moi. Malgré sa taille, je ne le vis qu’au dernier moment, il ressemblait à s'y méprendre à celui-vu plutôt, a moins que j’avais en face de moi le même ? Cette fois pas de cri, pas de course, ma bouche ne s'ouvrit pas, mes yeux fixèrent son plumage et par l’esprit, je lui demandai :
- " Dis moi ce que tu cherches ? "
D’un coup de tête tout aviaire, il se retourne vers moi et me fixe à son tour, il avait des yeux magnifiques d’un ambre profonds et ses pupilles et d’un noir insondable. Je prends le temps de l’observer, son plumage lisse est magnifique et tant sur des variations entre le bleu et le violet. Le bleu et le violet sur un oiseau… Lors de mon initiation au Grand Cercles, je n'étais certes pas l’élève le plus assidu, mais cette combinaison de couleur sur un être aviaire n’était pas sans me rappeler un de mes cours sur les avatars des quatre facettes du chaos, notamment la partie parlant du Diúc an Athraithe… Mais étrangement, je ne ressentais nulle malice de cet être, seulement une sorte d’aura magique l’entourant… Sa tête se pencha légèrement sur le côté.
- " Je ne reconnais pas ta voix, et ce n'est pas ce que je cherche. Que fais-tu ? "
Ses paroles éveil en moi un flot de pensée instinctive, je fronce les sourcils et essaye de me concentrer, des images d’un autre monde, bien moins pur, bien plus terrible m’assaillissent. Un cercle de pierre miteux à moitié détruit, un vieil oracle, le chaos, les mutants, les lumières me transperçant, la douleur. Argh, je chasse ces pensées d’un grognement et regarde mon interlocuteur en inclinant respectueusement la tête.
- " Je suis un enfant de Danu, puis-je me joindre à ta quête, à deux nous trouverons ce que tu cherches. "
- " Danu? Je ne connais pas. Je ne lui connais pas de fils. "
- " C'est bien aimable de ta part, inconnu, mais je ne vois pas en quoi tu puisses m'aider. Sais-tu voler ? As-tu de bons yeux ? "
Je ferme les yeux, me concentre et essaye de ramener à moi l’énergie qui m’entoure, je ne sais pas pourquoi mais je pense que je suis capable de flotter.
- " Qu'as tu entendu ? Allons parle! "
Ses paroles me sorte de ma torpeur, mes yeux se rouvrent.
- " Danu n'as pas de fils en particulier car nous sommes tous ses enfants quand à mon regard il est perçant. "
Et voila qu’il se mets à sautiller sur sa branche, comme si cette dernière était chauffé à blanc, à moins qu’il est des vers haha.
- " Voilà qui est bien étrange, et tu es bien étrange. Essayerais-tu de me tromper? Es-tu accompagné ? "
Sa question me fait prendre conscience que mon familier est absent, mais ce qui m’interroge encore plus ce n’est pas tant son absence c’est le fait que je ne la ressente pas comme si il était là quelque part au plus profond de mon âme. Je tourne la tête de droite à gauche à la recherche de mon familier, il est nul part. J'écarte les brais dans une position qui se veut amicale.
- " Comme tu le vois, je suis seul. Seul et perdu. "
- " Des plus malins que toi ont essayé de me plumer. Que veux-tu? "
Alors que je l’écoute, je remarque que mon ami l’oiseau, a le corps zébré de cicatrices de toute forme. Entaille à l’arme blanche, trou de flèche, même deux trois brûlures sûrement de nature magique. Dis-donc il est aussi balafré qu’un garde du foyer l’ami à plumes. Une citation me vint à l’esprit : méfiez-vous d'un vieil homme dans une profession où les hommes meurent généralement jeunes.
- "Je ne sais même pas ou je suis, si ou veux dire encore quelque chose ici. Tu n'est pas le seul à porter des traces de l'infamie (je montre ostensiblement une cicatrice proche de l'aine).
Ce que je veux c'est comprendre ou je suis, puis continuer ma route vers mon destin quel qu'il soit !"
- " Étrange manière de demander de l'aide, trompeur. "
Je l’observe faire quelques mouvements avec ses ailes et ses yeux, comme s'il s'énervait ou se moquait de moi, ou autre chose…
- " Je ne sais quel chemin te souhaiter, étrange, inconnu, beau parleur - car des routes, toi seul a le tracé. Prend garde cependant, et reste bien à terre, car ici bas ton destin est scellé : tu ne trouvera compagnie en dehors des monts et forêts ! "
Sa tirade terminée, il s’envole soudainement, disparaissant dans le ciel d'un vert infini.
Je ne sais pourquoi je lui crie le nom d’un oiseau mythique conté en Albion :
- " Merci Oiseau Arc-en-Ciel ! "
Me revoici seul, accompagnée seulement par le bruit de l’eau, je décide de reprendre ma marche de suivre le courant de cette rivière, subitement, je me mets à fredonner un air, oui une vielle ballade de chez moi, le genre de paroles que nous chantions quand la brume était plus opaque que d’habitudes et que la forêt distordue nous entouraient :
Je suis fatigué et seul,
Je coupe les fougères, je coupe les fougères,
Je suis fatigué et seul,
Je coupe les fougères sans cesse.
Derrière la butte, au sommet de la butte,
Derrière la jolie butte,
Derrière la butte, au sommet de la butte,
Tous les jours, seul...