Le silence me réveilla avant le froid.
Il n'y avait pas le grincement familier du bois de l'Aslevial, ni le murmure incessant de la jungle. Pas de brouhaha des quartiers animés de Sartosa et aucun cri poussé par un signe hurleur là-haut dans la canopée. Il n'y avait que le sifflement du vent, s'infiltrant entre les planches de la masure, et le craquement sec du gel. Je restai un long moment immobile sous l'empilement de peaux de bêtes grossières. Ma respiration formait un petit nuage de vapeur blanche qui montait droit vers le plafond bas de la masure avant de se dissiper, aussi éphémère que mes souvenirs. Mon corps, cette machine de guerre sculptée par des années de combat et de survie, était au repos. Trop au repos. Je sentais mes muscles se tendre, impatients, cherchant une menace qui ne viendrait pas. Il n'y avait personne à égorger ici. Personne à charmer. Personne à sauver. Juste moi, et l'hiver.
Je repoussai les fourrures et le froid mordit instantanément ma peau dorée, me faisant frissonner. Pas de peur, juste de froid. Je passai une main sur mon ventre, mes doigts effleurant machinalement la cicatrice au-dessus de l'aine, puis celle sous le sein. La journée débuta par la corvée d'eau. J’enfilai mon pantalon de cuir noir, raidi par le gel nocturne, et une tunique de laine grise qui grattait la peau. Dehors, le monde était d’un blanc écœurant. Les montagnes des Frontalières se dressaient comme les dents de vieux géants, indifférentes à ma présence.
Je pris le seau et la hachette posés près de la porte et je marchai jusqu'au ruisseau, mes bottes crissant sur la neige dure. Mes pas étaient légers et silencieux, je ne laissais presque pas de traces. C’était ancré en moi, cette démarche de prédateur. Je me déplaçais pour tuer, pour surprendre. Mais je n'avais qu'un trou à faire dans la glace. D'un geste sec, précis, je abattis le fer de la hache. La glace éclata. L'eau noire et glaciale bouillonna à la surface. Je remplis le seau et mes doigts s'engourdirent, piquant comme si on y plantait des aiguilles. Je regardai mes mains, ces mêmes mains qui avaient étranglé des hommes, manié des sabres et volé des trésors, étaient rouges et gercées par le froid, bonnes à rien d'autre qu'à porter de l'eau comme une servante.
Je repris la direction de ma petite cabane, le seau pesant au bout de mon bras comme une plume, mes muscles ne notant même pas l'effort. Je posai l'eau sur la table bancale, une fine pellicule de glace commençait déjà à se former à la surface. Je retirai tous mes vêtements, le froid de la pièce se rua sur ma peau nue, mais je ne tremblai pas. Debout au milieu de la pièce, éclairée par la lumière blafarde qui filtrait par les volets disjoints, je pris un instant pour m'observer dans le reflet tremblant d'un vieux morceau de miroir terni, accroché à un clou rouillé.
Ce qui me faisait face n’était pas une femme, c’était une arme rangée au râtelier. Malgré l'inactivité, malgré les mois passés à manger du lièvre maigre et des racines, mon corps n'avait rien perdu de sa définition. Mes épaules étaient larges, mes bras dessinés par des cordes de muscles secs et saillants, prêts à se tendre pour décocher une flèche ou trancher une gorge. Mes abdominaux formaient une cuirasse naturelle, dure et impénétrable. C’était une mécanique de précision, huilée, entretenue, parfaite... et totalement inutile. Une machine de guerre en veille, dont les rouages tournaient à vide dans le silence de l'hiver. Je trempai un linge rêche dans l'eau glacée et commençai à frotter jusqu'à ce que la peau rougisse. Je nettoyais la transpiration, mais je ne pouvais pas nettoyer l'ennui. Je laissai tomber le linge dans le seau avec un ploc mouillé et restai là encore une seconde, nue et frissonnante, une amazone splendide et létale perdue au fond d'un monde qui n'avait pas besoin d'elle. Puis, la réalité me rattrapa, je n'étais pas une guerrière légendaire ce matin, j'étais juste une ermite qui devait aller relever ses pièges avant que les loups ne mangent son déjeuner. Je rhabillai hâtivement cette statue de chair, cachant sous la laine grossière ce chef-d'œuvre de violence, et sortis affronter la neige.
Je pris la direction du petit bois à quelques centaines de mètres à peine de ma cabane. Ici, je n'avais pas besoin de pister, ni de me camoufler, le gibier était stupide. Au troisième piège, un lièvre rachitique pendait, raide comme du bois, étranglé par le fil de fer et je le détachai sans émotion. Aucune adrénaline. Aucune gloire. Je le suspendis à ma ceinture, le poids mort battait contre ma cuisse tandis que je poursuivais ma tournée en ruminant. Jadis, je chassais des hommes-lézards et je défiais des pirates sanguinaires. Aujourd'hui, mon adversaire était un rongeur affamé, et le combat avait eu lieu sans moi, pendant mon sommeil.
L'après-midi s'étira, lente et poisseuse comme du miel figé. Il fallait couper du bois, encore et toujours. C'était la seule tâche qui me procurait un semblant de satisfaction, je posai une bûche sur le billot, je levai la hache
clac, le bois se fendit en deux parts parfaitement égales.
clac Je trouvais un rythme, une transe, je sentais mes dorsaux travailler, mes épaules rouler. Pendant une heure, je n'étais plus une exilée inutile, j'étais une machine qui détruisait le bois. Je m'imaginais parfois que la bûche était le crâne d'un orque, ou le heaume d'un chevalier impérial, juste pour sentir mon cœur battre un peu plus vite. Mais le bois ne rendait pas les coups, il se contentait de céder, docilement.
Une fois le tas de bois assez haut pour tenir la nuit, je rentrai. Il y avait une fuite dans le toit, près de la cheminée, je montai sur un tas de buches, mélangeai de la boue et de la paille, et colmatai la brèche. C'était du travail de maçon, pas d'Amazone, je le fis pourtant avec une application méticuleuse. Parce que si je ne le faisais pas bien, je n'avais rien d'autre à faire.
Le soleil commença à décliner, teintant la neige de violet et de bleu sombre. C'était l'heure bleue, l'heure des regrets. Le repas fut frugal, un ragoût réchauffé qui n'avait que le goût de la survie. Une fois l'écuelle raclée, je m'installai sur la vieille peau d'ours qui gisait devant l'âtre. Le feu crépitait doucement, seule voix vivante dans cette masure perdue au milieu des sommets. Mes yeux se posèrent sur le coin de la pièce. Ils étaient là, mes deux sabres, posés contre le mur dans leurs fourreaux, prenant la poussière. Je me levai et en saisis un. La poignée épousa ma paume comme si elle n'avait jamais quitté ma main. Je tirai la lame de quelques centimètres et l'acier brilla à la lueur des braises, immaculé, mortel. Je vis mon reflet dedans : une femme aux cheveux noirs, à la beauté sauvage, une guerrière terrible.
À quoi tu sers ? murmurai-je à mon reflet, surprise d'entendre le son de ma propre voix. Je n'eus pas de réponse et finalement, rengainai l'arme avec un claquement sec qui résonna trop fort dans le silence de la cabane.
Je sortis ma vieille tabatière dont le cuir était usé, patiné par l'eau salée et la sueur. Je bourrai le fourneau de ma pipe avec des gestes lents, presque religieux. Le tabac était vieux, une herbe sèche des Frontalières qui n'avait rien de la rondeur épicée des feuilles de Sartosa, ni de la puissance enivrante de celles de ma terre natale. J'allumai une brindille dans le feu et la portai au foyer. La première bouffée m'arracha un petit toussotement, vite réprimé. La fumée grise s'éleva en volutes paresseuses, montant vers les poutres noires avant de s'effilocher, comme autant de fantômes.
Je me levai, la pipe toujours à la main, et poussai le lourd volet de bois. Le froid de de la nuit s'engouffra dans la pièce comme une vague, mordant mes joues et faisant pleurer mon œil valide. C’était Mondstille je crois, je l'avais deviné à la position de la lune la veille. Le ciel était d'une clarté absolue, une tapisserie de diamants glacés clouée sur un velours d'encre. C'était beau, terriblement, cruellement beau. Et silencieux.
Je m'accoudai au rebord de la fenêtre, laissant mon regard se perdre dans cette immensité. Mes pensées, portées par la fumée bleue, s'envolèrent loin de cette montagne stérile. Elles traversèrent les cols enneigés, descendirent les rivières gelées jusqu'à la mer.
Je revis le sourire de Kidd, ce gamin insouciant qui s'était porté volontaire pour me protéger alors qu'il savait à peine tenir une dague. Je l'entendis rire, ce jour-là, quand il avait baptisé notre mule "Gaillou". Je sentis presque la chaleur de sa présence à mes côtés sur la route de Myrmidens. Est-ce qu'il regardait les mêmes étoiles ce soir ? Est-ce qu'il pensait à sa "grande sœur" sauvage qui l'avait abandonné dans le chaos d'une nuit de sang ?
Je revis l'Aslevial fendant l'écume, le capitaine Syrasse hurlant des ordres dans la tempête. Je revis la sueur, le sang, l'adrénaline pure qui brûlait mes veines lorsque je dansais la mort avec mes deux sabres au milieu des flammes du palais princier. Je revis même ce noble mystérieux pour qui j'avais joué ma vie.
Tout cela semblait appartenir à une autre existence. Une vie vibrante, bruyante, dangereuse : «
La plus sauvage des vies ».
Cela faisait deux ans, peut-être plus, que le monde s'était arrêté. Comme si le grand conteur de mon existence avait posé sa plume et était parti faire autre chose, me laissant là, en suspens, entre deux pages. Je n'étais pas morte, c'était pire, j'étais inutile. Je finis ma pipe en regardant les braises s'éteindre une à une, comme autant d'espoirs oubliés. Demain, je me lèverais, je relèverais les pièges, je couperais du bois et j'attendrais, reine sans couronne et sans royaume, perdue au milieu de nulle part, que le destin daigne enfin se souvenir de mon nom.
Joyeux Mondstille Kidd, murmurai-je,
Où que tu sois