De la mort des héros

Nippon, aussi connu sous le nom d'Empire du Soleil Levant, est un empire humain basé sur une île à l'est des côtes de Cathay. C'est un état indépendant peuplé de robustes paysans, de marins et de seigneurs féodaux, les Shoguns. La région est sous dictature, le Shogun Yoritomo Ieysau dirigeant Nippon d'un main de fer. Les paysages sont plaisants, mais les étrangers n'y sont pas les bienvenus. Ils y sont d'ailleurs très rares, car même si pour les Cathayens, ce n'est pas un petit voyage, très peu de gens du Vieux Monde arrivent à destination.

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Le Voyageur
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De la mort des héros

Message par Le Voyageur » 22 mai 2018, 19:53

Shimazu Nariakira était le samuraï le plus célèbre du Nippon. Son courage était connu dans tout l’archipel et les haïkus ventant ses prouesses se comptaient par dizaines. On lui prêtait toutes les qualités du parfait héros : honorable, digne, sincère, courtois, au sens du devoir plus affûté que le fil de son katana. Sa vie était matière de légende et nul n’était plus respecté, sinon le shogun Yoritomo Ieyasu, le maître du pays.

Il s’était illustré dès son plus jeune âge en défendant le village de pêcheurs où il était né contre une attaque des nagas, ces onis mi-hommes mi-serpents. Les récits de cette terrible nuit parlent de Shimazu, alors adolescent, et de la manière dont il tint tête aux démons armé seulement d’une bouilloire en fer et d’un couteau à palourdes. Lorsque le daimyo du clan Takigawa arriva avec ses guerriers le lendemain matin, il trouva le jeune homme étendu au milieu des cadavres de ses ennemis, blessé mais en vie. Le seigneur ordonna qu’on le transporte jusqu’à son château où Shimazu fut soigné et examiné par les prêtres. Ces derniers scrutèrent les étoiles et débattirent trois jours et trois nuits avant de tomber d’accord : Shimazu était béni des dieux, sous la protection des kamis de l’Eau et de l’Ecume. Le daimyo l’adouba sur-le-champ et c’est ainsi que le simple fils de pêcheur devint samouraï, membre de la caste la plus crainte et révérée du pays. Il jura allégeance au clan Takigawa et il lui fut offert un magnifique sabre en acier blanc et dont le nom, Shira-Yuki, fut bientôt connu de tous. Sous la protection du daimyo, Shimazu apprit l’art de la guerre, de la peinture, de la poésie, et toutes les disciplines qu’un prince devait connaître.

Les décennies qui suivent cet événement se firent au rythme des chansons épiques dédiées à Shimazu et à ses actes héroïques. La plus célèbre de ces chansons illustre la charge victorieuse que le jeune samouraï, âgé d’à peine vingt étés, dirigea contre les pillards druchii lors de la bataille des Trois Rivières. C’est lui, encore, qui commanda les armées du clan Takigawa pendant le siège de la forteresse de Senji. Trois chevaux furent tués sous lui mais les flèches qui le visaient étaient écartées par des bourrasques aussi soudaines que mystérieuses. Il mit fin au conflit ancestral qui opposait son seigneur à celui du clan Matsumae en décapitant ce dernier lors d’un duel d’honneur qui dura une journée entière. Il était de tous les combats, de toutes les batailles. Les guerriers qui servaient sous ses ordres le vénéraient comme un dieu et les kanjis tracés sur l’étendard harnaché dans son dos luisaient au cœur de la mêlée comme un feu de joie, gonflant le courage et la force des alliés qui l’entouraient. Lorsque les maraudeurs et les onis des terres de l’Ouest s’entassèrent dans des galères noires pour envahir l’archipel, Shimazu chevaucha jusqu’à la côte et appela les kamis qui veillaient sur son front. Les chroniqueurs de l’époque couchèrent sur de longs rouleaux ce qu’ils virent ce jour-là : d’immense vagues qui répondirent à l’appel du héros pour engloutir la flotte d’invasion jusqu’à la détruire totalement. Les corps gonflés d’eau des noyés furent recrachés sur les côtes pendant des semaines, et un sorcier maléfique connu sous le nom de Kichijiro le Sans-Âme utilisa sa magie noire pour faire marcher ces morts et lever une nouvelle armée. Après avoir déchaîné la fureur de ses protecteurs divins, Shimazu affronta personnellement ces ennemis revenus de la tombe et trancha le nécromancien en deux au terme de la sanglante bataille de Nishi-ku.

Lors d’un hiver funeste et alors que Shimazu, déjà célèbre dans tout le pays, était en pèlerinage sur le mont Harima, une étrange maladie ravagea les terres du clan Takigawa. Rares furent ceux qui furent épargnés par cette peste et le daimyo, alors âgé, ainsi que toute sa famille moururent, rendus fous par la fièvre et la douleur. Lorsque le héros revint de son voyage spirituel, les quelques survivants le supplièrent de se les aider et de s’autoproclamer daimyo. Mais Shimazu était un homme d’honneur. Son seigneur était mort, il deviendrait alors rônin, un « homme-errant ». C’est ainsi qu’il partit sur les routes, allant là où son destin le guidait.

Nombreux furent ses faits d’arme par la suite. Shimazu ne se battait plus pour un seigneur ou pour un clan, mais pour les principes qui guidaient sa vie. Il fallait faire respecter l’ordre et l’harmonie, chasser le mal où qu’il se trouvait, protéger le faible et défendre le juste. Alors qu’il séjournait au monastère de Chosakabe, il aida les moines à repousser l’attaque soudaine de perfides hommes-rats encagoulés de noir. Les monstres utilisaient le ninjutsu des écoles d’arts martiaux du clan Shinzei et s’étaient infiltrés dans le monastère montagnard à la faveur de la nuit, massacrant en silence quiconque se trouvait sur leur chemin. Ils filaient vers le Grand Gong dont on disait le cœur enchâssé d’une pierre magique. C’est donc devant lui que Shimazu massacra les ninjas, l’éclat de Shira-Yuki se reflétant dans le cuivre poli du grand instrument. Mais ces ennemis étaient perfides et le champion eut le visage balafré par une arme enduite de poison. Les kamis protecteurs et les soins des moines reconnaissants ne purent rien contre un mal si vicieux. Shimazu, dont le visage n’était plus qu’une ruine tourmentée percée de deux yeux, décida de se faire fabriquer un masque qu’il ne quitta plus jamais.

La magnifique estampe du maître Hoku qui décore le grand hall du palais d’Hyudo raconte comment Shimazu vainquit le terrible dragon Ito-Ito. Ce dernier était corrompu par les appétits insatiables du oni des plaisirs, Sahanesho. La bête millénaire dormait au fond d’une ancienne caverne, et causait le carnage et la destruction lorsque la faim le tirait de son repaire. Nombreux étaient les champions venus le défier mais tous avaient trouvé la mort. Perfide et hédoniste, le dragon jouait avec sa proie. Lorsque cette dernière était agonisante, il offrait de gracier le malheureux qui lui réciterait le plus beau des poèmes. Mais quels que soient les vers qui sortaient de ces lèvres tremblantes, Ito-Ito riait à en faire trembler la montagne et dévorait l’intrus. Shimazu vint à la rencontre du dragon en sachant qu’il ne pourrait le vaincre au combat, même avec l’aide des kamis. Il se laissa alors malmener par son ennemi et endura des blessures qui auraient tué un homme commun. Alors aux portes de la mort et recouvert de son propre sang, il écouta Ito-Ito formuler son étrange proposition. Shimazu commença alors à réciter le Poème des Cerisiers, qui était aussi long qu’assommant. Le héros déclama ainsi pendant une semaine, jour et nuit, sans s’interrompre et luttant contre le trépas avec toute sa volonté. Ito-Ito finit par s’endormir et Shimazu, porté par les grâces des divinités lui ceignant le front, trouva la force de se relever et d’enfoncer Shira-Yuki dans le cœur du dragon assoupi. Des villageois trouvèrent le rônin inconscient sur le sentier qui menait au hameau le plus proche et le soignèrent avec la déférence offerte aux dieux.

La liste des exploits de Shimazu Nariakira était encore longue son nom seul suffisait à insuffler espoir et courage dans les cœurs. Mais malgré son statut d’idole au sein de son peuple, il n’était qu’un homme, éprouvant des besoins physiques et on ne peut plus naturels. Un jour qu’il voyageait seul dans les vastes forêts sauvages d’Haikido, il arrêta sa monture et mit pied à terre pour aller se soulager contre un arbre en bordure de sentier. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il était observé par Hiroko, un vaurien alcoolique qui avait fui son village après avoir été condamné pour le meurtre d’un aubergiste. Hiroko fut d’abord subjugué par la vue de la légende vivante, mais son esprit tordu et enivré prit rapidement le dessus. Il ramassa une lourde pierre et quitta discrètement sa cachette pour s’approcher dans le dos du héros sans le moindre bruit. Lorsqu’il fut assez près, il écrasa la pierre sur la nuque de Shimazu. Ce dernier s’écroula, et Hiroko s’empressa de tirer Shira-Yuki de son fourreau pour trancher la gorge de son propriétaire avec. Aussi horrifié qu’excité par ce qu’il venait de faire, l’assassin arracha la bourse de sa victime et s’enfuit en courant dans les bois. Mais une idée germa peu à peu dans sa tête malade. Il fit demi-tour et revint sur les lieux du crime où le cadavre gisait toujours. Une à une, il enleva les pièces d’armure du corps et les passa sur lui-même, jusqu’au célèbre masque du rônin. Il enfourcha ensuite le cheval qui avait fui un peu plus loin sur le sentier et se dirigea vers la ville la plus proche, plein d’appréhension. Son idée de génie allait-t-elle marcher ?

Elle marcha. Hiroko fut reçu par le seigneur local avec tous les honneurs. On lui offrit le gîte et le couvert, on prit soin de sa monture et des geishas lui firent couler un bain chaud puis le massèrent en chantant. Le meurtrier n’en revenait pas et des larmes de bonheur lui montaient aux yeux. Lui qui était né sans rien, il était maintenant traité en héros. Il en fut ainsi partout où il alla. A chaque nouveau soir, un nouveau château, de nouveaux festins, de nouvelles bouteilles de sakés et de nouvelles courtisanes. Les paysans le vénéraient, les samuraïs le respectaient. Ces quelques semaines furent les plus douces de son existence tourmentée.

Mais bientôt, des appels à l’aide lui parvinrent. Ici des bandits s’attaquaient aux marchands, là un oni bicéphale avait emporté un enfant dans les montagnes. Un daimyo lui fit parvenir des messages pour demander son assistance dans la bataille contre les nagas, et même le Shogun le convoqua à Hyudo pour être son champion lors d’un duel d’honneur contre un rival. Hiroko avait le cœur lâche et ces sollicitations déclenchèrent en lui un peur panique. Bientôt, le masque ne suffirait plus et sa supercherie serait révélée au grand jour. Alors il serait attrapé, emprisonné et torturé. Son âme serait damnée et déchirées par les onis jusqu’à la fin des temps. Il ne restait qu’une chose à faire : fuir ! Hiroko quitta son hôte, un seigneur local, en plein milieu de la nuit. Il galopa à travers les vallées et les rizières sans s’arrêter. Il devait disparaître de la circulation, s’éloigner le plus possible. Mais sa vie actuelle était bien trop douce pour y renoncer, aussi il fit route vers son village natal, isolé de tout dans les montagnes hostiles d’Haikido. Personne ne viendrait l’importuner là-bas, et les villageois du cru continueraient de le traiter comme un dieu jusqu’à la fin de ses jours.

L’usurpateur ruminait de sombres pensées alors que son cheval le portait au pas sur un sentier étroit dans les profondeurs de la forêt. Il essayait de se persuader d’avoir fait le bon choix. Fuir n’était pas une option et aussi agréable sa supercherie était-elle, mieux valait-il éviter de prendre des risques. Mais comment allait-il se contenter de l’immonde bière des montagnes, lui qui avait été habitué au plus fins des sakés ? Aux racines et aux glands, lui qui avait festoyé comme un seigneur ? Aux paysannes édentées, lui qui avait connu les geishas parfumées ?

Tout occupé à ces considérations, Hiroko n’entendit pas les buissons frémir autour de lui. Son cheval renâcla nerveusement mais le meurtrier se contenta de tirer sur les rennes avec un grognement énervé. Soudain, une myriade de gobelins jaillit des taillis et des frondaisons en poussant des hurlements aigus. Hiroko poussa un cri de stupeur et dégaina maladroitement Shira-Yuki tandis que son cheval ruait en hennissant. Mais le malandrin n’avait rien de l’homme dont il avait accaparé l’identité et un couple de paysan horrifiés, plus haut sur le chemin, crurent voir le grand Shimazu Nariakira, champion du clan Takigawa, vainqueur des Trois Rivières et pourfendeur du dragon Ito-Ito, disparaître corps et biens sous un monticule de petites créatures vertes et surexcitées.




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Je ne suis qu'un voyageur
Sous le soleil et la pluie
Je ne suis qu'un voyageur
Et je retourne au pays

Je n'ai plus que mon cheval
Mon cheval et mes habits
Des habits qui me vont mal
Et je retourne au pays

J'ai couru le monde, mais ma raison
M'a dit que le monde, c'était ma maison

Je ne suis qu'un voyageur
Qui chemine dans la nuit
Et je sens battre mon coeur
Car je retourne au pays

J'ai quitté ma blonde, qui m'avait dit
Va courir le monde si c'est ça ta vie

Je ne suis qu'un voyageur
Elle ne m'a jamais écrit
Et maintenant ah j'ai peur
De retourner au pays

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