[Arthur et Arzhvael] Les Nuits d'Arabie
Posté : 20 juin 2015, 22:13

« On devrait arriver demain à Copher, messires. Rien n’apparaîtra d’ici demain. »
Celui qui venait de s’adresser aux deux jeunes hommes était le capitaine du navire : grand, doté d’une chevelure blonde qui semblait briller comme une couronne dorée sous l’effet du soleil éclatant dont ils avaient été gratifiés ce jour-là et d’une moustache aussi impressionnante que savamment entretenue, Boris Godunov était de ces marins kislévites rompus aux voyages à travers toutes les mers du Vieux Monde. Originaire d’Erengrad, le grand port du royaume de glace, il avait grimpé un à un les échelons de la hiérarchie navale commerçante pour finir par obtenir son propre bâtiment : un solide trois-mâts dont l’équipage composite lui permettait de trouver les meilleurs mouillages dans tous les recoins du monde. Il avait accepté de convoyer les deux chevaliers, moyennant finances bien sûr, de Bordeleaux, leur point de départ, à Copher, la clé de l’Arabie et son joyau du négoce. Tout au long du voyage, cet homme bourru leur avait conté, quand l’envie lui prenait et la boisson le permettait, ces souvenirs divers, et il fallait reconnaître qu’entendre quelqu’un ayant vu les côtes d’Ulthuan en parler était une expérience rare. Sur ces mots, il s’éloigna pour houspiller un mousse qui manquait apparemment de vigueur à la tâche, et le silence retomba sur le bout de navire occupé par les deux nobles. Que de chemin parcouru depuis leurs débuts respectifs, au sens propre comme au sens figuré d’ailleurs. Et ce n’était pas cette mission en terre inconnue qui allait contredire la direction qu’avait pris leur destinée jusqu’à présent.
***
La surprise des deux chevaliers avait été grande en recevant un pli signé de la main-même du duc Alberic de Bordeleaux, les enjoignant de venir le retrouver à sa cour aussi vite qu’ils le pourraient pour une audience privée. Que leur voulait-il ? Le duc était connu pour sa sévérité et son austérité sans commune mesure en Bretonnie. Certains murmuraient que les entraînements des chevaliers de sa maison étaient d’une telle difficulté que le taux de mortalité était plus élevé au repos qu’en mission sur ses terres. Inutile de préciser qu’une telle réputation faisait fuir les candidats les moins assurés, mais attiraient les jeunes nobliaux en quête de gloire et de vaillance. On ne servait pas le duc Alberic : il vous choisissait, et il fallait se montrer digne de cet honneur. Ainsi prévenus par la rumeur locale, Arthur de Beaumont et Arzhvael de Bastogne se présentèrent à la cour ducale un matin, quelques chevaliers gratifiant le premier de salutations appuyés et de commentaires encourageants quant à ses exploits contre la vouivre qui avait menacé les terres de son vassal. S’il n’avait pas triomphé, un tel courage ne pouvait que faire parler dans cette cour où tous rêvaient de se montrer à la hauteur de la confiance de leur suzerain. Finalement, les deux jeunes gens furent introduits dans la salle ducale, où les attendait Alberic de Bordeleaux. A première vue, la réputation du duc semblait correspondre à son allure physique. Grand, mince, le visage émacié, presque taillé à la serpe, surmonté d’une chevelure poivre et sel soigneusement entretenue, doté d’yeux gris acier particulièrement déstabilisants, l’homme dégageait une impression d’autorité saisissante. Et ce n’était pas sa tenue de maille complète et la cape d’un bleu tellement sombre qu’on eut dit du noir qui irait contredire l’ensemble préalablement observé : un roc, tout simplement. Dardant son regard perçant sur les deux arrivants, il attendit que les hommages de rigueur lui soient rendus pour déclarer :Vos exploits respectifs ont fait parler dans de nombreuses cours. En bien ou en mal, mais vous me semblez hommes à relever le gant du défi quand il vous est jeté à la figure. J’ai besoin de chevaliers de votre trempe, prêts à tout sacrifier pour servir la Dame, et le Roy.
Etes-vous de ceux-là ? »
Il s’interrompit un instant, puis asséna d’une voix grave, rocailleuse :
« Il y a quelques jours, un voleur s’est introduit dans le château et est parvenu à voler une sainte relique de la Dame, dans ma famille depuis des générations. Malgré un interrogatoire poussé des serviteurs, nous n’avons pas réussi à obtenir le moindre renseignement.
Mais un informateur du Roy, actuellement en Arabie, a fait savoir que la relique avait été aperçue sur les marchés de Copher. Malheureusement, il n’en sait pas plus.
La relique en question est un collier ayant appartenu à mon ancêtre, Marcus de Bordeleaux, compagnon de l’Unificateur. Sa valeur est inestimable, à mes yeux, et, j’en suis sûr, aux yeux de la Dame. Ceux qui le retrouveraient se verraient récompensés par cette dernière, assurément… Et par moi-même.
Les chevaliers de ma maison sont trop peu nombreux pour que je les envoie au-delà des mers, et du reste, beaucoup ne peuvent abandonner leurs terres. C’est pourquoi je me tourne vers vous. »
Le ton sur lequel le duc finit sa phrase sous-entendait fortement qu’un non eut été très mal accepté. Claquant dans ses doigts, le duc appela un serviteur qui s’empressa de lui remettre un parchemin qu’Albéric leur tendit. Dessus, dessiné finement à l’encre noire, l’image d’un collier.
« Heureusement, notre chroniqueur familial s’était lancé dans une nouvelle épopée de Marcus de Bordeleaux, et avait commencé à travailler sur les estampes accompagnant son futur opuscule. Nous avons donc une retranscription fidèle de son apparence. »
« A votre arrivée, tentez de trouver Adémard Le Noir, c’est le nom de l’indicateur en question. Je compte sur votre vaillance pour revenir vivants avec la relique, au nom de la Dame ! »
***
Alors que leur revenait en mémoire pourquoi ils étaient à présent sur ce bateau voguant sur les flots, les deux jeunes chevaliers furent interpellés par une voix cette fois-ci féminine :« La soupe sera bientôt prête, les beaux sires ! »
Bientôt, tout le monde fut assis, une écuelle à la main, et les conversations se mirent à fuser dans un joyeux mélange de différentes langues, chacun baragouinant finalement un sabir commun que le voisin comprenait à peu près. Et bientôt, le moment tant attendu arriva : celui des récits du capitaine. Cependant ce dernier, pour une fois, ne commença immédiatement à parler, et décida plutôt de tourner sa tête vers les deux chevaliers, en leur demandant :
« Pour ce dernier, je vais laisser nos deux invités raconter. Allons messires, des exploits à nous narrer de votre pays ? Quelque historiette juteuse ? »
Tous les regards se tournèrent vers eux, et tandis qu’une bouteille de tord-boyaux du meilleur acabit, soit dévastateur pour n’importe qui hormis un nain, circulait, les marins attendirent patiemment la réaction des deux nobles… Un dernier récit avant d’accoster, le lendemain, et de ne plus se gorger de mots, mais aussi d’action…




