La dame du croisement et l’homme en blanc
L’orage tonnait et la pluie battait tout autour de la maison des Schrei. Les petites filles, réfugiées dans leur chambre s’emmitouflaient sous leurs couvertures, ne trouvant pas le sommeil, terrifiées par le déchainement des éléments, par les sons étranges, et par la pénombre moite dans laquelle elles baignaient. Chaque coup de tonnerre se changeait en hurlement de loup garou et chaque crissement de la charpente devenait les tonitruements d’une strige se heurtant contre les rameaux d’ail accrochés à l’entrée. Les enfants, tous rassemblés sous une grande couverture cherchaient désespérément à se distraire de toutes ces angoisses, et naturellement les regards se tournèrent vers Franziska. Elle était celle qui aimait raconter des histoires, tout simplement parce que c’était la seule à en lire. Avec insistance, les fillettes pressèrent leur sœur de raconter une histoire ce soir aussi, alors Franziska qui faisait seulement semblant de ne pas aimer ça, céda.
Elle leur demanda un petit moment pour réfléchir. Des histoires, elle en connaissait beaucoup, mais ce qu’elle aimait encore plus c’était imaginer les siennes. Après tout, n’était-ce pas tout le charme du conte ? Elle pouvait reprendre un roman, une fable, ou un conte qu’elle avait lu, et le modifier légèrement, ou bien le mélanger à d’autres contes, pourquoi pas ? Après tout, personne ne lui en voudrait, du moment que le résultat était bon. Alors elle réfléchit à une bonne histoire qu’elle n’avait pas encore racontée, et décida de changer les personnages. Elle en ferait quelque chose qui lui parlerait plus, et qui peut-être parlerait plus à ses sœurs. Elle voulait quelque chose d’original, mais elle songeait aussi à la morale. C’était ce qui rendait un conte intéressant. Finalement, quand elle eut mis de l’ordre dans ses idées, elle décida de se lancer. Elle s’assit en tailleur sur le lit et, concentrant sur elle l’attention, elle commença son histoire…
Il était une fois, deux enfants, deux jumeaux, frère et sœur. Ils étaient tous deux nés en même temps, le même jour, sous la même lune, avec cette particularité toutefois : le garçon avait l’œil droit brun et l’œil gauche bleu, tandis que chez sa sœur c’était l’inverse, son œil droit était bleu et le gauche brun. Ils avaient ainsi tous deux les yeux vairons, et on prétendait que, pour une raison ou une autre ils s’étaient mutuellement échangés un œil alors qu’ils étaient dans le ventre de leur mère. Leurs parents, de pauvres paysans, baptisèrent ces deux jumeaux respectivement Arthur et Alisa.
Les parents d’Arthur et Alisa étaient donc très pauvres, et ils vivaient à la bordure de la forêt. L’hiver vint, et le temps devint très dur. Les parents d’Arthur et Alisa n’arrivaient plus à avoir de quoi se nourrir, et comme ils avaient faim, leurs cœurs se vidaient de leur amour tout comme leurs estomacs. Ils ne pourraient bientôt plus donner à leurs enfants de quoi manger, et ce triste constat les rendait aigris. Ils n’avaient plus assez de place pour aimer Arthur et Alisa. C’est alors que leur village reçut la visite de
l’homme en blanc.
L’homme en blanc était craint et respecté. Les paysans avaient tous peur de lui, mais espéraient s’attirer sa sympathie pour qu’il les récompense. C’est alors que les parents d’Arthur et Alisa se rappelèrent de la particularité de leurs enfants, ces yeux vairons qui pouvaient sembler si étrange. Assurément, ce genre de bizarrerie devait intéresser
l’homme en blanc, et si il en avait connaissance, il leur donnerait cher comme récompense pour pouvoir mettre la main sur les jumeaux. Les deux parents en discutèrent pendant la nuit, mais sans qu’ils le sachent, Arthur, qui s’était réveillé, épia leur conversation. Comprenant ce qui se tramait, il s’empressa de réveiller sa sœur pour la prévenir. Au début elle ne voulut pas le croire, alors il la mena dans le grenier où ils se postèrent juste au dessus de là où se tenaient leurs parents. En collant l’oreille contre le plancher, les deux jumeaux écoutèrent la fin de la conversation comme le père et la mère décidaient que demain ils iraient voir
l’homme en blanc pour lui parler de leurs enfants et de leurs yeux vairons, et sûrement
l’homme en blanc les prendrait et donnerait une récompense aux parents délateurs. Puis ils passèrent par la chambre de leurs enfants pour s’assurer qu’ils étaient toujours là, mais par chance, Alisa avait eu l’idée d’entasser de la paille sous leurs couvertures et de mettre les bonnets de nuit sur les oreillers, aussi quand dans la noirceur de la nuit les parents jetèrent un regard dans la chambre des jumeaux, ils crurent voir leurs deux silhouettes sous les couvertures et, avec un soupir de soulagement, s’en allèrent eux même se coucher, rassurés.
Pendant ce temps, Arthur et Alisa décidaient qu’il fallait partir, quitter la ferme familiale au plus vite. Alors Arthur prit un peu de fromage et de pain qui restait dans le garde manger, et Alisa saisit un briquet à amadou qui appartenait à son père. Puis ils résolurent de fuir vite avant que leurs parents ne puissent se réveiller, et ils prirent tous deux en grande hâte la route de la forêt.
Les deux jumeaux savaient qu’au jour venu
l’homme en blanc partirait à leur poursuite. Alors pour gagner de la distance pendant la nuit, ils coururent de toutes leurs forces. Finalement, épuisés, ils arrivèrent à un croisement. Deux routes formaient ici une croix en plein milieu des bois, et comme les deux enfants s’arrêtaient, ils furent témoins d’un prodige.
Soudainement, sans crier gare, une silhouette apparut au croisement, surgie de nulle-part. C’était une dame, habillée d’une robe chamarrée couleur rouge ocre comme l’aurore. Quand elle apparut, Arthur et Alisa furent terrifiés, tombèrent à genoux et prièrent pour leurs vies, mais la dame s’approcha calmement d’eux et les dévisagea avec calme et douceur.
« Calmez vous, mes enfants. Qu’y a-t-il à craindre ? Serai-je un danger ? Moi ? Allons. Je ne suis que la
Dame du Croisement. Comment advient-il que vous ayez peur devant moi ? »
Les enfants se ressaisirent. Ils avaient entendu parler de la
Dame du Croisement. On la disait fée, ou semi déesse. Elle apparaissait toujours uniquement là où des routes se croisent, et presque uniquement la nuit. Nul ne savait si elle était mal ou bien intentionnée. Le plus souvent elle n’adressait pas la parole aux voyageurs, mais ici elle eut la bonté de s’intéresser aux deux enfants effrayés.
Devant sa question, Alisa de répondre :
« Madame, pardonnez nous, mais nous ne vous connaissons point et l’on nous a appris à avoir peur de ce qui nous est inconnu. »
Et Arthur de rajouter :
« Et qu’y a-t-il de plus normal que de craindre ce que nous ne connaissons point et ne comprenons point, madame ? »
À ces mots, la dame de hausser les sourcils, avec un mélange de surprise et de mépris.
« Ce qu’on vous a appris est absurde, mes chers. Ce qui vous est inconnu ne doit pas vous faire peur, et certainement pas plus que ce que vous connaissez bien. Quoi ? Il faudrait que le premier sentiment dont on s’emplisse au premier abord devant chaque chose soit la peur ? Et pour quoi faire ? Avoir peur vous aiderai à comprendre ? Au contraire, il est bien plus logique d’avoir peur de ce que vous connaissez, de cela vous savez que vous avez peur, vous savez qu’il est un danger. Mais avoir peur de l’inconnu, c’est croire le connaître et s’en faire une image effrayante. Il n’y a qu’ainsi que nait cette peur. Devant l’inconnu, admettez simplement ne pas le connaître, admettez votre ignorance, et vous n’aurez aucune raison d’avoir peur. »
Devant cette leçon, les enfants restèrent pantois, puis ils firent des excuses à la dame qui les accepta nonchalamment.
« Je ne vous en veut pas car vous êtes des enfants. Mais justement, je m’interroge et je suis curieuse, car je ne comprends pas : que font deux enfants comme vous sur cette route à la nuit tombée ? »
Alisa et Arthur répondirent alors :
« C’est que, madame,
l’homme en blanc va venir nous chercher, et c’est nos parents qui veulent le mener jusqu’à nous. »
La
Dame du Croisement hocha alors la tête d’un air grave.
« Je comprends alors, dit elle. Je connais trop bien
l’homme en blanc. Il vous traquera avec tous les moyens à sa disposition.
- Ô, madame, aidez nous par pitié ! » firent les enfants.
La
Dame du Croisement les regarda avec tendresse et leur dit :
«
L’homme en blanc peut difficilement être vaincu, et je ne suis pas supposée m’opposer directement à lui, mais je vais vous donner des conseils. Comme pour toute matière, savoir est le plus important, c’est ce qui fait toute la différence. Ouvrez bien vos oreilles et entendez moi :
l’homme en blanc vous suivra dans les bois, et pour vous retrouver il usera de chacun des moyens dont il dispose. En premier lieu, il vous enverra son faucon, un oiseau chasseur hors pair qui vole au-dessus du sol et repère n’importe quelle proie qui marche court ou vole. Pour lui échapper, il faut faire ce que font les musaraignes face aux chouettes : se cacher sous terre, entrer dans un terrier. Sinon, le faucon est aussi bien plus attiré par la chair de musaraigne que par celle des enfants, il les poursuivra en priorité.
Mais ça n’est que la première étape.
L’homme en blanc possède aussi une meute de chiens de chasse, avides et féroces. Ils vous poursuivront envers et contre tout, mais eux aussi ont une faiblesse : ils sont attirés par les sons aigus, aigus comme les cris inaudibles que poussent les chauves-souris. Si vous y parvenez, vous les détournerez de vous en utilisant les chauves-souris.
Enfin,
l’homme en blanc lui même possède un bouclier magique, un bouclier de feu qui projettera des flammes, vous arrosera et vous brûlera si vous n’y prenez pas garde.
- Mais comment ferons nous pour échapper à son bouclier magique ?
- Pour cela, je vous en révèle le secret. Chaque fois que
l’homme en blanc veut user de son bouclier il doit énoncer une question. Pour le contrecarrer, un faut et suffit de répliquer à sa question en disant quelque chose de vrai. Attention cependant, il faut impérativement lui dire une vérité, car si vous lui répondez une fausseté, les flammes ne disparaîtront pas et vous flagelleront jusqu’à vous carboniser. Maintenant vous savez tout du danger que représente
l’homme en blanc.
- Oh madame… » fit Alisa « vous aviez raison : maintenant que je sais, que je connais et que je comprends, j’en ai bien plus peur et bien plus justement ! Comment faire pour ne rien manquer ? Que se passera-t-il si nous échouons à une de ces étapes ?
- Rassure toi mon enfant, je vais vous faire un présent. »
La
Dame du Croisement glissa une main dans ses cheveux et en retira une plume noire de corbeau qu’elle tendit à Alisa.
« Si la situation échappe à votre contrôle, brulez cette plume, et j’apparaîtrai aussitôt pour vous aider. Je ne pourrais hélas le faire qu’une fois, alors pesez bien le pour et le contre. Le jour de lève à présent et je dois partir. Souvenez vous bien de ce que je vous ai appris, car ce n’est qu’en connaissant les atouts de
l’homme en blanc que vous triompherez de lui. »
Et à ces mots, la
Dame du Croisement s’éloigna dans la végétation et disparut dans la pénombre juste comme le jour tombait. Les deux jumeaux se précipitèrent donc loin du chemin à travers les bois.
Pendant ce temps,
l’homme en blanc arrivait. Prévenu par les parents d’Arthur et Alisa, il était parti en chasse des jumeaux aux yeux vairons. Il arriva sur la route dans la forêt, et scruta les environs de son blanc regard. Tendant un bras, il lâcha son faucon et suivit le rapace comme celui-ci survolait la forêt pour l’épier de ses yeux étincelants.
Le faucon n’eut nulle peine à retrouver les deux enfants, et il poussa un cri pour alerter son maître. Arthur et Alisa prirent peur, mais n’oublièrent pas les conseils de la
Dame du Croisement. Ils trouvèrent un terrier et, ni une ni deux, s’engouffrèrent dedans.
Une fois sous terre, le rapace ne pouvait plus les voir, et en était réduit à tourner en rond au dessus du trou. Les deux enfants rampèrent sous le sol, péniblement, jusqu’à trouver une colonie de musaraignes. Les rongeurs s’indignèrent de les voir pénétrer dans leur antre, alors Arthur essaya de leur expliquer la situation. Mais les musaraignes ne voulaient rien entendre. « Ce terrier est trop petit, ce sera soit vous soit nous ! »
Arthur se rappela alors qu’il avait emporté avec lui un morceau de fromage, en espérant ainsi avoir de quoi manger durant sa cavale. Il proposa donc aux musaraignes de leur donner ce fromage si elles sortaient du terrier. Les rongeurs se montrèrent d’abord intéressés, mais, arrogants, ils refusèrent en prétendant qu’ils n’avaient pas besoin du fromage. Arthur, las, jeta donc le fromage en dehors du terrier, et aussitôt toutes les musaraignes se précipitèrent dehors pour l’attraper en premier, ce fût une vraie ruée.
Le faucon qui attendait au dessus du trou n’en crut pas ses yeux quand il vit tous ces rongeurs sortir. Aussitôt, l’animal perdit complètement de vue sa mission et se précipita sur les musaraignes qui se dispersèrent, rendant le faucon complètement fou. Profitant de ce répit, les jumeaux sortirent du terrier et se remirent à courir.
Pendant ce temps,
l’homme en blanc avait vu son fidèle faucon perdre les esprits et se mettre à voler après des dizaines de petites proies. Il eut un soupir sévère puis appela à lui sa meute. Une horde de chiens féroces mais stupides, qui traquaient leurs proies à la seule odeur. Il les lâcha sur la forêt avec pour ordre de lui ramener les deux enfants quoi qu’il en coûte.
Arthur et Alisa entendirent bientôt les aboiements frénétiques derrière eux. Les chiens n’avaient eu aucun mal à les retrouver. Ils comprirent vite que face à des animaux aussi véloces, courir ne servait à rien, mais ils eurent l’idée de grimper dans un arbre. Arthur grimpa en premier, puis il aida sa sœur juste à temps comme les chiens arrivaient et fermaient presque leurs mâchoires sur le pied d’Alisa. Blottis l’un contre l’autre au sommet de l’arbre, les jumeaux se lamentèrent alors que les chiens les encerclaient en aboyant et en griffant le tronc. « Comment allons nous faire ! dit Arthur. Les chiens ne se fatigueront pas, et on ne peut pas rester éternellement perchés ici. »
Les deux enfants regardèrent autour d’eux, cherchant désespérément une échappatoire. C’est alors qu’ils remarquèrent qu’ils n’étaient pas seuls perchés à cet arbre. En effet, sur les branches, plusieurs chauves-souris somnolaient la tête en bas, dans un profond sommeil.
« Tu te souviens ce que nous a dit la
Dame du Croisement ? » fit Alisa. « Nous sommes sauvés !
- Encore faut-il convaincre les chauves-souris de détourner l’attention des chiens pour nous. » déclara Arthur avec appréhension.
Les deux enfants cherchèrent donc à demander poliment aux chauves-souris de les aider, mais celles-ci refusaient de les écouter. Ils tentèrent même de les toucher pour les réveiller, de secouer leurs branches, mais tout ce qu’ils eurent pour réponse fut un œil qui s’ouvrait puis se refermait et un :
« Nous n’avons que faire de vos problèmes. Il fait jour, et nous voulons dormir. Ne nous dérangez pas. Mieux, faites vous manger en silence, que ces chiens cessent enfin d’aboyer. »
Alisa fut particulièrement agacée par un tel toupet, puisqu’ils avaient demandé gentiment. C’est alors qu’elle se rappela qu’elle avait pris le vieux briquet à amadou de son père, qu’elle avait emporté au cas où ils auraient besoin de feu pour se réchauffer pendant leur cavale. Elle sortit donc le briquet et, doucement, bouta le feu à une des branches où se tenaient les chauve souris. Il fallut quelques instants pour que l’odeur de fumée et la bouffée de chaleur soudaine fasse réagir les paresseux volatiles, qui, dans une agitation soudaine, déployèrent leurs ailes pour s’envoler loin des flammèches en poussant des cris. C’étaient ces fameux cris que produisent les chauves-souris, que les humains ne peuvent pas entendre, mais que les chiens, eux, entendent très bien et qui les rend fou d’ailleurs. Comme les chauve souris s’envolaient et s’enfuyaient, les chiens de chasse perdaient leurs esprits, attirés par le son et excités par ces petites formes volantes. Ils se mirent à essayer d’attraper des chauves-souris au vol et à courir après les volatiles qui fuyaient à tire d’aile. Bientôt tous les chiens furent dissipés et Arthur et Alisa purent descendre de l’arbre pour partir vers la sécurité.
Cependant,
l’homme en blanc, d’ordinaire impassible, fut fou de colère en constatant que ses fidèles chiens lui avaient failli. Cette fois ci il se fit apporter son bouclier magique et chevaucha avec lui, en personne jusqu’aux deux jumeaux.
Arthur et Alisa, terrifiés, le virent arriver sur eux, tout rutilant et tout ignescent, levant haut son bouclier de flammes. Les jumeaux essayèrent de courir, mais le coursier de
l’homme en blanc le menait plus vite qu’ils ne pouvaient espérer courir. Finalement, ils arrivèrent non loin d’un lac, mais
l’homme en blanc dans un galop furieux passa devant eux et fit demi tour pour leur barrer la route. Maintenant, rien ne les protégeait plus des flammes vengeresses de son bouclier.
L’homme en blanc scruta de son regard blanc les deux enfants, décelant leurs yeux vairons. Puis il cria en levant son bouclier :
« Quelles routes mènent à Altdorf ? »
Et un trait de flammes partit de son bouclier. Mais Arthur, se remémorant les conseils de la
Dame du Croisement s’écria juste à temps :
« Les routes de l’ouest ! Les routes de l’ouest ! »
Alors de trait de feu qui s’apprêtait à les frapper comme un fouet se dissipa et disparut devant eux, comme un courant d’air qui se disperse.
L’homme en blanc fronça durement ses sourcils, mais il réitéra, rappelant une nouvelle flamme depuis son bouclier. Cette fois il cria :
« Combien de temps faut-il à la vie ? »
Les flammes commencèrent à apparaître, mais cette fois c’est Alisa qui, ayant compris, lança avec assurance :
« Neuf mois ! Neuf mois ! Il faut neuf mois à la vie pour commencer. »
Et là encore, les flammes se résorbèrent et disparurent pour ne pas les toucher. Cette fois
l’homme en blanc rugit de colère, et le regard si fixe et si rageur qu’il en éclipsait les flammes, il hurla :
« Qu’est-ce que les hommes appellent justice ? »
Et une flamme forma un trait pour venir frapper les enfants. Cette fois, ils ne savaient pas quoi répondre, ils paniquèrent, et Arthur cria :
« Châtier les mauvais et récompenser les bons ! »
Mais cela n’eut guère d’effet, la flamme s’avança sans vaciller sur les deux enfants frappés d’horreur. Mais dans le dernier instant avant que les flammes ne s’abattent sur eux, ils eurent un éclair de lucidité et saisirent la plume de corbeau qu’avait donnée la
Dame du Croisement. Jetant la plume devant eux, ils la virent se faire consumer par les flammes magiques du bouclier de
l’homme en blanc, mais juste comme les flammes allaient lécher leurs cheveux, celles ci se changèrent en mains douces se posant délicatement sur leurs têtes. La flamme devint une spirale autour de la plume brûlée, se condensa, se solidifia, se fit chair et devint femme. À partir même du feu qui avait consumé sa plume magique, la
Dame du Croisement était apparue, vêtue cette fois d’une robe bleue azur qui s’harmonisait avec la teinte du ciel de jour.
L’homme en blanc hurla de rage, mais avant qu’il ne puisse rien faire, la bonne fée attrapa les deux enfants et, d’une impulsion, s’éleva avec eux dans les airs.
L’homme en blanc les vit prendre leur essor et avec fureur chercha à les atteindre avec les flammes de son bouclier.
« Quel homme connaît la justice ?
- Vous êtes vile. » rétorqua simplement la
Dame du Croisement, et les flammes se résorbèrent sans même quitter le bouclier.
- « Quel homme est le plus sage de tous ?
- Pas vous.
- N’importe quel acte peut-il être justifié ?
- Je ne crois pas. »
Et à chaque fois qu’elle répliquait de la sorte les flammes disparaissaient spontanément, annulées par la vérité.
L’homme en blanc persistait, mais pendant tout ce temps la
Dame du Croisement et les deux enfants s’étaient envolés par dessus l’homme en blanc et s’étaient posés maintenant dans le lac, là où les flammes cruelles ne pouvaient plus les atteindre. Sous les cris et rugissements de
l’homme en blanc, ils traversèrent tout trois le lac et très bientôt se retrouvèrent sur l’autre rive, là où le méchant homme ne pourrait plus les poursuivre. Les enfants remercièrent la dame, mais ils lui posèrent tout de même la question :
« Comment avez vous fait ? Nous avons fait tous les efforts pour répondre par la vérité à chacune de ses questions, mais nous n’avons simplement pas été capables de trouver chaque fois la bonne réponse.
- Oh, mes enfants, fit-elle. Il faut et suffit de dire une vérité. Dire "je ne sais pas" est une vérité tout aussi valable qu’une autre, et bien plus valable que des suppositions ou des menteries. Si vous ne savez pas quelque chose, il ne faut jamais hésiter à l’admettre, l’admettre à vous même et aux autres, et pour peu que votre ignorance ne soit pas feinte, vous aurez la vertu de la vérité de votre côté. Moi même c’est ainsi que je vis.
- Ô madame, c’est à dire que même vous vous ne savez pas tout ?
- Oh bien sûr que non. J’ignore tellement de choses sur tout. Et je sais combien j’en ignore, ce qui est ma force et ma sagesse. Sans ça comment serai-je capable de tout mettre en perspective, d’apprendre et de changer d’opinion ? Il faut que je sache que je ne sais pas tout pour avoir l’espoir d’en savoir un jour plus. Pour cela il suffit d’être honnête avec soi-même et avec les autres.
- Mais madame, viendra-t-il un moment où nous saurons tout ?
- Je vous le souhaite, même si tout savoir c’est aussi savoir qu’il y a des choses qu’on ne saura jamais.
L’homme en blanc prétend savoir ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est normal et ce qui n’est pas normal, ce qui est beau et ce qui est laid. Mais si l’on prend l’exemple de vos yeux à vous deux, moi je les trouve beaux, lui et d’autres gens les trouvent sans doute laids. Sont ils beaux ou sont ils laids ? Partout où vous irez cette vérité sera différente. Il faut le savoir pour espérer savoir la vérité. »
Sur cette leçon, ils se séparèrent. Les enfants repartirent loin de là où sévissait
l’homme en blanc, tandis que
la Dame du Croisement, satisfaite de ce qu’elle avait accompli, s’évanouissait de nouveau dans les bois.
Franziska finit son histoire sur ces mots. Certaines de ses sœurs, parmi les plus faciles à s’assoupir, dormaient déjà profondément, ayant juste eu le besoin d’une voix rassurante pour fermer les yeux et laisser leur esprit se bercer dans la torpeur. D’autres, gardées en haleine par la tension, gardaient les yeux grands ouverts, excitées par ce dénouement. Mais finalement, bien que les enfants aient tous été distraits, la fatigue gagna à l’usure et une par une elles s’endormirent, les autres n’osant qu’à peine chuchoter pour disserter sur cette histoire, comment elles auraient aimé que les choses tournent à tel ou tel moment ou encore ce qu’elles pensaient qu’Arthur et Alisa soient devenus à présent après la fin de l’histoire. Franziska eut la satisfaction de voir que son conte avait plu, et se le nota pour une réutilisation future, avec peut être quelques modifications. L'orage avait passé et ne restait que la pluie et un pâturage immense de nuages gris. Calmement, elle regarda par la fenêtre, et se surprit à penser : pourquoi avait-elle racontée cette histoire ? Qu'espérait-elle provoquer chez ses sœurs ? Et elle même, pourquoi l'avait-elle inventée cette histoire ? Pour le plaisir de goûter quelque chose de fantastique ? Pour la gratification d'une jolie morale ? Ou bien avait elle quelque opinion plus bizarre rôdant sous sa caboche. Oui, c'était ça sans doute, et pourtant elle pensait au fond d'elle que tous les enfants du vieux monde auraient bien besoin de l'entendre cette histoire, rien qu'une fois, pour y penser, au moins un petit peu.