Claricia parut étrangement mal à l’aise à la demande d’Agatha de rendre des hommages à un mort. Elle regarda le cadavre du beau roux en penchant la tête :Stuff ajouté sur la fiche à Agatha : Pognon et merdes ramassées sur un cadavre.
« Ce serait plus du domaine de Mórr de donner l’onction à des corps… Même si ses prêtres ne nous aiment pas, il est, disons… Assez exclusif, et il n’apprécierait pas trop que je singe ses rites…
Mais nous sommes dans un lieu ancien avec un vieux pouvoir. Je peux demander aux esprits de la forêt de garder ces corps en attendant que quelqu’un les retrouve. »
Elle disait ça sans une trace de sarcasme ou de moquerie dans sa voix — comme si oui, elle pouvait juste, comme ça, en quelques mots, appeler à elle des forces invisibles et surnaturelles. Il fallait être un vrai-croyant ou demeuré pour être ainsi sûre de soi. Ou tout simplement percevoir des choses que d’autres ne voyaient pas… En tout cas, elle obéit aux ordres de sa collègue : scellant ses mains devant elle, elle se mit à chanter dans la langue elfe, les yeux mi-clos, pendant quelques instants. Puis, elle reprit son chemin, après avoir fait un signe de main, tant en direction du-dit roux que des autres mercenaires vilement pillés… Mademoiselle Dole avait bien lancé un regard désapprobateur, mais ne s’était pas opposée outre-mesure à ce qu’Agatha subtilise des biens qui ne serviraient plus à leurs propriétaires.
« La culture Belthani n’existe plus vraiment. Et leur race a été disséminée et assimilée à celle des Bretonnis. Pourtant, il y a encore des… Semi-sauvages de la forêt, des nomades, des hors-la-loi, qui réadoptent des coutumes et des mœurs oubliés…
Je pense que ta théorie est vraisemblable. Je sens, en tout cas, que nous approchons de l’objectif. Nous devrions laisser le cheval ici et continuer à pied, histoire d’être plus discrètes. »
Agatha accepta ; mais nota qu’elle refuserait d’attacher le cheval. Claricia tiqua des lèvres ; elle expliqua que ce n’était pas bien malin et qu’il risquait de partir tout seul, mais la damoiselle préférait assurer la sécurité de sa monture avant l’aisance d’esprit de le retrouver au même endroit… Cela sembla surprendre Claricia, qui hocha de la tête.
« Tu sembles bien tenir aux animaux. Encore un point commun avec dame Léona… »
Les deux damoiselles, plus le clébard, continuèrent donc hors de la clairière. Le chemin fut étrangement d’un coup très pentu, presque à pic, avec des ronces qui couvraient le sol… Là-dessus, Agatha remarqua que certains des arbres gardaient la trace de petits piquets en fer attachés au fond de l’écorce : un groupe semblait avoir utilisé des cordages pour escalader, ou faire passer du matériel. Le terrain accidenté ne fut nullement un handicap pour Agatha qui marcha à grandes enjambées précises, mais il fallait souvent se retourner pour tendre la main à Claricia, plus petite et moins sportive, afin de l’aider…
Quand enfin elles finirent leur exercice, elles tombèrent sur un environnement très étrange ; une sorte de « cuve », une profondeur dans le sol, planqué du reste du monde, donnait sur un tas de rochers couverts de lierre, et aussi, plus étonnant encore, de vieille peinture couleur rouille ancienne, désignant d’étranges symboles. Partout, des arbres, des morceaux de constructions en pierre fissurés et effondrés, et une intense canopée qui camouflait le tout — même un chevalier juché sur un pégase ne verrait rien de la beauté immense de ce lieu.
Pas le temps, pourtant, de demeurer à faire de l’exploration. Alors que Claricia était en train de lire les peintures sur les façades, Agatha la força à s’accroupir d’une forte pression sur son épaule ; elle avait vu du mouvement dans des branchages. Non loin d’eux, à peine à une vingtaine de pas, deux mercenaires marchaient côtes-à-côtes. Loin de respecter les lieux, l’un d’eux donnait un coup de fauchon dans la végétation pour se frayer un chemin de force. Il parlait fort, avec un léger écho, à travers le nemeton :
« Putains d’arbres de merde… On tourne en rond… Je sens que les putains de sauvages nous observent…
– Y paraît qu’Adam a entendu dire qu’un chevalier du Graal protégeait ce lieu… T’imagines c’est vrai ? Y reste plus assez de nous contre un chevalier du Graal…
– Je crois qu’Adam dit énormément de conneries, moi je vois surtout qu’on tourne en rond et on a toujours pas trouvé l’entrée… »
On siffla. En hauteur, un autre mercenaire apparut : il portait à l’épaule une arbalète, et cria aux deux en contrebas :
« Vous avez vu quelque chose ?!
– Que dalle ! J’crois que les sauvages ont détalé au final !
– Aucune entrée n’est praticable, on dirait qu’il y a eu un éboulement un peu partout, et les chiens semblent paniqués, incapables de trouver une odeur !
Si on a pas de solution, on fera demi-tour et on explosera à la poudre ! Restez vigilants ! »
Le mercenaire d’en haut s’éloigna, laissant les deux tout seul, tournant le dos aux damoiselles. Celui au fauchon mit une pipe à tabac dans son bec.
« On a d’jà perdu dix gars, et ils veulent qu’on fasse un aller-retour chercher de la poudre ? Ils se sont tellement mal préparés…
On d’vrait faire grève. Perso, je me risque pas à nouveau face aux sauvages sans mon avance.
– Paraît qu’une des clientes, c’t’une sorcière, pour ça qu’elle a trouvé cet endroit… Mais elle a besoin de clébards pour l’entrée ? Peut-être une charlatan.
– J’suis à peu près sûr que les sauvages nous regardent, surtout… On devrait cramer les arbres… »
Les deux reprirent bruyamment leur chemin. Faciles à pister, avec leur odeur dégueulasse de clope. Les mercenaires semblaient être tout autour du nemeton, en nombre, mais visiblement aussi mal équipés que pas très observateurs…
Restait à savoir s’il fallait rester là à attendre de voir comment les événements se déroulent, s’infiltrer prudemment… Ou les liquider.


