« Saint-Émilion, intercède auprès de moi dans le ciel... Appelle à moi Ranald le danseur... Protège-moi dans cette partie, car j'offre toute mon honnêteté - pardonne mes fautes envers la fortune, et guide-moi dans cette partie... Que seul Lui désigne le vainqueur.... »
Cette pieuse provocation à voix basse, appelant le dieu des voleurs et criminels, est immédiatement suivie par la sorcière. Cependant, ce n’est pas Ranald qu’elle va appeler…
« Il vaut mieux prier ainsi pour attirer les faveurs de Lui. »
D’une voix lugubre, prononçant des mots incompréhensibles et impossibles pour l’oreille ignare, Morgane camoufle sa magie sous la forme d’une bénédiction. Sans que sa langue ne fourche un seul instant, l’incantation se termine pendant que des filaments noirâtres, visibles uniquement par elle, commencent à couronner la tête du truand. Alors que le chevalier regarde ses dés sous son verre, il remarque quelque chose de perturbant. Ils se tiennent tous sur la tranche, comme s' ils évitent d’avoir une valeur comme la peste. Même en secouant son verre, ils reviennent à une tranche.
« Je… oui, peut-être qu’une rencontre avec Lavius, pour aviser avec une meilleure clairvoyance… Je veux dire, nous n’avons pas à… enfin. Oui. »
Des paroles rassurantes et bien moins vindicatives. Alors qu’un silence gênant s’installe, les deux aventuriers perçoivent un petit bruit… venant d’en dessous. Comme si sous la table, un petit crissement réclamait son râle d’agonie. Au début, presque imperceptible, il s’est amplifié, lentement mais sûrement. Cependant, Morgane et Armand comprennent que ce n’est pas le meuble ou le plancher, mais quelque chose de bien plus profond.
Alors que De Sepotruy est perplexe, toujours confus par les gestes et paroles religieuses des envoyés de Lavius, Yves ne l’est pas. Yves est terrifié, une terreur puissante qui marque ses yeux. Le même effroi qu’un homme exhibe lorsque pour la première fois, il voit un incendie. Ses pupilles tremblent dans ses orbites. Bondissant de son siège, renversant son verre sur la table, il accourt vers la sortie du chapiteau. Alors que les trois restants s’échangent des regards inquiets, avant même qu’un seul mot de plus soit prononcé…
Le sol tremble.
Comme un chariot sur une route en pavé, dans un vacarme audible masquant à peine les hurlements de panique, des fissures apparaissent. Réagissant dans l’immédiat, ils regardent dehors. Les gens crient, cours, se bousculent et se piétinent. Le tremblement de terre afflige alors que les gens fuient le quartier du Pont. Les fissures deviennent des fossés, les étales des tas en ruine. Pendant que quelques petits malins essaient de piller, les mouvements de foule les emmènent de force. Certains dégainent leurs armes et agitent les bras, d’autres, plus malins ou plus chanceux montent sur les bateaux amarrés. Certains de ce qu’ils font, beaucoup, dont De Sepotruy, s’abritent sous des tables. Une idée brillante. Hélas.
Ce n’est pas un tremblement de terre.
Le sol s’affaisse d’un seul coup, s’effondrant sur lui-même dans une glissade écrasante. Ils tombent, des dizaines tombent alors que leurs pieds ne sont plus sur la terre ferme. Enfin, tout s’arrête. Les cris s’amenuisent, le chaos se rétracte un peu. Ils regardent autour d’eux. Dans cet immense gouffre, à plusieurs mètres, une dizaine de la surface, une odeur moite et âcre emplit l’air autour d’eux. Au sol, des blessés, des mourants. Des mutants, des marchands, de simples passants. Malgré tout ce qui vient de se produire, de Lyrie et Leblé restent calmes.
Les parois de l’aven montrent des creux, certains presque circulaires. C’est alors qu’ils comprennent tous les deux la même chose. Des tunnels. Des tunnels par-dessus d'autres tunnels, eux même par-dessus d’autres tunnels. Ce sont des dizaines de ces ouvertures asymétriques qui entourent le précipice. En continuant d’observer autour d’eux, ils ne voient pas Yves, ni même Sébastien. Soudain, une énorme main surgit des décombres, avant qu’un géant tout entier s’y extirpe. Il s’agit du colosse couvert de cicatrices qui gardait l’entrée d’un des entrepôts. Il se dépoussière, l’air surpris, et pourtant, il semble aussi intacte qu’avant.
En haut du précipice, de l’agitation se produit. Quelques curieux s’approchent et regardent. Sous la botte du gendarme, un liquide rouge et noir se répand tandis qu’une puanteur d’excrément sabote l’air. Un des habitants s’approche d’un tunnel, il se penche en avant, comme pour percer les ténèbres. Personne d’autre ne le remarque, ils sont encore sous le choc après tout. Et puis, une bras gris sort des ombres, le saisit par le cou. La pression est telle qu’il n’a même pas le temps de pousser le moindre bruit, avant d’être tiré comme un sac vide dans les ombres.


